Le RĂȘve est un roman d'Ămile Zola publiĂ© en 1888, le seiziĂšme volume de la sĂ©rie Les Rougon-Macquart. Zola y aborde le thĂšme de la religion, mais de façon beaucoup moins violente et polĂ©mique qu'il ne l'avait fait dans la ConquĂȘte de Plassans ou la Faute de l'abbĂ© Mouret. Cette fois-ci, il s'intĂ©resse Ă la foi populaire et au renouveau du mysticisme dans la sociĂ©tĂ© française de la seconde moitiĂ© du xixe siĂšcle.
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Le RĂȘve
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Literature GeneralIndex
LiteratureChapitre 1
Pendant le rude hiver de 1860, lâOise gela, de grandes neiges couvrirent les plaines de la basse Picardie ; et il en vint surtout une bourrasque du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la NoĂ«l. La neige, sâĂ©tant mise Ă tomber dĂšs le matin, redoubla vers le soir, sâamassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des OrfĂšvres, au bout de laquelle se trouve comme enclavĂ©e la façade nord du transept de la cathĂ©drale, elle sâengouffrait, poussĂ©e par le vent, et allait battre la porte Sainte-AgnĂšs, lâantique porte romane, presque dĂ©jĂ gothique, trĂšs ornĂ©e de sculptures sous la nuditĂ© du pignon. Le lendemain, Ă lâaube, il y en eut lĂ prĂšs de trois pieds.
La rue dormait encore, emparessĂ©e par la fĂȘte de la veille. Six heures sonnĂšrent. Dans les tĂ©nĂšbres, que bleuissait la chute lente et entĂȘtĂ©e des flocons, seule une forme indĂ©cise vivait, une fillette de neuf ans, qui, rĂ©fugiĂ©e sous les voussures de la porte, y avait passĂ© la nuit Ă grelotter, en sâabritant de son mieux. Elle Ă©tait vĂȘtue de loques, la tĂȘte enveloppĂ©e dâun lambeau de foulard, les pieds nus dans de gros souliers dâhomme. Sans doute elle nâavait Ă©chouĂ© lĂ quâaprĂšs avoir longtemps battu la ville, car elle y Ă©tait tombĂ©e de lassitude. Pour elle, câĂ©tait le bout de la terre, plus personne ni plus rien, lâabandon dernier, la faim qui ronge, le froid qui tue ; et, dans sa faiblesse, Ă©touffĂ©e par le poids lourd de son cĆur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le recul physique, lâinstinct de changer de place, de sâenfoncer dans ces vieilles pierres, lorsquâune rafale faisait tourbillonner la neige.
Les heures, les heures coulaient. Longtemps, entre le double vantail des deux baies jumelles, elle sâĂ©tait adossĂ©e au trumeau, dont le pilier porte une statue de sainte AgnĂšs, la martyre de treize ans, une petite fille comme elle, avec la palme et un agneau Ă ses pieds. Et, dans le tympan, au-dessus du linteau, toute la lĂ©gende de la vierge enfant, fiancĂ©e Ă JĂ©sus, se dĂ©roule, en haut relief, dâune foi naĂŻve : ses cheveux qui sâallongĂšrent et la vĂȘtirent, lorsque le gouverneur, dont elle refusait le fils, lâenvoya nue aux mauvais lieux ; les flammes du bĂ»cher qui, sâĂ©cartant de ses membres, brĂ»lĂšrent les bourreaux, dĂšs quâils eurent allumĂ© le bois ; les miracles de ses ossements, Constance, fille de lâempereur, guĂ©rie de la lĂšpre, et les miracles dâune de ses figures peintes, le prĂȘtre Paulin, tourmentĂ© du besoin de prendre femme, prĂ©sentant, sur le conseil du pape, lâanneau ornĂ© dâune Ă©meraude Ă lâimage, qui tendit le doigt, puis le rentra, gardant lâanneau quâon y voit encore, ce qui dĂ©livra Paulin. Au sommet du tympan, dans une gloire, AgnĂšs est enfin reçue au ciel, oĂč son fiancĂ© JĂ©sus lâĂ©pouse, toute petite et si jeune, en lui donnant le baiser des Ă©ternelles dĂ©lices.
