Sous les yeux d'Occident
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Sous les yeux d'Occident

About this book

Un étudiant russe trouve un soir chez lui, caché, l'assassin d'un ministre de la répression tsariste survenue des heures plus tÎt. Ce dernier lui demande de l'aider à fuir. Notre héros accepte, mais finit par le dénoncer à la police. Il se trouve alors pris dans un engrenage et est engagé pour espionner des révolutionnaires actifs à l'étranger, et notamment en Suisse....

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Information

DEUXIÈME PARTIE

I

Il y a, sans doute, dans la composition d’un roman, certaines rĂšgles Ă  observer, pour en conserver la clartĂ© et en mĂ©nager les effets. MĂȘme dĂ©nuĂ© de toute expĂ©rience dans l’art du conteur, un homme d’imagination a son instinct pour le guider dans le choix des mots et le dĂ©veloppement de l’action. Une parcelle de talent fait pardonner bien des erreurs. Mais il ne s’agit pas ici d’une Ɠuvre d’imagination ; je n’ai aucun talent, et ce n’est pas l’art de la composition, mais au contraire l’absence de tout art qui pourra valoir Ă  mon ouvrage une certaine indulgence. Convaincu de mon peu de moyens, et fort de la sincĂ©ritĂ© de mes intentions, je ne voudrais, mĂȘme si j’en Ă©tais capable, inventer aucun fait. Je pousse les scrupules au point de ne pas chercher la moindre transition entre les deux premiĂšres parties de mon rĂ©cit.
Je mettrai donc de cĂŽtĂ© le journal de M. Razumov au moment prĂ©cis oĂč le conseiller Mikulin lui posait, comme un insoluble problĂšme sa question : « OĂč cela ? », et je dirai simplement que j’avais fait la connaissance de ces dames six mois environ avant cette Ă©poque. Par « ces dames » je veux dĂ©signer, on l’a devinĂ©, la mĂšre et la sƓur de l’infortunĂ© Haldin.
De quels arguments il avait pu user pour dĂ©cider sa mĂšre Ă  vendre leur petite propriĂ©tĂ© et Ă  s’expatrier pour une pĂ©riode de temps indĂ©terminĂ©, je ne saurais le dire exactement. Je crois que Madame Haldin, pour complaire Ă  un dĂ©sir de son fils, aurait mis le feu Ă  la maison et Ă©migrĂ© dans la lune, sans montrer aucun signe de surprise ou d’apprĂ©hension, et que Mlle Haldin, – Nathalie ou Natalka pour les intimes – aurait, sans hĂ©sitation, consenti Ă  la suivre.
Je me rendis trĂšs vite compte du total dĂ©vouement et de la fiertĂ© dont ces dames faisaient preuve Ă  l’égard du jeune homme. C’est pour obĂ©ir Ă  ses instructions qu’elles avaient gagnĂ© tout droit la Suisse et avaient passĂ© Ă  Zurich une annĂ©e presque entiĂšre. De Zurich, qu’elles n’aimaient pas, elles vinrent Ă  GenĂšve. Un de mes amis, professeur d’histoire Ă  l’UniversitĂ© de Lausanne (il avait Ă©pousĂ© une Russe, parente Ă©loignĂ©e de Mme Haldin) m’écrivit au sujet de ces dames, et me conseilla de leur faire une visite. C’était lĂ  un avis bienveillant, propre Ă  m’intĂ©resser en tant que professeur. Mlle Haldin dĂ©sirait, en effet, lire les meilleurs auteurs anglais avec un maĂźtre compĂ©tent.
Mme Haldin me reçut trĂšs cordialement. La mauvaise qualitĂ© de son français, qu’elle avouait en souriant, simplifia entre nous les formalitĂ©s d’une premiĂšre entrevue. C’était dans sa robe de soie noire, une grande femme, dont le front large, les traits rĂ©guliers et les lĂšvres finement modelĂ©es disaient la beautĂ© passĂ©e. Assise trĂšs droite dans une bergĂšre, elle me dĂ©clara d’une voix douce et un peu faible que sa Natalka avait une vĂ©ritable soif de connaissances. Elle gardait ses mains frĂȘles sur les genoux, et l’immobilitĂ© de ses traits avait quelque chose de monacal. « En Russie, poursuivit-elle, toute connaissance est entachĂ©e de mensonge, je ne parle pas, bien entendu, de la chimie et des sciences de ce genre, mais de l’instruction en gĂ©nĂ©ral. Le Gouvernement a corrompu l’enseignement dans un but d’intĂ©rĂȘt personnel. C’est ainsi, d’ailleurs, que pensent mes enfants. » Sa Natalka avait obtenu le diplĂŽme d’une Ă©cole supĂ©rieure de jeunes filles, et son fils Ă©tait Ă©tudiant Ă  l’UniversitĂ© de PĂ©tersbourg. Intelligence brillante, nature noble et gĂ©nĂ©reuse, il Ă©tait l’oracle de ses camarades. Dans tout autre pays que le leur, elle aurait eu la certitude d’un brillant avenir pour un homme douĂ© des qualitĂ©s extraordinaires et du caractĂšre Ă©levĂ© de son fils
, mais en Russie !

