La Science et l'Hypothese est un ouvrage destiné au grand public et par lequel le mathématicien Henri Poincaré fait le point sur ce qu'il faut attendre ou non des sciences concernant les quatre sujets suivants:
* les mathématiques
* les caractéristiques de l'espace (y compris en géométrie non-euclidienne)
* les connaissances physiques (mécanique classique, relativité des mouvements, énergie, thermodynamique)
* la nature (hypotheses en physique, rÎle des probabilités, optique, électricité et électrodynamique, fin de l'idée classique de matiere)
et des relations qui existent entre les unes et les autres.
Cet ouvrage, publié en 1902, a été l'un des premiers ouvrages grand public, peut-etre le premier, a déclarer qu'il faudrait probablement renoncer a l'idée d'un temps absolu dans l'univers. La théorie de la relativité restreinte ne sera publiée par Poincaré et Albert Einstein que trois ans plus tard.

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La Science et l'Hypothese
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Science GeneralIndex
Biological SciencesPartie 1
PREMIĂRE PARTIE LE NOMBRE ET LA GRANDEUR
CHAPITRE I SUR LA NATURE DU RAISONNEMENT MATHĂMATIQUE
I
La possibilitĂ© mĂȘme de la science mathĂ©matique semble une contradiction insoluble. Si cette science nâest dĂ©ductive quâen apparence, dâoĂč lui vient cette parfaite rigueur que personne ne songe Ă mettre en doute ? Si, au contraire, toutes les propositions quâelle Ă©nonce peuvent se tirer les unes des autres par les rĂšgles de la logique formelle, comment la mathĂ©matique ne se rĂ©duit-elle pas Ă une immense tautologie ? Le syllogisme ne peut rien nous apprendre dâessentiellement nouveau et, si tout devait sortir du principe dâidentitĂ©, tout devrait aussi pouvoir sây ramener. Admettra-t-on donc que les Ă©noncĂ©s de tous ces thĂ©orĂšmes qui remplissent tant de volumes ne soient que des maniĂšres dĂ©tournĂ©es de dire que A est A ?
Sans doute, on peut remonter aux axiomes qui sont Ă la source de tous les raisonnements. Si on juge quâon ne peut les rĂ©duire au principe de contradiction, si on ne veut pas non plus y voir des faits expĂ©rimentaux qui ne pourraient participer Ă la nĂ©cessitĂ© mathĂ©matique, on a encore la ressource de les classer parmi les jugements synthĂ©tiques a priori. Ce nâest pas rĂ©soudre la difficultĂ©, câest seulement la baptiser ; et lors mĂȘme que la nature des jugements synthĂ©tiques nâaurait plus pour nous de mystĂšre, la contradiction ne se serait pas Ă©vanouie, elle nâaurait fait que reculer ; le raisonnement syllogistique reste incapable de rien ajouter aux donnĂ©es quâon lui fournit ; ces donnĂ©es se rĂ©duisent Ă quelques axiomes et on ne devrait pas retrouver autre chose dans les conclusions.
Aucun thĂ©orĂšme ne devrait ĂȘtre nouveau si dans sa dĂ©monstration nâintervenait un axiome nouveau ; le raisonnement ne pourrait nous rendre que les vĂ©ritĂ©s immĂ©diatement Ă©videntes empruntĂ©es Ă lâintuition directe ; il ne serait plus quâun intermĂ©diaire parasite et dĂšs lors nâaurait-on pas lieu de se demander si tout lâappareil syllogistique ne sert pas uniquement Ă dissimuler notre emprunt ? La contradiction nous frappera davantage si nous ouvrons un livre quelconque de mathĂ©matiques ; Ă chaque page lâauteur annoncera lâintention de gĂ©nĂ©raliser une proposition dĂ©jĂ connue. Est-ce donc que la mĂ©thode mathĂ©matique procĂšde du particulier au gĂ©nĂ©ral et comment alors peut-on lâappeler dĂ©ductive ?
Si enfin la science du nombre Ă©tait purement analytique, ou pouvait sortir analytiquement dâun petit nombre de jugements synthĂ©tiques, il semble quâun esprit assez puissant pourrait dâun seul coup dâĆil en apercevoir toutes les vĂ©ritĂ©s ; que dis-je ! on pourrait mĂȘme espĂ©rer quâun jour on inventera pour les exprimer un langage assez simple pour quâelles apparaissent ainsi immĂ©diatement Ă une intelligence ordinaire.
Si lâon se refuse Ă admettre ces consĂ©quences, il faut bien concĂ©der que le raisonnement mathĂ©matique a par lui-mĂȘme une sorte de vertu crĂ©atrice et par consĂ©quent quâil se distingue du syllogisme.
