400 ans aprÚs sa parution, ce livre mythique a été élu meilleur livre de l'histoire de la littérature par un jury composé de cent auteurs de renom, de 54 nationalités différentes.
Il est difficile de parler de ce livre, tant il est riche et foisonnant: il faut le lire!... Certains qualifient Don Quichotte d'anti-hĂ©ros ridicule qui lutte contre les moulins Ă vent. Il est plutĂŽt Le HĂ©ros, l'homme qui rĂ©invente le monde, qui va jusqu'au bout du RĂȘve et de sa recherche de la perfection.

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L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I
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Literature GeneralIndex
LiteraturePartie 1
Chapitre I
Qui traite de la qualité et des occupations du fameux hidalgo don Quichotte de la Manche.
Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il nây a pas longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au rĂątelier, rondache antique, bidet maigre et lĂ©vrier de chasse. Un pot-au-feu, plus souvent de mouton que de bĆuf, une vinaigrette presque tous les soirs, des abatis de bĂ©tail[12] le samedi, le vendredi des lentilles, et le dimanche quelque pigeonneau outre lâordinaire, consumaient les trois quarts de son revenu. Le reste se dĂ©pensait en un pourpoint de drap fin et des chausses de panne avec leurs pantoufles de mĂȘme Ă©toffe, pour les jours de fĂȘte, et un habit de la meilleure serge du pays, dont il se faisait honneur les jours de la semaine. Il avait chez lui une gouvernante qui passait les quarante ans, une niĂšce qui nâatteignait pas les vingt, et de plus un garçon de ville et de campagne, qui sellait le bidet aussi bien quâil maniait la serpette. LâĂąge de notre hidalgo frisait la cinquantaine ; il Ă©tait de complexion robuste, maigre de corps, sec de visage, fort matineux et grand ami de la chasse. On a dit quâil avait le surnom de Quixada ou Quesada, car il y a sur ce point quelque divergence entre les auteurs qui en ont Ă©crit, bien que les conjectures les plus vraisemblables fassent entendre quâil sâappelait Quijana. Mais cela importe peu Ă notre histoire ; il suffit que, dans le rĂ©cit des faits, on ne sâĂ©carte pas dâun atome de la vĂ©ritĂ©.
Or, il faut savoir que cet hidalgo, dans les moments oĂč il restait oisif, câest-Ă -dire Ă peu prĂšs toute lâannĂ©e, sâadonnait Ă lire des livres de chevalerie, avec tant de goĂ»t et de plaisir, quâil en oublia presque entiĂšrement lâexercice de la chasse et mĂȘme lâadministration de son bien. Sa curiositĂ© et son extravagance arrivĂšrent Ă ce point quâil vendit plusieurs arpents de bonnes terres Ă labourer pour acheter des livres de chevalerie Ă lire. Aussi en amassa-t-il dans sa maison autant quâil put sâen procurer. Mais, de tous ces livres, nul ne lui paraissait aussi parfait que ceux composĂ©s par le fameux Feliciano de Silva[13]. En effet, lâextrĂȘme clartĂ© de sa prose le ravissait, et ses propos si bien entortillĂ©s lui semblaient dâor ; surtout quand il venait Ă lire ces lettres de galanterie et de dĂ©fi, oĂč il trouvait Ă©crit en plus dâun endroit : « La raison de la dĂ©raison quâĂ ma raison vous faites, affaiblit tellement ma raison, quâavec raison je me plains de votre beautĂ© ; » et de mĂȘme quand il lisait : « Les hauts cieux qui de votre divinitĂ© divinement par le secours des Ă©toiles vous fortifient, et vous font mĂ©ritante des mĂ©rites que mĂ©rite votre grandeur. »
