Le Roman de la momie
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Le Roman de la momie

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Le Roman de la momie

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Une trÚs belle histoire d'amour se déroulant dans la fascinante Egypte ancienne.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635239245

Chapitre 1

Oph (c’est le nom Ă©gyptien de la ville que l’antiquitĂ© appelait ThĂšbes aux cent portes ou Diospolis Magna) semblait endormie sous l’action dĂ©vorante d’un soleil de plomb.
Il Ă©tait midi ; une lumiĂšre blanche tombait du ciel pĂąle sur la terre pĂąmĂ©e de chaleur ; le sol brillantĂ© de rĂ©verbĂ©rations luisait comme du mĂ©tal fourbi, et l’ombre ne traçait plus au pied des Ă©difices qu’un mince filet bleuĂątre, pareil Ă  la ligne d’encre dont un architecte dessine son plan sur le papyrus ; les maisons, aux murs lĂ©gĂšrement inclinĂ©s en talus, flamboyaient comme des briques au four ; les portes Ă©taient closes, et aux fenĂȘtres, fermĂ©es de stores en roseaux clissĂ©s, nulle tĂȘte n’apparaissait.
Au bout des rues dĂ©sertes, et au-dessus des terrasses, se dĂ©coupaient, dans l’air d’une incandescente puretĂ©, la pointe des obĂ©lisques, le sommet des pylĂŽnes, l’entablement des palais et des temples, dont les chapiteaux, Ă  face humaine ou Ă  fleurs de lotus, Ă©mergeaient Ă  demi, rompant les lignes horizontales des toits, et s’élevant comme des Ă©cueils parmi l’amas des Ă©difices privĂ©s.
De loin en loin, par-dessus le mur d’un jardin, quelque palmier dardait son fĂ»t Ă©caillĂ©, terminĂ© par un Ă©ventail de feuilles dont pas une ne bougeait, car nul souffle n’agitait l’atmosphĂšre ; des acacias, des mimosas et des figuiers de Pharaon dĂ©versaient une cascade de feuillage, tachant d’une Ă©troite ombre bleue la lumiĂšre Ă©tincelante du terrain ; ces touches vertes animaient et rafraĂźchissaient l’ariditĂ© solennelle du tableau, qui, sans elles, eĂ»t prĂ©sentĂ© l’aspect d’une ville morte.
Quelques rares esclaves de la race Nahasi, au teint noir, au masque simiesque, Ă  l’allure bestiale, bravant seuls l’ardeur du jour, portaient chez leurs maĂźtres l’eau puisĂ©e au Nil dans des jarres suspendues Ă  un bĂąton posĂ© sur l’épaule ; quoiqu’ils n’eussent pour vĂȘtement qu’un caleçon rayĂ© bridant sur les hanches, leurs torses brillants et polis comme du basalte ruisselaient de sueur, et ils hĂątaient le pas pour ne pas brĂ»ler la plante Ă©paisse de leurs pieds aux dalles chaudes comme le pavĂ© d’une Ă©tuve. Les matelots dormaient dans le naos de leurs canges amarrĂ©es au quai de briques du fleuve, sĂ»rs que personne ne les Ă©veillerait pour passer sur l’autre rive, au quartier des Memnonia. Au plus haut du ciel tournoyaient des gypaĂštes dont le silence gĂ©nĂ©ral permettait d’entendre le piaulement aigu, qui, Ă  un autre moment du jour, se fĂ»t perdu dans la rumeur de la citĂ©. Sur les corniches des monuments, deux ou trois ibis, une patte repliĂ©e sous le ventre, le bec enfoui dans le jabot, semblaient mĂ©diter profondĂ©ment, et dessinaient leur silhouette grĂȘle sur le bleu calcinĂ© et blanchissant qui leur servait de fond.
Cependant tout ne dormait pas dans ThĂšbes ; des murs d’un grand palais, dont l’entablement ornĂ© de palmettes traçait sa longue ligne droite sur le ciel enflammĂ©, sortait comme un vague murmure de musique ; ces bouffĂ©es d’harmonie se rĂ©pandaient de temps Ă  autre Ă  travers le tremblement diaphane de l’atmosphĂšre, oĂč l’Ɠil eĂ»t pu suivre presque leurs ondulations sonores.
