Les Chouans
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En 1799, sous la Révolution française, des paysans bretons s'arment pour le retour du roi et contre la troupe républicaine du commandant Hulot. Une aristocrate, Marie de Verneuil, est envoyée par Joseph Fouché pour séduire et capturer leur chef, le Marquis de Montauran, dit le Gars.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635228003

Chapitre 1 L’Embuscade

Dans les premiers jours de l’an VIII, au commencement de vendĂ©miaire, ou, pour se conformer au calendrier actuel, vers la fin du mois de septembre 1799, une centaine de paysans et un assez grand nombre de bourgeois, partis le matin de FougĂšres pour se rendre Ă  Mayenne, gravissaient la montagne de La Pellerine situĂ©e Ă  mi-chemin environ de FougĂšres Ă  ErnĂ©e, petite ville oĂč les voyageurs ont coutume de se reposer. Ce dĂ©tachement, divisĂ© en groupes plus ou moins nombreux, offrait une collection de costumes si bizarres et une rĂ©union d’individus appartenant Ă  des localitĂ©s ou Ă  des professions si diverses, qu’il ne sera pas inutile de dĂ©crire leurs diffĂ©rences caractĂ©ristiques pour donner Ă  cette histoire les couleurs vives auxquelles on met tant de prix aujourd’hui ; quoique, selon certains critiques, elles nuisent Ă  la peinture des sentiments.
Quelques-uns des paysans, et c’était le plus grand nombre, allaient pieds nus, ayant pour tout vĂȘtement une grande peau de chĂšvre qui les couvrait depuis le col jusqu’aux genoux, et un pantalon de toile blanche trĂšs grossiĂšre, dont le fil mal tondu accusait l’incurie industrielle du pays. Les mĂšches plates de leurs longs cheveux s’unissaient si habituellement aux poils de la peau de chĂšvre et cachaient si complĂštement leurs visages baissĂ©s vers la terre, qu’on pouvait facilement prendre cette peau pour la leur, et confondre, Ă  la premiĂšre vue, ces malheureux avec les animaux dont les dĂ©pouilles leur servaient de vĂȘtement. Mais Ă  travers ces cheveux l’on voyait bientĂŽt briller leurs yeux comme des gouttes de rosĂ©e dans une Ă©paisse verdure ; et leurs regards, tout en annonçant l’intelligence humaine, causaient certainement plus de terreur que de plaisir. Leurs tĂȘtes Ă©taient surmontĂ©es d’une sale toque en laine rouge, semblable Ă  ce bonnet phrygien que la RĂ©publique adoptait alors comme emblĂšme de la libertĂ©. Tous avaient sur l’épaule un gros bĂąton de chĂȘne noueux, au bout duquel pendait un long bissac de toile, peu garni. D’autres portaient, par-dessus leur bonnet, un grossier chapeau de feutre Ă  larges bords et ornĂ© d’une espĂšce de chenille en laine de diverses couleurs qui en entourait la forme. Ceux-ci, entiĂšrement vĂȘtus de la mĂȘme toile dont Ă©taient faits les pantalons et les bissacs des premiers, n’offraient presque rien dans leur costume qui appartĂźnt Ă  la civilisation nouvelle. Leurs longs cheveux retombaient sur le collet d’une veste ronde Ă  petites poches latĂ©rales et carrĂ©es qui n’allait que jusqu’aux hanches, vĂȘtement particulier aux paysans de l’Ouest. Sous cette veste ouverte on distinguait un gilet de mĂȘme toile, Ă  gros boutons. Quelques-uns d’entre eux marchaient avec des sabots ; tandis que, par Ă©conomie, d’autres tenaient leurs souliers Ă  la main. Ce costume, sali par un long usage, noirci par la sueur ou par la poussiĂšre, et moins original que le prĂ©cĂ©dent, avait pour mĂ©rite historique de servir de transition Ă  l’habillement presque somptueux de quelques hommes qui, dispersĂ©s çà et lĂ , au milieu de la troupe, y brillaient comme des fleurs. En effet, leurs pantalons de toile bleue, leurs gilets rouges ou jaunes ornĂ©s de deux rangĂ©es de boutons de cuivre parallĂšles, et semblables Ă  des cuirasses carrĂ©es, tranchaient aussi vivement sur les vĂȘtements blancs et