Il est dans Paris certaines rues dĂ©shonorĂ©es autant que peut lâĂȘtre un homme coupable dâinfamie ; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnĂȘtes, puis de jeunes rues sur la moralitĂ© desquelles le public ne sâest pas encore formĂ© dâopinion ; puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairiĂšres ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvriĂšres, travailleuses, mercantiles. Enfin, les rues de Paris ont des qualitĂ©s humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idĂ©es contre lesquelles nous sommes sans dĂ©fense. Il y a des rues de mauvaise compagnie oĂč vous ne voudriez pas demeurer, et des rues oĂč vous placeriez volontiers votre sĂ©jour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tĂȘte et finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue, une grande rue ; mais elle ne rĂ©veille aucune des pensĂ©es gracieusement nobles qui surprennent une Ăąme impressible au milieu de la rue Royale, et elle manque certainement de la majestĂ© qui rĂšgne dans la place VendĂŽme. Si vous vous promenez dans les rues de lâĂźle Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui sâempare de vous quâĂ la solitude, Ă lâair morne des maisons et des grands hĂŽtels dĂ©serts. Cette Ăźle, le cadavre des fermiers-gĂ©nĂ©raux, est comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babillarde, active, prostituĂ©e ; elle nâest belle que par un clair de lune, Ă deux heures du matin : le jour, câest un abrĂ©gĂ© de Paris ; pendant la nuit, câest comme une rĂȘverie de la GrĂšce. La rue TraversiĂšre-Saint-HonorĂ© nâest-elle pas une rue infĂąme ? Il y a lĂ de mĂ©chantes petites maisons Ă deux croisĂ©es, oĂč, dâĂ©tage en Ă©tage, se trouvent des vices, des crimes, de la misĂšre. Les rues Ă©troites exposĂ©es au nord, oĂč le soleil ne vient que trois ou quatre fois dans lâannĂ©e, sont des rues assassines qui tuent impunĂ©ment ; la Justice dâaujourdâhui ne sâen mĂȘle pas ; mais autrefois le Parlement eĂ»t peut-ĂȘtre mandĂ© le lieutenant de police pour le vitupĂ©rer Ă ces causes, et aurait au moins rendu quelque arrĂȘt contre la rue, comme jadis il en porta contre les perruques du chapitre de Beauvais. Cependant monsieur Benoiston de ChĂąteauneuf a prouvĂ© que la mortalitĂ© de ces rues Ă©tait du double supĂ©rieure Ă celle des autres. Pour rĂ©sumer ces idĂ©es par un exemple, la rue Fromenteau nâest-elle pas tout Ă la fois meurtriĂšre et de mauvaise vie ? Ces observations, incomprĂ©hensibles au delĂ de Paris, seront sans doute saisies par ces hommes dâĂ©tude et de pensĂ©e, de poĂ©sie et de plaisir qui savent rĂ©colter, en flĂąnant dans Paris, la masse de jouissances flottantes, Ă toute heure, entre ses murailles ; par ceux pour lesquels Paris est le plus dĂ©licieux des monstres : lĂ , jolie femme ; plus loin, vieux et pauvre ; ici, tout neuf comme la monnaie dâun nouveau rĂšgne ; dans ce coin, Ă©lĂ©gant comme une femme Ă la mode. Monstre complet dâailleurs ! Ses greniers, espĂšce de tĂȘte pleine de science et de gĂ©nie ; ses premiers Ă©tages, estomacs heureux ; ses boutiques, vĂ©ritables pieds ; de lĂ partent tous les trotteurs, tous les affairĂ©s. Eh ! quelle vie toujours active a le monstre ? A peine le dernier frĂ©tillement des derniĂšres voitures de bal cesse-t-il au cĆur que dĂ©jĂ ses bras se remuent aux BarriĂšres, et il se secoue lentement. Toutes les portes bĂąillent, tournent sur leurs gonds, comme les membranes dâun grand homard, invisiblement manĆuvrĂ©es par trente mille hommes ou femmes, dont chacune ou chacun vit dans six pieds carrĂ©s, y possĂšde une cuisine, un atelier, un lit, des enfants, un jardin, nây voit pas clair, et doit tout voir. Insensiblement les articulations craquent, le mouvement se communique, la rue parle. A midi, tout est vivant, les cheminĂ©es fument, le