ÉtouffĂ©e par l’épaisseur des murailles, comme par une sourdine, la musique avait une douceur Ă©trange : c’était un chant d’une voluptĂ© triste, d’une langueur extĂ©nuĂ©e, exprimant la fatigue du corps et le dĂ©couragement de la passion ; on y pouvait deviner aussi l’ennui lumineux de l’éternel azur, l’indĂ©finissable accablement des pays chauds.
En longeant cette muraille, l’esclave, oubliant le fouet du maĂźtre, suspendait sa marche et s’arrĂȘtait pour aspirer, l’oreille tendue, ce chant imprĂ©gnĂ© de toutes les nostalgies secrĂštes de l’ñme, et qui le faisait songer Ă  la patrie perdue, aux amours brisĂ©es et aux insurmontables obstacles du sort.
D’oĂč venait-il, ce chant, ce soupir exhalĂ© Ă  petit bruit dans le silence de la ville ? Quelle Ăąme inquiĂšte veillait, lorsque tout dormait autour d’elle ?
La façade du palais, tournĂ©e vers une place assez vaste, avait cette rectitude de lignes et cette assiette monumentale, type de l’architecture Ă©gyptienne civile et religieuse. Cette habitation ne pouvait ĂȘtre que celle d’une famille princiĂšre ou sacerdotale ; on le devinait au choix des matĂ©riaux, au soin de la bĂątisse, Ă  la richesse des ornements.
Au centre de la façade s’élevait un grand pavillon flanquĂ© de deux ailes, et surmontĂ© d’un toit formant un triangle Ă©cimĂ©. Une large moulure Ă  la gorge profondĂ©ment Ă©vidĂ©e, et d’un profil saillant, terminait la muraille, oĂč l’on ne remarquait d’autre ouverture qu’une porte, non pas placĂ©e symĂ©triquement au milieu, mais dans le coin du pavillon, sans doute pour laisser leur libertĂ© de dĂ©veloppement aux marches de l’escalier intĂ©rieur. Une corniche, du mĂȘme style que l’entablement, couronnait cette porte unique.
Le pavillon saillait en avant d’une muraille Ă  laquelle s’appliquaient, comme des balcons, deux Ă©tages de galeries, espĂšces de portiques ouverts, faits de colonnes d’une fantaisie architecturale singuliĂšre ; les bases de ces colonnes reprĂ©sentaient d’énormes boutons de lotus, dont la capsule, se dĂ©chirant en lobes dentelĂ©s, laissait jaillir, comme un pistil gigantesque, la hampe renflĂ©e du bas, amenuisĂ©e du haut, Ă©tranglĂ©e sous le chapiteau par un collier de moulures, et se terminant en fleur Ă©panouie.
Entre les larges baies des entre-colonnements, on apercevait de petites fenĂȘtres Ă  deux vantaux garnis de verres de couleur. Au-dessus rĂ©gnait un toit en terrasse dallĂ© d’énormes pierres.
Dans ces galeries extĂ©rieures, de grands vases d’argile, frottĂ©s en dedans d’amandes amĂšres, bouchĂ©s de tampons de feuillage et posĂ©s sur des trĂ©pieds de bois, rafraĂźchissaient l’eau du Nil aux courants d’air. Des guĂ©ridons supportaient des pyramides de fruits, des gerbes de fleurs et des coupes Ă  boire de diffĂ©rentes formes : car les Égyptiens aiment Ă  manger en plein air, et prennent, pour ainsi dire, leurs repas sur la voie publique.
De chaque cĂŽtĂ© de cet avant-corps s’étendaient des bĂątiments n’ayant qu’un rez-de-chaussĂ©e, et formĂ©s d’un rang de colonnes engagĂ©es Ă  mi-hauteur dans une muraille divisĂ©e en panneaux de maniĂšre Ă  former autour de la maison un promenoir abritĂ© contre le soleil et les regards. Toute cette architecture, Ă©gayĂ©e de peintures ornementales (car les chapiteaux, les fĂ»ts, les corniches, les panneaux Ă©taient coloriĂ©s), produisait un effet heureux et splendide.
