à Madame Joséphine Delannoy, née Doumerc
Madame, fasse Dieu que cette Ćuvre ait une vie plus longue que la mienne ; la reconnaissance que je vous ai vouĂ©e, et qui, je lâespĂšre, Ă©galera votre affection presque maternelle pour moi, subsisterait alors au-delĂ du terme fixĂ© Ă nos sentiments. Ce sublime privilĂšge dâĂ©tendre ainsi par la vie de nos Ćuvres lâexistence du cĆur suffirait, sâil y avait jamais une certitude Ă cet Ă©gard, pour consoler de toutes les peines quâil coĂ»te Ă ceux dont lâambition est de le conquĂ©rir. Je rĂ©pĂ©terai donc : Dieu le veuille !
De Balzac
Il existe Ă Douai dans la rue de Paris une maison dont la physionomie, les dispositions intĂ©rieures et les dĂ©tails ont, plus que ceux dâaucun autre logis, gardĂ© le caractĂšre des vieilles construction flamandes, si naĂŻvement appropriĂ©es aux mĆurs patriarcales de ce bon pays ; mais avant de la dĂ©crire, peut-ĂȘtre faut-il Ă©tablir dans lâintĂ©rĂȘt des Ă©crivains la nĂ©cessitĂ© de ces prĂ©parations didactiques contre lesquelles protestent certaines personnes ignorantes et voraces qui voudraient des Ă©motions sans en subir les principes gĂ©nĂ©rateurs, la fleur sans la graine, lâenfant sans la gestation.
LâArt serait-il donc tenu dâĂȘtre plus fort que ne lâest la Nature ?
Les Ă©vĂ©nements de la vie humaine, soit publique, soit privĂ©e, sont si intimement liĂ©s Ă lâarchitecture, que la plupart des observateurs peuvent reconstruire les nations ou les individus dans toute la vĂ©ritĂ© de leurs habitudes, dâaprĂšs les restes de leurs monuments publics ou par lâexamen de leurs reliques domestiques. LâarchĂ©ologie est Ă la nature sociale ce que lâanatomie comparĂ©e est Ă la nature organisĂ©e. Une mosaĂŻque rĂ©vĂšle toute une sociĂ©tĂ©, comme un squelette dâichthyosaure sous-entend toute une crĂ©ation. De part et dâautre, tout se dĂ©duit, tout sâenchaĂźne. La cause fait deviner un effet, comme chaque effet permet de remonter Ă une cause. Le savant ressuscite ainsi jusquâaux verrues des vieux Ăąges. De lĂ vient sans doute le prodigieux intĂ©rĂȘt quâinspire une description architecturale quand la fantaisie de lâĂ©crivain nâen dĂ©nature point les Ă©lĂ©ments ; chacun ne peut-il pas la rattacher au passĂ© par de sĂ©vĂšres dĂ©ductions ; et, pour lâhomme, le passĂ© ressemble singuliĂšrement Ă lâavenir : lui raconter ce qui fut, nâest-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera ? Enfin, il est rare que la peinture des lieux oĂč la vie sâĂ©coule ne rappelle Ă chacun ou ses vĆux trahis ou ses espĂ©rances en fleur. La comparaison entre un prĂ©sent qui trompe les vouloirs secrets et lâavenir qui peut les rĂ©aliser est une source inĂ©puisable de mĂ©lancolie ou de satisfactions douces. Aussi est-il presque impossible de ne pas ĂȘtre pris dâune espĂšce dâattendrissement Ă la peinture de la vie flamande, quand les accessoires en sont bien rendus. Pourquoi ? Peut-ĂȘtre est-ce, parmi les diffĂ©rentes existences, celle qui finit le mieux les incertitudes de lâhomme. Elle ne va pas sans toutes les fĂȘtes, sans tous les liens de la famille, sans une grasse aisance qui atteste la continuitĂ© du bien-ĂȘtre, sans un repos qui ressemble Ă de la bĂ©atitude ; mais elle exprime surtout le calme et la monotonie dâun bonheur naĂŻvement sensuel oĂč la jouissance Ă©touffe le dĂ©sir en le prĂ©venant toujours. Quelque prix que lâhomme passionnĂ© puisse attacher aux tumultes des sentiments, il ne voit jamais sans Ă©motion les images de cette nature sociale oĂč les battements du cĆur sont si bien rĂ©glĂ©s que les gens superficiels lâaccusent de froideur. La foule prĂ©fĂšre gĂ©nĂ©ralement la force anormale qui dĂ©borde Ă la force Ă©gale qui persiste. La foule nâa ni le temps ni la patience de constater lâimmense pouvoir cachĂ© sous une apparence uniforme. Aussi, pour frapper cette foule emportĂ©e par le courant de la vie, la passion de mĂȘme que le grand artiste nâa-t-elle dâautre ressource que dâaller au-delĂ du but, comme ont fait Michel-Ange, Bianca Capello, Mlle de La ValliĂšre, Beethoven et Paganini. Les grands calculateurs seuls pensent quâil ne faut jamais dĂ©passer le but, et nâont de respect que pour la virtualitĂ© empreinte dans un parfait accomplissement qui met en toute Ćuvre ce calme profond dont le charme saisit les hommes supĂ©rieurs.