La diffĂ©rence doit mĂȘme ĂȘtre profonde. Nous ne trouverons pas par exemple la clef du mystĂšre dans lâusage frĂ©quent de cette rĂšgle dâaprĂšs laquelle une mĂȘme opĂ©ration uniforme appliquĂ©e Ă deux nombres Ă©gaux donnera des rĂ©sultats identiques.
Tous ces modes de raisonnement, quâils soient ou non rĂ©ductibles au syllogisme proprement dit, conservent le caractĂšre analytique et sont par cela mĂȘme impuissants.
II
Le débat est ancien ; déjà Leibnitz cherchait à démontrer que 2 et 2 font 4 ; examinons un peu sa démonstration.
Je suppose que lâon ait dĂ©fini le nombre 1 et lâopĂ©ration x + 1 qui consiste Ă ajouter lâunitĂ© Ă un nombre donnĂ© x.
Ces dĂ©finitions, quelles quâelles soient, nâinterviendront pas dans la suite du raisonnement.
Je définis ensuite les nombres 2, 3 et 4 par les égalités :
(1) 1 + 1 = 2 ;
(2) 2 + 1 = 3 ;
(3) 3 + 1 = 4.
Je dĂ©finis de mĂȘme lâopĂ©ration x + 2 par la relation :
(4) x + 2 = (x + 1) + 1.
Cela posé nous avons :
2 + 2 = (2 + 1) + 1 (Définition 4)
(2 + 1) + 1 = 3 + 1 (Définition 2)
3 + 1 = 4 (Définition 3)
dâoĂč
2 + 2 = 4 CQFD
On ne saurait nier que ce raisonnement ne soit purement analytique. Mais interrogez un mathĂ©maticien quelconque : « Ce nâest pas une dĂ©monstration proprement dite, vous rĂ©pondra-t-il, câest une vĂ©rification ». On sâest bornĂ© Ă rapprocher lâune de lâautre deux dĂ©finitions purement conventionnelles et on a constatĂ© leur identitĂ©, on nâa rien appris de nouveau. La vĂ©rification diffĂšre prĂ©cisĂ©ment de la vĂ©ritable dĂ©monstration, parce quâelle est purement analytique et parce quâelle est stĂ©rile. Elle est stĂ©rile parce que la conclusion nâest que la traduction des prĂ©misses dans un autre langage. La dĂ©monstration vĂ©ritable est fĂ©conde au contraire parce que la conclusion y est en un sens plus gĂ©nĂ©rale que les prĂ©misses.
LâĂ©galitĂ© 2 + 2 = 4 nâa Ă©tĂ© ainsi susceptible dâune vĂ©rification que parce quâelle est particuliĂšre. Tout Ă©noncĂ© particulier en mathĂ©matiques pourra toujours ĂȘtre vĂ©rifiĂ© de la sorte. Mais si la mathĂ©matique devait se rĂ©duire Ă une suite de pareilles vĂ©rifications, elle ne serait pas une science. Ainsi un joueur dâĂ©checs, par exemple, ne crĂ©e pas une science en gagnant une partie. Il nây a de science que du gĂ©nĂ©ral.
On peut mĂȘme dire que les sciences exactes ont prĂ©cisĂ©ment pour objet de nous dispenser de ces vĂ©rifications directes.
III
Voyons donc le gĂ©omĂštre Ă lâĆuvre et cherchons Ă surprendre ses procĂ©dĂ©s.
La tĂąche nâest pas sans difficultĂ© ; il ne suffit pas dâouvrir un ouvrage au hasard et dây analyser une dĂ©monstration quelconque.
Nous devons exclure dâabord la gĂ©omĂ©trie oĂč la question se complique des problĂšmes ardus relatifs au rĂŽle des postulats, Ă la nature et Ă lâorigine de la notion dâespace. Pour des raisons analogues nous ne pouvons nous adresser Ă lâanalyse infinitĂ©simale. Il nous faut chercher la pensĂ©e mathĂ©matique lĂ oĂč elle est restĂ©e pure, câest-Ă -dire en arithmĂ©tique.
Encore faut-il choisir ; dans les parties les plus Ă©levĂ©es de la thĂ©orie des nombres, les notions mathĂ©matiques primitives ont dĂ©jĂ subi une Ă©laboration si profonde, quâil devient difficile de les analyser.