monstre mange ; puis il rugit, puis ses mille pates sâagitent. Beau spectacle ! Mais, ĂŽ Paris ! qui nâa pas admirĂ© tes sombres paysages, tes Ă©chappĂ©es de lumiĂšre, tes culs-de-sac profonds et silencieux ; qui nâa pas entendu tes murmures, entre minuit et deux heures du matin, ne connaĂźt encore rien de ta vraie poĂ©sie, ni de tes bizarres et larges contrastes. Il est un petit nombre dâamateurs, de gens qui ne marchent jamais en Ă©cervelĂ©s, qui dĂ©gustent leur Paris, qui en possĂšdent si bien la physionomie quâils y voient une verrue, un bouton, une rougeur. Pour les autres, Paris est toujours cette monstrueuse merveille, Ă©tonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensĂ©es, la ville aux cent mille romans, la tĂȘte du monde. Mais, pour ceux-lĂ , Paris est triste ou gai, laid ou beau, vivant ou mort ; pour eux, Paris est une crĂ©ature ; chaque homme, chaque fraction de maison est un lobe du tissu cellulaire de cette grande courtisane de laquelle ils connaissent parfaitement la tĂȘte, le cĆur et les mĆurs fantasques. Aussi ceux-lĂ sont-ils les amants de Paris : ils lĂšvent le nez Ă tel coin de rue, sĂ»rs dây trouver le cadran dâune horloge ; ils disent Ă un ami dont la tabatiĂšre est vide : Prends par tel passage, il y a un dĂ©bit de tabac, Ă gauche, prĂšs dâun pĂątissier qui a une jolie femme. Voyager dans Paris est, pour ces poĂštes, un luxe coĂ»teux. Comment ne pas dĂ©penser quelques minutes devant les drames, les dĂ©sastres, les figures, les pittoresques accidents qui vous assaillent au milieux de cette mouvante reine des citĂ©s, vĂȘtue dâaffiches et qui nĂ©anmoins nâa pas un coin de propre, tant elle est complaisante aux vices de la nation française ! A qui nâest-il pas arrivĂ© de partir, le matin, de son logis pour aller aux extrĂ©mitĂ©s de Paris, sans avoir pu en quitter le centre Ă lâheure du dĂźner ? Ceux-lĂ sauront excuser ce dĂ©but vagabond qui, cependant, se rĂ©sume par une observation Ă©minemment utile et neuve, autant quâune observation peut ĂȘtre neuve Ă Paris oĂč il nây a rien de neuf, pas mĂȘme la statue posĂ©e dâhier sur laquelle un gamin a dĂ©jĂ mis son nom. Oui donc, il est des rues, ou des fins de rue, il est certaines maisons, inconnues pour la plupart aux personnes du grand monde, dans lesquelles une femme appartenant Ă ce monde ne saurait aller sans faire penser dâelle les choses les plus cruellement blessantes. Si cette femme est riche, si elle a voiture, si elle se trouve Ă pied ou dĂ©guisĂ©e, en quelques-uns de ces dĂ©filĂ©s du pays parisien, elle y compromet sa rĂ©putation dâhonnĂȘte femme. Mais si, par hasard, elle y est venue Ă neuf heures du soir, les conjectures quâun observateur peut se permettre deviennent Ă©pouvantables par leurs consĂ©quences. Enfin, si cette femme est jeune et jolie, si elle entre dans quelque maison dâune de ces rues ; si la maison a une allĂ©e longue et sombre, humide et puante ; si au fond de lâallĂ©e tremblote la lueur pĂąle dâune lampe, et que sous cette lueur se dessine un horrible visage de vieille femme aux doigts dĂ©charnĂ©s ; en vĂ©ritĂ©, disons-le, par intĂ©rĂȘt pour les jeunes et jolies femmes, cette femme est perdue. Elle est Ă la merci du premier homme de sa connaissance qui la rencontre dans ces marĂ©cages parisiens. Mais il y a telle rue de Paris oĂč cette rencontre peut devenir le drame le plus effroyablement terrible, un drame plein de sang et dâamour, un drame de lâĂ©cole moderne. Malheureusement, cette conviction, ce dramatique sera, comme le drame moderne, compris par peu de personnes ; et câest grande pitiĂ© que de raconter une histoire Ă un public qui nâen Ă©pouse pas tout le mĂ©rite local. Mais qui peut se flatter dâĂȘtre jamais compris ? Nous mourons tous inconnus. Câest le mot des femmes et celui des auteurs.