Or, la vie adoptĂ©e par ce peuple essentiellement Ă©conome remplit bien les conditions de fĂ©licitĂ© que rĂȘvent les masses pour la vie citoyenne et bourgeoise.
La matĂ©rialitĂ© la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes. Le confort anglais offre des teintes sĂšches, des tons durs ; tandis quâen Flandre le vieil intĂ©rieur des mĂ©nages rĂ©jouit lâĆil par des couleurs moelleuses, par une bonhomie vraie ; il implique le travail sans fatigue ; la pipe y dĂ©note une heureuse application du far niente napolitain ; puis, il accuse un sentiment paisible de lâart, sa condition la plus nĂ©cessaire, la patience, et lâĂ©lĂ©ment qui en rend les crĂ©ations durables, la conscience. Le caractĂšre flamand est dans ces deux mots, patience et conscience, qui semblent exclure les riches nuances de la poĂ©sie et rendre les mĆurs de ce pays aussi plates que le sont ses larges plaines, aussi froides que lâest son ciel brumeux.
NĂ©anmoins il nâen est rien. La civilisation a dĂ©ployĂ© lĂ son pouvoir en y modifiant tout, mĂȘme les effets du climat. Si lâon observe avec attention les produits des divers pays du globe, on est tout dâabord surpris de voir les couleurs grises et fauves spĂ©cialement affectĂ©es aux productions des zones tempĂ©rĂ©es, tandis que les couleurs les plus Ă©clatantes distinguent celles des pays chauds. Les mĆurs doivent nĂ©cessairement se conformer Ă cette loi de la nature. Les Flandres, qui jadis Ă©taient essentiellement brunes et vouĂ©es Ă des teintes unies, ont trouvĂ© les moyens de jeter de lâĂ©clat dans leur atmosphĂšre fuligineuse par les vicissitudes politiques qui les ont successivement soumises aux Bourguignons, aux Espagnols, aux Français, et qui les ont fait fraterniser avec les Allemands et les Hollandais. De lâEspagne, elles ont gardĂ© le luxe des Ă©carlates, les satins brillants, les tapisseries Ă effet vigoureux, les plumes, les mandolines, et les formes courtoises. De Venise, elles ont eu, en Ă©change de leurs toiles et de leurs dentelles, cette verrerie fantastique oĂč le vin reluit et semble meilleur. De lâAutriche, elles ont conservĂ© cette pesante diplomatie qui, suivant un dicton populaire, fait trois pas dans un boisseau. Le commerce avec les Indes y a versĂ© les inventions grotesques de la Chine, et les merveilles du Japon.
Cependant, malgrĂ© leur patience Ă tout ramasser, Ă ne rien rendre, Ă tout supporter, les Flandres ne pouvaient guĂšre ĂȘtre considĂ©rĂ©es que comme le magasin gĂ©nĂ©ral de lâEurope, jusquâau moment oĂč la dĂ©couverte du tabac souda par la fumĂ©e les traits Ă©pars de leur physionomie nationale. DĂšs lors, en dĂ©pit des morcellements de son territoire, le peuple flamand exista de par la pipe et la biĂšre.
AprĂšs sâĂȘtre assimilĂ©, par la constante Ă©conomie de sa conduite, les richesses et les idĂ©es de ses maĂźtres ou de ses voisins, ce pays, ni nativement terne et dĂ©pourvu de poĂ©sie, se composa une vie originale et des mĆurs caractĂ©ristiques, sans paraĂźtre entachĂ© de servilitĂ©. LâAin y dĂ©pouilla toute idĂ©alitĂ© pour reproduire uniquement la Forme.