La jeune fille, assise Ă  la fenĂȘtre, tourna la tĂȘte pour dire : « Allons, Maman ! MĂȘme chez nous, les choses changent avec les annĂ©es ! »
Sa voix profonde, presque rude, était caressante pourtant dans sa rudesse. Elle avait le teint mat, des lÚvres rouges et des formes pleines. Elle donnait une impression de forte vitalité. La vieille dame soupira :
« Vous ĂȘtes jeunes, tous les deux ; l’espoir vous est facile. Moi non plus, d’ailleurs, je ne dĂ©sespĂšre pas. Comment pourrais-je dĂ©sespĂ©rer avec un fils comme celui-lĂ  ! »
Je m’adressai Ă  Mlle Haldin pour savoir quels auteurs elle dĂ©sirait lire. Elle tourna vers moi ses yeux gris bordĂ©s de cils noirs, et je me rendis compte, malgrĂ© le nombre de mes annĂ©es, de l’attraction physique que pouvait exercer sa personne sur un homme capable d’apprĂ©cier dans une femme autre chose que la simple grĂące fĂ©minine. Elle avait un regard droit et loyal comme celui d’un jeune homme que n’ont pas encore gĂątĂ© les sages leçons de la vie. Un regard intrĂ©pide aussi, mais sans rien d’agressif dans son intrĂ©piditĂ©. Je le dĂ©finirai mieux en disant qu’il montrait une assurance ingĂ©nue bien que rĂ©flĂ©chie. Elle avait pensĂ© dĂ©jĂ  (en Russie les jeunes gens commencent Ă  penser de bonne heure) mais elle n’avait pas connu de dĂ©ceptions, sans doute pour n’ĂȘtre pas tombĂ©e encore sous l’empire de la passion. On la sentait
 il suffisait pour cela de la regarder
 trĂšs capable de s’exalter pour une idĂ©e ou simplement pour une personne. Au moins est-ce ainsi que je la jugeai, avec un esprit que je crois impartial
 car Ă©videmment ma personne ne pouvait pas ĂȘtre la personne
, et quant Ă  mes idĂ©es !