A huit heures et demie du soir, rue Pagevin, dans un temps oĂč la rue Pagevin nâavait pas un mur qui ne rĂ©pĂ©tĂąt un mot infĂąme, et dans la direction de la rue Soly, la plus Ă©troite et la moins praticable de toutes les rues de Paris, sans en excepter le coin le plus frĂ©quentĂ© de la rue la plus dĂ©serte ; au commencement du mois de fĂ©vrier, il y a de cette aventure environ treize ans, un jeune homme, par lâun de ces hasards qui nâarrivent pas deux fois dans la vie, tournait, Ă pied, le coin de la rue Pagevin pour entrer dans la rue des Vieux-Augustins, du cĂŽtĂ© droit, oĂč se trouve prĂ©cisĂ©ment la rue Soly. LĂ , ce jeune homme, qui demeurait, lui, rue de Bourbon, trouva dans la femme, Ă quelques pas de laquelle il marchait fort insouciamment, de vagues ressemblances avec la plus jolie femme de Paris, une chaste et dĂ©licieuse personne de laquelle il Ă©tait en secret passionnĂ©ment amoureux, et amoureux sans espoir : elle Ă©tait mariĂ©e. En un moment son cĆur bondit, une chaleur intolĂ©rable sourdit de son diaphragme et passa dans toutes ses veines, il eut froid dans le dos, et sentit dans sa tĂȘte un frĂ©missement superficiel. Il aimait, il Ă©tait jeune, il connaissait Paris ; et sa perspicacitĂ© ne lui permettait pas dâignorer tout ce quâil y avait dâinfamie possible pour une femme Ă©lĂ©gante, riche, jeune et jolie, Ă se promener lĂ , dâun pied criminellement furtif. Elle, dans cette crotte, Ă cette heure ! Lâamour que ce jeune homme avait pour cette femme pourra sembler bien romanesque, et dâautant plus mĂȘme quâil Ă©tait officier dans la garde royale. Sâil eĂ»t Ă©tĂ© dans lâinfanterie, la chose serait encore vraisemblable ; mais officier supĂ©rieur de cavalerie, il appartenait Ă lâarme française qui veut le plus de rapiditĂ© dans ses conquĂȘtes, qui tire vanitĂ© de ses mĆurs amoureuses autant que de son costume. Cependant la passion de cet officier Ă©tait vraie, et Ă beaucoup de jeunes cĆurs elle paraĂźtra grande. Il aimait cette femme parce quâelle Ă©tait vertueuse, il en aimait la vertu, la grĂące dĂ©cente, lâimposante saintetĂ©, comme les plus chers trĂ©sors de sa passion inconnue. Cette femme Ă©tait vraiment digne dâinspirer un de ces amours platoniques qui se rencontrent comme des fleurs au milieu de ruines sanglantes dans lâhistoire du Moyen Age ; digne dâĂȘtre secrĂštement le principe de toutes les actions dâun homme jeune ; amour aussi haut, aussi pur que le ciel quand il est bleu ; amour sans espoir et auquel on sâattache, parce quâil ne trompe jamais ; amour prodigue de jouissances effrĂ©nĂ©es, surtout Ă un Ăąge oĂč le cĆur est brĂ»lant, lâimagination mordante, et oĂč les yeux dâun homme voient bien clair. Il se rencontre dans Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables. Ceux-lĂ seulement qui se sont amusĂ©s Ă les observer savent combien la femme y devient fantastique Ă la brune. TantĂŽt la crĂ©ature que vous y suivez, par hasard ou Ă dessein, vous paraĂźt svelte ; tantĂŽt le bas, sâil est bien blanc, vous fait croire Ă des jambes fines et Ă©lĂ©gantes ; puis la taille, quoique enveloppĂ©e dâun chĂąle, dâune pelisse, se rĂ©vĂšle jeune et voluptueuse dans lâombre ; enfin les clartĂ©s incertaines dâune boutique ou dâun rĂ©verbĂšre donnent Ă lâinconnue un Ă©clat