Mais, lorsque le vent enfilait la rue, la neige fouettait de face, des paquets blancs menaçaient de barrer le seuil ; et lâenfant, alors, se garait sur les cĂŽtĂ©s, contre les vierges posĂ©es au-dessus du stylobate de lâĂ©brasement. Ce sont les compagnes dâAgnĂšs, les saintes qui lui servent dâescorte : trois Ă sa droite, DorothĂ©e, nourrie en prison de pain miraculeux, Barbe, qui vĂ©cut dans une tour, GeneviĂšve, dont la virginitĂ© sauva Paris ; et trois Ă sa gauche, Agathe, les mamelles tordues et arrachĂ©es, Christine, torturĂ©e par son pĂšre, et qui lui jeta de sa chair au visage, CĂ©cile, qui fut aimĂ©e dâun ange. Au-dessus dâelles, des vierges encore, trois rangs serrĂ©s de vierges montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures dâune floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyrisĂ©es, broyĂ©es dans les tourments, en haut accueillies par un vol de chĂ©rubins, ravies dâextase au milieu de la cour cĂ©leste.
Et rien ne la protĂ©geait plus, depuis longtemps, lorsque huit heures sonnĂšrent et que le jour grandit. La neige, si elle ne lâeĂ»t foulĂ©e, lui serait allĂ©e aux Ă©paules. Lâantique porte, derriĂšre elle, sâen trouvait tapissĂ©e, comme tendue dâhermine, toute blanche ainsi quâun reposoir, au bas de la façade grise, si nue et si lisse, que pas un flocon ne sây accrochait. Les grandes saintes de lâĂ©brasement surtout en Ă©taient vĂȘtues, de leurs pieds blancs Ă leurs cheveux blancs, Ă©clatantes de candeur. Plus haut, les scĂšnes du tympan, les petites saintes des voussures sâenlevaient en arĂȘtes vives, dessinĂ©es dâun trait de clartĂ© sur le fond sombre ; et cela jusquâau ravissement final, au mariage dâAgnĂšs, que les archanges semblaient cĂ©lĂ©brer sous une pluie de roses blanches. Debout sur son pilier, avec sa palme blanche, son agneau blanc, la statue de la vierge enfant avait la puretĂ© blanche, le corps de neige immaculĂ©, dans cette raideur immobile du froid, qui glaçait autour dâelle le mystique Ă©lancement de la virginitĂ© victorieuse. Et, Ă ses pieds, lâautre, lâenfant misĂ©rable, blanche de neige, elle aussi, raidie et blanche Ă croire quâelle devenait de pierre, ne se distinguait plus des grandes vierges.
Cependant, le long des façades endormies, une persienne qui se rabattit en claquant lui fit lever les yeux. CâĂ©tait, Ă sa droite, au premier Ă©tage de la maison qui touchait Ă la cathĂ©drale. Une femme, trĂšs belle, une brune forte, dâenviron quarante ans, venait de se pencher lĂ ; et, malgrĂ© la gelĂ©e terrible, elle laissa une minute son bras nu dehors, ayant vu remuer lâenfant. Une surprise apitoyĂ©e attrista son calme visage. Puis, dans un frisson, elle referma la fenĂȘtre. Elle emportait la vision rapide, sous le lambeau de foulard, dâune gamine blonde, avec des yeux couleur de violette ; la face allongĂ©e, le col surtout trĂšs long, dâune Ă©lĂ©gance de lis, sur des Ă©paules tombantes ; mais bleuie de froid, ses petites mains et ses petits pieds Ă moitiĂ© morts, nâayant plus de vivant que la buĂ©e lĂ©gĂšre de son haleine.