Nous devĂźnmes trĂšs bons amis, au cours de nos lectures, qui me valurent des heures charmantes. Je puis avouer, sans crainte de provoquer un sourire, que je m’attachai fort Ă  cette jeune fille. Au bout de quatre mois, je lui dis qu’elle pouvait fort bien, Ă  l’avenir, continuer Ă  lire l’anglais sans mon aide. Il Ă©tait temps pour le professeur de se retirer. Mon Ă©lĂšve parut fĂącheusement surprise.
Madame Haldin, toujours assise dans son fauteuil, tourna vers moi ses traits immobiles et l’expression bienveillante de ses yeux, en me disant dans son français douteux : « Mais l’ami reviendra ». Et il en fut ainsi dĂ©cidĂ© : je revins dans la maison, non plus quatre fois par semaine, comme auparavant, mais assez frĂ©quemment. En automne, nous fĂźmes ensemble quelques courtes excursions en compagnie d’autres Russes, et mes relations avec ces dames me valurent dans la colonie russe une place que je n’aurais pu trouver autrement.
Le jour oĂč je vis dans les journaux la nouvelle de l’assassinat de M. de P
 (c’était un Dimanche), je rencontrai les deux dames dans la rue, et marchai quelque temps Ă  leurs cĂŽtĂ©s. Mme Haldin portait, je m’en souviens, un lourd manteau gris sur sa robe de soie noire et ses beaux yeux rencontrĂšrent les miens avec une expression de calme parfait.
« Nous avons assistĂ© au dernier service », me dit-elle. « Natalka est venue avec moi. Naturellement, ses amies, les Ă©tudiantes de GenĂšve ne
 Chez nous, en Russie, l’église est si bien identifiĂ©e avec l’oppression, qu’il paraĂźt presque nĂ©cessaire, Ă  ceux qui ont dĂ©sir de vivre libres, de renoncer Ă  tout espoir d’une existence future. Mais je ne saurais me passer de prier pour mon fils. »
Elle eut une lĂ©gĂšre rougeur, et ajouta, en français, avec une sorte de froideur attristĂ©e : « Ce n’est peut-ĂȘtre qu’une habitude ! »
Mlle Haldin portait le livre de priĂšres, et dit, sans regarder sa mĂšre :
« Victor et toi, vous ĂȘtes tous deux des croyants fervents ».
Je fis part Ă  ces dames des nouvelles de leur pays que je venais de lire dans un cafĂ©. Pendant une minute, nous marchĂąmes cĂŽte Ă  cĂŽte, d’un pas rapide, en silence. Puis Mme Haldin murmura :
« Ce sera un prĂ©texte Ă  de nouveaux troubles, Ă  de nouvelles persĂ©cutions. Peut-ĂȘtre mĂȘme fermera-t-on l’UniversitĂ©. En Russie, on ne peut trouver de paix ou de repos que dans la tombe. »
« Oui, la route est rude », fit la jeune fille, en regardant droit devant elle, vers la chaĂźne neigeuse du Jura qui se dressait comme un mur Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la rue. « Mais la concorde n’est plus bien loin
 »
« Voilà ce que pensent mes enfants », remarqua Mme Haldin.
Je fis observer, sans cacher mon sentiment, que le temps me paraissait mal choisi pour parler de concorde. Mais Nathalie Haldin me surprit, en disant, comme si elle avait mĂ»rement Ă©tudiĂ© le sujet, que les Occidentaux ne comprenaient pas la situation. Elle Ă©tait trĂšs calme et parlait avec l’assurance d’une supĂ©rioritĂ© juvĂ©nile.
« Vous croyez Ă  quelque conflit de classes et d’intĂ©rĂȘts, analogue Ă  vos luttes sociales d’Europe, alors qu’il ne s’agit pas du tout de cela ; c’est chose absolument diffĂ©rente. »
« Il est possible que je ne comprenne pas », finis-je par admettre.
Cette propension Ă  placer, par une sorte de mysticisme, tous les problĂšmes au-dessus du monde des choses comprĂ©hensibles, est essentiellement russe. Je connaissais assez la jeune fille pour m’ĂȘtre aperçu de son mĂ©pris pour toutes les formes pratiques de libertĂ©s politiques familiĂšres au monde occidental. Je suppose qu’il faut ĂȘtre Russe soi-mĂȘme, pour comprendre la simplicitĂ© russe, cette simplicitĂ© terrible et corrosive, qui habille de phrases mystiques un cynisme naĂŻf et dĂ©sespĂ©ré  Je me dis quelquefois que le secret de la diffĂ©rence psychologique qui nous sĂ©pare de ces gens-lĂ , c’est qu’ils dĂ©testent la vie, la vie irrĂ©mĂ©diable de notre terre, la vie telle qu’elle est, tandis que nous, Occidentaux, la chĂ©rissons, en nous exagĂ©rant peut-ĂȘtre autant, en sens inverse, sa valeur sentimentale. Mais voici une vraie digression

