Le RĂȘve
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Le RĂȘve

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Le RĂȘve est un roman d'Émile Zola publiĂ© en 1888, le seiziĂšme volume de la sĂ©rie Les Rougon-Macquart. Zola y aborde le thĂšme de la religion, mais de façon beaucoup moins violente et polĂ©mique qu'il ne l'avait fait dans la ConquĂȘte de Plassans ou la Faute de l'abbĂ© Mouret. Cette fois-ci, il s'intĂ©resse Ă  la foi populaire et au renouveau du mysticisme dans la sociĂ©tĂ© française de la seconde moitiĂ© du xixe siĂšcle.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635221950

Chapitre 1

Pendant le rude hiver de 1860, l’Oise gela, de grandes neiges couvrirent les plaines de la basse Picardie ; et il en vint surtout une bourrasque du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la NoĂ«l. La neige, s’étant mise Ă  tomber dĂšs le matin, redoubla vers le soir, s’amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des OrfĂšvres, au bout de laquelle se trouve comme enclavĂ©e la façade nord du transept de la cathĂ©drale, elle s’engouffrait, poussĂ©e par le vent, et allait battre la porte Sainte-AgnĂšs, l’antique porte romane, presque dĂ©jĂ  gothique, trĂšs ornĂ©e de sculptures sous la nuditĂ© du pignon. Le lendemain, Ă  l’aube, il y en eut lĂ  prĂšs de trois pieds.
La rue dormait encore, emparessĂ©e par la fĂȘte de la veille. Six heures sonnĂšrent. Dans les tĂ©nĂšbres, que bleuissait la chute lente et entĂȘtĂ©e des flocons, seule une forme indĂ©cise vivait, une fillette de neuf ans, qui, rĂ©fugiĂ©e sous les voussures de la porte, y avait passĂ© la nuit Ă  grelotter, en s’abritant de son mieux. Elle Ă©tait vĂȘtue de loques, la tĂȘte enveloppĂ©e d’un lambeau de foulard, les pieds nus dans de gros souliers d’homme. Sans doute elle n’avait Ă©chouĂ© lĂ  qu’aprĂšs avoir longtemps battu la ville, car elle y Ă©tait tombĂ©e de lassitude. Pour elle, c’était le bout de la terre, plus personne ni plus rien, l’abandon dernier, la faim qui ronge, le froid qui tue ; et, dans sa faiblesse, Ă©touffĂ©e par le poids lourd de son cƓur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le recul physique, l’instinct de changer de place, de s’enfoncer dans ces vieilles pierres, lorsqu’une rafale faisait tourbillonner la neige.
Les heures, les heures coulaient. Longtemps, entre le double vantail des deux baies jumelles, elle s’était adossĂ©e au trumeau, dont le pilier porte une statue de sainte AgnĂšs, la martyre de treize ans, une petite fille comme elle, avec la palme et un agneau Ă  ses pieds. Et, dans le tympan, au-dessus du linteau, toute la lĂ©gende de la vierge enfant, fiancĂ©e Ă  JĂ©sus, se dĂ©roule, en haut relief, d’une foi naĂŻve : ses cheveux qui s’allongĂšrent et la vĂȘtirent, lorsque le gouverneur, dont elle refusait le fils, l’envoya nue aux mauvais lieux ; les flammes du bĂ»cher qui, s’écartant de ses membres, brĂ»lĂšrent les bourreaux, dĂšs qu’ils eurent allumĂ© le bois ; les miracles de ses ossements, Constance, fille de l’empereur, guĂ©rie de la lĂšpre, et les miracles d’une de ses figures peintes, le prĂȘtre Paulin, tourmentĂ© du besoin de prendre femme, prĂ©sentant, sur le conseil du pape, l’anneau ornĂ© d’une Ă©meraude Ă  l’image, qui tendit le doigt, puis le rentra, gardant l’anneau qu’on y voit encore, ce qui dĂ©livra Paulin. Au sommet du tympan, dans une gloire, AgnĂšs est enfin reçue au ciel, oĂč son fiancĂ© JĂ©sus l’épouse, toute petite et si jeune, en lui donnant le baiser des Ă©ternelles dĂ©lices.