les peaux de leurs compagnons, que des bleuets et des coquelicots dans un champ de blĂ©. Quelques-uns Ă©taient chaussĂ©s avec ces sabots que les paysans de la Bretagne savent faire eux-mĂȘmes ; mais presque tous avaient de gros souliers ferrĂ©s et des habits de drap fort grossier, taillĂ©s comme les anciens habits français, dont la forme est encore religieusement gardĂ©e par nos paysans. Le col de leur chemise Ă©tait attachĂ© par des boutons d’argent qui figuraient ou des cƓurs ou des ancres. Enfin, leurs bissacs paraissaient mieux fournis que ne l’étaient ceux de leurs compagnons ; puis, plusieurs d’entre eux joignaient Ă  leur Ă©quipage de route une gourde sans doute pleine d’eau-de-vie, et suspendue par une ficelle Ă  leur cou. Quelques citadins apparaissaient au milieu de ces hommes Ă  demi sauvages, comme pour marquer le dernier terme de la civilisation de ces contrĂ©es. CoiffĂ©s de chapeaux ronds, de claques ou de casquettes, ayant des bottes Ă  revers ou des souliers maintenus par des guĂȘtres, ils prĂ©sentaient comme les paysans des diffĂ©rences remarquables dans leurs costumes. Une dizaine d’entre eux portaient cette veste rĂ©publicaine connue sous le nom de carmagnole . D’autres, de riches artisans sans doute, Ă©taient vĂȘtus de la tĂȘte aux pieds en drap de la mĂȘme couleur. Les plus recherchĂ©s dans leur mise se distinguaient par des fracs et des redingotes de drap bleu ou vert plus ou moins rĂąpĂ©. Ceux-lĂ , vĂ©ritables personnages, portaient des bottes de diverses formes, et badinaient avec de grosses cannes en gens qui font contre fortune bon cƓur. Quelques tĂȘtes soigneusement poudrĂ©es, des queues assez bien tressĂ©es annonçaient cette espĂšce de recherche que nous inspire un commencement de fortune ou d’éducation. En considĂ©rant ces hommes Ă©tonnĂ©s de se voir ensemble, et ramassĂ©s comme au hasard, on eĂ»t dit la population d’un bourg chassĂ©e de ses foyers par un incendie. Mais l’époque et les lieux donnaient un tout autre intĂ©rĂȘt Ă  cette masse d’hommes. Un observateur initiĂ© au secret des discordes civiles qui agitaient alors la France aurait pu facilement reconnaĂźtre le petit nombre de citoyens sur la fidĂ©litĂ© desquels la RĂ©publique devait compter dans cette troupe, presque entiĂšrement composĂ©e de gens qui, quatre ans auparavant, avaient guerroyĂ© contre elle. Un dernier trait assez saillant ne laissait aucun doute sur les opinions qui divisaient ce rassemblement. Les rĂ©publicains seuls marchaient avec une sorte de gaietĂ©. Quant aux autres individus de la troupe, s’ils offraient des diffĂ©rences sensibles dans leurs costumes, ils montraient sur leurs figures et dans leurs attitudes cette expression uniforme que donne le malheur. Bourgeois et paysans, tous gardaient l’empreinte d’une mĂ©lancolie profonde ; leur silence avait quelque chose de farouche, et ils semblaient courbĂ©s sous le joug d’une mĂȘme pensĂ©e, terrible sans doute, mais soigneusement cachĂ©e, car leurs figures Ă©taient impĂ©nĂ©trables ; seulement, la lenteur peu ordinaire de leur marche pouvait trahir de secrets calculs. De temps en temps, quelques-uns d’entre eux, remarquables par des chapelets suspendus Ă  leur cou, malgrĂ© le danger qu’ils couraient Ă  conserver ce signe d’une religion plutĂŽt supprimĂ©e que dĂ©truite, secouaient leurs cheveux et relevaient la tĂȘte avec dĂ©fiance. Ils examinaient alors Ă  la dĂ©robĂ©e les bois, les sentiers et les rochers qui encaissaient la route, mais de l’air avec lequel un chien, mettant le nez au vent, essaie de subodorer le gibier ; puis, en n’entendant que le bruit monotone des pas de leurs silencieux compagnons, ils baissaient de nouveau leurs tĂȘtes et reprenaient leur contenance de dĂ©sespoir, semblables Ă  des criminels emmenĂ©s au bagne pour y vivre, pour y mourir.