Lâenfant, machinale, Ă©tait restĂ©e les yeux en lâair, regardant la maison, une Ă©troite maison Ă un seul Ă©tage, trĂšs ancienne, bĂątie vers la fin du quinziĂšme siĂšcle. Elle se trouvait scellĂ©e au flanc mĂȘme de la cathĂ©drale, entre deux contreforts, comme une verrue qui aurait poussĂ© entre les deux doigts de pied dâun colosse. Et, accotĂ©e ainsi, elle sâĂ©tait admirablement conservĂ©e, avec son soubassement de pierre, son Ă©tage en pans de bois, garnis de briques apparentes, son comble dont la charpente avançait dâun mĂštre sur le pignon, sa tourelle dâescalier saillante, Ă lâangle de gauche, et oĂč la mince fenĂȘtre gardait encore la mise en plomb du temps. LâĂąge toutefois avait nĂ©cessitĂ© des rĂ©parations. La couverture de tuiles devait dater de Louis XIV. On reconnaissait aisĂ©ment les travaux faits vers cette Ă©poque : une lucarne percĂ©e dans lâacrotĂšre de la tourelle, des chĂąssis Ă petits bois remplaçant partout ceux des vitraux primitifs, les trois baies accolĂ©es du premier Ă©tage rĂ©duites Ă deux, celle du milieu bouchĂ©e avec des briques, ce qui donnait Ă la façade la symĂ©trie des autres constructions de la rue, plus rĂ©centes. Au rez-de-chaussĂ©e, les modifications Ă©taient tout aussi visibles, une porte de chĂȘne moulurĂ©e Ă la place de la vieille porte Ă ferrures, sous lâescalier, et la grande arcature centrale dont on avait maçonnĂ© le bas, les cĂŽtĂ©s et la pointe, de façon Ă nâavoir plus quâune ouverture rectangulaire, une sorte de large fenĂȘtre, au lieu de la baie en ogive qui jadis dĂ©bouchait sur le pavĂ©.
Sans pensĂ©es, lâenfant regardait toujours ce logis vĂ©nĂ©rable de maĂźtre artisan, proprement tenu, et elle lisait, clouĂ©e Ă gauche de la porte, une enseigne jaune, portant ces mots : Hubert chasublier, en vieilles lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit dâun volet rabattu lâoccupa. Cette fois, câĂ©tait le volet de la fenĂȘtre carrĂ©e du rez-de-chaussĂ©e : un homme Ă son tour se penchait, le visage tourmentĂ©, au nez en bec dâaigle, au front bossu, couronnĂ© de cheveux Ă©pais et blancs dĂ©jĂ , malgrĂ© ses quarante-cinq ans Ă peine ; et lui aussi sâoublia une minute Ă lâexaminer, avec un pli douloureux de sa grande bouche tendre. Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derriĂšre les petites vitres verdĂątres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, trĂšs belle. Tous les deux, cĂŽte Ă cĂŽte, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du regard, lâair profondĂ©ment triste.
Il y avait quatre cents ans que la lignĂ©e des Hubert, brodeurs de pĂšre en fils, habitait cette maison. Un maĂźtre chasublier lâavait fait construire sous Louis XI, un autre, rĂ©parer sous Louis XIV ; et lâHubert actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. Ă vingt ans, il avait aimĂ© une jeune fille de seize ans, Hubertine, dâune telle passion, que, sur le refus de la mĂšre, veuve dâun magistrat, il lâavait enlevĂ©e, puis Ă©pousĂ©e. Elle Ă©tait dâune beautĂ© merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au lit de mort de sa mĂšre, celle-ci la dĂ©shĂ©rita et la maudit, si bien que lâenfant, nĂ© le mĂȘme soir, mourut. Et, depuis, au cimetiĂšre, dans son cercueil, lâentĂȘtĂ©e bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le mĂ©nage nâavait plus eu dâenfant, malgrĂ© son ardent dĂ©sir. AprĂšs vingt-quatre annĂ©es, ils pleuraient encore celui quâils avaient perdu, ils dĂ©sespĂ©raient maintenant de jamais flĂ©chir la morte.