Mais, lorsque le vent enfilait la rue, la neige fouettait de face, des paquets blancs menaçaient de barrer le seuil ; et l’enfant, alors, se garait sur les cĂŽtĂ©s, contre les vierges posĂ©es au-dessus du stylobate de l’ébrasement. Ce sont les compagnes d’AgnĂšs, les saintes qui lui servent d’escorte : trois Ă  sa droite, DorothĂ©e, nourrie en prison de pain miraculeux, Barbe, qui vĂ©cut dans une tour, GeneviĂšve, dont la virginitĂ© sauva Paris ; et trois Ă  sa gauche, Agathe, les mamelles tordues et arrachĂ©es, Christine, torturĂ©e par son pĂšre, et qui lui jeta de sa chair au visage, CĂ©cile, qui fut aimĂ©e d’un ange. Au-dessus d’elles, des vierges encore, trois rangs serrĂ©s de vierges montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures d’une floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyrisĂ©es, broyĂ©es dans les tourments, en haut accueillies par un vol de chĂ©rubins, ravies d’extase au milieu de la cour cĂ©leste.
Et rien ne la protĂ©geait plus, depuis longtemps, lorsque huit heures sonnĂšrent et que le jour grandit. La neige, si elle ne l’eĂ»t foulĂ©e, lui serait allĂ©e aux Ă©paules. L’antique porte, derriĂšre elle, s’en trouvait tapissĂ©e, comme tendue d’hermine, toute blanche ainsi qu’un reposoir, au bas de la façade grise, si nue et si lisse, que pas un flocon ne s’y accrochait. Les grandes saintes de l’ébrasement surtout en Ă©taient vĂȘtues, de leurs pieds blancs Ă  leurs cheveux blancs, Ă©clatantes de candeur. Plus haut, les scĂšnes du tympan, les petites saintes des voussures s’enlevaient en arĂȘtes vives, dessinĂ©es d’un trait de clartĂ© sur le fond sombre ; et cela jusqu’au ravissement final, au mariage d’AgnĂšs, que les archanges semblaient cĂ©lĂ©brer sous une pluie de roses blanches. Debout sur son pilier, avec sa palme blanche, son agneau blanc, la statue de la vierge enfant avait la puretĂ© blanche, le corps de neige immaculĂ©, dans cette raideur immobile du froid, qui glaçait autour d’elle le mystique Ă©lancement de la virginitĂ© victorieuse. Et, Ă  ses pieds, l’autre, l’enfant misĂ©rable, blanche de neige, elle aussi, raidie et blanche Ă  croire qu’elle devenait de pierre, ne se distinguait plus des grandes vierges.
Cependant, le long des façades endormies, une persienne qui se rabattit en claquant lui fit lever les yeux. C’était, Ă  sa droite, au premier Ă©tage de la maison qui touchait Ă  la cathĂ©drale. Une femme, trĂšs belle, une brune forte, d’environ quarante ans, venait de se pencher lĂ  ; et, malgrĂ© la gelĂ©e terrible, elle laissa une minute son bras nu dehors, ayant vu remuer l’enfant. Une surprise apitoyĂ©e attrista son calme visage. Puis, dans un frisson, elle referma la fenĂȘtre. Elle emportait la vision rapide, sous le lambeau de foulard, d’une gamine blonde, avec des yeux couleur de violette ; la face allongĂ©e, le col surtout trĂšs long, d’une Ă©lĂ©gance de lis, sur des Ă©paules tombantes ; mais bleuie de froid, ses petites mains et ses petits pieds Ă  moitiĂ© morts, n’ayant plus de vivant que la buĂ©e lĂ©gĂšre de son haleine.