Aussi ne demandez Ă cette patrie de la poĂ©sie plastique ni la verve de la comĂ©die, ni lâaction dramatique, ni les jets hardis de lâĂ©popĂ©e ou de lâode, ni le gĂ©nie musical, mais elle est fertile en dĂ©couvertes, en discussions doctorales qui veulent et le temps et la lampe. Tout y est frappĂ© au coin de la jouissance temporelle. Lâhomme y voit exclusivement ce qui est, sa pensĂ©e se courbe si scrupuleusement Ă servir les besoins de la vie quâen aucune Ćuvre elle ne sâest Ă©lancĂ©e au-delĂ du monde rĂ©el. La seule idĂ©e dâavenir conçue par ce peuple fut une sorte dâĂ©conomie en politique, sa force rĂ©volutionnaire vint du dĂ©sir domestique dâavoir les coudĂ©es franches Ă table et son aise complĂšte sous lâauvent de ses steedes. Le sentiment du bien-ĂȘtre et lâesprit dâindĂ©pendance quâinspire la fortune engendrĂšrent, lĂ plus tĂŽt quâailleurs, ce besoin de libertĂ© qui plus tard travailla lâEurope.
Aussi, la constance de leurs idĂ©es et la tĂ©nacitĂ© que lâĂ©ducation donne aux Flamands en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans la dĂ©fense de leurs droits. Chez ce peuple, rien donc ne se façonne Ă demi, ni les maisons, ni les meubles, ni la digue, ni la culture, ni la rĂ©volte. Aussi garde-t-il le monopole de ce quâil entreprend. La fabrication de la dentelle, Ćuvre de patiente agriculture et de plus patiente industrie, celle de sa toile sont hĂ©rĂ©ditaires comme ses fortunes patrimoniales. Sâil fallait peindre la constance sous la forme humaine la plus pure, peut-ĂȘtre serait-on dans le vrai, en prenant le portrait dâun bon bourgmestre des Pays-Bas, capable, comme il sâen est tant rencontrĂ©, de mourir bourgeoisement et sans Ă©clat pour les intĂ©rĂȘts de sa Hanse. Mais les douces poĂ©sies de cette vie patriarcale se retrouveront naturellement dans la peinture dâune des derniĂšres maisons qui, au temps oĂč cette histoire commence, en conservaient encore le caractĂšre Ă Douai.
De toutes les villes du dĂ©partement du Nord, Douai est, hĂ©las ! celle qui se modernise le plus, oĂč le sentiment innovateur a fait les plus rapides conquĂȘtes, oĂč lâamour du progrĂšs social est le plus rĂ©pandu. LĂ , les vieilles constructions disparaissent de jour en jour, les antiques mĆurs sâeffacent. Le ton, les modes, les façons de Paris y dominent ; et de lâancienne vie flamande, les Douaisiens nâauront plus bientĂŽt que la cordialitĂ© des soins hospitaliers, la courtoisie espagnole, la richesse et la propretĂ© de la Hollande. Les hĂŽtels en pierre blanche auront remplacĂ© les maisons de briques.
Le cossu des formes bataves aura cédé devant la changeante élégance des nouveautés françaises.
La maison oĂč se sont passĂ©s les Ă©vĂ©nements de cette histoire se trouve Ă peu prĂšs au milieu de la rue de Paris, et porte Ă Douai, depuis plus de deux cents ans, le nom de la Maison ClaĂ«s. Les Van ClaĂ«s furent jadis une des plus cĂ©lĂšbres familles dâartisans auxquels les Pays-Bas durent, dans plusieurs productions, une suprĂ©matie commerciale quâils ont gardĂ©e. Pendant longtemps les ClaĂ«s furent dans la ville de Gand, de pĂšre en fils, les chefs de la puissante confrĂ©rie des Tisserands. Lors de la rĂ©volte de cette grande citĂ© contre Charles-Quint qui voulait en supprimer les privilĂšges, le plus riche des ClaĂ«s fut si fortement compromis que, prĂ©voyant une catastrophe et forcĂ© de partager le sort de ses compagnons, il envoya secrĂštement, sous la protection de la France, sa femme, ses enfants et ses richesses, avant que les troupes de lâempereur nâeussent investi la ville. Les prĂ©visions du Syndic des Tisserands Ă©taient justes.