La marche de cette colonne sur Mayenne, les Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes qui la composaient et les divers sentiments qu’elle exprimait s’expliquaient assez naturellement par la prĂ©sence d’une autre troupe formant la tĂȘte du dĂ©tachement. Cent cinquante soldats environ marchaient en avant avec armes et bagages, sous le commandement d’un chef de demi-brigade. Il n’est pas inutile de faire observer Ă  ceux qui n’ont pas assistĂ© au drame de la RĂ©volution, que cette dĂ©nomination remplaçait le titre de colonel, proscrit par les patriotes comme trop aristocratique. Ces soldats appartenaient au dĂ©pĂŽt d’une demi-brigade d’infanterie en sĂ©jour Ă  Mayenne. Dans ces temps de discordes, les habitants de l’Ouest avaient appelĂ© tous les soldats de la RĂ©publique, des Bleus. Ce surnom Ă©tait dĂ» Ă  ces premiers uniformes bleus et rouges dont le souvenir est encore assez frais pour rendre leur description superflue. Le dĂ©tachement des Bleus servait donc d’escorte Ă  ce rassemblement d’hommes presque tous mĂ©contents d’ĂȘtre dirigĂ©s sur Mayenne, oĂč la discipline militaire devait promptement leur donner un mĂȘme esprit, une mĂȘme livrĂ©e et l’uniformitĂ© d’allure qui leur manquait alors si complĂštement.
Cette colonne Ă©tait le contingent pĂ©niblement obtenu du district de FougĂšres, et dĂ» par lui dans la levĂ©e que le Directoire exĂ©cutif de la RĂ©publique française avait ordonnĂ©e par une loi du 10 messidor prĂ©cĂ©dents . Le gouvernement avait demandĂ© cent millions et cent mille hommes, afin d’envoyer de prompts secours Ă  ses armĂ©es, alors battues par les Autrichiens en Italie, par les Prussiens en Allemagne, et menacĂ©es en Suisse par les Russes, auxquels Souvarov faisait espĂ©rer la conquĂȘte de la France. Les dĂ©partements de l’Ouest, connus sous le nom de VendĂ©e, la Bretagne et une portion de la Basse-Normandie, pacifiĂ©s depuis trois ans par les soins du gĂ©nĂ©ral Hoche aprĂšs une guerre de quatre annĂ©es, paraissaient avoir saisi ce moment pour recommencer la lutte. En prĂ©sence de tant d’agressions, la RĂ©publique retrouva sa primitive Ă©nergie. Elle avait d’abord pourvu Ă  la dĂ©fense des dĂ©partements attaquĂ©s, en en remettant le soin aux habitants patriotes par un des articles de cette loi de messidor. En effet, le gouvernement, n’ayant ni troupes ni argent dont il pĂ»t disposer Ă  l’intĂ©rieur, Ă©luda la difficultĂ© par une gasconnade lĂ©gislative : ne pouvant rien envoyer aux dĂ©partements insurgĂ©s, il leur donnait sa confiance. Peut-ĂȘtre espĂ©rait-il aussi que cette mesure, en armant les citoyens les uns contre les autres, Ă©toufferait l’insurrection dans son principe. Cet article, source de funestes reprĂ©sailles, Ă©tait ainsi conçu : Il sera organisĂ© des compagnies franches dans les dĂ©partements de l’Ouest. Cette disposition impolitique fit prendre Ă  l’Ouest une attitude si hostile, que le Directoire dĂ©sespĂ©ra d’en triompher de prime abord. Aussi, peu de jours aprĂšs, demanda-t-il aux AssemblĂ©es des