En franchissant la porte, on entrait dans une vaste cour entourĂ©e d’un portique quadrilatĂ©ral, soutenu par des piliers ayant pour chapiteaux quatre tĂȘtes de femmes aux oreilles de vache, aux longs yeux bridĂ©s, au nez lĂ©gĂšrement camard, au sourire largement Ă©panoui, coiffĂ©es d’un Ă©pais bourrelet rayĂ©, qui supportaient un dĂ© de grĂšs dur.
Sous ce portique s’ouvraient les portes des appartements, oĂč ne pĂ©nĂ©trait qu’une lumiĂšre adoucie par l’ombre de la galerie.
Au milieu de la cour scintillait sous le soleil une piĂšce d’eau bordĂ©e d’une marge en granit de SyĂšne, et sur laquelle s’étalaient les larges feuilles taillĂ©es en cƓur des lotus, dont les fleurs roses ou bleues se fermaient Ă  demi, comme pĂąmĂ©es de chaleur, malgrĂ© l’eau oĂč elles baignaient.
Dans les plates-bandes encadrant le bassin Ă©taient plantĂ©es des fleurs disposĂ©es en Ă©ventail sur de petits monticules de terre, et, par les Ă©troits chemins tracĂ©s entre les touffes, se promenaient avec prĂ©caution deux cigognes familiĂšres, faisant de temps Ă  autre claquer leur long bec et palpiter leurs ailes comme si elles voulaient s’envoler.
Aux angles de la cour, quatre grands persĂ©as tordaient leurs troncs et dĂ©coupaient leurs masses de feuillage d’un vert mĂ©tallique.
Au fond, une espĂšce de pylĂŽne interrompait le portique, et sa large baie encadrant l’air bleu laissait apercevoir au bout d’un long berceau de treilles un kiosque d’étĂ© d’une construction aussi riche qu’élĂ©gante.
Dans les compartiments tracés à droite et à gauche de la tonnelle par des arbres nains taillés en cÎne, verdoyaient des grenadiers, des sycomores, des tamarisques, des périplocas, des mimosas, des acacias, dont les fleurs brillaient comme des étincelles coloriées sur le fond intense du feuillage dépassant la muraille.
La musique faible et douce dont nous avons parlĂ© sortait d’une des chambres ouvrant leur porte sous le portique intĂ©rieur.
Quoique le soleil donnĂąt en plein dans la cour dont le sol brillait inondĂ© d’une lumiĂšre crue, une ombre bleue et fraĂźche, transparente dans son intensitĂ©, baignait l’appartement oĂč l’Ɠil, aveuglĂ© par les ardentes rĂ©verbĂ©rations, cherchait d’abord les formes et finissait par les dĂ©mĂȘler lorsqu’il s’était habituĂ© Ă  ce demi-jour.
Une teinte lilas tendre colorait les parois de la chambre, autour de laquelle rĂ©gnait une corniche enluminĂ©e de tons Ă©clatants et fleurie de palmettes d’or. Des divisions architecturales heureusement combinĂ©es traçaient sur ces espaces plans des panneaux qui encadraient des dessins, des ornements, des gerbes de fleurs, des figures d’oiseaux, des damiers de couleurs contrastĂ©es, et des scĂšnes de la vie intime.
Au fond, prĂšs de la muraille, se dessinait un lit de forme bizarre, reprĂ©sentant un bƓuf coiffĂ© de plumes d’autruche, un disque entre les cornes, aplatissant son dos pour recevoir le dormeur ou la dormeuse sur son mince matelas rouge, arc-boutant contre le sol, en maniĂšre de pieds, ses jambes noires terminĂ©es par des sabots verts, et retroussant sa queue divisĂ©e en deux flocons. Ce quadrupĂšde-lit, cet animal-meuble eĂ»t paru Ă©trange en tout autre pays que l’Égypte, oĂč les lions et les chacals se laissent Ă©galement arranger en lits par le caprice de l’ouvrier. Devant cette couche Ă©tait placĂ© un escabeau Ă  quatre marches pour y monter ; Ă  la tĂȘte, un chevet d’albĂątre oriental, destinĂ© Ă  soutenir le col sans dĂ©ranger la coiffure, se creusait en demi-lune.