Il fut, ainsi que plusieurs autres bourgeois, exceptĂ© de la capitulation et pendu comme rebelle, tandis quâil Ă©tait en rĂ©alitĂ© le dĂ©fenseur de lâindĂ©pendance gantoise. La mort de ClaĂ«s et de ses compagnons porta ses fruits. Plus tard ces supplices inutiles coĂ»tĂšrent au roi des Espagnes la plus grande partie de ses possessions dans les Pays-Bas. De toutes les semences confiĂ©es Ă la terre, le sang versĂ© par les martyrs est celle qui donne la plus prompte moisson. Quand Philippe II, qui punissait la rĂ©volte jusquâĂ la seconde gĂ©nĂ©ration, Ă©tendit sur Douai son sceptre de fer, les ClaĂ«s conservĂšrent leurs grands biens, en sâalliant Ă la trĂšs noble famille de Molina, dont la branche aĂźnĂ©e, alors pauvre, devint assez riche pour pouvoir racheter le comtĂ© de Nourho quâelle ne possĂ©dait que titulairement dans le royaume de LĂ©on.
Au commencement du dix-neuviĂšme siĂšcle, aprĂšs des vicissitudes dont le tableau nâoffrirait rien dâintĂ©ressant, la famille ClaĂ«s Ă©tait reprĂ©sentĂ©e, dans la branche Ă©tablie Ă Douai, par la personne de M. Balthazar ClaĂ«s-Molina, comte de Nourho, qui tenait Ă sâappeler tout uniment Balthazar ClaĂ«s.
De lâimmense fortune amassĂ©e par ses ancĂȘtres qui faisaient mouvoir un millier de mĂ©tiers, il restait Ă Balthazar environ quinze mille livres de rentes en fonds de terre dans lâarrondissement de Douai, et la maison de la rue de Paris dont le mobilier valait dâailleurs une fortune. Quant aux possessions du royaume de LĂ©on, elles avaient Ă©tĂ© lâobjet dâun procĂšs entre les Molina de Flandre et la branche de cette famille restĂ©e en Espagne. Les Molina de LĂ©on gagnĂšrent les domaines et prirent le titre de comtes de Nourho, quoique les ClaĂ«s eussent seuls le droit de le porter ; mais la vanitĂ© de la bourgeoisie belge Ă©tait supĂ©rieure Ă la morgue castillane. Aussi, quand lâĂtat civil fut instituĂ©, Balthazar ClaĂ«s laissa-t-il de cĂŽtĂ© les haillons de sa noblesse espagnole pour sa grande illustration gantoise. Le sentiment patriotique existe si fortement chez les familles exilĂ©es que jusque dans les derniers jours du dix-huitiĂšme siĂšcle, les ClaĂ«s Ă©taient demeurĂ©s fidĂšles Ă leurs traditions, Ă leurs mĆurs et Ă leurs usages. Ils ne sâalliaient quâaux familles de la plus pure bourgeoisie ; il leur fallait un certain nombre dâĂ©chevins ou de bourgmestres du cĂŽtĂ© de la fiancĂ©e, pour lâadmettre dans leur famille. Enfin ils allaient chercher leurs femmes Ă Bruges ou Ă Gand, Ă LiĂšge ou en Hollande, afin de perpĂ©tuer les coutumes de leur foyer domestique. Vers la fin du dernier siĂšcle, leur sociĂ©tĂ©, de plus en plus restreinte, se bornait Ă sept ou huit familles de noblesse parlementaire dont les mĆurs, dont la toge Ă grands plis, dont la gravitĂ© magistrale mi-partie dâespagnole, sâharmonisaient Ă leurs habitudes. Les habitants de la ville portaient une sorte de respect religieux Ă cette famille, qui pour eux Ă©tait comme un prĂ©jugĂ©. La constante honnĂȘtetĂ©, la loyautĂ© sans tache des ClaĂ«s, leur invariable dĂ©corum faisaient dâeux une superstition aussi invĂ©tĂ©rĂ©e que celle de la fĂȘte de Gayant, et bien exprimĂ©e par ce nom, la Maison ClaĂ«s.
Lâesprit de la vieille Flandre respirait tout entier dans cette habitation, qui offrait aux amateurs dâantiquitĂ©s bourgeoises le type des modestes maisons que se construisit la riche bourgeoisie au Moyen Ăge.