mesures particuliĂšres relativement aux lĂ©gers contingents dus en vertu de l’article qui autorisait les compagnies franches. Donc, une nouvelle loi promulguĂ©e quelques jours avant le commencement de cette histoire, et rendue le troisiĂšme jour complĂ©mentaire de l’an VII, ordonnait d’organiser en lĂ©gions ces faibles levĂ©es d’hommes. Les lĂ©gions devaient porter le nom des dĂ©partements de la Sarthe, de l’Orne, de la Mayenne, d’Ille-et-Vilaine, du Morbihan, de la Loire-InfĂ©rieure et de Maine-et-Loire. Ces lĂ©gions, disait la loi, spĂ©cialement employĂ©es Ă  combattre les Chouans, ne pourraient, sous aucun prĂ©texte, ĂȘtre portĂ©es aux frontiĂšres. Ces dĂ©tails fastidieux, mais ignorĂ©s, expliquent Ă  la fois l’état de faiblesse oĂč se trouva le Directoire et la marche de ce troupeau d’hommes conduit par les Bleus. Aussi, peut-ĂȘtre n’est-il pas superflu d’ajouter que ces belles et patriotiques dĂ©terminations directoriales n’ont jamais reçu d’autre exĂ©cution que leur insertion au Bulletin des Lois. N’étant plus soutenus par de grandes idĂ©es morales, par le patriotisme ou par la terreur, qui les rendait naguĂšre exĂ©cutoires, les dĂ©crets de la RĂ©publique crĂ©aient des millions et des soldats dont rien n’entrait ni au trĂ©sor ni Ă  l’armĂ©e. Le ressort de la RĂ©volution s’était usĂ© en des mains inhabiles, et les lois recevaient dans leur application l’empreinte des circonstances au lieu de les dominer.
Les dĂ©partements de la Mayenne et d’Ille-et-Vilaine Ă©taient alors commandĂ©s par un vieil officier qui, jugeant sur les lieux de l’opportunitĂ© des mesures Ă  prendre, voulut essayer d’arracher Ă  la Bretagne ses contingents, et surtout celui de FougĂšres, l’un des plus redoutables foyers de la chouannerie. Il espĂ©rait ainsi affaiblir les forces de ces districts menaçants. Ce militaire dĂ©vouĂ© profita des prĂ©visions illusoires de la loi pour affirmer qu’il Ă©quiperait et armerait sur-le-champ les rĂ©quisitionnaires et qu’il tenait Ă  leur disposition un mois de la solde promise par le gouvernement Ă  ces troupes d’exception. Quoique la Bretagne se refusĂąt alors Ă  toute espĂšce de service militaire, l’opĂ©ration rĂ©ussit tout d’abord sur la foi de ces promesses, et avec tant de promptitude que cet officier s’en alarma. Mais c’était un de ces vieux chiens de guĂ©rite difficiles Ă  surprendre. AussitĂŽt qu’il vit accourir au district une partie des contingents, il soupçonna quelque motif secret Ă  cette prompte rĂ©union d’hommes, et peut-ĂȘtre devina-t-il bien en croyant qu’ils voulaient se procurer des armes. Sans attendre les retardataires, il prit alors des mesures pour tĂącher d’effectuer sa retraite sur Alençon, afin de se rapprocher des pays soumis ; quoique l’insurrection croissante de ces contrĂ©es rendĂźt le succĂšs de ce projet trĂšs problĂ©matique. Cet officier, qui, selon ses instructions, gardait le plus profond secret sur les malheurs de nos armĂ©es et sur les nouvelles peu rassurantes parvenues de la VendĂ©e, avait donc tentĂ©, dans