J’aidai ces dames Ă  monter dans le tramway et elles m’engagĂšrent Ă  aller leur faire une visite, l’aprĂšs-midi. Au moins, Mme Haldin m’en pria-t-elle, en grimpant dans la voiture, cependant que sa Natalka adressait, de la plate-forme arriĂšre du vĂ©hicule en marche, un sourire indulgent Ă  l’Occidental obtus. La lumiĂšre claire de l’aprĂšs-midi d’hiver s’adoucissait dans ses yeux gris.
Le journal de M. Razumov, comme le livre ouvert de la destinĂ©e, fait revivre dans ma mĂ©moire cette journĂ©e, singuliĂšrement cruelle pour n’avoir Ă©tĂ© assombrie par aucun pressentiment. Victor Haldin Ă©tait encore parmi les vivants, mais parmi ces vivants dont le seul rapport avec la vie est l’attente de la mort. Il avait sans doute consacrĂ© dĂ©jĂ  aux derniĂšres de ses affections terrestres, les heures de ce silence obstinĂ©, qui devait se prolonger pour lui dans l’éternitĂ©. Cet aprĂšs-midi-lĂ , les dames Haldin reçurent la visite de nombreux compatriotes, plus nombreux qu’elles n’avaient coutume d’en voir en un seul jour, et le salon, situĂ© au rez-de-chaussĂ©e de la vaste maison du boulevard des Philosophes, Ă©tait trĂšs rempli.
Je restai le dernier, et quand je me levai, Mlle Haldin en fit autant : Je pris sa main et fus poussé à revenir sur notre conversation du matin, dans la rue.
« En admettant », commençai-je, « que nous autres Occidentaux ne sachions pas comprendre le caractĂšre de vos concitoyens
 »
On aurait dit qu’une prescience mystĂ©rieuse l’avait prĂ©parĂ©e Ă  mes paroles. Elle m’arrĂȘta doucement :
« Leurs impulsions
 leurs
 » Elle cherchait le mot propre et le trouva, mais en français
 « leurs mouvements d’ñme. »
Sa voix n’était qu’un murmure.
« Si vous voulez », dis-je. « Mais tout de mĂȘme, nous assistons Ă  un conflit. Vous prĂ©tendez que ce n’est pas une lutte de classes ou d’intĂ©rĂȘts. Je veux bien l’admettre. Faut-il admettre aussi que le sang et la violence puissent rĂ©concilier les champions des idĂ©es les plus Ă©loignĂ©es, et puissent cimenter leur union pour amener cette Ăšre de concorde dont vous proclamez la venue prochaine ? »
Elle eut pour moi un regard scrutateur de ses yeux gris, mais ne rĂ©pondit pas Ă  ma question si raisonnable, Ă  ma question trop claire, et qui n’admettait pas de rĂ©plique.
« C’est inconcevable », ajoutai-je, avec une sorte de dĂ©pit.
« Tout est inconcevable », dit-elle ; « le monde entier est inconcevable pour la stricte logique des idĂ©es. Et pourtant le monde existe pour nos sens, et nous existons aussi. Il doit y avoir une nĂ©cessitĂ© supĂ©rieure Ă  nos conceptions. C’est chose trĂšs misĂ©rable et trĂšs dĂ©cevante que d’appartenir Ă  la majoritĂ©. Nous autres Russes saurons trouver une forme de libertĂ© nationale plus intĂ©ressante qu’une lutte artificielle de partis,
 laquelle est mauvaise en tant que lutte, et mĂ©prisable parce qu’artificielle. À nous, Russes, de dĂ©couvrir une voie nouvelle. »
Mme Haldin, qui avait jusque-lĂ  regardĂ© par la fenĂȘtre, tourna vers moi la beautĂ© presque morte de ses traits et le doux regard trĂšs vivant de ses grands yeux sombres.
« Voilà ce que pensent mes enfants », déclara-t-elle.
« Je crains », dis-je Ă  Mlle Haldin, « que vous ne soyez froissĂ©e si je vous avoue que je n’ai pas compris
 je ne dirai pas un seul mot
 car j’ai compris tous les mots
 mais votre idĂ©e au sujet de cette Ăšre de concorde dĂ©sincarnĂ©e que vous attendez. La vie comporte une forme extĂ©rieure. Elle suppose une sorte de matiĂšre plastique en mĂȘme temps qu’un aspect intellectuel dĂ©fini. Les conceptions les plus idĂ©alistes d’amour et de tolĂ©rance doivent, pour ainsi dire, se revĂȘtir de chair, pour tomber sous nos sens ».
Je pris congĂ© de Mme Haldin, dont les lĂšvres sculpturales n’eurent pas un mouvement. Elle me sourit des yeux seulement. Nathalie Haldin, trĂšs aimable, m’accompagna jusqu’à la porte.
