Modeste Mignon
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Modeste Mignon

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Modeste Mignon was written in the year 1844 by Honoré de Balzac. This book is one of the most popular novels of Honoré de Balzac, and has been translated into several other languages around the world.

This book is published by Booklassic which brings young readers closer to classic literature globally.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635227488
À une Ă©trangĂšre,
Fille d’une terre esclave, ange par l’amour, dĂ©mon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l’expĂ©rience, homme par le cerveau, femme par le cƓur, gĂ©ant par l’espĂ©rance, mĂšre par la douleur et poĂšte par tes rĂȘves ; Ă  toi, qui es encore la BeautĂ©, cet ouvrage oĂč ton amour et ta fantaisie, ta foi, ton expĂ©rience, ta douleur, ton espoir et tes rĂȘves sont comme les chaĂźnes qui soutiennent une trame moins brillante que la poĂ©sie gardĂ©e dans ton Ăąme, et dont les expressions visibles sont comme ces caractĂšres d’un langage perdu qui prĂ©occupent les savants.
De Balzac.
Vers le milieu du mois d’octobre 1829, monsieur Simon Babylas Latournelle, un notaire, montait du Havre Ă  Ingouville, bras dessus bras dessous avec son fils, et accompagnĂ© de sa femme, prĂšs de laquelle allait, comme un page, le premier clerc de l’Etude, un petit bossu nommĂ© Jean Butscha. Quand ces quatre personnages, dont deux au moins faisaient ce chemin tous les soirs, arrivĂšrent au coude de la route qui tourne sur elle-mĂȘme comme celles que les Italiens appellent des corniches , le notaire examina si personne ne pouvait l’écouter du haut d’une terrasse, en arriĂšre ou en avant d’eux, et il prit le mĂ©dium de sa voix par excĂšs de prĂ©caution.
– ExupĂšre, dit-il Ă  son fils, tĂąche d’exĂ©cuter avec intelligence la petite manƓuvre que je vais t’indiquer, et sans en rechercher le sens ; mais si tu le devines, je t’ordonne de le jeter dans ce Styx que tout notaire ou tout homme qui se destine Ă  la magistrature doit avoir en lui-mĂȘme pour les secrets d’autrui. AprĂšs avoir prĂ©sentĂ© tes respects, tes devoirs et tes hommages Ă  madame et mademoiselle Mignon, Ă  monsieur et madame Dumay, Ă  monsieur Gobenheim s’il est au Chalet ; quand le silence se sera rĂ©tabli, monsieur Dumay te prendra dans un coin ; tu regarderas avec curiositĂ© (je te le permets) mademoiselle Modeste pendant tout le temps qu’il te parlera. Mon digne ami te priera de sortir et d’aller te promener, pour rentrer au bout d’une heure environ, sur les neuf heures, d’un air empressĂ© ; tĂąche alors d’imiter la respiration d’un homme essoufflĂ©, puis tu lui diras Ă  l’oreille, tout bas, et nĂ©anmoins de maniĂšre Ă  ce que mademoiselle Modeste t’entende : – Le jeune homme arrive !
ExupĂšre devait partir le lendemain pour Paris, y commencer son Droit. Ce prochain dĂ©part avait dĂ©cidĂ© Latournelle Ă  proposer Ă  son ami Dumay son fils pour complice de l’importante conspiration que cet ordre peut faire entrevoir.
– Est-ce que mademoiselle Modeste serait soupçonnĂ©e d’avoir une intrigue ? demanda Butscha d’une voix timide Ă  sa patronne.
– Chut ! Butscha, rĂ©pondit madame Latournelle en reprenant le bras de son mari.