Au milieu, une table de bois prĂ©cieux travaillĂ© avec un soin charmant posait son disque sur un socle Ă©vidĂ©. DiffĂ©rents objets l’encombraient : un pot de fleurs de lotus, un miroir de bronze poli Ă  pied d’ivoire, une buire d’agate rubanĂ©e pleine de poudre d’antimoine, une spatule Ă  parfums en bois de sycomore, formĂ©e par une jeune fille nue jusqu’aux reins, allongĂ©e dans une position de nage et semblant vouloir soutenir sa cassolette au-dessus de l’eau.
PrĂšs de la table, sur un fauteuil en bois dorĂ© rĂ©champi de rouge, aux pieds bleus, aux bras figurĂ©s par des lions, recouvert d’un Ă©pais coussin Ă  fond pourpre Ă©toilĂ© d’or et quadrillĂ© de noir, dont le bout dĂ©bordait en volute par-dessus le dossier, Ă©tait assise une jeune femme ou plutĂŽt une jeune fille d’une merveilleuse beautĂ©, dans une gracieuse attitude de nonchalance et de mĂ©lancolie.
Ses traits, d’une dĂ©licatesse idĂ©ale, offraient le plus pur type Ă©gyptien, et souvent les sculpteurs avaient dĂ» penser Ă  elle en taillant les images d’Isis et d’HĂąthor, au risque d’enfreindre les rigoureuses lois hiĂ©ratiques ; des reflets d’or et de rose coloraient sa pĂąleur ardente oĂč se dessinaient ses longs yeux noirs, agrandis par une ligne d’antimoine et alanguis d’une indicible tristesse. Ce grand Ɠil sombre, aux sourcils marquĂ©s et aux paupiĂšres teintes, prenait une expression Ă©trange dans ce visage mignon, presque enfantin. La bouche mi-ouverte, colorĂ©e comme une fleur de grenade, laissait briller entre ses lĂšvres, un peu Ă©paisses, un Ă©clair humide de nacre bleuĂątre, et gardait ce sourire involontaire et presque douloureux qui donne un charme si sympathique aux figures Ă©gyptiennes ; le nez, lĂ©gĂšrement dĂ©primĂ© Ă  la racine, Ă  l’endroit oĂč les sourcils se confondaient dans une ombre veloutĂ©e, se relevait avec des lignes si pures, des arĂȘtes si fines, et dĂ©coupait ses narines d’un trait si net que toute femme ou toute dĂ©esse s’en serait contentĂ©e, malgrĂ© son profil imperceptiblement africain ; le menton s’arrondissait par une courbe d’une Ă©lĂ©gance extrĂȘme, et brillait poli comme l’ivoire ; les joues, un peu plus dĂ©veloppĂ©es que chez les beautĂ©s des autres peuples, prĂȘtaient Ă  la physionomie une expression de douceur et de grĂące d’un charme extrĂȘme.
Cette belle fille avait pour coiffure une sorte de casque formĂ© par une pintade dont les ailes Ă  demi dĂ©ployĂ©es s’abattaient sur ses tempes, et dont la jolie tĂȘte effilĂ©e s’avançait jusqu’au milieu de son front, tandis que la queue, constellĂ©e de points blancs, se dĂ©ployait sur sa nuque. Une habile combinaison d’émail imitait Ă  s’y tromper le plumage ocellĂ© de l’oiseau ; des pennes d’autruche, implantĂ©es dans le casque comme une aigrette, complĂ©taient cette coiffure rĂ©servĂ©e aux jeunes vierges, de mĂȘme que le vautour, symbole de la maternitĂ©, n’appartient qu’aux femmes.
Les cheveux de la jeune fille d’un noir brillant, tressĂ©s en fines nattes, se massaient de chaque cĂŽtĂ© de ses joues rondes et lisses, dont ils accusaient le contour, et s’allongeaient jusqu’aux Ă©paules ; dans leur ombre luisaient, comme des soleils dans un nuage, de grands disques d’or en façon de boucles d’oreilles ; de cette coiffure partaient deux longues bandes d’étoffe aux bouts frangĂ©s qui retombaient avec grĂące derriĂšre le dos. Un large pectoral composĂ© de plusieurs rangs d’émaux, de perles d’or, de grains de cornaline, de poissons et de lĂ©zards en or estampĂ© couvrait la poitrine de la base du col Ă  la naissance de la gorge, qui transparaissait rose et blanche Ă  travers la trame aĂ©rienne de la calasiris.
