« Le gazon sera mon autel de parfums ; cette arche dont tu couvres ma tĂȘte, ĂŽ Seigneur, sera mon temple, lâair des montagnes deviendra la fumĂ©e de mon encensoir, et mes pensĂ©es silencieuses seront mes seules priĂšres. »MOORE.
Il ne faut que des yeux pour concevoir lâidĂ©e de sublimitĂ© qui se rattache Ă une vaste Ă©tendue. Les pensĂ©es les plus abstraites, les plus perçantes, peut-ĂȘtre les plus chĂątiĂ©es du poĂšte sâaccumulent sur son imagination quand il jette un regard sur les profondeurs dâun vide sans limites. Il est rare que le novice voie avec indiffĂ©rence lâĂ©tendue de lâocĂ©an, et lâesprit trouve, mĂȘme dans lâobscuritĂ© de la nuit, un parallĂšle Ă cette grandeur qui semble insĂ©parable dâimages que les sens ne peuvent atteindre. CâĂ©tait avec un sentiment semblable dâadmiration respectueuse, nĂ©e de la sublimitĂ©, que les diffĂ©rents personnages qui doivent commencer les premiers Ă figurer dans cette histoire, regardaient la scĂšne qui sâoffrait Ă leurs yeux. Ils Ă©taient quatre ; deux de chaque sexe. Ils avaient rĂ©ussi Ă monter sur des arbres empilĂ©s, dĂ©racinĂ©s par une tempĂȘte, pour mieux voir les objets qui les entouraient. Câest encore lâusage du pays dâappeler ces endroits wind-rows[2] . En laissant la clartĂ© du ciel pĂ©nĂ©trer dans les retraites obscures et humides de la forĂȘt, ils forment une sorte dâoasis dans lâobscuritĂ© solennelle des bois de lâAmĂ©rique. Celui dont nous parlons en ce moment Ă©tait sur le haut dâune petite Ă©minence ; mais, quoique peu Ă©levĂ©e, elle offrait Ă ceux qui pouvaient en occuper le sommet, une vue trĂšs-Ă©tendue, ce qui arrive rarement au voyageur dans les bois. Comme câest lâordinaire, lâespace nâĂ©tait pas grand ; mais comme ce wind-row Ă©tait situĂ© sur le faĂźte de la hauteur, et que la percĂ©e pratiquĂ©e par le vent sâĂ©tendait sur la dĂ©clivitĂ©, il offrait Ă lâĆil des avantages assez rares. La physique nâa pas encore dĂ©terminĂ© la nature du pouvoir qui souvent dĂ©sole ainsi dans les bois des endroits semblables ; les uns les attribuant aux tourbillons qui produisent des trombes sur lâocĂ©an, tandis que dâautres en cherchent la cause dans le passage subit et violent de courants de fluide Ă©lectrique ; mais les effets qui en rĂ©sultent dans les bois sont gĂ©nĂ©ralement connus. Ă lâentrĂ©e de la percĂ©e dont il est ici question, cette influence invisible avait empilĂ© les arbres sur les arbres dâune maniĂšre qui avait permis aux deux hommes, non-seulement de monter Ă environ trente pieds au-dessus du niveau de la terre, mais, avec un peu de soins et dâencouragement, dâengager et dâaider leurs compagnes plus timides Ă les y accompagner. Les Ă©normes troncs que la force du coup de vent avait renversĂ©s, brisĂ©s comme des fĂ©tus de paille, entrelacĂ©s ensemble, et dont le feuillage exhalait encore lâodeur de feuilles Ă demi dessĂ©chĂ©es, Ă©taient placĂ©s de maniĂšre que leurs branches pouvaient offrir aux mains un appui suffisant. Un grand arbre avait Ă©tĂ© complĂštement dĂ©racinĂ©, et ses racines Ă©levĂ©es en lâair avec la terre qui en remplissait les interstices, fournit une sorte de plate-forme aux quatre aventuriers, quand ils eurent atteint cette Ă©lĂ©vation.