fugitif, presque toujours trompeur qui rĂ©veille, allume lâimagination et la lance au delĂ du vrai. Les sens sâĂ©meuvent alors, tout se colore et sâanime ; la femme prend un aspect tout nouveau ; son corps sâembellit ; par moments ce nâest plus une femme, câest un dĂ©mon, un feu follet qui vous entraĂźne par un ardent magnĂ©tisme jusquâĂ une maison dĂ©cente oĂč la pauvre bourgeoise, ayant peur de votre pas menaçant ou de vos bottes retentissantes, vous ferme la porte cochĂšre an nez sans vous regarder. La lueur vacillante que projetait le vitrage dâune boutique de cordonnier illumina soudain, prĂ©cisĂ©ment Ă la chute des reins, la taille de la femme qui se trouvait devant le jeune homme. Ah ! certes, elle seule Ă©tait ainsi cambrĂ©e ! Elle seule avait le secret de cette chaste dĂ©marche qui met innocemment en relief les beautĂ©s des formes les plus attrayantes. CâĂ©tait et son chĂąle du matin et le chapeau de velours du matin. A son bas de soie gris, pas une mouche, Ă son soulier pas une Ă©claboussure. Le chĂąle Ă©tait bien collĂ© sur le buste, il en dessinait vaguement les dĂ©licieux contours, et le jeune homme en avait vu les blanches Ă©paules au bal ; il savait tout ce que ce chĂąle couvrait de trĂ©sors. A la maniĂšre dont sâentortille une Parisienne dans son chĂąle, Ă la maniĂšre dont elle lĂšve le pied dans la rue, un homme dâesprit devine le secret de sa course mystĂ©rieuse. Il y a je ne sais quoi de frĂ©missant, de lĂ©ger dans la personne et dans la dĂ©marche : la femme semble peser moins, elle va, elle va, ou mieux elle file comme une Ă©toile, et vole emportĂ©e par une pensĂ©e que trahissent les plis et les jeux de sa robe. Le jeune homme hĂąta le pas, devança la femme, se retourna pour la voir⊠Pst ! elle avait disparu dans une allĂ©e dont la porte Ă claire-voie et Ă grelot claquait et sonnait. Le jeune homme revint, et vit cette femme montant au fond de lâallĂ©e, non sans recevoir lâobsĂ©quieux salut dâune vieille portiĂšre, un tortueux escalier dont les premiĂšres marches Ă©taient fortement Ă©clairĂ©es ; et madame montait lestement, vivement, comme doit monter une femme impatiente.
- Impatiente de quoi ? se dit le jeune homme qui se recula pour se coller en espalier sur le mur de lâautre cĂŽtĂ© de la rue. Et il regarda, le malheureux, tous les Ă©tages de la maison avec lâattention dâun agent de police cherchant son conspirateur.
CâĂ©tait une de ces maisons comme il y en a des milliers Ă Paris, maison ignoble, vulgaire, Ă©troite, jaunĂątre de ton, Ă quatre Ă©tages et Ă trois fenĂȘtres. La boutique et lâentresol appartenaient au cordonnier. Les persiennes du premier Ă©tage Ă©taient fermĂ©es. OĂč allait madame ? Le jeune homme crut entendre les tintements dâune sonnette dans lâappartement du second. Effectivement, une lumiĂšre sâagita dans une piĂšce Ă deux croisĂ©es fortement Ă©clairĂ©es, et illumina soudain la troisiĂšme dont lâobscuritĂ© annonçait une premiĂšre chambre, sans doute le salon ou la salle Ă manger de lâappartement. AussitĂŽt la silhouette dâun chapeau de femme se dessina vaguement, la porte se ferma, la premiĂšre piĂšce redevint obscure, puis les deux derniĂšres croisĂ©es reprirent leurs teintes rouges. LĂ , le jeune homme entendit : Gare, et reçut un coup Ă lâĂ©paule.