TroublĂ©e de leurs regards, la petite sâĂ©tait renfoncĂ©e derriĂšre le pilier de sainte AgnĂšs. Elle sâinquiĂ©tait aussi du rĂ©veil de la rue : les boutiques sâouvraient, du monde commençait Ă sortir. Cette rue des OrfĂšvres, dont le bout vient buter contre la façade latĂ©rale de lâĂ©glise, serait une vraie impasse, bouchĂ©e du cĂŽtĂ© de lâabside par la maison des Hubert, si la rue Soleil, un Ă©troit couloir, ne la dĂ©gageait de lâautre cĂŽtĂ©, en filant le long du collatĂ©ral, jusquâĂ la grande façade, place du CloĂźtre ; et il passa deux dĂ©votes, qui eurent un coup dâĆil Ă©tonnĂ© sur cette petite mendiante, quâelles ne connaissaient pas, Ă Beaumont. La tombĂ©e lente et obstinĂ©e de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le jour blafard, on nâentendait quâun lointain bruit de voix, dans la sourde Ă©paisseur du grand linceul blanc qui couvrait la ville.
Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme dâune faute, lâenfant se recula encore, lorsque, tout dâun coup, elle reconnut devant elle Hubertine, qui, nâayant pas de bonne, Ă©tait sortie chercher son pain.
â Petite, que fais-tu lĂ ? qui es-tu ?
Et elle ne rĂ©pondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne sentait plus ses membres, son ĂȘtre sâĂ©vanouissait, comme si son cĆur, devenu de glace, se fĂ»t arrĂȘtĂ©. Quand la bonne dame eut tournĂ© le dos, avec un geste de pitiĂ© discrĂšte, elle sâaffaissa sur les genoux, Ă bout de forces, glissa ainsi quâune chiffe dans la neige, dont les flocons, silencieusement, lâensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain tout chaud, lâapercevant ainsi par terre, de nouveau sâapprocha.
â Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.
Alors, Hubert, qui était sorti à son tour, debout au seuil de la maison, la débarrassa du pain, en disant :
â Prends-la donc, apporte-la !
Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides. Et lâenfant ne se reculait plus, emportĂ©e comme une chose, les dents serrĂ©es, les yeux fermĂ©s, toute froide, dâune lĂ©gĂšretĂ© de petit oiseau tombĂ© de son nid.
On rentra, Hubert referma la porte, tandis quâHubertine, chargĂ©e de son fardeau, traversait la piĂšce sur la rue, qui servait de salon et oĂč quelques pans de broderie Ă©taient en montre, devant la grande fenĂȘtre carrĂ©e. Puis, elle passa dans la cuisine, lâancienne salle commune, conservĂ©e presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage raccommodĂ© en vingt endroits, sa vaste cheminĂ©e au manteau de pierre. Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient dâun ou deux siĂšcles, de vieilles faĂŻences, de vieux grĂšs, de vieux Ă©tains. Mais, occupant lâĂątre de la cheminĂ©e, il y avait un fourneau moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre luisaient. Il Ă©tait rouge, on entendait bouillir lâeau du coquemar. Une casserole, pleine de cafĂ© au lait, se tenait chaude, Ă lâun des bouts.
â Fichtre ! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la piĂšce. Mets cette pauvre mignonne prĂšs du fourneau, elle va se dĂ©geler.
DĂ©jĂ Hubertine asseyait lâenfant ; et tous les deux la regardĂšrent revenir Ă elle. La neige de ses vĂȘtements fondait, tombait en gouttes pesantes. Par les trous des gros souliers dâhomme, on voyait ses petits pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigiditĂ© de ses membres, ce pitoyable corps de misĂšre et de douleur. Elle eut un long frisson, ouvrit des yeux Ă©perdus, avec le sursaut dâun animal qui se rĂ©veille pris au piĂšge. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille nouĂ©e Ă son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle le serrait, immobile, sur sa poitrine.
â Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal⊠DâoĂč viens-tu ? qui es-tu ?
Ă mesure quâon lui parlait, elle sâeffarait davantage, tournant la tĂȘte, comme si quelquâun Ă©tait derriĂšre elle, pour la battre. Elle examina la cuisine dâun coup dâĆil furtif, les dalles, les poutres, les ustensiles brillants ; puis, son regard, par les deux fenĂȘtres irrĂ©guliĂšres, laissĂ©es dans lâancienne baie, alla au-dehors, fouilla le jardin jusquâaux arbres de lâĂvĂȘchĂ©, dont les silhouettes blanches dominaient le mur du fond, parut sâĂ©tonner de retrouver lĂ , Ă gauche, le long dâune allĂ©e, la cathĂ©drale, avec les fenĂȘtres romanes des chapelles de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur du fourneau qui commençait Ă la pĂ©nĂ©trer ; et elle ramena son regard par terre, ne bougeant plus.
â Est-ce que tu es de Beaumont ?⊠Qui est ton pĂšre ?
Devant son silence, Hubert sâimagina quâelle avait peut-ĂȘtre la gorge trop serrĂ©e pour rĂ©pondre.
â Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir une bonne tasse de cafĂ© au lait bien chaud.
CâĂ©tait si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre tasse. Pendant quâelle lui coupait deux grosses tartines, lâenfant se dĂ©fiait, reculait toujours ; mais le tourment de la faim fut le plus fort, elle mangea et but goulĂ»ment. Pour ne pas la gĂȘner, le mĂ©nage se taisait, Ă©mu de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit demeurait obstinĂ©ment collĂ© Ă son corps. Quand elle eut fini, elle faillit casser la tasse, quâelle rattrapa du coude, maladroite, avec un geste dâestropiĂ©e.
â Tu es donc blessĂ©e au bras ? lui demanda Hubertine. Nâaie pas peur, montre un peu, ma mignonne.
Mais, comme elle la touchait, lâenfant, violente, se leva, se dĂ©battit ; et, dans la lutte, elle Ă©carta le bras. Un livret cartonnĂ©, quâelle cachait sur sa peau mĂȘme, glissa par une dĂ©chirure de son corsage. Elle voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colĂšre, en voyant que ces inconnus lâouvraient et le lisaient.
CâĂ©tait un livret dâĂ©lĂšve, dĂ©livrĂ© par lâAdministration des Enfants assistĂ©s du dĂ©partement de la Seine. Ă la premiĂšre page, au-dessous dâun mĂ©daillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimĂ©es, les formules : nom de lâĂ©lĂšve, et un simple trait Ă lâencre remplissait le blanc ; puis, aux prĂ©noms, ceux dâAngĂ©lique, Marie ; aux dates, nĂ©e le 22 janvier 1851, admise le 23 du mĂȘme mois, sous le numĂ©ro matricule 1634. Ainsi, pĂšre et mĂšre inconnus, aucun papier, pas mĂȘme un extrait de naissance, rien que ce livret dâune froideur administrative, avec sa couverture de toile rose pĂąle. Personne au monde et un Ă©crou, lâabandon numĂ©rotĂ© et classĂ©.
â Oh ! une enfant trouvĂ©e ! sâĂ©cria Hubertine.
AngĂ©lique, alors, parla, dans une crise folle dâemportement.
â Je vaux mieux que tous les autres, oui ! je suis meilleure, meilleure, meilleure⊠Jamais je nâai rien volĂ© aux autres, et ils me volent tout⊠Rendez-moi ce que vous mâavez volĂ©.
Un tel orgueil impuissant, une telle passion dâĂȘtre la plus forte soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeurĂšrent saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur de violette, au long col dâune grĂące de lis. Les yeux Ă©taient devenus noirs dans la face mĂ©chante, le cou sensuel sâĂ©tait gonflĂ© dâun flot de sang. Maintenant quâelle avait chaud, elle se dressait et sifflait, ainsi quâune couleuvre ramassĂ©e sur la neige.