Madame Latournelle, fille du greffier du tribunal de premiĂšre instance se trouve suffisamment autorisĂ©e par sa naissance Ă  se dire issue d’une famille parlementaire . Cette prĂ©tention indique dĂ©jĂ  pourquoi cette femme, un peu trop couperosĂ©e, tĂąche de se donner la majestĂ© du tribunal dont les jugements sont griffonnĂ©s par monsieur son pĂšre. Elle prend du tabac, se tient roide comme un pieu, se pose en femme considĂ©rable, et ressemble parfaitement Ă  une momie Ă  laquelle le galvanisme aurait rendu la vie pour un instant. Elle essaye de donner des tons aristocratiques Ă  sa voix aigre ; mais elle n’y rĂ©ussit pas plus qu’à couvrir son dĂ©faut d’instruction. Son utilitĂ© sociale semble incontestable Ă  voir les bonnets armĂ©s de fleurs qu’elle porte, les tours tapĂ©s sur ses tempes, et les robes qu’elle choisit. OĂč les marchands placeraient-ils ces produits, s’il n’existait pas des madame Latournelle ? Tous les ridicules de cette digne femme, essentiellement charitable et pieuse, eussent peut-ĂȘtre passĂ© presque inaperçus ; mais la nature, qui plaisante parfois en lĂąchant de ces crĂ©ations falottes, l’a douĂ©e d’une taille de tambour-major, afin de mettre en lumiĂšre les inventions de cet esprit provincial. Elle n’est jamais sortie du Havre, elle croit en l’infaillibilitĂ© du Havre, elle achĂšte tout au Havre, elle s’y fait habiller ; elle se dit Normande jusqu’au bout des ongles , elle vĂ©nĂšre son pĂšre et adore son mari. Le petit Latournelle eut la hardiesse d’épouser cette fille arrivĂ©e Ă  l’ñge anti-matrimonial de trente-trois ans, et sut en avoir un fils. Comme il eut obtenu partout ailleurs les soixante mille francs de dot donnĂ©s par le greffier, on attribua son intrĂ©piditĂ© peu commune au dĂ©sir d’éviter l’invasion du Minotaure, de laquelle ses moyens personnels l’eussent difficilement garanti, s’il avait eu l’imprudence de mettre le feu chez lui, en y mettant une jeune et jolie femme. Le notaire avait tout bonnement reconnu les grandes qualitĂ©s de mademoiselle AgnĂšs (elle se nommait AgnĂšs), et remarquĂ© combien la beautĂ© d’une femme passe promptement pour un mari. Quant Ă  ce jeune homme insignifiant, Ă  qui le greffer imposa son nom normand sur les fonts, madame Latournelle est encore si surprise d’ĂȘtre devenue mĂšre, Ă  trente-cinq ans sept mois, qu’elle se retrouverait des mamelles et du lait pour lui, s’il le fallait, seule hyperbole qui puisse peindre sa folle maternitĂ©.
– Comme il est beau, mon fils !
 disait-elle Ă  sa petite amie Modeste en le lui montrant, sans aucune arriĂšre-pensĂ©e, quand elles allaient Ă  la messe et que son bel EugĂšne marchait en avant.
– Il vous ressemble, rĂ©pondait Modeste Mignon comme elle eĂ»t dit : Quel vilain temps !
La silhouette de ce personnage, trÚs-accessoire, paraßtra nécessaire en disant que madame Latournelle était depuis environ trois ans le chaperon de la jeune fille à laquelle le notaire et Dumay son ami voulaient tendre un de ces piéges appelés souriciÚres dans la Physiologie du Mariage.