Avec ces propos et dâautres semblables, le pauvre gentilhomme perdait le jugement. Il passait les nuits et se donnait la torture pour les comprendre, pour les approfondir, pour leur tirer le sens des entrailles, ce quâAristote lui-mĂȘme nâaurait pu faire, sâil fĂ»t ressuscitĂ© tout exprĂšs pour cela. Il ne sâaccommodait pas autant des blessures que don BĂ©lianis donnait ou recevait, se figurant que, par quelques excellents docteurs quâil fĂ»t pansĂ©, il ne pouvait manquer dâavoir le corps couvert de cicatrices, et le visage de balafres. Mais, nĂ©anmoins, il louait dans lâauteur cette façon galante de terminer son livre par la promesse de cette interminable aventure ; souvent mĂȘme il lui vint envie de prendre la plume, et de le finir au pied de la lettre, comme il y est annoncĂ©[14]. Sans doute il lâaurait fait, et sâen serait mĂȘme tirĂ© Ă son honneur, si dâautres pensĂ©es, plus continuelles et plus grandes, ne lâen eussent dĂ©tournĂ©. Maintes fois il avait discutĂ© avec le curĂ© du pays, homme docte et graduĂ© Ă SigĂŒenza[15], sur la question de savoir lequel avait Ă©tĂ© meilleur chevalier, de PalmĂ©rin dâAngleterre ou dâAmadis de Gaule. Pour maĂźtre Nicolas, barbier du mĂȘme village, il assurait que nul nâapprochait du chevalier de PhĂ©bus, et que si quelquâun pouvait lui ĂȘtre comparĂ©, câĂ©tait le seul don Galaor, frĂšre dâAmadis de Gaule ; car celui-lĂ Ă©tait propre Ă tout, sans minauderie, sans grimaces, non point un pleurnicheur comme son frĂšre, et pour le courage, ne lui cĂ©dant pas dâun pouce.
Enfin, notre hidalgo sâacharna tellement Ă sa lecture, que ses nuits se passaient en lisant du soir au matin, et ses jours, du matin au soir. Si bien quâĂ force de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessĂ©cha le cerveau, de maniĂšre quâil vint Ă perdre lâesprit. Son imagination se remplit de tout ce quâil avait lu dans les livres, enchantements, querelles, dĂ©fis, batailles, blessures, galanteries, amours, tempĂȘtes et extravagances impossibles ; et il se fourra si bien dans la tĂȘte que tout ce magasin dâinventions rĂȘvĂ©es Ă©tait la vĂ©ritĂ© pure, quâil nây eut pour lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde. Il disait que le Cid Ruy Diaz avait sans doute Ă©tĂ© bon chevalier, mais quâil nâapprochait pas du chevalier de lâArdente-ĂpĂ©e, lequel, dâun seul revers, avait coupĂ© par la moitiĂ© deux farouches et dĂ©mesurĂ©s gĂ©ants. Il faisait plus de cas de Bernard del Carpio, parce que, dans la gorge de Roncevaux, il avait mis Ă mort Roland lâenchantĂ©, sâaidant de lâadresse dâHercule quand il Ă©touffa AntĂ©e, le fils de la Terre, entre ses bras. Il disait grand bien du gĂ©ant Morgant, qui, bien quâissu de cette race gĂ©ante, oĂč tous sont arrogants et discourtois, Ă©tait lui seul affable et bien Ă©levĂ©. Mais celui quâil prĂ©fĂ©rait Ă tous les autres, câĂ©tait Renaud de Montauban, surtout quand il le voyait sortir de son chĂąteau, et dĂ©trousser autant de gens quâil en rencontrait, ou voler, par delĂ le dĂ©troit, cette idole de Mahomet, qui Ă©tait toute dâor, Ă ce que dit son histoire[16]. Quant au traĂźtre Ganelon[17], pour lui administrer une volĂ©e de coups de pied dans les cĂŽtes, il aurait volontiers donnĂ© sa gouvernante et mĂȘme sa niĂšce pardessus le marchĂ©.
