L'Assommoir
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L'Assommoir

About this book

L'Assommoir est un roman d'Émile Zola publiĂ© en 1877, septiĂšme volume de la sĂ©rie Les Rougon-Macquart. C'est un ouvrage totalement consacrĂ© au monde ouvrier et, selon Zola, « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple ». L'Ă©crivain y restitue la langue et les mƓurs des ouvriers, tout en dĂ©crivant les ravages causĂ©s par la misĂšre et l'alcoolisme. A sa parution, l'ouvrage suscite de vives polĂ©miques car il est jugĂ© trop cru. Mais c'est ce rĂ©alisme qui, cependant, provoque son succĂšs, assurant alors la cĂ©lĂ©britĂ© et la fortune de l'auteur.

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Information

Chapitre 1

Gervaise avait attendu Lantier jusqu’à deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d’ĂȘtre restĂ©e en camisole Ă  l’air vif de la fenĂȘtre, elle s’était assoupie, jetĂ©e en travers du lit, fiĂ©vreuse, les joues trempĂ©es de larmes. Depuis huit jours, au sortir du Veau Ă  deux tĂȘtes, oĂč ils mangeaient, il l’envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu’il cherchait du travail. Ce soir-lĂ , pendant qu’elle guettait son retour, elle croyait l’avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenĂȘtres flambantes Ă©clairaient d’une nappe d’incendie la coulĂ©e noire des boulevards extĂ©rieurs ; et, derriĂšre lui, elle avait aperçu la petite AdĂšle, une brunisseuse qui dĂźnait Ă  leur restaurant, marchant Ă  cinq ou six pas, les mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clartĂ© crue des globes de la porte.
Quand Gervaise s’éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brisĂ©s, elle Ă©clata en sanglots. Lantier n’était pas rentrĂ©. Pour la premiĂšre fois, il dĂ©couchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau de perse dĂ©teinte qui tombait de la flĂšche attachĂ©e au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux voilĂ©s de larmes, elle faisait le tour de la misĂ©rable chambre garnie, meublĂ©e d’une commode de noyer dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d’une petite table graisseuse, sur laquelle traĂźnait un pot Ă  eau Ă©brĂ©chĂ©. On avait ajoutĂ©, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les deux tiers de la piĂšce. La malle de Gervaise et de Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux chapeau d’homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des chaussettes sales ; tandis que, le long des murs, sur le dossier des meubles, pendaient un chĂąle trouĂ©, un pantalon mangĂ© par la boue, les derniĂšres nippes dont les marchands d’habits ne voulaient pas. Au milieu de la cheminĂ©e, entre deux flambeaux de zinc dĂ©pareillĂ©s, il y avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-PiĂ©tĂ©, d’un rose tendre. C’était la belle chambre de l’hĂŽtel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard.
Cependant, couchĂ©s cĂŽte Ă  cĂŽte sur le mĂȘme oreiller, les deux enfants dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetĂ©es hors de la couverture, respirait d’une haleine lente, tandis qu’Étienne, ĂągĂ© de quatre ans seulement, souriait, un bras passĂ© au cou de son frĂšre. Lorsque le regard noyĂ© de leur mĂšre s’arrĂȘta sur eux, elle eut une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa bouche pour Ă©touffer les lĂ©gers cris qui lui Ă©chappaient. Et, pieds nus, sans songer Ă  remettre ses savates tombĂ©es, elle retourna s’accouder Ă  la fenĂȘtre, elle reprit son attente de la nuit, interrogeant les trottoirs, au loin.