Quant Ă  Latournelle, figurez-vous un bon petit homme, aussi rusĂ© que la probitĂ© la plus pure le permet, et que tout Ă©tranger prendrait pour un fripon Ă  voir l’étrange physionomie Ă  laquelle le Havre s’est habituĂ©. Une vue, dite tendre, force le digne notaire Ă  porter des lunettes vertes pour conserver ses yeux, constamment rouges. Chaque arcade sourciliĂšre, ornĂ©e d’un duvet assez rare, dĂ©passe d’une ligne environ l’écaille brune du verre en en doublant en quelque sorte le cercle. Si vous n’avez pas observĂ© dĂ©jĂ  sur la figure de quelque passant l’effet produit par ces deux circonfĂ©rences superposĂ©es et sĂ©parĂ©es par un vide, vous ne sauriez imaginer combien un pareil visage vous intrigue ; surtout quand ce visage, pĂąle et creusĂ©, se termine en pointĂ© comme celui de MĂ©phistophĂ©lĂšs que les peintres ont copiĂ© sur le masque des chats, car telle est la ressemblance offerte par Babylas Latournelle. Au-dessus de ces atroces lunettes vertes s’élĂšve un crĂąne dĂ©nudĂ©, d’autant plus artificieux que la perruque, eu apparence douĂ©e de mouvement, a l’indiscrĂ©tion de laisser passer des cheveux blancs de tous cĂŽtĂ©s, et coupe toujours le front inĂ©galement. En voyant cet estimable Normand, vĂȘtu de noir comme un colĂ©optĂšre, montĂ© sur ses deux jambes comme sur deux Ă©pingles, et le sachant le plus honnĂȘte homme du monde, on cherche, sans la trouver, la raison de ces contre-sens physiognomiques.
Jean Butscha, pauvre enfant naturel abandonnĂ©, de qui le greffier Labrosse et sa fille avaient pris soin, devenu premier clerc Ă  force de travail, logĂ©, nourri chez son patron qui lui donne neuf cents francs d’appointements, sans aucun semblant de jeunesse, presque nain, faisait de Modeste une idole : il eĂ»t donnĂ© sa vie pour elle. Ce pauvre ĂȘtre, dont les yeux semblables Ă  deux lumiĂšres de canon sont pressĂ©s entre des paupiĂšres Ă©paisses, marquĂ© de la petite-vĂ©role, Ă©crasĂ© par une chevelure crĂ©pue, embarrassĂ© de ses mains Ă©normes, vivait sous les regards de la pitiĂ© depuis l’ñge de sept ans : ceci ne peut-il pas vous l’expliquer tout entier ? Silencieux, recueilli, d’une conduite exemplaire, religieux, il voyageait dans l’immense Ă©tendue du pays appelĂ©, sur la carte de Tendre, Amour-sans-espoir, les steppes arides et sublimes du DĂ©sir. Modeste avait surnommĂ© ce grotesque premier clerc le nain mystĂ©rieux. Ce sobriquet fit lire Ă  Butscha le roman de Walter Scott, et il dit Ă  Modeste : – Voulez-vous, pour le jour du danger, une rose de votre nain mystĂ©rieux ? Modeste refoula soudain l’ñme de son adorateur dans sa cabane de boue, par un de ces regards terribles que les jeunes filles jettent aux hommes qui ne leur plaisent pas. Butscha se surnommait lui-mĂȘme le clerc obscur , sans savoir que ce calembour remonte Ă  l’origine des panonceaux ; mais il n’était, de mĂȘme que sa patronne, jamais sorti du Havre.
Peut-ĂȘtre est-il nĂ©cessaire, dans l’intĂ©rĂȘt de ceux qui ne connaissent pas le Havre, d’en dire un mot en expliquant oĂč se rendait la famille Latournelle, car le premier clerc y est Ă©videmment infĂ©odĂ©.
Ingouville est au Havre ce que Montmartre est Ă  Paris, une haute colline au pied de laquelle la ville s’étale, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que la mer et la Seine entourent la ville et la colline, que le Havre se voit fatalement circonscrit par d’étroites fortifications, et qu’enfin l’embouchure du fleuve, le port, les bassins, prĂ©sentent un spectacle tout autre que celui des cinquante mille maisons de Paris. Au bas de Montmartre, un ocĂ©an d’ardoises montre ses lames bleues figĂ©es ; Ă  Ingouville, on voit comme des toits mobiles agitĂ©s par les vents. Cette Ă©minence, qui, depuis Rouen jusqu’à la mer, cĂŽtoie le fleuve en laissant une marge plus ou moins resserrĂ©e entre elle et les eaux, mais qui certes contient des trĂ©sors de pittoresque avec ses villes, ses gorges, ses vallons, ses prairies, acquit une immense valeur Ă  Ingouville depuis 1816, Ă©poque Ă  laquelle commença la prospĂ©ritĂ© du Havre. Cette commune devint l’Auteuil, le Ville-d’Avray, le Montmorency des commerçants qui se bĂątirent des villas, Ă©tagĂ©es sur cet amphithéùtre pour y respirer l’air de la mer parfumĂ© par les fleurs de leurs somptueux jardins. Ces hardis spĂ©culateurs s’y reposent des fatigues de leurs comptoirs et de l’atmosphĂšre de leurs maisons serrĂ©es les unes contre les autres, sans espace, souvent sans cour, comme les font et l’accroissement de la population du Havre, et la ligne inflexible de ses remparts, et l’agrandissement des bassins. En effet, quelle tristesse au cƓur du Havre et quelle joie Ă  Ingouville ! La loi du dĂ©veloppement social a fait Ă©clore comme un champignon le faubourg de Graville, aujourd’hui plus considĂ©rable que le Havre, et qui s’étend au bas de la cĂŽte comme un serpent.