Le principal ornement de la façade Ă©tait une porte Ă deux vantaux en chĂȘne garnis de clous disposĂ©s en quinconce, au centre desquels les ClaĂ«s avaient fait sculpter par orgueil deux navettes accouplĂ©es. La baie de cette porte, Ă©difiĂ©e en pierre de grĂšs, se terminait par un cintre pointu qui supportait une petite lanterne surmontĂ©e dâune croix, et dans laquelle se voyait une statuette de sainte GeneviĂšve filant sa quenouille. Quoique le temps eĂ»t jetĂ© sa teinte sur les travaux dĂ©licats de cette porte et de la lanterne, le soin extrĂȘme quâen prenaient les gens du logis permettait aux passants dâen saisir tous les dĂ©tails. Aussi le chambranle, composĂ© de colonnettes assemblĂ©es, conservait-il une couleur gris foncĂ© et brillait-il de maniĂšre Ă faire croire quâil avait Ă©tĂ© verni. De chaque cĂŽtĂ© de la porte, au rez-de-chaussĂ©e, se trouvaient deux croisĂ©es semblables Ă toutes celles de la maison.
Leur encadrement en pierre blanche finissait sous lâappui par une coquille richement ornĂ©e, en haut par deux arcades que sĂ©parait le montant de la croix qui divisait le vitrage en quatre parties inĂ©gales, car la traverse, placĂ©e Ă la hauteur voulue pour figurer une croix, donnait aux deux cĂŽtĂ©s infĂ©rieurs de la croisĂ©e une dimension presque double de celle des parties supĂ©rieures arrondies par leurs cintres. La double arcade avait pour enjolivement trois rangĂ©es de briques qui sâavançaient lâune sur lâautre, et dont chaque brique Ă©tait alternativement saillante ou retirĂ©e dâun pouce environ, de maniĂšre Ă dessiner une grecque. Les vitres, petites et en losange, Ă©taient enchĂąssĂ©es dans des branches en fer extrĂȘmement minces et peintes en rouge. Les murs, bĂątis en briques rejointoyĂ©es avec un mortier blanc, Ă©taient soutenus de distance en distance et aux angles par des chaĂźnes en pierre. Le premier Ă©tage Ă©tait percĂ© de cinq croisĂ©es ; le second nâen avait plus que trois, et le grenier tirait son jour dâune grande ouverture ronde Ă cinq compartiments, bordĂ©e en grĂšs, et placĂ©e au milieu du fronton triangulaire que dĂ©crivait le pignon, comme la rose dans le portail dâune cathĂ©drale. Au faĂźte sâĂ©levait, en guise de girouette, une quenouille chargĂ©e de lin. Les deux cĂŽtĂ©s du grand triangle que formait le mur du pignon Ă©taient dĂ©coupĂ©s carrĂ©ment par des espĂšces de marches jusquâau couronnement du premier Ă©tage, oĂč, Ă droite et Ă gauche de la maison, tombaient les eaux pluviales rejetĂ©es par la gueule dâun animal fantastique. Au bas de la maison, une assise en grĂ©s y simulait une marche. Enfin, dernier vestige des anciennes coutumes, de chaque cĂŽtĂ© de la porte, entre les deux fenĂȘtres, se trouvait dans la rue une trappe en bois garnie de grandes bandes de fer, par laquelle on pĂ©nĂ©trait dans les caves. Depuis sa construction, cette façade se nettoyait soigneusement deux fois par an. Si quelque peu de mortier manquait dans un joint, le trou se rebouchait aussitĂŽt. Les croisĂ©es, les appuis, les pierres, tout Ă©tait Ă©poussetĂ© mieux que ne sont Ă©poussetĂ©s Ă Paris les marbres les plus prĂ©cieux.
Ce devant de maison nâoffrait donc aucune trace de dĂ©gradation. MalgrĂ© les teintes foncĂ©es causĂ©es par la vĂ©tustĂ© mĂȘme de la brique, il Ă©tait aussi bien conservĂ© que peuvent lâĂȘtre un vieux tableau, un vieux livre chĂ©ris par un amateur et qui seraient toujours neufs, sâils ne subissaient, sous la cloche de notre atmosphĂšre, lâinfluence des gaz dont la malignitĂ© nous menace nous-mĂȘmes. Le ciel nuageux, la tempĂ©rature humide de la Flandre et les ombres produites par le peu de largeur de la rue ĂŽtaient fort souvent Ă cette construction le lustre quâelle empruntait Ă sa propretĂ© recherchĂ©e qui, dâailleurs, la rendait froide et triste Ă lâĆil. Un poĂšte aurait aimĂ© quelques herbes dans les jours de la lanterne ou des mousses sur les dĂ©coupures du grĂšs, il aurait souhaitĂ© que ces rangĂ©es de briques se fussent fendillĂ©es, que sous les arcades des croisĂ©es, quelque hirondelle eĂ»t maçonnĂ© son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient.