Finalement, ayant perdu lâesprit sans ressource, il vint Ă donner dans la plus Ă©trange pensĂ©e dont jamais fou se fĂ»t avisĂ© dans le monde. Il lui parut convenable et nĂ©cessaire, aussi bien pour lâĂ©clat de sa gloire que pour le service de son pays, de se faire chevalier errant, de sâen aller par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures, et de pratiquer tout ce quâil avait lu que pratiquaient les chevaliers errants, redressant toutes sortes de torts, et sâexposant Ă tant de rencontres, Ă tant de pĂ©rils, quâil acquĂźt, en les surmontant, une Ă©ternelle renommĂ©e. Il sâimaginait dĂ©jĂ , le pauvre rĂȘveur, voir couronner la valeur de son bras au moins par lâempire de TrĂ©bizonde. Ainsi emportĂ© par de si douces pensĂ©es et par lâineffable attrait quâil y trouvait, il se hĂąta de mettre son dĂ©sir en pratique. La premiĂšre chose quâil fit fut de nettoyer les piĂšces dâune armure qui avait appartenu Ă ses bisaĂŻeux, et qui, moisie et rongĂ©e de rouille, gisait depuis des siĂšcles oubliĂ©e dans un coin. Il les lava, les frotta, les raccommoda du mieux quâil put. Mais il sâaperçut quâil manquait Ă cette armure une chose importante, et quâau lieu dâun heaume complet elle nâavait quâun simple morion. Alors son industrie supplĂ©a Ă ce dĂ©faut : avec du carton, il fit une maniĂšre de demi-salade, qui, emboĂźtĂ©e avec le morion, formait une apparence de salade entiĂšre. Il est vrai que, pour essayer si elle Ă©tait forte et Ă lâĂ©preuve dâestoc et de taille, il tira son Ă©pĂ©e, et lui porta deux coups du tranchant, dont le premier dĂ©truisit en un instant lâouvrage dâune semaine. Cette facilitĂ© de la mettre en piĂšces ne laissa pas de lui dĂ©plaire, et, pour sâassurer contre un tel pĂ©ril il se mit Ă refaire son armet, le garnissant en dedans de lĂ©gĂšres bandes de fer, de façon quâil demeurĂąt satisfait de sa soliditĂ© ; et, sans vouloir faire sur lui de nouvelles expĂ©riences, il le tint pour un casque Ă visiĂšre de la plus fine trempe.
Cela fait, il alla visiter sa monture ; et quoique lâanimal eĂ»t plus de tares que de membres, et plus triste apparence que le cheval de GonĂ©la, qui tantum pellis et ossa fuit[18], il lui sembla que ni le BucĂ©phale dâAlexandre, ni le BabiĂ©ca du Cid, ne lui Ă©taient comparables. Quatre jours se passĂšrent Ă ruminer dans sa tĂȘte quel nom il lui donnerait : « Car, se disait-il, il nâest pas juste que cheval dâaussi fameux chevalier, et si bon par lui-mĂȘme, reste sans nom connu. » Aussi essayait-il de lui en accommoder un qui dĂ©signĂąt ce quâil avait Ă©tĂ© avant dâentrer dans la chevalerie errante, et ce quâil Ă©tait alors. La raison voulait dâailleurs que son maĂźtre changeant dâĂ©tat, il changeĂąt aussi de nom, et quâil en prĂźt un pompeux et Ă©clatant, tel que lâexigeaient le nouvel ordre et la nouvelle profession quâil embrassait. Ainsi, aprĂšs une quantitĂ© de noms quâil composa, effaça, rogna, augmenta, dĂ©fit et refit dans sa mĂ©moire et son imagination, Ă la fin il vint Ă lâappeler Rossinante[19], nom, Ă son idĂ©e, majestueux et sonore, qui signifiait ce quâil avait Ă©tĂ© et ce quâil Ă©tait devenu, la premiĂšre de toutes les rosses du monde.
Ayant donnĂ© Ă son cheval un nom, et si Ă sa fantaisie, il voulut sâen donner un Ă lui-mĂȘme ; et cette pensĂ©e lui prit huit autres jours, au bout desquels il dĂ©cida de sâappeler don Quichotte. Câest de lĂ , comme on lâa dit, que les auteurs de cette vĂ©ridique histoire prirent occasion dâaffirmer quâil devait se nommer Quixada, et non Quesada[20] comme dâautres ont voulu le faire accroire. Se rappelant alors que le valeureux Amadis ne sâĂ©tait pas contentĂ© de sâappeler Amadis tout court, mais quâil avait ajoutĂ© Ă son nom celui de sa patrie, pour la rendre fameuse, et sâĂ©tait appelĂ© Amadis de Gaule, il voulut aussi, en bon chevalier, ajouter au sien le nom de la sienne, et sâappeler don Quichotte de la Manche, sâimaginant quâil dĂ©signait clairement par lĂ sa race et sa patrie, et quâil honorait celle-ci en prenant dâelle son surnom.