A sa crĂȘte, Ingouville n’a qu’une rue ; et, comme dans toutes ces positions, les maisons qui regardent la Seine ont nĂ©cessairement un immense avantage sur celles de l’autre cĂŽtĂ© du chemin auxquelles elles masquent cette vue, mais qui se dressent, comme des spectateurs, sur la pointe des pieds, afin de voir par-dessus les toits. NĂ©anmoins il existe lĂ , comme partout, des servitudes. Quelques maisons assises au sommet occupent une position supĂ©rieure ou jouissent d’un droit de vue qui oblige le voisin Ă  tenir ses constructions Ă  une hauteur voulue. Puis la roche capricieuse est creusĂ©e par des chemins qui rendent son amphithéùtre praticable ; et, par ces Ă©chappĂ©es, quelques propriĂ©tĂ©s peuvent apercevoir ou la ville, ou le fleuve, ou la mer. Sans ĂȘtre coupĂ©e Ă  pic, la colline finit assez brusquement en falaise. Au bout de la rue qui serpente au sommet, on aperçoit les gorges oĂč sont situĂ©es quelques villages, Sainte-Adresse, deux ou trois saints-je-ne-sais-qui, et les criques oĂč mugit l’ocĂ©an. Ce cĂŽtĂ© presque dĂ©sert d’Ingouville forme un contraste frappant avec les belles villas qui regardent la vallĂ©e de la Seine. Craint-on les coups de vent pour la vĂ©gĂ©tation ? les nĂ©gociants reculent-ils devant les dĂ©penses qu’exigent ces terrains en pente ?
 Quoiqu’il en soit, le touriste des bateaux Ă  vapeur est tout Ă©tonnĂ© de trouver la cĂŽte nue et ravinĂ©e Ă  l’ouest d’Ingouville, un pauvre en haillons Ă  cĂŽtĂ© d’un riche somptueusement vĂȘtu, parfumĂ©.
En 1829, une des derniĂšres maisons du cĂŽtĂ© de la mer, et qui se trouve sans doute au milieu de l’Ingouville d’aujourd’hui, s’appelait et s’appelle peut-ĂȘtre encore le Chalet . Ce fut primitivement une habitation de concierge avec son jardinet en avant. Le propriĂ©taire de la villa dont elle dĂ©pendait, maison Ă  parc, Ă  jardins, Ă  voliĂšre, Ă  serre, Ă  prairies, eut la fantaisie de mettre cette maisonnette en harmonie avec les somptuositĂ©s de sa demeure, et la fit reconstruire sur le modĂšle d’un cottage . Il sĂ©para ce cottage de son boulingrin ornĂ© de fleurs, de plates-bandes, la terrasse de sa villa, par une muraille basse le long de laquelle il planta une haie pour la cacher. DerriĂšre le cottage, nommĂ©, malgrĂ© tous ses efforts, le Chalet, s’étendent les potagers et les vergers. Ce Chalet, sans vaches ni laiterie, a pour toute clĂŽture sur le chemin un palis dont les charniers ne se voient plus sous une haie luxuriante. De l’autre cĂŽtĂ© du chemin, la maison d’en face, soumise Ă  une servitude, offre un palis et une haie semblables qui laissent la vue du Havre au Chalet. Cette maisonnette faisait le dĂ©sespoir de monsieur Vilquin, propriĂ©taire de la villa. Voici pourquoi. Le crĂ©ateur de ce sĂ©jour dont les dĂ©tails disent Ă©nergiquement : Cy reluisent des millions ! n’avait si bien Ă©tendu son parc vers la campagne que pour ne pas avoir ses jardiniers, disait-il, dans ses poches. Une fois fini, le Chalet ne pouvait plus ĂȘtre habitĂ© que par un ami. Monsieur Mignon, le prĂ©cĂ©dent propriĂ©taire, aimait beaucoup son caissier, et cette histoire prouvera que Dumay le lui rendait bien, il lui offrit donc cette habitation. A cheval sur la forme, Dumay fit signer Ă  son patron un bail de douze ans Ă  trois cents francs de loyer, et monsieur Mignon le signa volontiers en disant : – Mon cher Dumay, songes-y ? tu t’engages Ă  vivre douze ans chez moi.