la matinĂ©e oĂč commence cette histoire, d’arriver par une marche forcĂ©e Ă  Mayenne, oĂč il se promettait bien d’exĂ©cuter la loi suivant son bon vouloir, en remplissant les cadres de sa demi-brigade avec ses conscrits bretons. Ce mot de conscrit, devenu plus tard si cĂ©lĂšbre, avait remplacĂ© pour la premiĂšre fois, dans les lois, le nom de rĂ©quisitionnaires, primitivement donnĂ© aux recrues rĂ©publicaines. Avant de quitter FougĂšres, le commandant avait fait prendre secrĂštement Ă  ses soldats les cartouches et les rations de pain nĂ©cessaires Ă  tout son monde, afin de ne pas Ă©veiller l’attention des conscrits sur la longueur de la route ; et il comptait bien ne pas s’arrĂȘter Ă  l’étape d’ErnĂ©e oĂč, revenus de leur Ă©tonnement, les hommes du contingent auraient pu s’entendre avec les Chouans, sans doute rĂ©pandus dans les campagnes voisines. Le morne silence qui rĂ©gnait dans la troupe des rĂ©quisitionnaires surpris par la manƓuvre du vieux rĂ©publicain, et la lenteur de leur marche sur cette montagne, excitaient au plus haut degrĂ© la dĂ©fiance de ce chef de demi-brigade, nommĂ© Hulot ; les traits les plus saillants de la description qui prĂ©cĂšde Ă©taient pour lui d’un vif intĂ©rĂȘt ; aussi marchait-il silencieusement au milieu de cinq jeunes officiers qui, tous, respectaient la prĂ©occupation de leur chef. Mais au moment oĂč Hulot parvint au faĂźte de La Pellerine, il tourna tout Ă  coup la tĂȘte, comme par instinct, pour inspecter les visages inquiets des rĂ©quisitionnaires, et ne tarda pas Ă  rompre le silence. En effet, le retard progressif de ces Bretons avait dĂ©jĂ  mis entre eux et leur escorte une distance d’environ deux cents pas. Hulot fit alors une grimace qui lui Ă©tait particuliĂšre.
– Que diable ont donc tous ces muscadins-lĂ  ! s’écria-t-il d’une voix sonore. Nos conscrits ferment le compas au lieu de l’ouvrir, je crois !
À ces mots, les officiers qui l’accompagnaient se retournĂšrent par un mouvement spontanĂ© assez semblable au rĂ©veil en sursaut que cause un bruit soudain. Les sergents, les caporaux les imitĂšrent, et la compagnie s’arrĂȘta sans avoir entendu le mot souhaitĂ© de : – Halte ! Si d’abord les officiers jetĂšrent un regard sur le dĂ©tachement qui, semblable Ă  une longue tortue, gravissait la montagne de La Pellerine, ces jeunes gens, que la dĂ©fense de la patrie avait arrachĂ©s, comme tant d’autres, Ă  des Ă©tudes distinguĂ©es, et chez lesquels la guerre n’avait pas encore Ă©teint le sentiment des arts, furent assez frappĂ©s du spectacle qui s’offrit Ă  leurs regards pour laisser sans rĂ©ponse une observation dont l’importance leur Ă©tait inconnue. Quoiqu’ils vinssent de FougĂšres, oĂč le tableau qui se prĂ©sentait alors Ă  leurs yeux se voit Ă©galement, mais avec les diffĂ©rences que le changement de perspective lui fait subir, ils ne purent se refuser Ă  l’admirer une derniĂšre fois, semblables Ă  ces dilettanti auxquels une musique donne d’autant plus de jouissances qu’ils en connaissent mieux les dĂ©tails.