Ayant donc nettoyĂ© ses armes, fait du morion une salade, donnĂ© un nom Ă son bidet et Ă lui-mĂȘme la confirmation[21], il se persuada quâil ne lui manquait plus rien, sinon de chercher une dame de qui tomber amoureux, car, pour lui, le chevalier errant sans amour Ă©tait un arbre sans feuilles et sans fruits, un corps sans Ăąme. Il se disait : « Si, pour la punition de mes pĂ©chĂ©s, ou plutĂŽt par faveur de ma bonne Ă©toile, je rencontre par lĂ quelque gĂ©ant, comme il arrive dâordinaire aux chevaliers errants, que je le renverse du premier choc ou que je le fende par le milieu du corps, quâenfin je le vainque et le rĂ©duise Ă merci, ne serait-il pas bon dâavoir Ă qui lâenvoyer en prĂ©sent, pour quâil entre et se mette Ă genoux devant ma douce maĂźtresse, et lui dise dâune voix humble et soumise : « Je suis, madame, le gĂ©ant Caraculiambro, seigneur de lâĂźle Malindrania, quâa vaincu en combat singulier le jamais dignement louĂ© chevalier don Quichotte de la Manche, lequel mâa ordonnĂ© de me prĂ©senter devant Votre GrĂące, pour que Votre Grandeur dispose de moi tout Ă son aise ? » Oh ! combien se rĂ©jouit notre bon chevalier quand il eut fait ce discours, et surtout quand il eut trouvĂ© Ă qui donner le nom de sa dame ! Ce fut, Ă ce que lâon croit, une jeune paysanne de bonne mine, qui demeurait dans un village voisin du sien, et dont il avait Ă©tĂ© quelque temps amoureux, bien que la belle nâen eĂ»t jamais rien su, et ne sâen fĂ»t pas souciĂ©e davantage. Elle sâappelait Aldonza Lorenzo, et ce fut Ă elle quâil lui sembla bon dâaccorder le titre de dame suzeraine de ses pensĂ©es. Lui cherchant alors un nom qui ne sâĂ©cartĂąt pas trop du sien, qui sentĂźt et reprĂ©sentĂąt la grande dame et la princesse, il vint Ă lâappeler DulcinĂ©e du Toboso, parce quâelle Ă©tait native de ce village : nom harmonieux Ă son avis, rare et distinguĂ©, et non moins expressif que tous ceux quâil avait donnĂ©s Ă son Ă©quipage et Ă lui-mĂȘme.
Chapitre II
Qui traite de la premiĂšre sortie que fit de son pays lâingĂ©nieux don Quichotte.
Ayant donc achevĂ© ses prĂ©paratifs, il ne voulut pas attendre davantage pour mettre Ă exĂ©cution son projet. Ce qui le pressait de la sorte, câĂ©tait la privation quâil croyait faire au monde par son retard, tant il espĂ©rait venger dâoffenses, redresser de torts, rĂ©parer dâinjustices, corriger dâabus, acquitter de dettes. Ainsi, sans mettre Ăąme qui vive dans la confidence de son intention, et sans que personne le vĂźt, un beau matin, avant le jour, qui Ă©tait un des plus brĂ»lants du mois de juillet, il sâarma de toutes piĂšces, monta sur Rossinante, coiffa son espĂšce de salade, embrassa son Ă©cu, saisit sa lance, et, par la fausse porte dâune basse-cour, sortit dans la campagne, ne se sentant pas dâaise de voir avec quelle facilitĂ© il avait donnĂ© carriĂšre Ă son noble dĂ©sir. Mais Ă peine se vit-il en chemin quâune pensĂ©e terrible lâassaillit, et telle, que peu sâen fallut quâelle ne lui fĂźt abandonner lâentreprise commencĂ©e. Il lui vint Ă la mĂ©moire quâil nâĂ©tait pas armĂ© chevalier ; quâainsi, dâaprĂšs les lois de la chevalerie, il ne pouvait ni ne devait entrer en lice avec aucun chevalier ; et que, mĂȘme le fĂ»t-il, il devait porter des armes blanches, comme chevalier novice, sans devise sur lâĂ©cu, jusquâĂ ce quâil lâeĂ»t gagnĂ©e par sa valeur. Ces pensĂ©es le firent hĂ©siter dans son propos ; mais, sa folie lâemportant sur toute raison, il rĂ©solut de se faire armer chevalier par le premier quâil rencontrerait, Ă lâimitation de beaucoup dâautres qui en agirent ainsi, comme il lâavait lu dans les livres qui lâavaient mis en cet Ă©tat. Quant aux armes blanches, il pensait frotter si bien les siennes, Ă la premiĂšre occasion, quâelles devinssent plus blanches quâune hermine. De cette maniĂšre, il se tranquillisa lâesprit, et continua son chemin, qui nâĂ©tait autre que celui que voulait son cheval, car il croyait quâen cela consistait lâessence des aventures.