Câest donc au dĂ©but de lâarithmĂ©tique que nous devons nous attendre Ă trouver lâexplication que nous cherchons, mais il arrive justement que câest dans la dĂ©monstration des thĂ©orĂšmes les plus Ă©lĂ©mentaires que les auteurs des traitĂ©s classiques ont dĂ©ployĂ© le moins de prĂ©cision et de rigueur. Il ne faut pas leur en faire un crime ; ils ont obĂ©i Ă une nĂ©cessitĂ© ; les dĂ©butants ne sont pas prĂ©parĂ©s Ă la vĂ©ritable rigueur mathĂ©matique ; ils nây verraient que de vaines et fastidieuses subtilitĂ©s ; on perdrait son temps Ă vouloir trop tĂŽt les rendre plus exigeants ; il faut quâils refassent rapidement, mais sans brĂ»ler dâĂ©tapes, le chemin quâont parcouru lentement les fondateurs de la science.
Pourquoi une si longue prĂ©paration est-elle nĂ©cessaire pour sâhabituer Ă cette rigueur parfaite, qui, semble-t-il, devrait sâimposer naturellement Ă tous les bons esprits ? Câest lĂ un problĂšme logique et psychologique bien digne dâĂȘtre mĂ©ditĂ©.
Mais nous ne nous y arrĂȘterons pas ; il est Ă©tranger Ă notre objet ; tout ce que je veux retenir, câest que, sous peine de manquer notre but, il nous faut refaire les dĂ©monstrations des thĂ©orĂšmes les plus Ă©lĂ©mentaires et leur donner non la forme grossiĂšre quâon leur laisse pour ne pas lasser les dĂ©butants, mais celle qui peut satisfaire un gĂ©omĂštre exercĂ©.
DĂFINITION DE LâADDITION
Je suppose quâon ait dĂ©fini prĂ©alablement lâopĂ©ration x + 1 qui consiste Ă ajouter le nombre 1 Ă un nombre donnĂ© x.
Cette dĂ©finition, quelle quâelle soit dâailleurs, ne jouera plus aucun rĂŽle dans la suite des raisonnements.
Il sâagit maintenant de dĂ©finir lâopĂ©ration x + a, qui consiste Ă ajouter le nombre a Ă un nombre donnĂ© x.
Supposons que lâon ait dĂ©fini lâopĂ©ration :
x + (a - 1),
lâopĂ©ration x + a sera dĂ©finie par lâĂ©galitĂ© :
(1) x + a = [x + (a - 1)] + 1.
Nous saurons donc ce que câest que x + a quand nous saurons ce que câest que x + (a - 1), et comme jâai supposĂ© au dĂ©but que lâon savait ce que câest que x + 1, on pourra dĂ©finir successivement et « par rĂ©currence » les opĂ©rations x + 2, x + 3, etc.
Cette dĂ©finition mĂ©rite un moment dâattention, elle est dâune nature particuliĂšre qui la distingue dĂ©jĂ de la dĂ©finition purement logique ; lâĂ©galitĂ© (1) contient en effet une infinitĂ© de dĂ©finitions distinctes, chacune dâelles nâayant un sens que quand on connaĂźt celle qui la prĂ©cĂšde.
PROPRIĂTĂS DE LâADDITION.
AssociativitĂ©. â Je dis que
a + (b + c) = (a + b) + c.
En effet le thĂ©orĂšme est vrai pour c = 1 ; il sâĂ©crit alors
a + (b + 1) = (a + b) + 1
ce qui nâest autre chose, Ă la diffĂ©rence des notations prĂšs, que lâĂ©galitĂ© (1) par laquelle je viens de dĂ©finir lâaddition.
Supposons que le thĂ©orĂšme soit vrai pour c = Îł, je dis quâil sera vrai pour c = Îł + 1, soit en effet
(a + b) + Îł = a + (b + Îł),
on en déduira successivement :
[(a + b) + Îł] + 1 = [a + (b + Îł)] + 1,
ou en vertu de la définition (1)
(a + b) + (Îł + 1) = a + (b + Îł + 1) = a + [b + (Îł + 1)],
ce qui montre, par une série de déductions purement analytiques, que le théorÚme est vrai pour γ + 1.
Ătant vrai pour c = 1, on verrait ainsi successivement quâil lâest pour c = 2, pour c = 3, etc.
CommutativitĂ©. â 1° Je dis que :
a + 1 = 1 + a.
Le thĂ©orĂšme est Ă©videmment vrai pour a = 1, on pourrait vĂ©rifier par des raisonnements purement analytiques que sâil est vrai pour a = Îł, il le sera pour a = Îł + 1 ; or il lâest pour a = 1, il le sera donc pour a = 2, pour a = 3, etc. ; câest ce quâon exprime en disant que la proposition Ă©noncĂ©e est dĂ©montrĂ©e par rĂ©currence.