Du sommet de La Pellerine apparaĂźt aux yeux du voyageur la grande vallĂ©e du Couesnon, dont l’un des points culminants est occupĂ© Ă  l’horizon par la ville de FougĂšres. Son chĂąteau domine, en haut du rocher oĂč il est bĂąti, trois au quatre routes importantes, position qui la rendait jadis une des clĂ©s de la Bretagne. De lĂ  les officiers dĂ©couvrirent, dans toute son Ă©tendue, ce bassin aussi remarquable par la prodigieuse fertilitĂ© de son sol que par la variĂ©tĂ© de ses aspects. De toutes parts, des montagnes de schiste s’élĂšvent en amphithéùtre, elles dĂ©guisent leurs flancs rougeĂątres sous des forĂȘts de chĂȘnes, et recĂšlent dans leurs versants des vallons pleins de fraĂźcheur. Ces rochers dĂ©crivent une vaste enceinte, circulaire en apparence, au fond de laquelle s’étend avec mollesse une immense prairie dessinĂ©e comme un jardin anglais. La multitude de haies vives qui entourent d’irrĂ©guliers et de nombreux hĂ©ritages, tous plantĂ©s d’arbres, donnent Ă  ce tapis de verdure une physionomie rare parmi les paysages de la France, et il enferme de fĂ©conds secrets de beautĂ© dans ses contrastes multipliĂ©s dont les effets sont assez larges pour saisir les Ăąmes les plus froides. En ce moment, la vue de ce pays Ă©tait animĂ©e de cet Ă©clat fugitif par lequel la nature se plaĂźt Ă  rehausser parfois ses impĂ©rissables crĂ©ations. Pendant que le dĂ©tachement traversait la vallĂ©e, le soleil levant avait lentement dissipĂ© ces vapeurs blanches et lĂ©gĂšres qui dans les matinĂ©es de septembre, voltigent sur les prairies. À l’instant oĂč les soldats se retournĂšrent, une invisible main semblait enlever Ă  ce paysage le dernier des voiles dont elle l’aurait enveloppĂ©, nuĂ©es fines, semblables Ă  ce linceul de gaze diaphane qui couvre les bijoux prĂ©cieux et Ă  travers lequel ils excitent la curiositĂ©. Dans le vaste horizon que les officiers embrassĂšrent, le ciel n’offrait pas le plus lĂ©ger nuage qui pĂ»t faire croire, par sa clartĂ© d’argent, que cette immense voĂ»te bleue fĂ»t le firmament. C’était plutĂŽt un dais de soie supportĂ© par les cimes inĂ©gales des montagnes, et, placĂ© dans les airs pour protĂ©ger cette magnifique rĂ©union de champs, de prairies, de ruisseaux et de bocages. Les officiers ne se lassaient pas d’examiner cet espace oĂč jaillissent tant de beautĂ©s champĂȘtres. Les uns hĂ©sitaient longtemps avant d’arrĂȘter leurs regards parmi l’étonnante multiplicitĂ© de ces bosquets que les teintes sĂ©vĂšres de quelques touffes jaunies enrichissaient des couleurs du , bronze, et que le vert Ă©meraude des prĂ©s irrĂ©guliĂšrement coupĂ©s faisait encore ressortir. Les autres s’attachaient aux contrastes offerts par des champs rougeĂątres oĂč le sarrasin rĂ©coltĂ© se dressait en gerbes coniques semblables aux faisceaux d’armes que le soldat amoncelle au bivouac, et sĂ©parĂ©s par d’autres champs que doraient les guĂ©rets des seigles moissonnĂ©s. Çà et lĂ , l’ardoise sombre de quelques toits d’oĂč sortaient de blanches fumĂ©es ; puis les tranchĂ©es vives et argentĂ©es que produisaient les ruisseaux tortueux du Couesnon, attiraient l’oeil par quelques-uns de ces piĂšges d’optique qui rendent, sans qu’on sache pourquoi, l’ñme indĂ©cise et rĂȘveuse. La fraĂźcheur embaumĂ©e des brises d’automne, la forte senteur des forĂȘts, s’élevaient comme un nuage d’encens et enivraient les admirateurs de ce beau pays, qui contemplaient avec ravissement ses fleurs inconnues, sa vĂ©gĂ©tation vigoureuse, sa verdure rivale de celle d’Angleterre, sa voisine dont le nom est commun aux deux pays. Quelques bestiaux animaient cette scĂšne dĂ©jĂ  si dramatique. Les oiseaux chantaient, et faisaient ainsi rendre Ă  la vallĂ©e une suave, une sourde mĂ©lodie qui frĂ©missait dans les airs. Si l’imagination recueillie veut apercevoir pleinement les riches accidents d’ombre et de lumiĂšre, les horizons vaporeux des montagnes, les fantastiques perspectives qui naissaient des places oĂč manquaient les arbres, oĂč s’étendaient les eaux, oĂč fuyaient de coquettes sinuositĂ©s ; si le souvenir colorie, pour ainsi dire, ce dessin aussi fugace que le moment oĂč i...

Table of contents

  1. Titre
  2. Chapitre 1 - L’Embuscade
  3. Chapitre 2 - Une idée de Fouché
  4. Chapitre 3 - Un jour sans lendemain

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