Ferragus
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Ferragus

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About this book

Ferragus was written in the year 1833 by Honoré de Balzac. This book is one of the most popular novels of Honoré de Balzac, and has been translated into several other languages around the world.

This book is published by Booklassic which brings young readers closer to classic literature globally.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635227945

Chapitre 1 Madame Jules

Il est dans Paris certaines rues dĂ©shonorĂ©es autant que peut l’ĂȘtre un homme coupable d’infamie ; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnĂȘtes, puis de jeunes rues sur la moralitĂ© desquelles le public ne s’est pas encore formĂ© d’opinion ; puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairiĂšres ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvriĂšres, travailleuses, mercantiles. Enfin, les rues de Paris ont des qualitĂ©s humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idĂ©es contre lesquelles nous sommes sans dĂ©fense. Il y a des rues de mauvaise compagnie oĂč vous ne voudriez pas demeurer, et des rues oĂč vous placeriez volontiers votre sĂ©jour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tĂȘte et finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue, une grande rue ; mais elle ne rĂ©veille aucune des pensĂ©es gracieusement nobles qui surprennent une Ăąme impressible au milieu de la rue Royale, et elle manque certainement de la majestĂ© qui rĂšgne dans la place VendĂŽme. Si vous vous promenez dans les rues de l’üle Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s’empare de vous qu’à la solitude, Ă  l’air morne des maisons et des grands hĂŽtels dĂ©serts. Cette Ăźle, le cadavre des fermiers-gĂ©nĂ©raux, est comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babillarde, active, prostituĂ©e ; elle n’est belle que par un clair de lune, Ă  deux heures du matin : le jour, c’est un abrĂ©gĂ© de Paris ; pendant la nuit, c’est comme une rĂȘverie de la GrĂšce. La rue TraversiĂšre-Saint-HonorĂ© n’est-elle pas une rue infĂąme ? Il y a lĂ  de mĂ©chantes petites maisons Ă  deux croisĂ©es, oĂč, d’étage en Ă©tage, se trouvent des vices, des crimes, de la misĂšre. Les rues Ă©troites exposĂ©es au nord, oĂč le soleil ne vient que trois ou quatre fois dans l’annĂ©e, sont des rues assassines qui tuent impunĂ©ment ; la Justice d’aujourd’hui ne s’en mĂȘle pas ; mais autrefois le Parlement eĂ»t peut-ĂȘtre mandĂ© le lieutenant de police pour le vitupĂ©rer Ă  ces causes, et aurait au moins rendu quelque arrĂȘt contre la rue, comme jadis il en porta contre les perruques du chapitre de Beauvais. Cependant monsieur Benoiston de ChĂąteauneuf a prouvĂ© que la mortalitĂ© de ces rues Ă©tait du double supĂ©rieure Ă  celle des autres. Pour rĂ©sumer ces idĂ©es par un exemple, la rue Fromenteau n’est-elle pas tout Ă  la fois meurtriĂšre et de mauvaise vie ? Ces observations, incomprĂ©hensibles au delĂ  de Paris, seront sans doute saisies par ces hommes d’étude et de pensĂ©e, de poĂ©sie et de plaisir qui savent rĂ©colter, en flĂąnant dans Paris, la masse de jouissances flottantes, Ă  toute heure, entre ses murailles ; par ceux pour lesquels Paris est le plus dĂ©licieux des monstres : lĂ , jolie femme ; plus loin, vieux et pauvre ; ici, tout neuf comme la monnaie d’un nouveau rĂšgne ; dans ce coin, Ă©lĂ©gant comme une femme Ă  la mode. Monstre complet d’ailleurs ! Ses greniers, espĂšce de tĂȘte pleine de science et de gĂ©nie ; ses premiers Ă©tages, estomacs heureux ; ses boutiques, vĂ©ritables pieds ; de lĂ  partent tous les trotteurs, tous les affairĂ©s. Eh ! quelle vie toujours active a le monstre ? A peine le dernier frĂ©tillement des derniĂšres voitures de bal cesse-t-il au cƓur que dĂ©jĂ  ses bras se remuent aux BarriĂšres, et il se secoue lentement. Toutes les portes bĂąillent, tournent sur leurs gonds, comme les membranes d’un grand homard, invisiblement manƓuvrĂ©es par trente mille hommes ou femmes, dont chacune ou chacun vit