- Vous ne faites donc attention Ă rien, dit une grosse voix. CâĂ©tait la voix dâun ouvrier portant une longue planche sur son Ă©paule. Et lâouvrier passa. Cet ouvrier Ă©tait lâhomme de la Providence, disant Ă ce curieux : - De quoi te mĂȘles-tu ? Songe Ă ton service, et laisse les Parisiens Ă leurs petites affaires.
Le jeune homme se croisa les bras ; puis, nâĂ©tant vu de personne, il laissa rouler sur ses joues des larmes de rage sans les essuyer. Enfin, la vue des ombres qui se jouaient sur ces deux fenĂȘtres Ă©clairĂ©es lui faisait mal, il regarda au hasard dans la partie supĂ©rieure de la rue des Vieux-Augustins, et il vit un fiacre arrĂȘtĂ© le long dâun mur, Ă un endroit oĂč il nây avait ni porte de maison ni lueur de boutique.
Est-ce elle ? nâest-ce pas elle ? La vie ou la mort pour un amant. Et cet amant attendait. Il resta lĂ pendant un siĂšcle de vingt minutes. AprĂšs, la femme descendit, et il reconnut alors celle quâil aimait secrĂštement. NĂ©anmoins il voulut douter encore. Lâinconnue alla vers le fiacre et y monta.
- La maison sera toujours lĂ , je pourrai toujours la fouiller, se dit le jeune homme qui suivit la voiture en courant afin de dissiper ses derniers doutes, et bientĂŽt il nâen conserva plus.
Le fiacre sâarrĂȘta rue de Richelieu, devant la boutique dâun magasin de fleurs, prĂšs de la rue de MĂ©nars. La dame descendit, entra dans la boutique, envoya lâargent dĂ» au cocher, et sortit aprĂšs avoir choisi des marabouts. Des marabouts pour ses cheveux noirs ! Brune, elle avait approchĂ© le plumage de sa tĂȘte pour en voir lâeffet. Lâofficier croyait entendre la conversation de cette femme avec les fleuristes.
- Madame, rien ne va mieux aux brunes, les brunes ont quelque chose de trop prĂ©cis dans les contours, et les marabouts prĂȘtent Ă leur toilette un flou qui leur manque. Madame la duchesse de Langeais dit que cela donne Ă une femme quelque chose de vague, dâossianique et de trĂšs-comme il faut.
- Bien. Envoyez-les moi promptement.
Puis la dame tourna lestement vers la rue de MĂ©nars, et rentra chez elle. Quand la porte de lâhĂŽtel oĂč elle demeurait fut fermĂ©e, le jeune amant, ayant perdu toutes ses espĂ©rances, et, double malheur, ses plus chĂšres croyances, alla dans Paris comme un homme ivre, et se trouva bientĂŽt chez lui sans savoir comment il y Ă©tait venu. Il se jeta dans un fauteuil, resta les pieds sur ses chenets, la tĂȘte entre les mains, sĂ©chant ses bottes mouillĂ©es, les brĂ»lant mĂȘme. Ce fut un moment affreux, un de ces moments oĂč, dans la vie humaine, le caractĂšre se modifie, et oĂč la conduite du meilleur homme dĂ©pend du bonheur ou du malheur de sa premiĂšre action. Providence ou FatalitĂ©, choisissez.