Aussi le fini, lâair propre de cette façade Ă demi rĂąpĂ©e par le frottement lui donnaient-ils un aspect sĂšchement honnĂȘte et dĂ©cemment estimable, qui, certes, aurait fait dĂ©mĂ©nager un romantique, sâil eĂ»t logĂ© en face. Quand un visiteur avait tirĂ© le cordon de la sonnette en fer tressĂ© qui pendait le long du chambranle de la porte, et que la servante venue de lâintĂ©rieur lui avait ouvert le battant au milieu duquel Ă©tait une petite grille, ce battant Ă©chappait aussitĂŽt de la main, emportĂ© par son poids, et retombait en rendant, sous les voĂ»tes dâune spacieuse galerie dallĂ©e et dans les profondeurs de la maison, un son grave et lourd comme si la porte eĂ»t Ă©tĂ© de bronze. Cette galerie peinte en marbre, toujours fraĂźche et semĂ©e dâune couche de sable fin, conduisait Ă une grande cour carrĂ©e intĂ©rieure, pavĂ©e en larges carreaux vernissĂ©s et de couleur verdĂątre. Ă gauche se trouvaient la lingerie, les cuisines, la salle des gens ; Ă droite le bĂ»cher, le magasin au charbon de terre et les communs du logis dont les portes, les croisĂ©es, les murs Ă©taient ornĂ©s de dessins entretenus dans une exquise propretĂ©. Le jour, tamisĂ© entre quatre murailles rouges rayĂ©es de filets blancs, y contractait des reflets et des teintes roses qui prĂȘtaient aux figures et aux moindres dĂ©tails une grĂące mystĂ©rieuse et de fantastiques apparences.
Une seconde maison absolument semblable au bĂątiment situĂ© sur le devant de la rue, et qui, dans la Flandre, porte le nom de quartier de derriĂšre, sâĂ©levait au fond de cette cour et servait uniquement Ă lâhabitation de la famille. Au rez-de-chaussĂ©e, la premiĂšre piĂšce Ă©tait un parloir Ă©clairĂ© par deux croisĂ©es du cĂŽtĂ© de la cour, et par deux autres qui donnaient sur un jardin dont la largeur Ă©galait celle de la maison. Deux portes vitrĂ©es parallĂšles conduisaient lâune au jardin, lâautre Ă la cour, et correspondaient Ă la porte de la rue, de maniĂšre Ă ce que, dĂšs lâentrĂ©e, un Ă©tranger pouvait embrasser lâensemble de cette demeure, et apercevoir jusquâaux feuillages qui tapissaient le fond du jardin. Le logis de devant, destinĂ© aux rĂ©ceptions, et dont le second Ă©tage contenait les appartements Ă donner aux Ă©trangers, renfermait certes des objets dâart et de grandes richesses accumulĂ©es ; mais rien ne pouvait Ă©galer aux yeux des ClaĂ«s, ni au jugement dâun connaisseur, les trĂ©sors qui ornaient cette piĂšce, oĂč, depuis deux siĂšcles, sâĂ©tait Ă©coulĂ©e la vie de la famille. Le ClaĂ«s mort pour la cause des libertĂ©s gantoises, lâartisan de qui lâon prendrait une trop mince idĂ©e, si lâhistorien omettait de dire quâil possĂ©dait prĂšs de quarante mille marcs dâargent, gagnĂ©s dans la fabrication des voiles nĂ©cessaires Ă la toute puissante marine vĂ©nitienne ; ce ClaĂ«s eut pour ami le cĂ©lĂšbre sculpteur en bois van Huysium de Bruges.
Maintes fois, lâartiste avait puisĂ© dans la bourse de lâartisan. Quelque temps avant la rĂ©volte des Gantois, Van Huysium, devenu riche, avait secrĂštement sculptĂ© pour son ami une boiserie en Ă©bĂšne massif oĂč Ă©t...