dans six pieds carrĂ©s, y possĂšde une cuisine, un atelier, un lit, des enfants, un jardin, n’y voit pas clair, et doit tout voir. Insensiblement les articulations craquent, le mouvement se communique, la rue parle. A midi, tout est vivant, les cheminĂ©es fument, le monstre mange ; puis il rugit, puis ses mille pates s’agitent. Beau spectacle ! Mais, ĂŽ Paris ! qui n’a pas admirĂ© tes sombres paysages, tes Ă©chappĂ©es de lumiĂšre, tes culs-de-sac profonds et silencieux ; qui n’a pas entendu tes murmures, entre minuit et deux heures du matin, ne connaĂźt encore rien de ta vraie poĂ©sie, ni de tes bizarres et larges contrastes. Il est un petit nombre d’amateurs, de gens qui ne marchent jamais en Ă©cervelĂ©s, qui dĂ©gustent leur Paris, qui en possĂšdent si bien la physionomie qu’ils y voient une verrue, un bouton, une rougeur. Pour les autres, Paris est toujours cette monstrueuse merveille, Ă©tonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensĂ©es, la ville aux cent mille romans, la tĂȘte du monde. Mais, pour ceux-lĂ , Paris est triste ou gai, laid ou beau, vivant ou mort ; pour eux, Paris est une crĂ©ature ; chaque homme, chaque fraction de maison est un lobe du tissu cellulaire de cette grande courtisane de laquelle ils connaissent parfaitement la tĂȘte, le cƓur et les mƓurs fantasques. Aussi ceux-lĂ  sont-ils les amants de Paris : ils lĂšvent le nez Ă  tel coin de rue, sĂ»rs d’y trouver le cadran d’une horloge ; ils disent Ă  un ami dont la tabatiĂšre est vide : Prends par tel passage, il y a un dĂ©bit de tabac, Ă  gauche, prĂšs d’un pĂątissier qui a une jolie femme. Voyager dans Paris est, pour ces poĂštes, un luxe coĂ»teux. Comment ne pas dĂ©penser quelques minutes devant les drames, les dĂ©sastres, les figures, les pittoresques accidents qui vous assaillent au milieux de cette mouvante reine des citĂ©s, vĂȘtue d’affiches et qui nĂ©anmoins n’a pas un coin de propre, tant elle est complaisante aux vices de la nation française ! A qui n’est-il pas arrivĂ© de partir, le matin, de son logis pour aller aux extrĂ©mitĂ©s de Paris, sans avoir pu en quitter le centre Ă  l’heure du dĂźner ? Ceux-lĂ  sauront excuser ce dĂ©but vagabond qui, cependant, se rĂ©sume par une observation Ă©minemment utile et neuve, autant qu’une observation peut ĂȘtre neuve Ă  Paris oĂč il n’y a rien de neuf, pas mĂȘme la statue posĂ©e d’hier sur laquelle un gamin a dĂ©jĂ  mis son nom. Oui donc, il est des rues, ou des fins de rue, il est certaines maisons, inconnues pour la plupart aux personnes du grand monde, dans lesquelles une femme appartenant Ă  ce monde ne saurait aller sans faire penser d’elle les choses les plus cruellement blessantes. Si cette femme est riche, si elle a voiture, si elle se trouve Ă  pied ou dĂ©guisĂ©e, en quelques-uns de ces dĂ©filĂ©s du pays parisien, elle y compromet sa rĂ©putation d’honnĂȘte femme. Mais si, par hasard, elle y est venue Ă  neuf heures du soir, les conjectures qu’un observateur peut se permettre deviennent Ă©pouvantables par leurs consĂ©quences. Enfin, si cette femme est jeune et jolie, si elle entre dans quelque maison d’une de ces rues ; si la maison a une allĂ©e longue et sombre, humide et puante ; si au fond de l’allĂ©e tremblote la lueur pĂąle d’une lampe, et que sous cette lueur se dessine un horrible visage de vieille femme aux doigts dĂ©charnĂ©s ; en vĂ©ritĂ©, disons-le, par intĂ©rĂȘt pour les jeunes et jolies femmes, cette femme est perdue. Elle est Ă  la merci du premier homme de sa connaissance qui la rencontre dans ces marĂ©cages parisiens. Mais il y a telle rue de Paris oĂč cette rencontre peut devenir le drame le plus effroyablement terrible, un drame plein de sang et d’amour, un drame de l’école moderne. Malheureusement, cette conviction, ce dramatique sera, comme le drame moderne, compris par peu de personnes ; et c’est grande pitiĂ© que de raconter une histoire Ă  un public qui n’en Ă©pouse pas tout le mĂ©rite local. Mais qui peut se flatter d’ĂȘtre jamais compris ? Nous mourons tous inconnus. C’est le mot des femmes et celui des auteurs.