L’hĂŽtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, Ă  gauche de la barriĂšre PoissonniĂšre. C’était une masure de deux Ă©tages, peinte en rouge lie de vin jusqu’au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d’une lanterne aux vitres Ă©toilĂ©es, on parvenait Ă  lire, entre les deux fenĂȘtres : HĂŽtel BoncƓur, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plĂątre avait emportĂ© des morceaux. Gervaise, que la lanterne gĂȘnait, se haussait, son mouchoir sur les lĂšvres. Elle regardait Ă  droite, du cĂŽtĂ© du boulevard de Rochechouart, oĂč des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bĂȘtes massacrĂ©es. Elle regardait Ă  gauche, enfilant un long ruban d’avenue, s’arrĂȘtant, presque en face d’elle, Ă  la masse blanche de l’hĂŽpital de LariboisiĂšre, alors en construction. Lentement, d’un bout Ă  l’autre de l’horizon, elle suivait le mur de l’octroi, derriĂšre lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d’assassinĂ©s ; et elle fouillait les angles Ă©cartĂ©s, les coins sombres, noirs d’humiditĂ© et d’ordure, avec la peur d’y dĂ©couvrir le corps de Lantier, le ventre trouĂ© de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au-delĂ  de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d’une bande de dĂ©sert, elle apercevait une grande lueur, une poussiĂšre de soleil, pleine dĂ©jĂ  du grondement matinal de Paris. Mais c’était toujours Ă  la barriĂšre PoissonniĂšre qu’elle revenait, le cou tendu, s’étourdissant Ă  voir couler, entre les deux pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu d’hommes, de bĂȘtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait lĂ  un piĂ©tinement de troupeau, une foule que de brusques arrĂȘts Ă©talaient en mares sur la chaussĂ©e, un dĂ©filĂ© sans fin d’ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s’engouffrait dans Paris oĂč elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaĂźtre Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber ; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur sa bouche, comme pour renfoncer sa douleur.
Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenĂȘtre.
– Le bourgeois n’est donc pas là, madame Lantier ?
– Mais non, monsieur Coupeau, rĂ©pondit-elle en tĂąchant de sourire.
C’était un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l’hĂŽtel, un cabinet de dix francs. Il avait son sac passĂ© Ă  l’épaule. Ayant trouvĂ© la clef sur la porte, il Ă©tait entrĂ©, en ami.
– Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille là, à l’hîpital
 Hein ! quel joli mois de mai ! Ça pique dur, ce matin.
Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il vit que le lit n’était pas dĂ©fait, il hocha doucement la tĂȘte ; puis, il vint jusqu’à la couchette des enfants qui dormaient toujours avec leurs mines roses de chĂ©rubins ; et, baissant la voix :
– Allons ! le bourgeois n’est pas sage, n’est-ce pas ?
 Ne vous dĂ©solez pas, madame Lantier. Il s’occupe beaucoup de politique ; l’autre jour, quand on a votĂ© pour EugĂšne Sue, un bon, paraĂźt-il, il Ă©tait comme un fou. Peut-ĂȘtre bien qu’il a passĂ© la nuit avec des amis Ă  dire du mal de cette crapule de Bonaparte.
– Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n’est pas ce que vous croyez. Je sais oĂč est Lantier
 Nous avons nos chagrins comme tout le monde, mon Dieu !
Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu’il n’était pas dupe de ce mensonge. Et il partit, aprĂšs lui avoir offert d’aller chercher son lait, si elle ne voulait pas sortir : elle Ă©tait une belle et brave femme, elle pouvait compter sur lui, le jour oĂč elle serait dans la peine. Gervaise, dĂšs qu’il se fut Ă©loignĂ©, se remit Ă  la fenĂȘtre.
À la barriĂšre, le piĂ©tinement de troupeau continuait, dans le froid du matin. On reconnaissait les serruriers Ă  leurs bourgerons bleus, les maçons Ă  leurs cottes blanches, les peintres Ă  leurs paletots, sous lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait un effacement plĂątreux, un ton neutre oĂč le bleu dĂ©teint et le gris sale dominaient. Par moments, un ouvrier s’arrĂȘtait court, rallumait sa pipe, tandis qu’autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire, sans une parole dite Ă  un camarade, les joues terreuses, la face tendue vers Paris, qui, un Ă  un, les dĂ©vorait, par la rue bĂ©ante du Faubourg-PoissonniĂšre. Cependant, aux deux coins de la rue des Poissonniers, Ă  la porte des deux marchands de vin qui enlevaient leurs volets, des hommes ralentissaient le pas ; et, avant d’entrer, ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur Paris, les bras mous, dĂ©jĂ  gagnĂ©s Ă  une journĂ©e de flĂąne. Devant les comptoirs, des groupes s’offraient des tournĂ©es, s’oubliaient lĂ , debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s’éclaircissant la gorge Ă  coups de petits verres.