Ce jeune homme appartenait Ă une bonne famille dont la noblesse nâĂ©tait pas dâailleurs trĂšs-ancienne ; mais il y a si peu dâanciennes familles aujourdâhui, que tous les jeunes gens sont anciens sans conteste. Son aĂŻeul avait achetĂ© une charge de Conseiller au Parlement de Paris, oĂč il Ă©tait devenu PrĂ©sident. Ses fils, pourvus chacun dâune belle fortune, entrĂšrent au service, et, par leurs alliances, arrivĂšrent Ă la cour. La rĂ©volution avait balayĂ© cette famille ; mais il en Ă©tait restĂ© une vieille douairiĂšre entĂȘtĂ©e qui nâavait pas voulu Ă©migrer ; qui, mise en prison, menacĂ©e de mourir et sauvĂ©e au 9 thermidor, retrouva ses biens. Elle fit revenir en temps utile, vers 1804, son petit-fils Auguste de Maulincour, lâunique rejeton des Charbonnon de Maulincour, qui fut Ă©levĂ© par la bonne douairiĂšre avec un triple soin de mĂšre, de femme noble et de douairiĂšre entĂȘtĂ©e. Puis, quand vint la Restauration, le jeune homme, alors ĂągĂ© de dix-huit ans, entra dans la Maison-Rouge, suivit les princes Ă Gand, fut fait officier dans les Gardes du corps, en sortit pour servir dans la Ligne, fut rappelĂ© dans la Garde royale, oĂč il se trouvait alors, Ă vingt-trois ans, chef dâescadron dâun rĂ©giment de cavalerie, position superbe, et due Ă sa grandâmĂšre, qui, malgrĂ© son Ăąge, savait trĂšs-bien son monde. Cette double biographie est le rĂ©sumĂ© de lâhistoire gĂ©nĂ©rale et particuliĂšre, sauf les variantes, de toutes les familles qui ont Ă©migrĂ©, qui avaient des dettes et des biens, des douairiĂšres et de lâentregent. Madame la baronne de Maulincour avait pour ami le vieux vidame de Pamiers, ancien Commandeur de lâordre de Malte. CâĂ©tait une de ces amitiĂ©s Ă©ternelles fondĂ©es sur des liens sexagĂ©naires, et que rien ne peut plus tuer, parce quâau fond de ces liaisons il y a toujours des secrets de cĆur humain, admirables Ă deviner quand on en a le temps, mais insipides Ă expliquer en vingt lignes, et qui feraient le texte dâun ouvrage en quatre volumes, amusant comme peut lâĂȘtre le Doyen de Killerine, une de ces Ćuvres dont parlent les jeunes gens, et quâils jugent sans les avoir lues. Auguste de Maulincour tenait donc au faubourg Saint-Germain par sa grandâmĂšre et par le vidame, et il lui suffisait de dater de deux siĂšcles pour prendre les airs et les opinions de ceux qui prĂ©tendent remonter Ă Clovis. Ce jeune homme pĂąle, long et fluet, dĂ©licat en apparence, homme dâhonneur et de vrai courage dâailleurs, qui se battait en duel sans hĂ©siter pour un oui, pour un non, ne sâĂ©tait encore trouvĂ© sur aucun champ de bataille, et portait Ă sa boutonniĂšre la croix de la LĂ©gion-dâHonneur. CâĂ©tait, vous le voyez, une des fautes vivantes de la Restauration, peut-ĂȘtre la plus pardonnable. La jeunesse de ce temps nâa Ă©tĂ© la jeunesse dâaucune Ă©poque : elle sâest rencontrĂ©e entre les souvenirs de lâEmpire et les souvenirs de lâEmigration, entre les vieilles traditions de la cour et les Ă©tudes consciencieuses de la bourgeoisie, entre la religion et les bals costumĂ©s, entre deux Fois politiques, entre Louis XVIII qui ne voyait que le prĂ©sent, et Charles X qui voyait trop en avant ; puis, obligĂ©e de respecter la volontĂ© du roi quoique la royautĂ© se trompĂąt. Cette jeunesse incertaine en tout, aveugle et clairvoyante, ne fut comptĂ©e pour rien par des vieillards jaloux de garder les rĂȘnes de lâEtat dans leurs mains dĂ©biles, tandis que la monarchie pouvait ĂȘtre sauvĂ©e par leur retraite, et par lâaccĂšs de cette jeune France