A huit heures et demie du soir, rue Pagevin, dans un temps oĂč la rue Pagevin n’avait pas un mur qui ne rĂ©pĂ©tĂąt un mot infĂąme, et dans la direction de la rue Soly, la plus Ă©troite et la moins praticable de toutes les rues de Paris, sans en excepter le coin le plus frĂ©quentĂ© de la rue la plus dĂ©serte ; au commencement du mois de fĂ©vrier, il y a de cette aventure environ treize ans, un jeune homme, par l’un de ces hasards qui n’arrivent pas deux fois dans la vie, tournait, Ă  pied, le coin de la rue Pagevin pour entrer dans la rue des Vieux-Augustins, du cĂŽtĂ© droit, oĂč se trouve prĂ©cisĂ©ment la rue Soly. LĂ , ce jeune homme, qui demeurait, lui, rue de Bourbon, trouva dans la femme, Ă  quelques pas de laquelle il marchait fort insouciamment, de vagues ressemblances avec la plus jolie femme de Paris, une chaste et dĂ©licieuse personne de laquelle il Ă©tait en secret passionnĂ©ment amoureux, et amoureux sans espoir : elle Ă©tait mariĂ©e. En un moment son cƓur bondit, une chaleur intolĂ©rable sourdit de son diaphragme et passa dans toutes ses veines, il eut froid dans le dos, et sentit dans sa tĂȘte un frĂ©missement superficiel. Il aimait, il Ă©tait jeune, il connaissait Paris ; et sa perspicacitĂ© ne lui permettait pas d’ignorer tout ce qu’il y avait d’infamie possible pour une femme Ă©lĂ©gante, riche, jeune et jolie, Ă  se promener lĂ , d’un pied criminellement furtif. Elle, dans cette crotte, Ă  cette heure ! L’amour que ce jeune homme avait pour cette femme pourra sembler bien romanesque, et d’autant plus mĂȘme qu’il Ă©tait officier dans la garde royale. S’il eĂ»t Ă©tĂ© dans l’infanterie, la chose serait encore vraisemblable ; mais officier supĂ©rieur de cavalerie, il appartenait Ă  l’arme française qui veut le plus de rapiditĂ© dans ses conquĂȘtes, qui tire vanitĂ© de ses mƓurs amoureuses autant que de son costume. Cependant la passion de cet officier Ă©tait vraie, et Ă  beaucoup de jeunes cƓurs elle paraĂźtra grande. Il aimait cette femme parce qu’elle Ă©tait vertueuse, il en aimait la vertu, la grĂące dĂ©cente, l’imposante saintetĂ©, comme les plus chers trĂ©sors de sa passion inconnue. Cette femme Ă©tait vraiment digne d’inspirer un de ces amours platoniques qui se rencontrent comme des fleurs au milieu de ruines sanglantes dans l’histoire du Moyen Age ; digne d’ĂȘtre secrĂštement le principe de toutes les actions d’un homme jeune ; amour aussi haut, aussi pur que le ciel quand il est bleu ; amour sans espoir et auquel on s’attache, parce qu’il ne trompe jamais ; amour prodigue de jouissances effrĂ©nĂ©es, surtout Ă  un Ăąge oĂč le cƓur est brĂ»lant, l’imagination mordante, et oĂč les yeux d’un homme voient bien clair. Il se rencontre dans Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables. Ceux-lĂ  seulement qui se sont amusĂ©s Ă  les observer savent combien la femme y devient fantastique Ă  la brune. TantĂŽt la crĂ©ature que vous y suivez, par hasard ou Ă  dessein, vous paraĂźt svelte ; tantĂŽt le bas, s’il est bien blanc, vous fait croire Ă  des jambes fines et Ă©lĂ©gantes ; puis la taille, quoique enveloppĂ©e d’un chĂąle, d’une pelisse, se rĂ©vĂšle jeune et voluptueuse dans l’ombre ; enfin les clartĂ©s incertaines d’une boutique ou d’un rĂ©verbĂšre donnent Ă  l’inconnue un Ă©clat