Les RĂȘveries du promeneur solitaire tiennent Ă la fois de l'autobiographie et de la rĂ©flexion philosophique: il constitue le dernier des Ă©crits de Rousseau, la partie finale ayant vraisemblablement Ă©tĂ© conçue quelques semaines avant sa mort, et l'Ćuvre Ă©tant inachevĂ©e.

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Les rĂȘveries du promeneur solitaire
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Philosophy History & TheoryQuatriĂšme Promenade
Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore, Plutarque est celui qui m'attache et me profite le plus. Ce fut la premiĂšre lecture de mon enfance, ce sera la derniĂšre de ma vieillesse, c'est presque le seul auteur que je n'ai jamais lu sans en tirer quelque fruit. Avant-hier, je lisais dans ses oeuvres morales le traitĂ© Comment on pourra tirer utilitĂ© de ses ennemis Le mĂȘme jour, en rangeant quelques brochures qui m'ont Ă©tĂ© envoyĂ©es par les auteurs, je tombai sur un des journaux de l'abbĂ© Rosier, au titre duquel il avait mis ces paroles : Vitam vero impendenti, Rosier. Trop au fait des tournures de ces messieurs pour prendre le change sur celle-lĂ , je compris qu'il avait cru sous cet air de politesse me dire une cruelle contrevĂ©ritĂ© : mais sur quoi fondĂ© ? Pourquoi ce sarcasme ? Quel sujet y pouvais-je avoir donnĂ© ? Pour mettre Ă profit les leçons du bon Plutarque je rĂ©solus d'employer Ă m'examiner sur le mensonge la promenade du lendemain, et j'y vins bien confirmĂ© dans l'opinion dĂ©jĂ prise que le Connais-toi toi-mĂȘme du temple de Delphes n'Ă©tait pas une maxime si facile Ă suivre que je l'avais cru dans mes Confessions Le lendemain, m'Ă©tant mis en marche pour exĂ©cuter cette rĂ©solution, la premiĂšre idĂ©e qui me vint en commençant Ă me recueillir fut celle d'un mensonge affreux fait dans ma premiĂšre jeunesse, dont le souvenir m'a troublĂ© toute ma vie et vient, jusque dans ma vieillesse, contrister encore mon coeur dĂ©jĂ navrĂ© de tant d'autres façons. Ce mensonge, qui fut un grand crime en lui-mĂȘme, en dut ĂȘtre un plus grand encore par ses effets que j'ai toujours ignorĂ©s, mais que le remords m'a fait supposer aussi cruels qu'il Ă©tait possible. Cependant, Ă ne considĂ©rer que la disposition oĂč j'Ă©tais en le faisant, ce mensonge ne fut qu'un fruit de la mauvaise honte, et bien loin qu'il partĂźt d'une intention de nuire Ă celle qui en fut la victime, je puis jurer Ă la face du ciel qu'Ă l'instant mĂȘme oĂč cette honte invincible me l'arrachait j'aurais donnĂ© tout mon sang avec joie pour en dĂ©tourner l'effet sur moi seul. C'est un dĂ©lire que je ne puis expliquer qu'en disant comme je le crois sentir qu'en cet instant mon naturel timide subjugua tous les voeux de mon coeur. Le souvenir de ce malheureux acte et les inextinguibles regrets qu'il m'a laissĂ©s m'ont inspirĂ© pour le mensonge une horreur qui a dĂ» garantir mon coeur de ce vice pour le reste de ma vie. Lorsque je pris ma devise, je me sentais fait pour la mĂ©riter, et je ne doutais pas que je n'en fusse digne quand sur le mot de l'abbĂ© Rosier je commençai de m'examiner plus sĂ©rieusement. Alors, en m'Ă©pluchant avec plus de soin, je fus bien surpris du nombre de choses de mon invention que je me rappelais avoir dites comme vraies dans le mĂȘme temps oĂč, fier en moi-mĂȘme de mon amour pour la vĂ©ritĂ©, je lui sacrifiais ma sĂ»retĂ© mes intĂ©rĂȘts, ma personne avec une impartialitĂ© dont je ne connais nul autre exemple parmi les humains.