« Ma mĂšre ne veut entendre en moi qu’un Ă©cho servile de mon frĂšre Victor. Mais elle se trompe. Il me comprend mieux que je ne sais le comprendre. Quand il viendra nous rejoindre, et que vous le connaĂźtrez, vous verrez quelle Ăąme exceptionnelle il possĂšde ! » Elle fit une pause. « Ce n’est pas un homme fort, au sens conventionnel du mot », poursuivit-elle, « mais il a un caractĂšre sans dĂ©faut. »
« Je crois qu’il ne me sera pas difficile de me faire un ami de votre frĂšre Victor. »
« Ne vous attendez pas Ă  le comprendre tout Ă  fait », me dit-elle, un peu malicieusement. « Il n’est pas du tout
 mais pas du tout Occidental, au fond ! »
Sur cet avis superflu je quittai la piĂšce, jetant du seuil de la porte, un dernier regard sur Mme Haldin, assise dans son fauteuil, prĂšs de la fenĂȘtre. Je ne sentais pas l’ombre de l’autocratie qui s’appesantissait dĂ©jĂ  sur le boulevard des Philosophes, dans cette ville libre, indĂ©pendante et dĂ©mocratique de GenĂšve, dont un des quartiers s’appelle la Petite Russie. DĂšs que deux Russes se rĂ©unissent, l’ombre de l’autocratie pĂšse sur eux, imprĂ©gnant leurs pensĂ©es, leurs dĂ©sirs, leurs sentiments les plus intimes, leur vie privĂ©e et leurs paroles publiques, hantant le secret de leur silence.
Je fus encore frappĂ©, au cours de la semaine qui suivit, par le mutisme de ces dames. J’avais coutume de les rencontrer au cours de leur promenade dans le Jardin Public, prĂšs de l’UniversitĂ©. Elles m’accueillirent, pendant ces jours, avec leur cordialitĂ© habituelle, oĂč je ne pouvais pas m’empĂȘcher cependant de discerner une certaine taciturnitĂ©. À cette Ă©poque le bruit se rĂ©pandit que l’assassin de M. de P
 avait Ă©tĂ© pris, jugĂ© et exĂ©cutĂ©. C’est au moins ce qui avait Ă©tĂ© officiellement dĂ©clarĂ© aux agences de nouvelles. Mais pour le monde en gĂ©nĂ©ral, l’homme restait anonyme. Le secret des bureaux avait empĂȘchĂ© son nom d’ĂȘtre livrĂ© au public,
 pour quelle raison, je ne puis vraiment l’imaginer.
Un jour je vis Mlle Haldin, qui se promenait seule dans l’allĂ©e principale des Bastions sous les arbres dĂ©nudĂ©s.
« Ma mĂšre n’est pas trĂšs bien », m’expliqua-t-elle.
Comme Mme Haldin n’avait, semblait-il, jamais connu de sa vie un jour de maladie, cette indisposition Ă©tait inquiĂ©tante. Il n’y avait d’ailleurs rien de dĂ©fini.
« Je crois qu’elle se tourmente parce que nous n’avons pas eu de nouvelles de mon frĂšre depuis un temps assez long ».
« Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », fis-je gaĂźment
 et nous nous mĂźmes Ă  marcher lentement, cĂŽte Ă  cĂŽte.
« Pas en Russie ! », soupira-t-elle, si bas que je pus Ă  peine saisir ses paroles. Je la regardai avec plus d’attention.
« Vous ĂȘtes inquiĂšte aussi ? »
Elle admit le fait, aprĂšs un instant d’hĂ©sitation.
« Il y a vraiment si longtemps que nous n’avons rien reçu
 »
Et sans me laisser le temps de proférer des paroles banalement rassurantes, elle poursuivit :
« Oh ! il y a bien pis que cela. J’ai Ă©crit Ă  des gens que nous connaissons Ă  PĂ©tersbourg. Ils ne l’ont pas vu depuis plus d’un mois. Ils le croyaient dĂ©jĂ  auprĂšs de nous et Ă©taient mĂȘme un peu fĂąchĂ©s qu’il eĂ»t quittĂ© PĂ©tersbourg sans venir prendre congĂ© d’eux. Le mari de mon amie est allĂ© tout de suite au logis de Victor. Mais il en Ă©tait parti, et l’on ne savait pas son adresse. »
Je l’entendais respirer convulsivement, par saccades douloureuses. On n’avait pas non plus, depuis longtemps, vu son frĂšre aux cours. Il venait seulement de temps en temps Ă  la porte de l’UniversitĂ© pour demander ses lettres au portier. Et l’on avait dit Ă  l’ami qui s’inquiĂ©tait de lui que l’étudiant Haldin n’était pas venu rĂ©clamer ...

Table of contents

  1. Titre
  2. PREMIÈRE PARTIE
  3. DEUXIÈME PARTIE
  4. TROISIÈME PARTIE
  5. QUATRIÈME PARTIE
  6. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  7. Notes de bas de page