fugitif, presque toujours trompeur qui rĂ©veille, allume l’imagination et la lance au delĂ  du vrai. Les sens s’émeuvent alors, tout se colore et s’anime ; la femme prend un aspect tout nouveau ; son corps s’embellit ; par moments ce n’est plus une femme, c’est un dĂ©mon, un feu follet qui vous entraĂźne par un ardent magnĂ©tisme jusqu’à une maison dĂ©cente oĂč la pauvre bourgeoise, ayant peur de votre pas menaçant ou de vos bottes retentissantes, vous ferme la porte cochĂšre an nez sans vous regarder. La lueur vacillante que projetait le vitrage d’une boutique de cordonnier illumina soudain, prĂ©cisĂ©ment Ă  la chute des reins, la taille de la femme qui se trouvait devant le jeune homme. Ah ! certes, elle seule Ă©tait ainsi cambrĂ©e ! Elle seule avait le secret de cette chaste dĂ©marche qui met innocemment en relief les beautĂ©s des formes les plus attrayantes. C’était et son chĂąle du matin et le chapeau de velours du matin. A son bas de soie gris, pas une mouche, Ă  son soulier pas une Ă©claboussure. Le chĂąle Ă©tait bien collĂ© sur le buste, il en dessinait vaguement les dĂ©licieux contours, et le jeune homme en avait vu les blanches Ă©paules au bal ; il savait tout ce que ce chĂąle couvrait de trĂ©sors. A la maniĂšre dont s’entortille une Parisienne dans son chĂąle, Ă  la maniĂšre dont elle lĂšve le pied dans la rue, un homme d’esprit devine le secret de sa course mystĂ©rieuse. Il y a je ne sais quoi de frĂ©missant, de lĂ©ger dans la personne et dans la dĂ©marche : la femme semble peser moins, elle va, elle va, ou mieux elle file comme une Ă©toile, et vole emportĂ©e par une pensĂ©e que trahissent les plis et les jeux de sa robe. Le jeune homme hĂąta le pas, devança la femme, se retourna pour la voir
 Pst ! elle avait disparu dans une allĂ©e dont la porte Ă  claire-voie et Ă  grelot claquait et sonnait. Le jeune homme revint, et vit cette femme montant au fond de l’allĂ©e, non sans recevoir l’obsĂ©quieux salut d’une vieille portiĂšre, un tortueux escalier dont les premiĂšres marches Ă©taient fortement Ă©clairĂ©es ; et madame montait lestement, vivement, comme doit monter une femme impatiente.
- Impatiente de quoi ? se dit le jeune homme qui se recula pour se coller en espalier sur le mur de l’autre cĂŽtĂ© de la rue. Et il regarda, le malheureux, tous les Ă©tages de la maison avec l’attention d’un agent de police cherchant son conspirateur.
C’était une de ces maisons comme il y en a des milliers Ă  Paris, maison ignoble, vulgaire, Ă©troite, jaunĂątre de ton, Ă  quatre Ă©tages et Ă  trois fenĂȘtres. La boutique et l’entresol appartenaient au cordonnier. Les persiennes du premier Ă©tage Ă©taient fermĂ©es. OĂč allait madame ? Le jeune homme crut entendre les tintements d’une sonnette dans l’appartement du second. Effectivement, une lumiĂšre s’agita dans une piĂšce Ă  deux croisĂ©es fortement Ă©clairĂ©es, et illumina soudain la troisiĂšme dont l’obscuritĂ© annonçait une premiĂšre chambre, sans doute le salon ou la salle Ă  manger de l’appartement. AussitĂŽt la silhouette d’un chapeau de femme se dessina vaguement, la porte se ferma, la premiĂšre piĂšce redevint obscure, puis les deux derniĂšres croisĂ©es reprirent leurs teintes rouges. LĂ , le jeune homme entendit : Gare, et reçut un coup Ă  l’épaule.