L’enfant, machinale, Ă©tait restĂ©e les yeux en l’air, regardant la maison, une Ă©troite maison Ă  un seul Ă©tage, trĂšs ancienne, bĂątie vers la fin du quinziĂšme siĂšcle. Elle se trouvait scellĂ©e au flanc mĂȘme de la cathĂ©drale, entre deux contreforts, comme une verrue qui aurait poussĂ© entre les deux doigts de pied d’un colosse. Et, accotĂ©e ainsi, elle s’était admirablement conservĂ©e, avec son soubassement de pierre, son Ă©tage en pans de bois, garnis de briques apparentes, son comble dont la charpente avançait d’un mĂštre sur le pignon, sa tourelle d’escalier saillante, Ă  l’angle de gauche, et oĂč la mince fenĂȘtre gardait encore la mise en plomb du temps. L’ñge toutefois avait nĂ©cessitĂ© des rĂ©parations. La couverture de tuiles devait dater de Louis XIV. On reconnaissait aisĂ©ment les travaux faits vers cette Ă©poque : une lucarne percĂ©e dans l’acrotĂšre de la tourelle, des chĂąssis Ă  petits bois remplaçant partout ceux des vitraux primitifs, les trois baies accolĂ©es du premier Ă©tage rĂ©duites Ă  deux, celle du milieu bouchĂ©e avec des briques, ce qui donnait Ă  la façade la symĂ©trie des autres constructions de la rue, plus rĂ©centes. Au rez-de-chaussĂ©e, les modifications Ă©taient tout aussi visibles, une porte de chĂȘne moulurĂ©e Ă  la place de la vieille porte Ă  ferrures, sous l’escalier, et la grande arcature centrale dont on avait maçonnĂ© le bas, les cĂŽtĂ©s et la pointe, de façon Ă  n’avoir plus qu’une ouverture rectangulaire, une sorte de large fenĂȘtre, au lieu de la baie en ogive qui jadis dĂ©bouchait sur le pavĂ©.
Sans pensĂ©es, l’enfant regardait toujours ce logis vĂ©nĂ©rable de maĂźtre artisan, proprement tenu, et elle lisait, clouĂ©e Ă  gauche de la porte, une enseigne jaune, portant ces mots : Hubert chasublier, en vieilles lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit d’un volet rabattu l’occupa. Cette fois, c’était le volet de la fenĂȘtre carrĂ©e du rez-de-chaussĂ©e : un homme Ă  son tour se penchait, le visage tourmentĂ©, au nez en bec d’aigle, au front bossu, couronnĂ© de cheveux Ă©pais et blancs dĂ©jĂ , malgrĂ© ses quarante-cinq ans Ă  peine ; et lui aussi s’oublia une minute Ă  l’examiner, avec un pli douloureux de sa grande bouche tendre. Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derriĂšre les petites vitres verdĂątres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, trĂšs belle. Tous les deux, cĂŽte Ă  cĂŽte, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du regard, l’air profondĂ©ment triste.
Il y avait quatre cents ans que la lignĂ©e des Hubert, brodeurs de pĂšre en fils, habitait cette maison. Un maĂźtre chasublier l’avait fait construire sous Louis XI, un autre, rĂ©parer sous Louis XIV ; et l’Hubert actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. À vingt ans, il avait aimĂ© une jeune fille de seize ans, Hubertine, d’une telle passion, que, sur le refus de la mĂšre, veuve d’un magistrat, il l’avait enlevĂ©e, puis Ă©pousĂ©e. Elle Ă©tait d’une beautĂ© merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au lit de mort de sa mĂšre, celle-ci la dĂ©shĂ©rita et la maudit, si bien que l’enfant, nĂ© le mĂȘme soir, mourut. Et, depuis, au cimetiĂšre, dans son cercueil, l’entĂȘtĂ©e bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le mĂ©nage n’avait plus eu d’enfant, malgrĂ© son ardent dĂ©sir. AprĂšs vingt-quatre annĂ©es, ils pleuraient encore celui qu’ils avaient perdu, ils dĂ©sespĂ©raient maintenant de jamais flĂ©chir la morte.