La robe, quadrillĂ©e de larges carreaux, se nouait sous le sein au moyen d’une ceinture Ă  bouts flottants, et se terminait par une large bordure Ă  raies transversales garnie de franges.
De triples bracelets en grains de lapis-lazuli, striĂ©s de distance en distance d’une rangĂ©e de perles d’or, cerclaient ses poignets minces, dĂ©licats comme ceux d’un enfant ; et ses beaux pieds Ă©troits, aux doigts souples et longs, chaussĂ©s de tatbebs en cuir blanc gaufrĂ© de dessins d’or, reposaient sur un tabouret de cĂšdre incrustĂ© d’émaux verts et rouges.
PrĂšs de Tahoser, c’est le nom de la jeune Égyptienne, se tenait agenouillĂ©e, une jambe repliĂ©e sous la cuisse et l’autre formant un angle obtus, dans cette attitude que les peintres aiment Ă  reproduire aux murs des hypogĂ©es, une joueuse de harpe posĂ©e sur une espĂšce de socle bas, destinĂ© sans doute Ă  augmenter la rĂ©sonance de l’instrument. Un morceau d’étoffe rayĂ© de bandes de couleur, et dont les bouts rejetĂ©s en arriĂšre flottaient en barbes cannelĂ©es, contenait ses cheveux et encadrait sa figure souriante et mystĂ©rieuse comme un masque de sphinx. Une Ă©troite robe, ou, pour mieux dire, un fourreau de gaze transparente, moulait exactement les contours juvĂ©niles de son corps Ă©lĂ©gant et frĂȘle ; cette robe, coupĂ©e au-dessous du sein, laissait les Ă©paules, la poitrine et les bras libres dans leur chaste nuditĂ©.
Un support, fichĂ© dans le socle sur lequel Ă©tait placĂ©e la musicienne, et traversĂ© d’une cheville en forme de clef, servait de point d’appui Ă  la harpe, dont, sans cela, le poids eĂ»t pesĂ© tout entier sur l’épaule de la jeune femme. Cette harpe, terminĂ©e par une sorte de table d’harmonie, arrondie en conque et coloriĂ©e de peintures ornementales, portait, Ă  son extrĂ©mitĂ© supĂ©rieure, une tĂȘte sculptĂ©e d’HĂąthor surmontĂ©e d’une plume d’autruche ; les cordes, au nombre de neuf, se tendaient diagonalement et frĂ©missaient sous les doigts longs et menus de la harpiste, qui souvent, pour atteindre les notes graves, se penchait, avec un mouvement gracieux comme si elle eĂ»t voulu nager sur les ondes sonores de la musique, et accompagner l’harmonie qui s’éloignait.
DerriĂšre elle, une autre musicienne debout, qu’on aurait pu croire nue sans le lĂ©ger brouillard blanc qui attĂ©nuait la couleur bronzĂ©e de son corps, jouait d’une espĂšce de mandore au manche dĂ©mesurĂ©ment long, dont les trois cordes Ă©taient coquettement ornĂ©es, Ă  leur extrĂ©mitĂ©, de houppes de couleur. Un de ses bras, mince et rond cependant, s’allongeait jusqu’au haut du manche avec une pose sculpturale, tandis que l’autre soutenait l’instrument et agaçait les cordes.
Une troisiĂšme jeune femme, que son Ă©norme chevelure faisait paraĂźtre encore plus fluette, marquait la mesure sur un tympanon formĂ© d’un cadre de bois lĂ©gĂšrement inflĂ©chi en dedans et tendu de peau d’onagre.
La joueuse de harpe chantait une mĂ©lopĂ©e plaintive, accompagnĂ©e Ă  l’unisson, d’une douceur inexprimable et d’une tristesse profonde. Les paroles exprimaient de vagues aspirations, des regrets voilĂ©s, un hymne d’amour Ă  l’inconnu, et des plaintes timides sur la rigueur des dieux et la cruautĂ© du sort.
Tahoser, le coude appuyĂ© sur un des lions de son fauteuil, la main Ă  la joue et le doigt retroussĂ© contre la tempe, Ă©coutait avec une distraction plus apparente que rĂ©elle le chant de la musicienne ; parfois un soupir gonflait sa poitrine et soulevait les Ă©maux de son gorgerin ; parfois une lueur humide, causĂ©e par une larme qui germait, lustrait le globe de son Ɠil entre les lignes d’antimoine, et ses petites dents mordaient sa lĂšvre infĂ©rieure comme si elle se fĂ»t rebellĂ©e contre son Ă©motion.