- Vous ne faites donc attention Ă  rien, dit une grosse voix. C’était la voix d’un ouvrier portant une longue planche sur son Ă©paule. Et l’ouvrier passa. Cet ouvrier Ă©tait l’homme de la Providence, disant Ă  ce curieux : - De quoi te mĂȘles-tu ? Songe Ă  ton service, et laisse les Parisiens Ă  leurs petites affaires.
Le jeune homme se croisa les bras ; puis, n’étant vu de personne, il laissa rouler sur ses joues des larmes de rage sans les essuyer. Enfin, la vue des ombres qui se jouaient sur ces deux fenĂȘtres Ă©clairĂ©es lui faisait mal, il regarda au hasard dans la partie supĂ©rieure de la rue des Vieux-Augustins, et il vit un fiacre arrĂȘtĂ© le long d’un mur, Ă  un endroit oĂč il n’y avait ni porte de maison ni lueur de boutique.
Est-ce elle ? n’est-ce pas elle ? La vie ou la mort pour un amant. Et cet amant attendait. Il resta lĂ  pendant un siĂšcle de vingt minutes. AprĂšs, la femme descendit, et il reconnut alors celle qu’il aimait secrĂštement. NĂ©anmoins il voulut douter encore. L’inconnue alla vers le fiacre et y monta.
- La maison sera toujours là, je pourrai toujours la fouiller, se dit le jeune homme qui suivit la voiture en courant afin de dissiper ses derniers doutes, et bientît il n’en conserva plus.
Le fiacre s’arrĂȘta rue de Richelieu, devant la boutique d’un magasin de fleurs, prĂšs de la rue de MĂ©nars. La dame descendit, entra dans la boutique, envoya l’argent dĂ» au cocher, et sortit aprĂšs avoir choisi des marabouts. Des marabouts pour ses cheveux noirs ! Brune, elle avait approchĂ© le plumage de sa tĂȘte pour en voir l’effet. L’officier croyait entendre la conversation de cette femme avec les fleuristes.
- Madame, rien ne va mieux aux brunes, les brunes ont quelque chose de trop prĂ©cis dans les contours, et les marabouts prĂȘtent Ă  leur toilette un flou qui leur manque. Madame la duchesse de Langeais dit que cela donne Ă  une femme quelque chose de vague, d’ossianique et de trĂšs-comme il faut.
- Bien. Envoyez-les moi promptement.
Puis la dame tourna lestement vers la rue de MĂ©nars, et rentra chez elle. Quand la porte de l’hĂŽtel oĂč elle demeurait fut fermĂ©e, le jeune amant, ayant perdu toutes ses espĂ©rances, et, double malheur, ses plus chĂšres croyances, alla dans Paris comme un homme ivre, et se trouva bientĂŽt chez lui sans savoir comment il y Ă©tait venu. Il se jeta dans un fauteuil, resta les pieds sur ses chenets, la tĂȘte entre les mains, sĂ©chant ses bottes mouillĂ©es, les brĂ»lant mĂȘme. Ce fut un moment affreux, un de ces moments oĂč, dans la vie humaine, le caractĂšre se modifie, et oĂč la conduite du meilleur homme dĂ©pend du bonheur ou du malheur de sa premiĂšre action. Providence ou FatalitĂ©, choisissez.