TroublĂ©e de leurs regards, la petite s’était renfoncĂ©e derriĂšre le pilier de sainte AgnĂšs. Elle s’inquiĂ©tait aussi du rĂ©veil de la rue : les boutiques s’ouvraient, du monde commençait Ă  sortir. Cette rue des OrfĂšvres, dont le bout vient buter contre la façade latĂ©rale de l’église, serait une vraie impasse, bouchĂ©e du cĂŽtĂ© de l’abside par la maison des Hubert, si la rue Soleil, un Ă©troit couloir, ne la dĂ©gageait de l’autre cĂŽtĂ©, en filant le long du collatĂ©ral, jusqu’à la grande façade, place du CloĂźtre ; et il passa deux dĂ©votes, qui eurent un coup d’Ɠil Ă©tonnĂ© sur cette petite mendiante, qu’elles ne connaissaient pas, Ă  Beaumont. La tombĂ©e lente et obstinĂ©e de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le jour blafard, on n’entendait qu’un lointain bruit de voix, dans la sourde Ă©paisseur du grand linceul blanc qui couvrait la ville.
Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme d’une faute, l’enfant se recula encore, lorsque, tout d’un coup, elle reconnut devant elle Hubertine, qui, n’ayant pas de bonne, Ă©tait sortie chercher son pain.
– Petite, que fais-tu là ? qui es-tu ?
Et elle ne rĂ©pondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne sentait plus ses membres, son ĂȘtre s’évanouissait, comme si son cƓur, devenu de glace, se fĂ»t arrĂȘtĂ©. Quand la bonne dame eut tournĂ© le dos, avec un geste de pitiĂ© discrĂšte, elle s’affaissa sur les genoux, Ă  bout de forces, glissa ainsi qu’une chiffe dans la neige, dont les flocons, silencieusement, l’ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain tout chaud, l’apercevant ainsi par terre, de nouveau s’approcha.
– Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.
Alors, Hubert, qui était sorti à son tour, debout au seuil de la maison, la débarrassa du pain, en disant :
– Prends-la donc, apporte-la !
Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides. Et l’enfant ne se reculait plus, emportĂ©e comme une chose, les dents serrĂ©es, les yeux fermĂ©s, toute froide, d’une lĂ©gĂšretĂ© de petit oiseau tombĂ© de son nid.
On rentra, Hubert referma la porte, tandis qu’Hubertine, chargĂ©e de son fardeau, traversait la piĂšce sur la rue, qui servait de salon et oĂč quelques pans de broderie Ă©taient en montre, devant la grande fenĂȘtre carrĂ©e. Puis, elle passa dans la cuisine, l’ancienne salle commune, conservĂ©e presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage raccommodĂ© en vingt endroits, sa vaste cheminĂ©e au manteau de pierre. Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient d’un ou deux siĂšcles, de vieilles faĂŻences, de vieux grĂšs, de vieux Ă©tains. Mais, occupant l’ñtre de la cheminĂ©e, il y avait un fourneau moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre luisaient. Il Ă©tait rouge, on entendait bouillir l’eau du coquemar. Une casserole, pleine de cafĂ© au lait, se tenait chaude, Ă  l’un des bouts.
– Fichtre ! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la piĂšce. Mets cette pauvre mignonne prĂšs du fourneau, elle va se dĂ©geler.
DĂ©jĂ  Hubertine asseyait l’enfant ; et tous les deux la regardĂšrent revenir Ă  elle. La neige de ses vĂȘtements fondait, tombait en gouttes pesantes. Par les trous des gros souliers d’homme, on voyait ses petits pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigiditĂ© de ses membres, ce pitoyable corps de misĂšre et de douleur. Elle eut un long frisson, ouvrit des yeux Ă©perdus, avec le sursaut d’un animal qui se rĂ©veille pris au piĂšge. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille nouĂ©e Ă  son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle le serrait, immobile, sur sa poitrine.
– Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal
 D’oĂč viens-tu ? qui es-tu ?
À mesure qu’on lui parlait, elle s’effarait davantage, tournant la tĂȘte, comme si quelqu’un Ă©tait derriĂšre elle, pour la battre. Elle examina la cuisine d’un coup d’Ɠil furtif, les dalles, les poutres, les ustensiles brillants ; puis, son regard, par les deux fenĂȘtres irrĂ©guliĂšres, laissĂ©es dans l’ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le jardin jusqu’aux arbres de l’ÉvĂȘchĂ©, dont les silhouettes blanches dominaient le mur du fond, parut s’étonner de retrouver lĂ , Ă  gauche, le long d’une allĂ©e, la cathĂ©drale, avec les fenĂȘtres romanes des chapelles de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur du fourneau qui commençait Ă  la pĂ©nĂ©trer ; et elle ramena son regard par terre, ne bougeant plus.
– Est-ce que tu es de Beaumont ?
 Qui est ton pùre ?
Devant son silence, Hubert s’imagina qu’elle avait peut-ĂȘtre la gorge trop serrĂ©e pour rĂ©pondre.
– Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir une bonne tasse de cafĂ© au lait bien chaud.
C’était si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre tasse. Pendant qu’elle lui coupait deux grosses tartines, l’enfant se dĂ©fiait, reculait toujours ; mais le tourment de la faim fut le plus fort, elle mangea et but goulĂ»ment. Pour ne pas la gĂȘner, le mĂ©nage se taisait, Ă©mu de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit demeurait obstinĂ©ment collĂ© Ă  son corps. Quand elle eut fini, elle faillit casser la tasse, qu’elle rattrapa du coude, maladroite, avec un geste d’estropiĂ©e.
– Tu es donc blessĂ©e au bras ? lui demanda Hubertine. N’aie pas peur, montre un peu, ma mignonne.
Mais, comme elle la touchait, l’enfant, violente, se leva, se dĂ©battit ; et, dans la lutte, elle Ă©carta le bras. Un livret cartonnĂ©, qu’elle cachait sur sa peau mĂȘme, glissa par une dĂ©chirure de son corsage. Elle voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colĂšre, en voyant que ces inconnus l’ouvraient et le lisaient.
C’était un livret d’élĂšve, dĂ©livrĂ© par l’Administration des Enfants assistĂ©s du dĂ©partement de la Seine. À la premiĂšre page, au-dessous d’un mĂ©daillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimĂ©es, les formules : nom de l’élĂšve, et un simple trait Ă  l’encre remplissait le blanc ; puis, aux prĂ©noms, ceux d’AngĂ©lique, Marie ; aux dates, nĂ©e le 22 janvier 1851, admise le 23 du mĂȘme mois, sous le numĂ©ro matricule 1634. Ainsi, pĂšre et mĂšre inconnus, aucun papier, pas mĂȘme un extrait de naissance, rien que ce livret d’une froideur administrative, avec sa couverture de toile rose pĂąle. Personne au monde et un Ă©crou, l’abandon numĂ©rotĂ© et classĂ©.
– Oh ! une enfant trouvĂ©e ! s’écria Hubertine.
AngĂ©lique, alors, parla, dans une crise folle d’emportement.
– Je vaux mieux que tous les autres, oui ! je suis meilleure, meilleure, meilleure
 Jamais je n’ai rien volĂ© aux autres, et ils me volent tout
 Rendez-moi ce que vous m’avez volĂ©.
Un tel orgueil impuissant, une telle passion d’ĂȘtre la plus forte soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeurĂšrent saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur de violette, au long col d’une grĂące de lis. Les yeux Ă©taient devenus noirs dans la face mĂ©chante, le cou sensuel s’était gonflĂ© d’un flot de sang. Maintenant qu’elle avait chaud, elle se dressait et sifflait, ainsi qu’une couleuvre ramassĂ©e sur la neige.