Le lecteur ne doit sâattendre Ă rien trouver qui lui fasse reconnaĂźtre des personnes de condition dans la description que nous allons faire de ce groupe. CâĂ©taient des voyageurs dans le dĂ©sert ; et quand ils ne lâauraient pas Ă©tĂ©, ni leurs habitudes prĂ©alables, ni la position quâils occupaient dans la sociĂ©tĂ©, ne les auraient accoutumĂ©s aux besoins du luxe du monde. Deux dâentre eux, un homme et une femme, faisaient partie des anciens propriĂ©taires du sol, câest-Ă -dire Ă©taient Indiens et appartenaient Ă la tribu bien connue des Tuscaroras. Leurs compagnons Ă©taient un homme que tout son extĂ©rieur annonçait comme ayant passĂ© sa vie sur lâocĂ©an, et dans un rang peu Ă©levĂ© au-dessus de celui de simple matelot, et une fille qui ne paraissait pas dâune classe fort supĂ©rieure Ă la sienne, quoique sa jeunesse, la douceur de sa physionomie, et un air modeste, mais animĂ©, lui prĂȘtassent ce caractĂšre dâintelligence et dâesprit qui ajoute tant de charmes Ă la beautĂ©. En cette occasion son grand Ćil bleu rĂ©flĂ©chissait le sentiment de sublimitĂ© que cette scĂšne faisait naĂźtre en elle, et ses traits aimables offraient cette expression pensive que toutes les fortes Ă©motions, mĂȘme quand elles causent le plaisir le plus agrĂ©able, impriment sur la physionomie des ĂȘtres ingĂ©nus et rĂ©flĂ©chis.
Et vĂ©ritablement cette scĂšne Ă©tait de nature Ă faire une impression profonde sur lâesprit de quiconque en aurait Ă©tĂ© spectateur. Vers lâouest, â et câĂ©tait de ce cĂŽtĂ©, le seul oĂč lâon pĂ»t dĂ©couvrir quelque chose, que nos quatre voyageurs avaient le visage tournĂ©, â lâĆil dominait sur un ocĂ©an de feuilles riches et glorieuses de la verdure vive et variĂ©e dâune vigoureuse vĂ©gĂ©tation, et nuancĂ©es de toutes les teintes qui appartiennent au 42e degrĂ© de latitude septentrionale. Lâorme avec sa cime pleine de grĂące, les belles variĂ©tĂ©s de lâĂ©rable, la plupart des nobles espĂšces de chĂȘnes des forĂȘts dâAmĂ©rique, le tilleul Ă larges feuilles, entremĂȘlaient leurs branches supĂ©rieures, et formaient un large tapis de feuillage en apparence interminable, qui sâĂ©tendait vers le soleil couchant et qui bornait lâhorizon en se confondant avec les nuages, comme les vagues et le firmament semblent se joindre Ă la base de la voĂ»te du ciel. ĂĂ et lĂ , par quelque accident des tempĂȘtes, ou par un caprice de la nature, une petite clairiĂšre au milieu des gĂ©ants de la forĂȘt permettait Ă un arbre de classe infĂ©rieure de monter vers le ciel, et dâĂ©lever sa tĂȘte modeste presque au niveau de la surface de verdure qui lâentourait. De ce nombre Ă©taient le bouleau, arbre qui nâest pas mĂ©prisĂ© dans des contrĂ©es moins favorisĂ©es, le tremble Ă feuilles agitĂ©es, diffĂ©rentes espĂšces de noyers, et plusieurs autres, qui ressemblaient au vulgaire ignoble, jetĂ© par les circonstances en prĂ©sence des grands de la terre. ĂĂ et lĂ aussi, le tronc droit et Ă©levĂ© du pin perçait la vaste voĂ»te, et surgissait bien au-dessus, comme un grand monument Ă©levĂ© par lâart sur une plaine de feuilles.
CâĂ©tait la vaste Ă©tendue de cette vue, et la surface presque non interrompue de verdure, qui contenait le principe de grandeur. La beautĂ© se trouvait dans les teintes dĂ©licates, rehaussĂ©es par de frĂ©quentes gradations de jour et dâombre ; et le repos solennel de la nature inspirait un sentiment voisin du respect.
â Mon oncle, â dit la jeune fille surprise mais charmĂ©e Ă son compagnon, dont elle touchait le bras plutĂŽt quâelle ne sây appuyait pour donner de la stabilitĂ© Ă son pied lĂ©ger mais ferme, â ceci est comme une vue de cet ocĂ©an que vous aimez tant.
â VoilĂ ce que câest que lâignorance et lâimagination dâune fille, Magnet[3] , â terme dâaffection que le marin employait souvent pour faire allusion aux attraits personnels de sa niĂšce ; â personne quâune jeune fille ne songerait Ă comparer cette poignĂ©e de feuilles Ă la mer Atlantique. On pourrait attacher toutes ces cimes dâarbres Ă la jaquette de Neptune, et ce ne serait pour lui quâun bouquet.