2° Je dis que :
a + b = b + a.
Le thĂ©orĂšme vient dâĂȘtre dĂ©montrĂ© pour b = 1, on peut vĂ©rifier analytiquement que sâil est vrai pour b = ÎČ, il le sera pour b = ÎČ + 1.
La proposition est donc établie par récurrence.
DĂFINITION DE LA MULTIPLICATION.
Nous définirons la multiplication par les égalités :
(1) a * 1 = a
(2) a * b = [a * (b-1)] + a.
LâĂ©galitĂ© (2) renferme comme lâĂ©galitĂ© (1) une infinitĂ© de dĂ©finitions ; ayant dĂ©fini a * 1, elle permet de dĂ©finir successivement a * 2, a * 3, etc.
PROPRIĂTĂS DE LA MULTIPLICATION.
DistributivitĂ©. â Je dis que
(a + b) * c = (a * c) + (b * c).
On vĂ©rifie analytiquement que lâĂ©galitĂ© est vraie pour c = 1 ; puis que si le thĂ©orĂšme est vrai pour c = Îł, il sera vrai pour c = Îł + 1.
La proposition est encore démontrée par récurrence.
CommutativitĂ©. â 1°Je dis que :
a * 1 = 1 * a
Le théorÚme est évident pour a = 1.
On vĂ©rifie analytiquement que sâil est vrai pour a = α, il sera vrai pour a = α + 1.
2°Je dis que :
a * b = b * a.
Le thĂ©orĂšme vient dâĂȘtre dĂ©montrĂ© pour b = 1. On vĂ©rifierait analytiquement que sâil est vrai pour b = ÎČ, il le sera pour b = ÎČ + 1.
IV
JâarrĂȘte lĂ cette sĂ©rie monotone de raisonnements. Mais cette monotonie mĂȘme a mieux fait ressortir le procĂ©dĂ© qui est uniforme et quâon retrouve Ă chaque pas.
Ce procĂ©dĂ© est la dĂ©monstration par rĂ©currence. On Ă©tablit dâabord un thĂ©orĂšme pour n = 1 ; on montre ensuite que sâil est vrai de n - 1, il est vrai de n et on en conclut quâil est vrai pour tous les nombres entiers.
On vient de voir comment on peut sâen servir pour dĂ©montrer les rĂšgles de lâaddition et de la multiplication, câest-Ă -dire les rĂšgles du calcul algĂ©brique ; ce calcul est un instrument de transformation qui se prĂȘte Ă beaucoup plus de combinaisons diverses que le simple syllogisme ; mais câest encore un instrument purement analytique et incapable de rien nous apprendre de nouveau. Si les mathĂ©matiques nâen avaient pas dâautre elles seraient donc tout de suite arrĂȘtĂ©es dans leur dĂ©veloppement ; mais elles ont de nouveau recours au mĂȘme procĂ©dĂ©, câest-Ă -dire au raisonnement par rĂ©currence et elles peuvent continuer leur marche en avant.
à chaque pas, si on y regarde bien, on retrouve ce mode de raisonnement, soit sous la forme simple que nous venons de lui donner, soit sous une forme plus ou moins modifiée.
Câest donc bien lĂ le raisonnement mathĂ©matique par excellence et il nous faut lâexaminer de plus prĂšs.
V
Le caractĂšre essentiel du raisonnement par rĂ©currence câest quâil contient, condensĂ©s pour ainsi dire en une formule unique, une infinitĂ© de syllogismes.
Pour quâon sâen puisse mieux rendre compte, je vais Ă©noncer les uns aprĂšs les autres ces syllogismes qui sont, si lâon veut me passer lâexpression, disposĂ©s en cascade.
Ce sont bien entendu des syllogismes hypothétiques.
Le théorÚme est vrai du nombre 1.
Or sâil est vrai de 1, il est vrai de 2.
Donc il est vrai de 2.
Or sâil est vrai de 2, il est vrai de 3.
Donc il est vrai de 3, et ainsi de suite.
On voit que la conclusion de chaque syllogisme sert de mineure au suivant....
Table of contents
- Titre
- INTRODUCTION
- Partie 1 - PREMIĂRE PARTIE LE NOMBRE ET LA GRANDEUR
- Partie 2 - DEUXIĂME PARTIE LâESPACE
- Partie 3 - TROISIĂME PARTIE LA FORCE
- Partie 4 - QUATRIĂME PARTIE LA NATURE
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- Notes de bas de page
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