Ce qui me surprit le plus Ă©tait qu'en me rappelant ces choses controuvĂ©es', je n'en sentais aucun vrai repentir. Moi dont l'horreur pour la faussetĂ© n'a rien dans mon coeur qui la balance, moi qui braverais les supplices s'il les fallait Ă©viter par un mensonge, par quelle bizarre inconsĂ©quence mentais-je ainsi de gaietĂ© de coeur sans nĂ©cessitĂ© sans profit, et par quelle inconcevable contradiction n'en sentais-je pas le moindre regret moi que le remords d'un mensonge n'a cessĂ© d'affliger pendant cinquante ans ? Je ne me suis jamais endurci sur mes fautes ; l'instinct moral m'a toujours bien conduit, ma conscience a gardĂ© sa premiĂšre intĂ©gritĂ©, et quand mĂȘme elle se serait altĂ©rĂ©e en se pliant Ă mes intĂ©rĂȘts, comment gardant toute sa droiture dans les occasions oĂč l'homme forcĂ© par ses passions peut au moins s'excuser sur sa faiblesse, la perd-elle uniquement dans les choses indiffĂ©rentes oĂč le vice n'a point d'excuse ? Je vis que de la solution de ce problĂšme dĂ©pendait la justesse du jugement que j'avais Ă porter en ce point sur moi-mĂȘme, et aprĂšs l'avoir bien examinĂ© voici de quelle maniĂšre je parvins Ă me l'expliquer. Je me souviens d'avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c'est cacher une vĂ©ritĂ© que l'on doit manifester. Il suit bien de cette dĂ©finition que taire une vĂ©ritĂ© qu'on n'est pas obligĂ© de dire n'est pas mentir ; mais celui qui non content en pareil cas de ne pas dire la vĂ©ritĂ© dit le contraire, ment-il alors, ou ne ment-il pas ? Selon la dĂ©finition, l'on ne saurait dire qu'il ment ; car s'il donne de la fausse monnaie Ă un homme auquel il ne doit rien, il trompe cet homme, sans doute, mais il ne le vole pas.
Il se prĂ©sente ici deux questions Ă examiner, trĂšs importantes l'une et l'autre. La premiĂšre, quand et comment on doit Ă autrui la vĂ©ritĂ© puisqu'on ne la doit pas toujours. La seconde, s'il est des cas oĂč l'on puisse tromper innocemment. Cette seconde question est trĂšs dĂ©cidĂ©e, je le sais bien ; nĂ©gativement dans les livres, oĂč la plus austĂšre morale ne coĂ»te rien Ă l'auteur, affirmativement dans la sociĂ©tĂ© oĂč la morale des livres passe pour un bavardage impossible Ă pratiquer. Laissons donc ces autoritĂ©s qui se contredisent, et cherchons par mes propres principes Ă rĂ©soudre pour moi ces questions.
La vĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale et abstraite est le plus prĂ©cieux de tous les biens. Sans elle l'homme est aveugle ; elle est l'oeil de la raison. C'est par elle que l'homme apprend Ă se conduire, Ă ĂȘtre ce qu'il doit ĂȘtre, Ă faire ce qu'il doit faire, Ă tendre Ă sa vĂ©ritable fin. La vĂ©ritĂ© particuliĂšre et individuelle n'est pas toujours un bien, elle est quelquefois un mal, trĂšs souvent une chose indiffĂ©rente. Les choses qu'il importe Ă un homme de savoir et dont la connaissance est nĂ©cessaire Ă son bonheur ne sont peut-ĂȘtre pas en grand nombre ; mais en quelque nombre qu'elles soient elles sont un bien qui lui appartient, qu'il a droit de rĂ©clamer partout oĂč il le trouve, et dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de tous les vols, puisqu'elle est de ces biens communs Ă tous dont la communication n'en prive point celui qui le donne. Quant aux vĂ©ritĂ©s qui n'ont aucune sorte d'utilitĂ© ni pour l'instruction ni dans la pratique, comment seraient-elles un bien dĂ», puisqu'elles ne sont pas mĂȘme un bien ? et puisque la propriĂ©tĂ© n'est fondĂ©e que sur l'utilitĂ©, oĂč il n'y a point d'utilitĂ© possible il ne peut y avoir de propriĂ©tĂ©. On peut rĂ©clamer un terrain quoique stĂ©rile parce qu'on peut au moins habiter sur le sol : mais qu'un fait oiseux, indiffĂ©rent Ă tous Ă©gards et sans consĂ©quence pour personne, soit vrai ou faux, cela n'intĂ©resse qui que ce soit. Dans l'ordre moral rien n'est inutile non plus que dans l'ordre physique. Rien ne peut ĂȘtre dĂ» de ce qui n'est bon Ă rien pour qu'une chose soit due il faut qu'elle soit ou puisse ĂȘtre utile. Ainsi, la vĂ©ritĂ© due est celle qui intĂ©resse la justice, et c'est profaner ce nom sacrĂ© de vĂ©ritĂ© que de l'appliquer aux choses vaines dont l'existence est indiffĂ©rente Ă tous, et dont la connaissance est inutile Ă tout. La vĂ©ritĂ© dĂ©pouillĂ©e de toute espĂšce d'utilitĂ© mĂȘme possible ne peut donc pas ĂȘtre une chose due, et par consĂ©quent celui qui la tait ou la dĂ©guise ne ment point.