â Il y a dans ce que vous dites, mon oncle, plus dâimagination que de vĂ©ritĂ©, Ă ce que je crois. Regardez lĂ -bas ! il doit y avoir des milles et des milles, et cependant vous ne voyez que des feuilles. Que verriez-vous de plus en regardant lâocĂ©an ?
â De plus ? â rĂ©pĂ©ta lâoncle en faisant un geste dâimpatience du coude que sa niĂšce touchait, car il avait les bras croisĂ©s, et les mains enfoncĂ©es dans une veste de drap rouge, suivant la mode du temps. â Câest de moins que vous voulez dire. OĂč sont vos vagues Ă©cumantes, votre eau bleue, vos brisants, vos baleines, vos trombes, et votre roulis perpĂ©tuel des ondes dans cette miniature de forĂȘt, mon enfant ?
â Et oĂč sont vos cimes dâarbres, votre silence solennel, vos feuilles odorifĂ©rantes et votre belle verdure, sur lâocĂ©an, mon oncle ?
â Verdure ! fadaise, ma niĂšce. Vous nây entendez rien, sans quoi vous sauriez que lâeau verte est le flĂ©au dâun marin.
â Mais la verdure des arbres est une chose toute diffĂ©rente. â Ăcoutez ! ce son est le souffle de lâair, qui respire entre les arbres.
â Il faudrait entendre le vent du nord-ouest respirer en pleine mer, enfant, pour parler de lâhaleine du vent. Mais oĂč y a-t-il des vents rĂ©guliers et des ouragans, des moussons et des vents alizĂ©s dans ce bouquet dâarbres ? Et quels sont les poissons qui nagent sous cette croĂ»te de feuilles ?
â Lâendroit oĂč nous sommes prouve clairement quâil y a eu ici des tempĂȘtes, mon oncle ; et sâil ne se trouve pas de poissons sous ces arbres, il y existe des animaux.
â Je nâen sais trop rien, â rĂ©pondit lâoncle avec le ton dogmatique dâun marin. â On nous contait Ă Albany bien des histoires des animaux sauvages que nous rencontrerions ; et cependant nous nâavons encore rien vu qui pĂ»t effrayer un veau marin. Je doute quâaucun de vos animaux de lâintĂ©rieur des terres puisse se comparer Ă un requin des basses latitudes.
â Voyez ! â sâĂ©cria la niĂšce plus occupĂ©e de la beautĂ© sublime de cette forĂȘt interminable que des arguments de son oncle, â voilĂ lĂ -bas une fumĂ©e qui sâĂ©lĂšve par-dessus les arbres. â Croyez-vous quâelle sorte dâune maison ?
â Je la vois, je la vois ; il y a dans cette fumĂ©e un air dâhumanitĂ© qui vaut un millier dâarbres. Il faut que je la fasse voir Ă Arrowhead[4] , qui peut passer devant un port sans sâen douter. LĂ oĂč il y a de la fumĂ©e, il est probable quâil se trouve une caboose.
En terminant ces mots, le vieux marin tira une main de sa veste, et toucha lĂ©gĂšrement sur lâĂ©paule lâIndien, qui Ă©tait debout prĂšs de lui, et lui montra la petite colonne de fumĂ©e qui sâĂ©chappait du sein du feuillage, Ă la distance dâenviron un mille, et qui, se divisant en filaments presque imperceptibles, disparaissait dans lâatmosphĂšre. Le Tuscarora Ă©tait un de ces guerriers Ă noble physionomie quâon rencontrait plus souvent il y a un siĂšcle quâaujourdâhui, parmi les aborigĂšnes de ce continent ; et quoiquâil eĂ»t assez frĂ©quentĂ© les colons pour avoir acquis quelque connaissance de leurs habitudes et mĂȘme de leur langue, il nâavait presque rien perdu de la grandeur sauvage et de la dignitĂ© calme dâun chef dâIndiens. Les relations quâil avait eues avec le vieux marin avaient Ă©tĂ© amicales, quoique mĂȘlĂ©es de rĂ©serve, car lâIndien avait Ă©tĂ© trop accoutumĂ© Ă voir les officiers des diffĂ©rents postes militaires oĂč il avait Ă©tĂ©, pour ne pas sâapercevoir que son compagnon nâoccupait parmi eux quâun rang subalterne. Dans le fait, la supĂ©rioritĂ© tranquille de la rĂ©serve du Tuscarora avait Ă©tĂ© si imposante, que Charles Cap, â tel Ă©tait le nom du vieux marin, â mĂȘme dans son humeur la plus dogmatique ou la plus facĂ©tieuse, nâavait osĂ© sâavancer jusquâĂ la familiaritĂ© dans les rapports quâils avaient ensemble depuis plus de huit ans. Cependant la vue de la fumĂ©e avait frappĂ© le marin comme lâapparition inattendue dâune voile en pleine mer, et pour la premiĂšre fois il sâĂ©tait hasardĂ© Ă lui toucher lâĂ©paule, comme nous venons de le dire.