« Satou, fit-elle en frappant l’une contre l’autre ses mains dĂ©licates pour imposer silence Ă  la musicienne, qui Ă©touffa aussitĂŽt avec sa paume les vibrations de la harpe, ton chant m’énerve, m’alanguit, et me ferait tourner la tĂȘte comme un parfum trop fort. Les cordes de ta harpe semblent tordues avec les fibres de mon cƓur et me rĂ©sonnent douloureusement dans la poitrine ; tu me rends presque honteuse, car c’est mon Ăąme qui pleure Ă  travers la musique ; et qui peut t’en avoir dit les secrets ?
– MaĂźtresse, rĂ©pondit la harpiste, le poĂšte et le musicien savent tout ; les dieux leur rĂ©vĂšlent les choses cachĂ©es ; ils expriment dans leurs rythmes ce que la pensĂ©e conçoit Ă  peine et ce que la langue balbutie confusĂ©ment. Mais si mon chant t’attriste, je puis, en changeant de mode, faire naĂźtre des idĂ©es plus riantes dans ton esprit. » Et Satou attaqua les cordes de sa harpe avec une Ă©nergie joyeuse et sur un rythme vif que le tympanon accentuait de coups pressĂ©s ; aprĂšs ce prĂ©lude, elle entonna un chant cĂ©lĂ©brant les charmes du vin, l’enivrement des parfums et le dĂ©lire de la danse.
Quelques-unes des femmes qui, assises sur ces pliants Ă  cols de cygnes bleus dont le bec jaune mord les bĂątons du siĂšge, ou agenouillĂ©es sur des coussins Ă©carlates gonflĂ©s de barbe de chardon, gardaient, sous l’influence de la musique de Satou, des poses d’une langueur dĂ©sespĂ©rĂ©e, frissonnĂšrent, ouvrirent les narines, aspirĂšrent le rythme magique, se dressĂšrent sur leurs pieds, et, mues d’une impulsion irrĂ©sistible, se mirent Ă  danser.
Une coiffure en forme de casque Ă©chancrĂ© Ă  l’oreille enveloppait leur chevelure, dont quelques spirales s’échappaient et flagellaient leurs joues brunes, oĂč l’ardeur de la danse mit bientĂŽt des couleurs roses. De larges cercles d’or battaient leur col, et Ă  travers leur longue chemise de gaze, brodĂ©e de perles par en haut, on voyait leurs corps couleur de bronze jaune dorĂ© s’agiter avec une souplesse de couleuvre ; elles se tordaient, se cambraient, remuaient leurs hanches cerclĂ©es d’une Ă©troite ceinture, se renversaient, prenaient des attitudes penchĂ©es, inclinaient la tĂȘte Ă  droite et Ă  gauche comme si elles eussent trouvĂ© une voluptĂ© secrĂšte Ă  frĂŽler de leur menton poli leur Ă©paule froide et nue, se rengorgeaient comme des colombes, s’agenouillaient et se relevaient, serraient les mains contre leur poitrine ou dĂ©ployaient moelleusement leurs bras qui semblaient battre des ailes comme ceux d’Isis et de Nephtys, traĂźnaient leurs jambes, ployaient leurs jarrets, dĂ©plaçaient leurs pieds agiles par de petits mouvements saccadĂ©s, et suivaient toutes les ondulations de la musique.
Les suiva...

Table of contents

  1. Titre
  2. Dédicace à M. ERNEST FEYDEAU
  3. Prologue
  4. Chapitre 1
  5. Chapitre 2
  6. Chapitre 3
  7. Chapitre 4
  8. Chapitre 5
  9. Chapitre 6
  10. Chapitre 7
  11. Chapitre 8
  12. Chapitre 9
  13. Chapitre 10
  14. Chapitre 11
  15. Chapitre 12
  16. Chapitre 13
  17. Chapitre 14
  18. Chapitre 15
  19. Chapitre 16
  20. Chapitre 17
  21. Chapitre 18

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