En cheminant ainsi, notre tout neuf aventurier se parlait Ă lui-mĂȘme, et disait :
« Qui peut douter que dans les temps Ă venir, quand se publiera la vĂ©ridique histoire de mes exploits, le sage qui les Ă©crira, venant Ă conter cette premiĂšre sortie que je fais si matin, ne sâexprime de la sorte : « Ă peine le blond PhĂ©bus avait-il Ă©tendu sur la spacieuse face de la terre immense les tresses dorĂ©es de sa belle chevelure ; Ă peine les petits oiseaux nuancĂ©s de mille couleurs avaient-ils saluĂ© des harpes de leurs langues, dans une douce et mielleuse harmonie, la venue de lâaurore au teint de rose, qui, laissant la molle couche de son jaloux mari, se montre aux mortels du haut des balcons de lâhorizon castillan, que le fameux chevalier don Quichotte de la Manche, abandonnant le duvet oisif, monta sur son fameux cheval Rossinante, et prit sa route Ă travers lâantique et cĂ©lĂšbre plaine de Montiel. »
En effet, câĂ©tait lĂ quâil cheminait ; puis il ajouta :
« Heureux Ăąge et siĂšcle heureux, celui oĂč paraĂźtront Ă la clartĂ© du jour mes fameuses prouesses dignes dâĂȘtre gravĂ©es dans le bronze, sculptĂ©es en marbre, et peintes sur bois, pour vivre Ă©ternellement dans la mĂ©moire des Ăąges futurs ! Ă toi, qui que tu sois, sage enchanteur, destinĂ© Ă devenir le chroniqueur de cette merveilleuse histoire, je tâen prie, nâoublie pas mon bon Rossinante, Ă©ternel compagnon de toutes mes courses et de tous mes voyages. »
Puis, se reprenant, il disait, comme sâil eĂ»t Ă©tĂ© rĂ©ellement amoureux :
« Ă princesse DulcinĂ©e, dame de ce cĆur captif ! une grande injure vous mâavez faite en me donnant congĂ©, en mâimposant, par votre ordre, la rigoureuse contrainte de ne plus paraĂźtre en prĂ©sence de votre beautĂ©. Daignez, ĂŽ ma dame, avoir souvenance de ce cĆur, votre sujet, qui souffre tant dâangoisses pour lâamour de vous.[22] »
Ă ces sottises, il en ajoutait cent autres, toutes Ă la maniĂšre de celles que ses livres lui avaient apprises, imitant de son mieux leur langage. Et cependant, il cheminait avec tant de lenteur, et le soleil, qui sâĂ©levait, dardait des rayons si brĂ»lants, que la chaleur aurait suffi pour lui fondre la cervelle sâil en eĂ»t conservĂ© quelque peu.
Il marcha presque tout le jour sans quâil lui arrivĂąt rien qui fĂ»t digne dâĂȘtre contĂ© ; et il sâen dĂ©sespĂ©rait, car il aurait voulu rencontrer tout aussitĂŽt quelq...
Table of contents
- Titre
- Prologue
- Partie 1
- Partie 2
- Partie 3
- Partie 4
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