Gervaise guettait, Ă  gauche de la rue, la salle du pĂšre Colombe, oĂč elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu’une grosse femme, nu-tĂȘte, en tablier, l’interpella du milieu de la chaussĂ©e.
– Dites donc, madame Lantier, vous ĂȘtes bien matinale !
Gervaise se pencha.
– Tiens ! c’est vous, madame Boche !
 Oh ! j’ai un tas de besogne, aujourd’hui !
– Oui, n’est-ce pas ? les choses ne se font pas toutes seules.
Et une conversation s’engagea, de la fenĂȘtre au trottoir. Madame Boche Ă©tait concierge de la maison dont le restaurant du Veau Ă  deux tĂȘtes occupait le rez-de-chaussĂ©e. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu Lantier dans sa loge, pour ne pas s’attabler seule avec tous les hommes qui mangeaient, Ă  cĂŽtĂ©. La concierge raconta qu’elle allait Ă  deux pas, rue de la CharbonniĂšre, pour trouver au lit un employĂ©, dont son mari ne pouvait pas tirer le raccommodage d’une redingote. Ensuite, elle parla d’un de ses locataires qui Ă©tait rentrĂ© avec une femme, la veille, et qui avait empĂȘchĂ© le monde de dormir, jusqu’à trois heures du matin. Mais, tout en bavardant, elle dĂ©visageait la jeune femme, d’un air de curiositĂ© aiguĂ« ; et elle semblait n’ĂȘtre venue lĂ , se poser sous la fenĂȘtre, que pour savoir.
– Monsieur Lantier est donc encore couchĂ© ? demanda-t-elle brusquement.
– Oui, il dort, rĂ©pondit Gervaise, qui ne put s’empĂȘcher de rougir.
Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux, et, satisfaite sans doute, elle s’éloignait en traitant les hommes de sacrĂ©s fainĂ©ants, lorsqu’elle revint, pour crier :
– C’est ce matin que vous allez au lavoir, n’est-ce pas ?
 J’ai quelque chose Ă  laver, je vous garderai une place Ă  cĂŽtĂ© de moi, et nous causerons.
Puis, comme prise d’une subite pitiĂ© :
– Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester lĂ , vous prendrez du mal
 Vous ĂȘtes violette.
Gervaise s’entĂȘta encore Ă  la fenĂȘtre pendant deux mortelles heures, jusqu’à huit heures. Les boutiques s’étaient ouvertes. Le flot de blouses descendant des hauteurs avait cessĂ© ; et seuls quelques retardataires franchissaient la barriĂšre Ă  grandes enjambĂ©es. Chez les marchands de vin, les mĂȘmes hommes, debout, continuaient Ă  boire, Ă  tousser et Ă  cracher. Aux ouvriers avaient succĂ©dĂ© les ouvriĂšres, les brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs minces vĂȘtements, trottant le long des boulevards extĂ©rieurs ; elles allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de lĂ©gers rires et des regards luisants jetĂ©s autour d’elles ; de loin en loin, une, toute seule, maigre, l’air pĂąle et sĂ©rieux, suivait le mur de l’octroi, en Ă©vitant les coulĂ©es d’ordures. Puis, les employĂ©s Ă©taient passĂ©s, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d’un sou en marchant ; des jeunes gens efflanquĂ©s, aux habits trop courts, aux yeux battus, tout brouillĂ©s de sommeil ; de petits vieux qui roulaient sur leurs pieds, la face blĂȘme, usĂ©e par les longues heures du bureau, regardant leur montre pour rĂ©gler leur marche Ă  quelques secondes prĂšs. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin ; les rentiers du voisinage se promenaient au soleil ; les mĂšres, en cheveux, en jupes sales, berçaient dans leurs bras des enfants au maillot, qu’elles changeaient sur les bancs ; toute une marmaille mal mouchĂ©e, dĂ©braillĂ©e, se bousculait, se traĂźnait par terre, au milieu de piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit Ă©touffer, saisie d’un vertige d’angoisse, Ă  bout d’espoir ; il lui semblait que tout Ă©tait fini, que les temps Ă©taient finis, que Lantier ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur, Ă  l’hĂŽpital neuf, blafard, montrant, par les trous encore bĂ©ants de ses rangĂ©es de fenĂȘtres, des salles nues oĂč la mort devait faucher. En face d’elle, derriĂšre le mur de l’octroi, le ciel Ă©clatant, le lever de soleil qui grandissait au-dessus du rĂ©veil Ă©norme de Paris, l’éblouissait.