Par des Ă©vĂ©nements qui vont ĂȘtre racontĂ©s, les propriĂ©tĂ©s de monsieur Mignon, autrefois le plus riche nĂ©gociant du Havre, furent vendues Ă  Vilquin, l’un de ses antagonistes sur la place. Dans la joie de s’emparer de la cĂ©lĂšbre villa Mignon, l’acquĂ©reur oublia de demander la rĂ©siliation de ce bail. Dumay, pour ne pas faire manquer la vente, aurait alors signĂ© tout ce que Vilquin eĂ»t exigĂ© ; mais, une fois la vente consommĂ©e, il tint Ă  son bail comme Ă  une vengeance. Il resta dans la poche de Vilquin, au cƓur de la famille Vilquin, observant Vilquin, gĂȘnant Vilquin, enfin le taon des Vilquin. Tous les matins, Ă  sa fenĂȘtre, Vilquin Ă©prouvait un mouvement de contrariĂ©tĂ© violente en apercevant ce bijou de construction, ce Chalet qui coĂ»ta soixante mille francs, et qui scintille comme un rubis au soleil. Comparaison presque juste !
L’architecte a bĂąti ce cottage en briques du plus beau rouge rejointoyĂ©es en blanc. Les fenĂȘtres sont peintes en vert vif, et les bois en brun tirant sur le jaune. Le toit s’avance de plusieurs pieds. Une jolie galerie dĂ©coupĂ©e rĂšgne au premier Ă©tage, et une vĂ©randa projette sa cage de verre au milieu de la façade. Le rez-de-chaussĂ©e se compose d’un joli salon, d’une salle Ă  manger, sĂ©parĂ©s par le palier d’un escalier en bois dont le dessin et les ornements sont d’une Ă©lĂ©gante simplicitĂ©. La cuisine est adossĂ©e Ă  la salle Ă  manger, et le salon est doublĂ© d’un cabinet qui servait alors de chambre Ă  coucher Ă  monsieur et Ă  madame Dumay. Au premier Ă©tage, l’architecte a mĂ©nagĂ© deux grandes chambres accompagnĂ©es chacune d’un cabinet de toilette, auxquelles la vĂ©randa sert de salon ; puis, au-dessus, se trouvent, sous le faĂźte, qui ressemble Ă  deux cartes mises l’une contre l’autre, deux chambres de domestique, Ă©clairĂ©es chacune par un oeil de bƓuf, et mansardĂ©es, mais assez spacieuses. Vilquin eut la petitesse d’élever un mur du cĂŽtĂ© des vergers et des potagers. Depuis cette vengeance, les quelques centiares que le bail laisse au Chalet ressemblent Ă  un jardin de Paris. Les communs, bĂątis et peints de maniĂšre Ă  les raccorder au Chalet, sont adossĂ©s au mur de la propriĂ©tĂ© voisine.