– Tu es donc mauvaise ? dit doucement le brodeur. C’est pour ton bien, si nous voulons savoir qui tu es.
Et, par-dessus l’épaule de sa femme, il parcourait le livret, que feuilletait celle-ci. À la page 2, se trouvait le nom de la nourrice. « L’enfant AngĂ©lique, Marie, a Ă©tĂ© confiĂ©e le 25 janvier 1851 Ă  la nourrice Françoise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur, demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers ; laquelle nourrice a reçu, au moment du dĂ©part, le premier mois de nourriture, plus un trousseau. » Suivait un certificat de baptĂȘme, signĂ© par l’aumĂŽnier de l’hospice des Enfants assistĂ©s ; puis, des certificats de mĂ©decins, au dĂ©part et Ă  l’arrivĂ©e de l’enfant. Les paiements des mois, tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre pages, oĂč revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.
– Comment, Nevers ! demanda Hubertine, c’est prĂšs de Nevers que tu as Ă©tĂ© Ă©levĂ©e ?
AngĂ©lique, rouge de ne pouvoir les empĂȘcher de lire, Ă©tait retombĂ©e dans son silence farouche. Mais la colĂšre lui desserra les lĂšvres, elle parla de sa nourrice.
– Ah ! bien sĂ»r que maman Nini vous aurait battus. Elle me dĂ©fendait, elle, quoique tout de mĂȘme elle m’allongeĂąt des claques
 Ah ! bien sĂ»r que je n’étais pas si malheureuse, lĂ -bas, avec les bĂȘtes

Sa voix s’étranglait, elle continuait, en phrases coupĂ©es, incohĂ©rentes, Ă  parler des prĂ©s oĂč elle conduisait la Rousse, du grand chemin oĂč l’on jouait, des galettes qu’on faisait cuire, d’un gros chien qui l’avait mordue.
Hubert l’interrompit, lisant tout haut :
– « En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur est autorisĂ© Ă  changer les enfants de nourrice. »
Au-dessous, il y avait que l’enfant AngĂ©lique, Marie, avait Ă©tĂ© confiĂ©e, le 20 juin 1860, Ă  ThĂ©rĂšse, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant Ă  Paris.
– Bon ! je comprends, dit Hubertine. Tu as Ă©tĂ© malade, on t’a ramenĂ©e Ă  Paris.
Mais ce n’était pas encore ça, les Hubert ne surent toute l’histoire que lorsqu’ils l’eurent tirĂ©e d’AngĂ©lique, morceau Ă  morceau. Louis Franchomme, qui Ă©tait le cousin de maman Nini, avait dĂ» retourner vivre un mois dans son village, afin de se remettre d’une fiĂšvre ; et c’était alors que sa femme ThĂ©rĂšse, se prenant d’une grande tendresse pour l’enfant, avait obtenu de l’emmener Ă  Paris, oĂč elle s’engageait Ă  lui apprendre l’état de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait, elle se trouvait obligĂ©e, trĂšs souffrante elle-mĂȘme, de se retirer chez son frĂšre, le tanneur Rabier, Ă©tabli Ă  Beaumont. Elle y Ă©tait morte dans les premiers jours de dĂ©cembre, en confiant Ă  sa belle-sƓur la petite, qui, depuis ce temps, injuriĂ©e, battue, souffrait le martyre.
– Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui ! des tanneurs, au bord du Ligneul, dans la vi...

Table of contents

  1. Titre
  2. Chapitre 1
  3. Chapitre 2
  4. Chapitre 3
  5. Chapitre 4
  6. Chapitre 5
  7. Chapitre 6
  8. Chapitre 7
  9. Chapitre 8
  10. Chapitre 9
  11. Chapitre 10
  12. Chapitre 11
  13. Chapitre 12
  14. Chapitre 13
  15. Chapitre 14
  16. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique

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