La jeune femme était assise sur une chaise, les mains abandonnées, ne pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement.
– C’est toi ! c’est toi ! cria-t-elle, en voulant se jeter à son cou.
– Oui, c’est moi. AprĂšs ? rĂ©pondit-il. Tu ne vas pas commencer tes bĂȘtises, peut-ĂȘtre !
Il l’avait Ă©cartĂ©e. Puis, d’un geste de mauvaise humeur, il lança Ă  la volĂ©e son chapeau de feutre noir sur la commode. C’était un garçon de vingt-six ans, petit, trĂšs brun, d’une jolie figure, avec de minces moustaches, qu’il frisait toujours d’un mouvement machinal de la main. Il portait une cotte d’ouvrier, une vieille redingote tachĂ©e, qu’il pinçait Ă  la taille, et avait en parlant un accent provençal trĂšs prononcĂ©.
Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes phrases.
– Je n’ai pas pu fermer l’Ɠil
 Je croyais qu’on t’avait donnĂ© un mauvais coup
 OĂč es-tu allĂ© ? oĂč as-tu passĂ© la nuit ? Mon Dieu ! ne recommence pas, je deviendrais folle
 Dis, Auguste, oĂč es-tu allĂ© ?
– OĂč j’avais affaire, parbleu ! dit-il avec un haussement d’épaules. J’étais Ă  huit heures Ă  la GlaciĂšre, chez cet ami qui doit monter une fabrique de chapeaux. Je me suis attardĂ©. Alors, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© coucher
 Puis, tu sais, je n’aime pas qu’on me moucharde. Fiche-moi la paix !
La jeune femme se remit à sangloter. Les éclats de voix, les mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de réveiller les enfants. Ils se dressÚrent sur leur séant, demi-nus, débrouillant leurs cheveux de leurs petites mains ; et, entendant pleurer leur mÚre, ils poussÚrent des cris terribles, pleurant eux aussi de leurs yeux à peine ouverts.
– Ah ! voilĂ  la musique ! s’écria Lantier furieux. Je vous avertis, je reprends la porte, moi ! Et je file pour tout de bon, cette fois
 Vous ne voulez pas vous taire ? Bonsoir ! je retourne d’oĂč je viens.
Il avait déjà repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se précipita, balbutiant :
– Non, non !
Et elle Ă©touffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les petits, calmĂ©s tout d’un coup, riant sur l’oreiller, s’amusĂšrent Ă  se pincer. Cependant, le pĂšre, sans mĂȘme retirer ses bottes, s’était jetĂ© sur le lit, l’air Ă©reintĂ©, la face marbrĂ©e par une nuit blanche. Il ne s’endormit pas, il resta les yeux grands ouverts, Ă  faire le tour de la chambre.
– C’est propre, ici ! murmura-t-il.
Puis, aprÚs avoir regardé un instant Gervaise, il ajouta méchamment :
– Tu ne te dĂ©barbouilles donc plus ?
Gervaise n’avait que vingt-deux ans. Elle Ă©tait grande, un peu mince, avec des traits fins, dĂ©jĂ  tirĂ©s par les rudesses de sa vie. DĂ©peignĂ©e, en savates, grelottant sous sa camisole blanche oĂč les meubles avaient laissĂ© de leur poussiĂšre et de leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par les heures d’angoisse et de larmes qu’elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son attitude peureuse et rĂ©signĂ©e.
– Tu n’es pas juste, dit-elle en s’animant. Tu sais bien que je fais tout ce que je peux. Ce n’est pas ma faute, si nous sommes tombĂ©s ici
 Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une piĂšce oĂč il n’y a pas mĂȘme un fourneau pour avoir de l’eau chaude
 Il fallait, en arrivant Ă  Paris, au lieu de manger ton argent, nous Ă©tablir tout de suite, comme tu l’avais promis.
– Dis donc ! cria-t-il, tu as croquĂ© le magot avec moi ; ça ne te va pas, aujourd’hui, de cracher sur les bons morceaux !
Mais elle ne parut pas l’entendre, elle continua :
– Enfin, avec du courage, on pourra encore s’en tirer
 J’ai vu, hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve ; elle me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la GlaciĂšre, nous reviendrons sur l’eau avant six mois, le temps de nous nipper et de louer un trou quelque part, oĂč nous serons chez nous
 Oh ! il faudra travailler, travailler