â Tu es donc mauvaise ? dit doucement le brodeur. Câest pour ton bien, si nous voulons savoir qui tu es.
Et, par-dessus lâĂ©paule de sa femme, il parcourait le livret, que feuilletait celle-ci. Ă la page 2, se trouvait le nom de la nourrice. « Lâenfant AngĂ©lique, Marie, a Ă©tĂ© confiĂ©e le 25 janvier 1851 Ă la nourrice Françoise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur, demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers ; laquelle nourrice a reçu, au moment du dĂ©part, le premier mois de nourriture, plus un trousseau. » Suivait un certificat de baptĂȘme, signĂ© par lâaumĂŽnier de lâhospice des Enfants assistĂ©s ; puis, des certificats de mĂ©decins, au dĂ©part et Ă lâarrivĂ©e de lâenfant. Les paiements des mois, tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre pages, oĂč revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.
â Comment, Nevers ! demanda Hubertine, câest prĂšs de Nevers que tu as Ă©tĂ© Ă©levĂ©e ?
AngĂ©lique, rouge de ne pouvoir les empĂȘcher de lire, Ă©tait retombĂ©e dans son silence farouche. Mais la colĂšre lui desserra les lĂšvres, elle parla de sa nourrice.
â Ah ! bien sĂ»r que maman Nini vous aurait battus. Elle me dĂ©fendait, elle, quoique tout de mĂȘme elle mâallongeĂąt des claques⊠Ah ! bien sĂ»r que je nâĂ©tais pas si malheureuse, lĂ -bas, avec les bĂȘtesâŠ
Sa voix sâĂ©tranglait, elle continuait, en phrases coupĂ©es, incohĂ©rentes, Ă parler des prĂ©s oĂč elle conduisait la Rousse, du grand chemin oĂč lâon jouait, des galettes quâon faisait cuire, dâun gros chien qui lâavait mordue.
Hubert lâinterrompit, lisant tout haut :
â « En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur est autorisĂ© Ă changer les enfants de nourrice. »
Au-dessous, il y avait que lâenfant AngĂ©lique, Marie, avait Ă©tĂ© confiĂ©e, le 20 juin 1860, Ă ThĂ©rĂšse, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant Ă Paris.
â Bon ! je comprends, dit Hubertine. Tu as Ă©tĂ© malade, on tâa ramenĂ©e Ă Paris.
Mais ce nâĂ©tait pas encore ça, les Hubert ne surent toute lâhistoire que lorsquâils lâeurent tirĂ©e dâAngĂ©lique, morceau Ă morceau. Louis Franchomme, qui Ă©tait le cousin de maman Nini, avait dĂ» retourner vivre un mois dans son village, afin de se remettre dâune fiĂšvre ; et câĂ©tait alors que sa femme ThĂ©rĂšse, se prenant dâune grande tendresse pour lâenfant, avait obtenu de lâemmener Ă Paris, oĂč elle sâengageait Ă lui apprendre lâĂ©tat de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait, elle se trouvait obligĂ©e, trĂšs souffrante elle-mĂȘme, de se retirer chez son frĂšre, le tanneur Rabier, Ă©tabli Ă Beaumont. Elle y Ă©tait morte dans les premiers jours de dĂ©cembre, en confiant Ă sa belle-sĆur la petite, qui, depuis ce temps, injuriĂ©e, battue, souffrait le martyre.
â Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui ! des tanneurs, au bord du Ligneul, dans la vi...
Table of contents
- Titre
- Chapitre 1
- Chapitre 2
- Chapitre 3
- Chapitre 4
- Chapitre 5
- Chapitre 6
- Chapitre 7
- Chapitre 8
- Chapitre 9
- Chapitre 10
- Chapitre 11
- Chapitre 12
- Chapitre 13
- Chapitre 14
- à propos de cette édition électronique
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