LâĆil vif du Tuscarora aperçut Ă lâinstant la petite colonne de fumĂ©e, et pendant une minute il resta lĂ©gĂšrement levĂ© sur la pointe des pieds, les narines ouvertes, comme le chevreuil qui sent une piste, et les yeux aussi fixes que ceux du chien dâarrĂȘt bien dressĂ© qui attend le coup de fusil de son maĂźtre. Retombant alors sur ses pieds, une exclamation Ă voix basse, de ce ton doux qui forme un si singulier contraste avec les cris sauvages dâun guerrier indien, se fit Ă peine entendre, et, du reste, il ne montra aucune Ă©motion. Sa physionomie Ă©tait calme, et son Ćil, noir et perçant comme celui dâun aigle, parcourait tout ce panorama de feuillage, comme pour saisir, dâun seul regard, toutes les circonstances qui pouvaient lâĂ©clairer. Lâoncle et la niĂšce savaient fort bien que le long voyage quâils avaient entrepris pour traverser une large ceinture de dĂ©serts sauvages, nâĂ©tait pas sans danger ; mais ils ne pouvaient dĂ©cider si un signe qui annonçait la prĂ©sence dâautres hommes dans leurs environs, Ă©tait un bon ou un mauvais augure.
â Il faut quâil y ait prĂšs de nous des OnĂ©idas ou des Tuscaroras, Arrowhead, â dit Cap Ă lâIndien. â Ne ferions-nous pas bien dâaller les joindre, afin de passer commodĂ©ment la nuit dans leur wigwam ?
â Pas de wigwam ici, â rĂ©pondit Arrowhead avec son air tranquille, â trop dâarbres.
â Mais il faut quâil y ait lĂ des Indiens ; et il sây trouve peut-ĂȘtre quelques-unes de vos anciennes connaissances, Arrowhead.
â Point de Tuscaroras, â point dâOnĂ©idas, â point de Mohawks. â Feu de face-pĂąle.
â Comment diable ? â Eh bien ! Magnet, voilĂ qui surpasse la philosophie dâun marin. Nous autres, vieux chiens de mer, nous pouvons distinguer la chique dâun soldat de celle dâun matelot, et le nid dâun marin dâeau douce du hamac dâun Ă©lĂšve de marine ; mais je ne crois pas que le plus ancien amiral au service de Sa MajestĂ© puisse distinguer la fumĂ©e dâun vaisseau de ligne de celle dâun bĂątiment charbonnier.
LâidĂ©e quâil se trouvait des ĂȘtres humains dans leur voisinage, dans cet ocĂ©an de feuilles, avait rendu plus vives les couleurs qui paraient les joues de la jeune fille et donnĂ© un nouvel Ă©clat Ă ses yeux. Elle se tourna vers son oncle avec un air de surprise, et lui dit en hĂ©sitant, â car tous deux avaient souvent admirĂ© les connaissances ou peut-ĂȘtre pourrions-nous dire lâinstinct du Tuscarora : â Un feu de face-pĂąle ! sĂ»rement, mon oncle, il ne peut savoir cela.
â Câest ce que jâaurais jurĂ© il y a dix jours, mon enfant ; mais Ă prĂ©sent, je ne sais trop quâen croire. â Puis-je prendre la libertĂ© de vous demander, Arrowhead, pourquoi vous croyez que cette fumĂ©e est la fumĂ©e dâune face-pĂąle, et non celle dâune peau rouge ?