de laquelle aujourdâhui les vieux doctrinaires, ces Ă©migrĂ©s de la Restauration, se moquent encore. Auguste de Maulincour Ă©tait une victime des idĂ©es qui pesaient alors sur cette jeunesse, et voici comment. Le vidame Ă©tait encore, Ă soixante-sept ans, un homme trĂšs-spirituel, ayant beaucoup vu, beaucoup vĂ©cu, contant bien, homme dâhonneur, galant homme, mais qui avait, Ă lâendroit des femmes, les opinions les plus dĂ©testables : il les aimait et les mĂ©prisait. Leur honneur, leurs sentiments ? Tarare, bagatelles et momeries ! PrĂšs dâelles, il croyait en elles, le ci-devant monstre, il ne les contredisait jamais, et les faisait valoir. Mais, entre amis, quand il en Ă©tait question, le vidame posait en principe que tromper les femmes, mener plusieurs intrigues de front, devait ĂȘtre toute lâoccupation des jeunes gens, qui se fourvoyaient en voulant se mĂȘler dâautre chose dans lâEtat. Il est fĂącheux dâavoir Ă esquisser un portrait si surannĂ©. Nâa-t-il pas figurĂ© partout ? et littĂ©rairement, nâest-il pas presque aussi usĂ© que celui dâun grenadier de lâempire ? Mais le vidame eut sur la destinĂ©e de monsieur de Maulincour une influence quâil Ă©tait nĂ©cessaire de consacrer ; il le moralisait Ă sa maniĂšre, et voulait le convertir aux doctrines du grand siĂšcle de la galanterie. La douairiĂšre, femme tendre et pieuse, assise entre son vidame et Dieu, modĂšle de grĂące et de douceur, mais douĂ©e dâune persistance de bon goĂ»t qui triomphe de tout Ă la longue, avait voulu conserver Ă son petit-fils les belles illusions de la vie, et lâavait Ă©levĂ© dans les meilleurs principes ; elle lui donna toutes ses dĂ©licatesses, et en fit un homme timide, un vrai sot en apparence. La sensibilitĂ© de ce garçon, conservĂ©e pure, ne sâusa point au dehors, et lui resta si pudique, si chatouilleuse, quâil Ă©tait vivement offensĂ© par des actions et des maximes auxquelles le monde nâattachait aucune importance. Honteux de sa susceptibilitĂ©, le jeune homme la cachait sous une assurance menteuse, et souffrait en silence ; mais il se moquait, avec les autres, de choses que seul il admirait. Aussi fut-il trompĂ©, parce que, suivant un caprice assez commun de la destinĂ©e, il rencontra dans lâobjet de sa premiĂšre passion, lui, homme de douce mĂ©lancolie et spiritualiste en amour, une femme qui avait pris en horreur la sensiblerie allemande. Le jeune homme douta de lui, devint rĂȘveur, et se roula dans ses chagrins, en se plaignant de ne pas ĂȘtre compris. Puis, comme nous dĂ©sirons dâautant plus violemment les choses quâil nous est plus difficile de les avoir, il continua dâadorer les femmes avec cette ingĂ©nieuse tendresse et ces fĂ©lines dĂ©licatesses dont le secret leur appartient et dont peut-ĂȘtre veulent-elles garder le monopole. En effet, quoique les femmes se plaignent dâĂȘtre mal aimĂ©es par les hommes, elles ont nĂ©anmoins peu de goĂ»t pour ceux dont lâĂąme est Ă demi fĂ©minine. Toute leur supĂ©rioritĂ© consiste Ă faire croire aux hommes quâils leur sont infĂ©rieurs en amour ; aussi quittent-elles assez volontiers un amant, quand il est assez inexpĂ©rimentĂ© pour leur ravir les craintes dont elles veulent se parer, ces dĂ©licieux tourments de la jalousie Ă faux, ces troubles de lâespoir trompĂ©, ces vaines attentes, enfin tout le cortĂ©ge de leurs bonnes misĂšres de femme ; elles ont en horreur les Grandisson. Quây a-t-il de plus contraire Ă leur nature quâun amour tranquille et parfait ? Elles veulent des Ă©motions, et le bonheur sans ora...