Ce jeune homme appartenait Ă  une bonne famille dont la noblesse n’était pas d’ailleurs trĂšs-ancienne ; mais il y a si peu d’anciennes familles aujourd’hui, que tous les jeunes gens sont anciens sans conteste. Son aĂŻeul avait achetĂ© une charge de Conseiller au Parlement de Paris, oĂč il Ă©tait devenu PrĂ©sident. Ses fils, pourvus chacun d’une belle fortune, entrĂšrent au service, et, par leurs alliances, arrivĂšrent Ă  la cour. La rĂ©volution avait balayĂ© cette famille ; mais il en Ă©tait restĂ© une vieille douairiĂšre entĂȘtĂ©e qui n’avait pas voulu Ă©migrer ; qui, mise en prison, menacĂ©e de mourir et sauvĂ©e au 9 thermidor, retrouva ses biens. Elle fit revenir en temps utile, vers 1804, son petit-fils Auguste de Maulincour, l’unique rejeton des Charbonnon de Maulincour, qui fut Ă©levĂ© par la bonne douairiĂšre avec un triple soin de mĂšre, de femme noble et de douairiĂšre entĂȘtĂ©e. Puis, quand vint la Restauration, le jeune homme, alors ĂągĂ© de dix-huit ans, entra dans la Maison-Rouge, suivit les princes Ă  Gand, fut fait officier dans les Gardes du corps, en sortit pour servir dans la Ligne, fut rappelĂ© dans la Garde royale, oĂč il se trouvait alors, Ă  vingt-trois ans, chef d’escadron d’un rĂ©giment de cavalerie, position superbe, et due Ă  sa grand’mĂšre, qui, malgrĂ© son Ăąge, savait trĂšs-bien son monde. Cette double biographie est le rĂ©sumĂ© de l’histoire gĂ©nĂ©rale et particuliĂšre, sauf les variantes, de toutes les familles qui ont Ă©migrĂ©, qui avaient des dettes et des biens, des douairiĂšres et de l’entregent. Madame la baronne de Maulincour avait pour ami le vieux vidame de Pamiers, ancien Commandeur de l’ordre de Malte. C’était une de ces amitiĂ©s Ă©ternelles fondĂ©es sur des liens sexagĂ©naires, et que rien ne peut plus tuer, parce qu’au fond de ces liaisons il y a toujours des secrets de cƓur humain, admirables Ă  deviner quand on en a le temps, mais insipides Ă  expliquer en vingt lignes, et qui feraient le texte d’un ouvrage en quatre volumes, amusant comme peut l’ĂȘtre le Doyen de Killerine, une de ces Ɠuvres dont parlent les jeunes gens, et qu’ils jugent sans les avoir lues. Auguste de Maulincour tenait donc au faubourg Saint-Germain par sa grand’mĂšre et par le vidame, et il lui suffisait de dater de deux siĂšcles pour prendre les airs et les opinions de ceux qui prĂ©tendent remonter Ă  Clovis. Ce jeune homme pĂąle, long et fluet, dĂ©licat en apparence, homme d’honneur et de vrai courage d’ailleurs, qui se battait en duel sans hĂ©siter pour un oui, pour un non, ne s’était encore trouvĂ© sur aucun champ de bataille, et portait Ă  sa boutonniĂšre la croix de la LĂ©gion-d’Honneur. C’était, vous le voyez, une des fautes vivantes de la Restauration, peut-ĂȘtre la plus pardonnable. La jeunesse de ce temps n’a Ă©tĂ© la jeunesse d’aucune Ă©poque : elle s’est rencontrĂ©e entre les souvenirs de l’Empire et les souvenirs de l’Emigration, entre les vieilles traditions de la cour et les Ă©tudes consciencieuses de la bourgeoisie, entre la religion et les bals costumĂ©s, entre deux Fois politiques, entre Louis XVIII qui ne voyait que le prĂ©sent, et Charles X qui voyait trop en avant ; puis, obligĂ©e de respecter la volontĂ© du roi quoique la royautĂ© se trompĂąt. Cette jeunesse incertaine en tout, aveugle et clairvoyante, ne fut comptĂ©e pour rien par des vieillards jaloux de garder les rĂȘnes de l’Etat dans leurs mains dĂ©biles, tandis que la monarchie pouvait ĂȘtre sauvĂ©e par leur retraite, et par l’accĂšs de cette jeune France de laquelle aujourd’hui les vieux doctrinaires, ces Ă©migrĂ©s de la Restauration, se moquent encore. Auguste de Maulincour