â Bois vert, â rĂ©pondit le guerrier avec le mĂȘme calme quâun pĂ©dagogue expliquerait une rĂšgle dâarithmĂ©tique Ă son Ă©lĂšve embarrassĂ©. â Beaucoup dâhumiditĂ©, beaucoup de fumĂ©e ; â beaucoup dâeau, fumĂ©e noire.
â Mais, sauf votre pardon, Arrowhead, cette fumĂ©e nâest pas noire, et il nây en a pas beaucoup. Ă mes yeux, en ce moment, elle est aussi lĂ©gĂšre et aussi fantastique quâaucune fumĂ©e qui soit jamais sortie du goulot de la bouilloire Ă thĂ© dâun capitaine de vaisseau, quand il ne reste pour faire le feu que quelques copeaux dans la cale.
â Trop dâeau, â rĂ©pondit Arrowhead en secouant la tĂȘte. â Tuscarora trop malin pour faire du feu avec de lâeau. Face-pĂąle, trop de livres, et brĂ»le tout. Beaucoup de livres, peu de savoir.
â Eh bien ! cela est raisonnable, jâen conviens, â dit Cap, qui nâĂ©tait pas grand admirateur de la science. â Câest un sarcasme quâil lĂąche contre vos lectures, Magnet ; car le chef juge sensĂ©ment des choses Ă sa maniĂšre. â Et maintenant, Arrowhead, Ă quelle distance croyez-vous que nous soyons de lâĂ©tang dâeau douce que vous appelez le Grand Lac, vers lequel nous nous dirigeons depuis tant de jours ?
Le Tuscarora regarda le marin avec un air de supériorité calme, et lui répondit :
â Ontario, semblable au ciel. â Encore un soleil, et le grand voyageur le verra.
â Jâai Ă©tĂ© un grand voyageur, je ne puis le nier ; mais de tous mes voyages, câest celui-ci qui a Ă©tĂ© le plus long, le moins profitable, et qui mâa enfoncĂ© davantage dans les terres. Mais si cette mare dâeau douce est si prĂšs, et quâelle soit aussi grande quâon le dit, on pourrait croire quâune paire de bons yeux devrait lâapercevoir, car de lâendroit oĂč nous sommes, il semble quâon dĂ©couvre tout jusquâĂ environ trente milles.
â Regardez, dit Arrowhead, Ă©tendant un bras devant lui avec une grĂące tranquille ; â lâOntario !
â Mon oncle, vous ĂȘtes habituĂ© Ă crier : Terre[5] ! mais non Ă crier : Eau ! et vous ne la voyez pas, dit sa niĂšce en riant comme les jeunes filles rient des paroles en lâair qui leur Ă©chappent.
â Quoi ! supposez-vous que je ne reconnaĂźtrais pas mon Ă©lĂ©ment naturel, â sâil se trouvait Ă portĂ©e de la vue ?
â Mais votre Ă©lĂ©ment naturel est lâeau salĂ©e, mon cher oncle, et lâOntario est de lâeau douce.
â Cela pourrait faire quelque diffĂ©rence pour un marin novice, mon enfant ; mais cela nâen fait pas la moindre pour un vieux loup de mer comme moi. Je reconnaĂźtrais de lâeau quand ce serait dans la Chine.
â LâOntario, â rĂ©pĂ©ta Arrowhead avec emphase, en Ă©tendant encore la main vers le nord-ouest.
Cap regarda le Tuscarora presque avec un air de mĂ©pris, et câĂ©tait la premiĂšre fois que cela lui arrivait depuis quâil le connaissait. Cependant il suivit des yeux la direction du bras et de lâĆil du guerrier, qui semblait indiquer un point dans le firmament, un peu au-dessus de la plaine de feuilles.
â Oui, oui, câest Ă quoi je mâattendais, quand jâai quittĂ© la cĂŽte pour venir chercher une mare dâeau douce, â dit Cap en levant les Ă©paules, en homme qui a pris une dĂ©cision, et qui croit inutile dâen dire davantage. â LâOntario peut ĂȘtre lĂ , ou, quant Ă cela, au fond de ma poche. JâespĂšre que lorsque nous y serons arrivĂ©s, nous y trouverons assez dâespace pour manĆuvrer notre canot. Mais, Arrowhead, sâil y a des faces-pĂąles dans le voisinage, il me semble que je voudrais ĂȘtre Ă portĂ©e de les hĂ©ler.
Le Tuscarora fit une inclination de tĂȘte, et tous quatre descendirent en silence des racines de lâarbre dĂ©racinĂ©. Quand ils ...