L’intĂ©rieur de cette charmante habitation est en harmonie avec l’extĂ©rieur. Le salon, parquetĂ© tout en bois de fer, offre aux regards les merveilles d’une peinture imitant les laques de Chine. Sur des fonds noirs encadrĂ©s d’or, brillent les oiseaux multicolores, les feuillages verts impossibles, les fantastiques dessins des Chinois. La salle Ă  manger est entiĂšrement revĂȘtue en bois du Nord dĂ©coupĂ©, sculptĂ© comme dans les belles cabanes russes. La petite antichambre formĂ©e par le palier et la cage de l’escalier sont peintes en vieux bois et reprĂ©sentent des ornements gothiques. Les chambres Ă  coucher, tendues de perse, se recommandent par une coĂ»teuse simplicitĂ©. Le cabinet oĂč couchaient alors le caissier et sa femme est boisĂ©, plafonnĂ©, comme la chambre d’un paquebot. Ces folies d’armateur expliquent la rage de Vilquin. Ce pauvre acquĂ©reur voulait loger dans ce cottage son gendre et sa fille. Ce projet connu de Dumay pourra plus tard vous expliquer sa tĂ©nacitĂ© bretonne.
On entre au Chalet par une petite porte en fer, treillissĂ©e, et dont les fers de lance s’élĂšvent de quelques pouces au-dessus du palis et de la haie. Le jardinet, d’une largeur Ă©gale Ă  celle du fastueux boulingrin, Ă©tait alors plein de fleurs, de roses, de dalhias, des plus belles, des plus rares productions de la Flore des serres ; car, autre sujet de douleur vilquinarde, la petite serre Ă©lĂ©gante, la serre de fantaisie, la serre, dite de Madame, dĂ©pend du Chalet et sĂ©pare la villa Vilquin, ou, si vous voulez, l’unit au cottage. Dumay se consolait de la tenue de sa caisse par les soins de la serre, dont les productions exotiques faisaient un des plaisirs de Modeste. Le billard de la villa Vilquin, espĂšce de galerie, communiquait autrefois par une immense voliĂšre en forme de tourelle avec cette serre ; mais, depuis la construction du mur qui le priva de la vue des vergers, Dumay mura la porte de communication.
– Mur pour mur ! dit-il.
– Vous et Dumay, vous murmurez ! dirent Ă  Vilquin les nĂ©gociants pour le taquiner.
Et tous les jours, Ă  la Bourse, on saluait d’un nouveau calembour le spĂ©culateur jalousĂ©.
En 1827, Vilquin offrit Ă  Dumay six mille francs d’appointements et dix mille francs d’indemnitĂ© pour rĂ©silier le bail ; le caissier refusa, quoiqu’il n’eĂ»t que mille Ă©cus chez Gobenbeim, un ancien commis de son patron. Dumay, croyez-le, est un Breton repiquĂ© par le Sort en Normandie. Jugez de la haine conçue contre ses locataires du Chalet par le normand Vilquin, un homme riche de trois millions ! Quel crime de lĂšse-million que de dĂ©montrer aux riches l’impuissance de l’or ? Vilquin, dont le dĂ©sespoir le rendait la fable du Havre, venait de proposer une jolie habitation en toute propriĂ©tĂ© Ă  Dumay, qui de nouveau refusa. Le Havre commençait Ă  s’inquiĂ©ter de cet entĂȘtement, dont, pour beaucoup de gens, la raison se trouvait dans cette phrase : – Dumay est Breton. Le caissier, lui, pensait que madame et surtout mademoiselle Mignon eussent Ă©tĂ© trop mal logĂ©es partout ailleurs. Ses deux idoles habitaient un temple digne d’elles, et profitaient du moins de cette somptueuse chaumiĂšre oĂč des rois dĂ©chus auraient pu conserver la majestĂ© des choses autour d’eux, espĂšce de dĂ©corum qui manque souvent aux gens tombĂ©s.
Peut-ĂȘtre ne regrettera-t-on pas d’avoir connu par avance et l’habitation et la compagnie habituelle de Modeste ; car, Ă  son Ăąge, les ĂȘtres et les choses ont...

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  2. Modeste Mignon

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