Mais est-il de ces vérités si parfaitement stériles qu'elles soient de tout point inutiles à tout, c'est un autre article à discuter et auquel je reviendrai tout à l'heure. Quant à présent, passons à la seconde question.
Ne pas dire ce qui est vrai et dire ce qui est faux sont deux choses trĂšs diffĂ©rentes, mais dont peut nĂ©anmoins rĂ©sulter le mĂȘme effet ; car ce rĂ©sultat est assurĂ©ment bien le mĂȘme toutes les fois que cet effet est nul. Partout oĂč la vĂ©ritĂ© est indiffĂ©rente 'erreur contraire est indiffĂ©rente aussi, d'oĂč il suit qu'en pareil cas celui qui trompe en disant le contraire de la vĂ©ritĂ© n est pas plus injuste que celui qui trompe en ne la dĂ©clarant pas ; car en fait de vĂ©ritĂ©s inutiles, l'erreur n'a rien de pire que ignorance. Que je croie le sable qui est au fond de la mer blanc ou rouge cela ne m importe pas plus que d'ignorer de quelle couleur il est. Comment pourrait-on ĂȘtre injuste en ne nuisant Ă personne, puisque l'injustice ne consiste que dans le tort fait Ă autrui ? Mais ces questions ainsi sommairement dĂ©cidĂ©es ne sauraient me fournir encore aucune application sĂ»re pour la pratique, sans beaucoup d'Ă©claircissements prĂ©alables nĂ©cessaires pour faire avec justesse cette application dans tous les cas qui peuvent se prĂ©senter. Car si l'obligation de dire la vĂ©ritĂ© n'est fondĂ©e que sur son utilitĂ©, comment me constituerai-je juge de cette utilitĂ© ? TrĂšs souvent l'avantage de l'un fait le prĂ©judice de l'autre, l'intĂ©rĂȘt particulier est presque toujours en opposition avec l'intĂ©rĂȘt public. Comment se conduire en pareil cas ? Faut-il sacrifier l'utilitĂ© de l'absent Ă celle de la personne Ă qui l'on parle ? Faut-il taire ou dire la vĂ©ritĂ© qui profitant Ă l'un nuit Ă l'autre ? Faut-il peser tout ce qu'on doit dire Ă l'unique balance du bien public ou Ă celle de la justice distributive, et suis-je assurĂ© de connaĂźtre assez tous les rapports de la chose pour ne dispenser les lumiĂšres dont je dispose que sur les rĂšgles de l'Ă©quitĂ© ? De plus, en examinant ce qu'on doit aux autres, ai-je examinĂ© suffisamment ce qu'on se doit Ă soi-mĂȘme, ce qu'on doit Ă la vĂ©ritĂ© pour elle seule ? Si je ne fais aucun tort Ă un autre en le trompant, s'ensuit-il que je ne m'en fasse point Ă moi-mĂȘme, et suffit-il de n'ĂȘtre jamais injuste pour ĂȘtre toujours innocent ? Que d'embarrassantes discussions dont il serait aisĂ© de se tirer en se disant : Soyons toujours vrais au risque de tout ce qui en peut arriver. La justice elle-mĂȘme est dans la vĂ©ritĂ© des choses, le mensonge est toujours iniquitĂ©, l'erreur est toujours imposture, quand on donne ce qui n'est pas pour la rĂšgle de ce qu'on doit faire ou croire : et quelque effet qui rĂ©sulte de la vĂ©ritĂ© on est toujours inculpable quand on l'a dite, parce qu'on n'y a rien mis du sien. Mais c'est lĂ trancher la question sans la rĂ©soudre. Il ne s'agissait pas de prononcer s'il serait bon de dire toujours la vĂ©ritĂ©, mais si l'on y Ă©tait toujours Ă©galement obligĂ©, et sur la dĂ©finition que j'examinais supposant que non, de distinguer les cas oĂč la vĂ©ritĂ© est rigoureusement due, de ceux ou l'on peut la taire sans injustice et la dĂ©guiser sans mensonge : car j'ai trouvĂ© que de tels cas existaient rĂ©ellement. Ce dont il s'agit est donc de chercher une rĂšgle sĂ»re pour les connaĂźtre et les bien dĂ©terminer.
Mais d'oĂč tirer cette rĂšgle et la preuve de son infaillibilitĂ© ? Dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-ci, je me suis toujours bien trouvĂ© de les rĂ©soudre par le dictamen de ma conscience, plutĂŽt que par les lumiĂšres de ma raison. Jamais l'instinct moral ne m'a trompĂ© : il a gardĂ© jusqu'ici sa puretĂ© dans mon coeur assez pour que je puisse m'y confier, et s'il se tait quelquefois devant mes passions dans ma conduite, il reprend bien son empire sur elles dans mes souvenirs. C'est lĂ que je me juge moi-mĂȘme avec autant de sĂ©vĂ©ritĂ© peut-ĂȘtre que je serai jugĂ© par le souverain juge aprĂšs cette vie.
Juger des discours des hommes par les effets qu'ils produisent, c'est souvent mal les apprĂ©cier. Outre que ces effets ne sont pas toujours sensibles et faciles Ă connaĂźtre, ils varient Ă l'infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus. Mais c'est uniquement l'intention de celui qui les tient qui les apprĂ©cie et dĂ©termine leur degrĂ© de malice ou de bontĂ©. Dire faux n'est mentir que par l'intention de tromper, et l'intention mĂȘme de tromper, loin d'ĂȘtre toujours jointe avec celle de nuire, a quelquefois un but tout contraire. Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l'intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude que l'erreur dans laquelle on jette ceux Ă qui l'on parle ne peut nuire Ă eux ni Ă personne en quelque façon que ce soit. Il est rare et difficile qu'on puisse avoir cette certitude ; aussi est-il difficile et rare qu'un mensonge soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage Ă soi-mĂȘme est imposture, mentir pour l'avantage d'autrui est fraude, mentir pour nuire est calomnie ; c'est la pire espĂšce de mensonge. Mentir sans profit ni prĂ©judice de soi ni d'autrui n'est pas mentir : ce n'est pas mensonge, c'est fiction. Les fictions qui ont un objet moral s'appellent apologues ou fables, et comme leur objet n'est ou ne doit ĂȘtre que d'envelopper des vĂ©ritĂ©s utiles sous des formes sensibles et agrĂ©ables en pareil cas on ne s'attache guĂšre Ă cacher le mensonge de fait qui n'est que l'habit de la vĂ©ritĂ©, et celui qui ne dĂ©bite une fable que pour une fable ne ment en aucune façon. Il est d'autres fictions purement oiseuses, telles que sont la plupart des contes et dĂšs romans qui, sans renfermer aucune instruction vĂ©ritable, n'ont pour objet que l'amusement. Celles-lĂ , dĂ©pouillĂ©es de toute utilitĂ© morale, ne peuvent s'apprĂ©cier que par l'intention de celui qui les invente, et lorsqu'il les dĂ©bite avec affirmation comme des vĂ©ritĂ©s rĂ©elles on ne peut guĂšre disconvenir qu'elles ne soient de vrais mensonges. Cependant, qui jamais s'est fait un grand scrupule de ces mensonges-lĂ , et qui jamais en a fait un reproche grave Ă ceux qui les font ? S'il y a par exemple quelque objet moral dans le Temple de Gnide, cet objet est bien offusquĂ© et gĂątĂ© par les dĂ©tails voluptueux et par les images lascives. Qu'a fait l'auteur pour couvrir cela d'un vernis de modestie ? Il a feint que son ouvrage Ă©tait la traduction d'un manuscrit grec, et il a fait l'histoire de la dĂ©couverte de ce manuscrit de la façon la plus propre Ă persuader ses lecteurs de la vĂ©ritĂ© de son rĂ©cit. Si ce n'est pas lĂ un mensonge bien positif, qu'on me dise donc ce que c'est que mentir. Cependant, qui est-ce qui s'est avisĂ© de faire Ă l'auteur un crime de ce mensonge et de le traiter pour cela d'imposteur ?
On dira vainement que ce n'est lĂ qu'une plaisanterie, que l'auteur tout en affirmant ne voulait persuader personne, qu'il n'a persuadĂ© personne en effet, et que le public n'a pas doutĂ© un moment qu'il ne fĂ»t lui-mĂȘme l'auteur de l'ouvrage prĂ©tendu grec dont il se donnait pour le traducteur. Je rĂ©pondrai qu'une pareille plaisanterie sans aucun objet n'eĂ»t Ă©tĂ© qu'un bien sot enfantillage, qu'un menteur ne ment pas moins quand il affirme quoiqu'il ne persuade pas, qu'il faut dĂ©tacher du public instruit des multitudes de lecteurs simples et crĂ©dules Ă qui l'histoire du manuscrit narrĂ©e par un auteur grave avec un air de bonne foi en a rĂ©ellement imposĂ©, et qui ont bu sans crainte dans une coupe de forme antique le poison dont ils se seraient au moins dĂ©fiĂ©s s'il leur eĂ»t Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© dans un vase moderne.
Que ces distinctions se trouvent ou non dans les livres, elles ne s'en font pas moins dans le coeur de tout homme de bonne foi avec lui-mĂȘme, qui ne veut rien se permettre que sa conscience puisse lui reprocher. Car dire une chose fausse Ă son avantage n'est pas moins mentir que si on la disait au prĂ©judice d'autrui, quoique le mensonge soit moins criminel. Donner l'avantage Ă qui ne doit pas l'avoir, c'est troubler l'ordre de la justice, attribuer faussement Ă soi-mĂȘme ou Ă autrui un acte d'oĂč peut rĂ©sulter louange ou blĂąme, inculpation ou disculpation, c'est faire une chose injuste, or tout ce qui, contraire Ă la vĂ©ritĂ© blesse la justice en quelque façon que ce soit est mensonge. VoilĂ la limite exacte : mais tout ce qui, contraire Ă la vĂ©ritĂ©, n'intĂ©resse la justice en aucune sorte, n'est que fiction, et j'avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensonge a la conscience plus dĂ©licate que moi. Ce qu'on appelle mensonges officieux sont de vrais mensonges, parce qu'en imposer Ă l'avantage soit d'autrui soit de soi-mĂȘme n'est pas moins injuste que d'en imposer Ă son dĂ©triment. Quiconque loue ou blĂąme contre la vĂ©ritĂ© ment, dĂšs qu'il s'agit d'une personne rĂ©elle. S'il s'agit d'un ĂȘtre imaginaire il en peut dire tout ce qu'il veut sans mentir, Ă moins qu'il ne juge sur la moralitĂ© des faits qu'il invente et qu'il n'en juge faussement : car alors s'il ne ment pas dans le fait, il ment contre la vĂ©ritĂ© morale, cent fois plus respectable que celle des faits. J'ai vu de ces gens qu'on appelle vrais dans le monde. Toute leur vĂ©racitĂ© s'Ă©puise dans les conversations oiseuses Ă citer fidĂšlement les lieux, les temps, les personnes, Ă ne se permettre aucune fiction, Ă ne broder aucune circonstance, Ă ne rien exagĂ©rer. En tout ce qui ne touche point Ă leur intĂ©rĂȘt ils sont dans leurs narrations de la plus inviolable fidĂ©litĂ©. Mais s'agit-il de traiter quelque affaire qui les regarde, de narrer quelque fait qui leur touche de prĂšs, toutes les couleurs sont employĂ©es pour prĂ©senter les choses sous le jour qui leur est le plus avantageux, et si le mensonge leur est utile et qu'ils s'abstiennent de le dire eux-mĂȘmes, ils le favorisent avec adresse et font en sorte qu'on l'adopte sans le leur pouvoir imputer. Ainsi le veut la prudence : adieu la vĂ©racitĂ© L'homme que j'appelle vrai fait tout le contraire. En choses parfaitement indiffĂ©rentes la vĂ©ritĂ© qu'alors l'autre respecte si fort le touche fort peu, et il ne se fera guĂšre de scrupule d'amuser une compagnie par des faits controuvĂ©s dont il ne rĂ©sulte aucun jugement injuste ni pour ni contre qui que ce soit, vivant ou mort. Mais tout discours qui produit pour quelqu'un profit ou dommage, estime ou mĂ©pris louange ou blĂąme contre la Justice et la vĂ©ritĂ© est un mensonge qui jamais n'approchera de son coeur, ni de sa bouche, ni de sa plume. Il est solidement vrai, mĂȘme contre son intĂ©rĂȘt, quoiqu'il se pique assez peu de l'ĂȘtre dans les conversations oiseuses. Il est vrai en ce qu'il ne cherche Ă tromper personne, qu'il est aussi fidĂšle Ă la vĂ©ritĂ© qui l'accuse qu'Ă celle qui l'honore, et qu'il n'en impose jamais pour son avantage ni pour cuire Ă son ennemi. La diffĂ©rence donc qu'il y a entre mon homme vrai et l'autre est que celui du monde est trĂšs rigoureusement fidĂšle Ă toute vĂ©ritĂ© qui ne lui coĂ»te rien, mais pas au-delĂ , et que le mien ne la sert jamais si fidĂšlement que quand il faut s'immoler pour elle.
Mais, dirait-on, comment accorder ce relĂąchement avec cet ardent amour pour la vĂ©ritĂ© dont je le glorifie ? Cet amour est donc faux puisqu'il souffre tant d'alliage ? Non, il est pur et vrai : mais il n'est qu'une Ă©manation de l'amour de la justice et le veut jamais ĂȘtre faux quoiqu'il soit souvent fabuleux. Justice et vĂ©ritĂ© sont dans son esprit deux mots synonymes qu'il prend l'un pour l'autre indiffĂ©remment. La sainte vĂ©ritĂ© que son coeur adore ne consiste point en faits indiffĂ©rents et en noms inutiles, mais Ă rendre fidĂšlement Ă chacun ce qui lui est dĂ» aux choses qui sont vĂ©ritablement siennes, en imputations' bonnes ou mauvaises, en rĂ©tributions d'honneur ou de blĂąme, de louange ou d'improbation. Il n'est faux ni contre autrui, parce que son Ă©quitĂ© l'en empĂȘche et qu'il ne veut nuire Ă personne injustement, ni pour lui-mĂȘme, parce que sa conscience l'en empĂȘche et qu'il ne saurait s'approprier ce qui n'est pas Ă lui. C'est surtout de sa propre estime qu'il est jaloux, c'est le bien dont il peut le moins se passer, et il sentirait une perte rĂ©elle d'acquĂ©rir celle des autres aux dĂ©pens de ce bien-lĂ . Il mentira donc quelquefois en choses indiffĂ©rentes sans scrupule et sans croire mentir, jamais pour le dommage ou le profit d'autrui ni de lui-mĂȘme. En tout ce qui tient aux vĂ©ritĂ©s historiques, en tout ce qui a trait Ă la conduite des hommes, Ă la justice, Ă la sociabilitĂ©, aux lumiĂšres utiles, il garantira de l'erreur et lui-mĂȘme et les autres autant qu'il dĂ©pendra de lui. Tout mensonge hors de lĂ selon lui n'en est pas un. Si le Temple de Gnide est un ouvrage utile, l'histoire du manuscrit grec n'est qu'une fiction trĂšs innocente ; elle est un mensonge trĂšs punissable si l'ouvrage est dangereux. Telles furent mes rĂšgles de conscience sur le mensonge et sur la vĂ©ritĂ©. Mon coeur suivait machinalement ces rĂšgles avant que ma raison les eĂ»t adoptĂ©es, et l'instinct moral en fit seul l'application. Le criminel mensonge dont la pauvre Marion fut la victime m'a laissĂ© d'ineffaçables remords qui m'ont garanti tout le reste de ma vie non seulement de tout mensonge de cette espĂšce, mais de tous ceux qui, de quelque façon que ce pĂ»t ĂȘtre, pouvaient toucher l'intĂ©rĂȘt et la rĂ©putation d'autrui. En gĂ©nĂ©ralisant ainsi l'exclusion je me suis dispensĂ© de peser exactement l'avantage et le prĂ©judice, et de marquer les limites prĂ©cises du mensonge nuisible et du mensonge officieux ; en regardant l'un et l'autre comme coupables, je me les suis interdits tous les deux. En ceci comme en tout le reste mon tempĂ©rament a beaucoup influĂ© sur mes maximes, ou plutĂŽt sur mes habitudes ; car je n'ai guĂšre agi par rĂšgle ou n'ai guĂšre suivi d'autres rĂšgles en toute chose que les impulsions de mon naturel. Jamais mensonge prĂ©mĂ©ditĂ© n'approcha de ma pensĂ©e, jamais je n ai menti pour mon intĂ©rĂȘt, mais souvent j'ai menti par honte, pour me tirer d'embarras en choses indiffĂ©rentes ou qui n'intĂ©ressaient tout au plus que moi seul, lorsqu'ayant Ă soutenir un entretien la lenteur de mes idĂ©es et l'ariditĂ© de ma conversation me forçaient de recourir aux fictions pour avoir quelque chose Ă dire. Quand il faut nĂ©cessairement parler et que des vĂ©ritĂ©s amusantes ne se prĂ©sentent pas assez tĂŽt Ă mon esprit, je dĂ©bite des fables pour ne Pas demeurer muet, mais dans l'invention de ces fables' j'ai soin, tant que je puis, qu'elles ne soient pas des mensonges, c'est-Ă -dire qu'elles ne blessent ni la justice ni la vĂ©ritĂ© due et qu'elles ne soient que des fictions indiffĂ©rentes Ă tout le monde et Ă moi. Mon dĂ©sir serait bien d'y substituer au moins Ă la vĂ©ritĂ© des faits une vĂ©ritĂ© morale ; c'est-Ă -dire d'y bien reprĂ©senter les affections naturelles au coeur humain, et d'en faire sortir toujours quelque instruction utile, d'en faire en un mot des contes moraux des apologues ; mais il faudrait plus de prĂ©sence d esprit que je n'en ai et plus de facilitĂ© dans la parole pour savoir mettre Ă profit pour l'instruction le babil de la conversation. Sa marche, plus rapide que celle de mes idĂ©es, me forçant presque toujours de parler avant de penser, m'a souvent suggĂ©rĂ© des sottises et des Inepties que ma raison dĂ©sapprouvait et que mon coeur dĂ©savouait Ă mesure qu'elles Ă©chappaient de ma bouche, mais qui, prĂ©cĂ©dant mon propre jugement, ne pouvaient plus ĂȘtre rĂ©formĂ©es par sa censure. C'est encore par cette premiĂšre et irrĂ©sistible impulsion du tempĂ©rament que dans des moments imprĂ©vus et rapides la honte et la timiditĂ© m'arrachent souvent des mensonges auxquels ma volontĂ© n'a point de part, mais qui la prĂ©cĂšdent en quelque sorte par la nĂ©cessite de rĂ©pondre a l'instant. L'impression profonde du souvenir de la pauvre Marion peut bien retenir toujours ceux qui pourraient ĂȘtre nuisibles Ă d'autres, mais non pas ceux qui peuvent servir Ă me tirer d'embarras quand il s'agit de moi seul, ce qui n'est pas moins contre ma conscience et mes principes que ceux qui peuvent influer sur le sort d'autrui. J'atteste le ciel que si je pouvais l'instant d'aprĂšs retirer le mensonge qui m excuse et dire la vĂ©ritĂ© qui me charge sans me faire un nouvel affront en me rĂ©tractant, je le ferais de tout mon coeur, mais la honte de me prendre ainsi moi-mĂȘme en faute me retient encore, et je me repens trĂšs sincĂšrement de ma faute, sans nĂ©anmoins l'oser rĂ©parer. Un exemple expliquera mieux ce que je veux dire et montrera que je ne mens ni par intĂ©rĂȘt ni par amour-propre, encore moins par envie ou par malignitĂ© : ...
Table of contents
- Titre
- PremiĂšre Promenade
- DeuxiĂšme Promenade
- TroisiĂšme Promenade
- QuatriĂšme Promenade
- CinquiĂšme Promenade
- SixiĂšme Promenade
- SeptiĂšme Promenade
- HuitiĂšme Promenade
- NeuviĂšme Promenade
- DixiĂšme Promenade
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