Ă©tait une victime des idĂ©es qui pesaient alors sur cette jeunesse, et voici comment. Le vidame Ă©tait encore, Ă  soixante-sept ans, un homme trĂšs-spirituel, ayant beaucoup vu, beaucoup vĂ©cu, contant bien, homme d’honneur, galant homme, mais qui avait, Ă  l’endroit des femmes, les opinions les plus dĂ©testables : il les aimait et les mĂ©prisait. Leur honneur, leurs sentiments ? Tarare, bagatelles et momeries ! PrĂšs d’elles, il croyait en elles, le ci-devant monstre, il ne les contredisait jamais, et les faisait valoir. Mais, entre amis, quand il en Ă©tait question, le vidame posait en principe que tromper les femmes, mener plusieurs intrigues de front, devait ĂȘtre toute l’occupation des jeunes gens, qui se fourvoyaient en voulant se mĂȘler d’autre chose dans l’Etat. Il est fĂącheux d’avoir Ă  esquisser un portrait si surannĂ©. N’a-t-il pas figurĂ© partout ? et littĂ©rairement, n’est-il pas presque aussi usĂ© que celui d’un grenadier de l’empire ? Mais le vidame eut sur la destinĂ©e de monsieur de Maulincour une influence qu’il Ă©tait nĂ©cessaire de consacrer ; il le moralisait Ă  sa maniĂšre, et voulait le convertir aux doctrines du grand siĂšcle de la galanterie. La douairiĂšre, femme tendre et pieuse, assise entre son vidame et Dieu, modĂšle de grĂące et de douceur, mais douĂ©e d’une persistance de bon goĂ»t qui triomphe de tout Ă  la longue, avait voulu conserver Ă  son petit-fils les belles illusions de la vie, et l’avait Ă©levĂ© dans les meilleurs principes ; elle lui donna toutes ses dĂ©licatesses, et en fit un homme timide, un vrai sot en apparence. La sensibilitĂ© de ce garçon, conservĂ©e pure, ne s’usa point au dehors, et lui resta si pudique, si chatouilleuse, qu’il Ă©tait vivement offensĂ© par des actions et des maximes auxquelles le monde n’attachait aucune importance. Honteux de sa susceptibilitĂ©, le jeune homme la cachait sous une assurance menteuse, et souffrait en silence ; mais il se moquait, avec les autres, de choses que seul il admirait. Aussi fut-il trompĂ©, parce que, suivant un caprice assez commun de la destinĂ©e, il rencontra dans l’objet de sa premiĂšre passion, lui, homme de douce mĂ©lancolie et spiritualiste en amour, une femme qui avait pris en horreur la sensiblerie allemande. Le jeune homme douta de lui, devint rĂȘveur, et se roula dans ses chagrins, en se plaignant de ne pas ĂȘtre compris. Puis, comme nous dĂ©sirons d’autant plus violemment les choses qu’il nous est plus difficile de les avoir, il continua d’adorer les femmes avec cette ingĂ©nieuse tendresse et ces fĂ©lines dĂ©licatesses dont le secret leur appartient et dont peut-ĂȘtre veulent-elles garder le monopole. En effet, quoique les femmes se plaignent d’ĂȘtre mal aimĂ©es par les hommes, elles ont nĂ©anmoins peu de goĂ»t pour ceux dont l’ñme est Ă  demi fĂ©minine. Toute leur supĂ©rioritĂ© consiste Ă  faire croire aux hommes qu’ils leur sont infĂ©rieurs en amour ; aussi quittent-elles assez volontiers un amant, quand il est assez inexpĂ©rimentĂ© pour leur ravir les craintes dont elles veulent se parer, ces dĂ©licieux tourments de la jalousie Ă  faux, ces troubles de l’espoir trompĂ©, ces vaines attentes, enfin tout le cortĂ©ge de leurs bonnes misĂšres de femme ; elles ont en horreur les Grandisson. Qu’y a-t-il de plus contraire Ă  leur nature qu’un amour tranquille et parfait ? Elles veulent des Ă©motions, et le bonheur sans ora...

Table of contents

  1. Titre
  2. Chapitre 1 - Madame Jules
  3. Chapitre 2 - Ferragus
  4. Chapitre 3 - La Femme accusée
  5. Chapitre 4 - OĂč aller mourir ?
  6. Chapitre 5 - Conclusion

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