Lantier se tourna vers la ruelle, d’un air d’ennui. Gervaise alors s’emporta.
– Oui, c’est ça, on sait que l’amour du travail ne t’étouffe guĂšre. Tu crĂšves d’ambition, tu voudrais ĂȘtre habillĂ© comme un monsieur et promener des catins en jupes de soie. N’est-ce pas ? tu ne me trouves plus assez bien, depuis que tu m’as fait mettre toutes mes robes au Mont-de-PiĂ©té  Tiens ! Auguste, je ne voulais pas t’en parler, j’aurais attendu encore, mais je sais oĂč tu as passĂ© la nuit ; je t’ai vu entrer au Grand-Balcon avec cette traĂźnĂ©e d’AdĂšle. Ah ! tu les choisis bien ! Elle est propre, celle-lĂ  ! elle a raison de prendre des airs de princesse
 Elle a couchĂ© avec tout le restaurant.
D’un saut, Lantier se jeta Ă  bas du lit. Ses yeux Ă©taient devenus d’un noir d’encre dans son visage blĂȘme. Chez ce petit homme, la colĂšre soufflait une tempĂȘte.
– Oui, oui, avec tout le restaurant ! rĂ©pĂ©ta la jeune femme. Madame Boche va leur donner congĂ©, Ă  elle et Ă  sa grande bringue de sƓur, parce qu’il y a toujours une queue d’hommes dans l’escalier.
Lantier leva les deux poings ; puis, rĂ©sistant au besoin de la battre, il lui saisit les bras, la secoua violemment, l’envoya tomber sur le lit des enfants, qui se mirent de nouveau Ă  crier. Et il se recoucha, en bĂ©gayant, de l’air farouche d’un homme qui prend une rĂ©solution devant laquelle il hĂ©sitait encore :
– Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise
 Tu as eu tort, tu verras.
Pendant un instant, les enfants sanglotĂšrent. Leur mĂšre, restĂ©e ployĂ©e au bord du lit, les tenait dans une mĂȘme Ă©treinte ; et elle rĂ©pĂ©tait cette phrase, Ă  vingt reprises, d’une voix monotone :
– Ah ! si vous n’étiez pas lĂ , mes pauvres petits !
 Si vous n’étiez pas lĂ  !
 Si vous n’étiez pas lĂ  !

Tranquillement allongé, les yeux levés au...

Table of contents

  1. Titre
  2. Préface
  3. Chapitre 1
  4. Chapitre 2
  5. Chapitre 3
  6. Chapitre 4
  7. Chapitre 5
  8. Chapitre 6
  9. Chapitre 7
  10. Chapitre 8
  11. Chapitre 9
  12. Chapitre 10
  13. Chapitre 11
  14. Chapitre 12
  15. Chapitre 13
  16. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique