Les Cultural Studies dans les mondes francophones
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Les Cultural Studies dans les mondes francophones

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Les Cultural Studies dans les mondes francophones

About this book

Depuis trois décennies le monde anglo-saxon a considéré sérieusement les Cultural Studies comme une analyse des pratiques quotidiennes et de la production de sens. Mais la production analytique en français dans cette discipline est restée presque absente. Les mondes francophones ont déjà vécu plusieurs événements qui auraient intéressé les Cultural Studies au XXIe siÚcle: les manifestations sociales de l'hiver 2006 et de l'automne 2007 en France, les mouvements migratoires d'Africains vers l'Europe et le débat sur « les accommodements raisonnables » au Québec entre autres. Pour tous ces événements, nous avions entendu s'élever plusieurs voix qui offraient des articulations généralistes de différentiation de nous à l'autre et des idiomes comme « ces gens-là », « les enfants issus d'immigration », « nous ne voulons pas accueillir la misÚre du monde » et bien d'autres. Nous n'avions pas entendu s'élever des perspectives provenant des Cultural Studies dans leur compréhension particuliÚre d'événements politiques, ni en France, ni en Belgique, ni en Suisse, encore moins au Québec. Ces perspectives nous invitent à tenir compte des rapports entre discours et représentations, de placer les contextes politiques des pratiques quotidiennes comme prémisses de nos analyses, d'ouvrir les identités aux pratiques de production de sens et de revoir les groupes et formations identitaires. Cet ouvrage a pour but de souligner les repÚres utiles des Cultural Studies pour mieux comprendre les milieux politiques et culturels de la francophonie au XXIe siÚcle.

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Information

Year
2010
eBook ISBN
9782760319004
I
Des politiques
et des épistémologies
L’épistĂ©mologie au secours de la politique NouveautĂ© et ambiguĂŻtĂ© du projet politique des Cultural Studies of Science
Mathieu Quet


L’objet de ce texte est un champ des Cultural Studies : les Cultural Studies of Science (CSS). Afin d’en tirer d’éventuelles leçons, les lignes qui suivent interrogent ces « Ă©tudes culturelles de la science » dans leurs rapports avec la thĂ©orie de la sociĂ©tĂ© et la pensĂ©e politique. L’existence mĂȘme d’un tel champ est problĂ©matique, car il se dĂ©robe Ă  toute tentative de rĂ©duction. Un travail prĂ©cis de dĂ©finition sera donc nĂ©cessaire pour en stabiliser la conception. Toutefois, avant de mener ce travail de dĂ©finition, nous pouvons nous appuyer sur une prĂ©sentation schĂ©matique et provisoire des CSS comme l’intrsection des Science Studies et des Cultural Studies. Les Science Studies impliquĂ©es dans le champ des CSS sont nĂ©es au milieu des annĂ©es 1970, dans le sillage des rĂ©flexions de Thomas Kuhn (1983), et leur apport principal a Ă©tĂ© de mĂȘler le questionnement Ă©pistĂ©mologique de l’histoire et de la philosophie des sciences Ă  celui, socio-institutionnel, de la sociologie des sciences, produisant ainsi de nouvelles interrogations sur la science comme activitĂ© sociale. Les « Ă©coles » de Bath et d’Édimbourg sont souvent reconnues comme Ă©tant Ă  l’origine de ce tournant, en particulier avec les travaux de David Bloor (1976) et Harry Collins (1981), qui dĂ©fendent une analyse sociologique de la connaissance scientifique. C’est donc principalement de la rencontre des Science Studies avec les Cultural Studies, notamment aux É.-U., que sont nĂ©es les Cultural Studies of Science.
Une fois notre conception de ce domaine stabilisĂ©e, nous chercherons Ă  rĂ©pondre Ă  la question suivante : Comment un domaine de recherche initialement trĂšs spĂ©cialisĂ©, et relativement coupĂ© d’un questionnement social gĂ©nĂ©ral (l’épistĂ©mologie, l’histoire et la philosophie des sciences), a-t-il laissĂ© apparaĂźtre un champ revendiquant systĂ©matiquement un questionnement politique ? Cela nous amĂšnera Ă  Ă©tudier les apports des CSS Ă  la thĂ©orie sociologique « traditionnelle » (Ă  travers laquelle nous entendons la tradition durkheimienne, aboutissant Ă  la sociologie de Pierre Bourdieu). Notre but n’est en effet pas seulement de prĂ©senter un domaine de recherche, mais plutĂŽt de montrer dans quelle mesure les contributions de ce domaine suggĂšrent de penser diffĂ©remment certaines questions fondamentales de la sociologie et de la thĂ©orie sociale. Bien entendu, ces apports ont aussi leurs revers, et Ă  l’issue du texte, nous identifierons les limites du mouvement et essaierons de montrer dans quelle mesure des problĂšmes importants sont laissĂ©s en suspens.
1. L’existence problĂ©matique des Cultural Studies of Science
Un label fragile
La nature des CSS demande d’abord Ă  ĂȘtre prĂ©cisĂ©e, car celles-ci n’ont pas de dĂ©finition rigoureuse. En France, le recours Ă  une telle dĂ©nomination est extrĂȘmement rare, mais on peut la trouver sous la plume d’auteurs isolĂ©s, renvoyant essentiellement Ă  la description de pratiques anglo-saxonnes. Michel Dubois par exemple, dans son ouvrage La nouvelle sociologie des sciences, emploie le terme dans un chapitre qu’il consacre aux liens entre Cultural Studies et sociologie des sciences. Il dĂ©crit les CSS comme le prolongement d’« une tradition bien ancrĂ©e aux États-Unis de critique politique de la science » (Dubois, 2001, 212). Autre exception dans le paysage francophone, Michel Pierssens dĂ©crit la traversĂ©e de l’Atlantique des recherches sociales sur la science et leur adaptation au contexte de la vie universitaire amĂ©ricaine des annĂ©es 1980-1990, en recourant Ă  l’expression « Cultural Studies of Scientific Knowledge » (Pierssens, 1998). Mais en dehors de ces auteurs, rares sont ceux, dans la littĂ©rature francophone, qui emploient l’expression CSS comme dĂ©nomination valable.
Dans les pays anglo-saxons, et en particulier aux États-Unis, l’existence du champ des CSS est plus frĂ©quemment abordĂ©e. Dorothy Nelkin, dans Technoscience and Cyberculture, parle principalement de Science Studies, mais Ă©voque pĂȘle-mĂȘle des programmes de Science, Technology and Society Science; Technology and Human Values; Political Studies of Science ; et de Cultural Studies of Science (Nelkin, 1996). En outre, certains auteurs revendiquent prĂ©cisĂ©ment leur appartenance aux CSS. Doing Science + Culture, dirigĂ© par Roddey Reid et Sharon Traweek, est sous-titrĂ© : How cultural and interdisciplinary studies are changing the way we look at science and medicine, et les auteurs de cet ouvrage collectif s’inscrivent dans les CSS (Reid et Traweek, 2000).
Mais encore une fois, il vaut mieux se garder de toute gĂ©nĂ©ralisation hĂątive, car le label ne fait pas l’objet d’un consensus parmi les acteurs mĂȘmes qu’il est de coutume d’y associer. Par exemple, Bruno Latour, cĂ©lĂšbre sociologue des sciences français, ne se reconnaĂźt pas comme membre des CSS et revendique une identitĂ© de sociologue, alors mĂȘme qu’il est l’un des auteurs les plus citĂ©s comme emblĂ©matique des CSS, tant par les dĂ©fenseurs que par les dĂ©tracteurs du champ (Dubois, 2001, 217). Lors de « l’affaire Sokal1 », qui a contribuĂ© Ă  mettre en lumiĂšre les CSS en France, il Ă©crira : « Que vient faire dans cette galĂšre, la sociologie ou l’histoire sociale des sciences ? » (Latour, 1997) et prendra soin de distinguer la socio-anthropologie des sciences des Cultural Studies. Le label CSS ne renvoie donc pas Ă  un champ dĂ©terminĂ© de façon Ă©vidente, ni pour ses acteurs, ni pour ses observateurs ou ses dĂ©tracteurs. Il semble s’y jouer quelque chose de la plasticitĂ© et de la volatilitĂ© communes aux Cultural Studies et les reprĂ©sentations des acteurs Ă  son sujet sont particuliĂšrement variables : si Dubois attribue aux CSS une identitĂ© originale et indique la place spĂ©cifique qu’elles occupent au confluent des Cultural Studies et des Science Studies, d’autres auteurs ne s’embarrassent pas d’une telle distinction. Nelkin assimile purement et simplement Science Studies et CSS, et Latour fait au contraire comme si l’intersection entre Cultural Studies et Science Studies n’existait pas. Face Ă  des reprĂ©sentations individuelles aussi hĂ©tĂ©rogĂšnes, on peut distinguer les diffĂ©rentes raisons pour lesquelles l’expression Cultural Studies of Science est employĂ©e malgrĂ© tout et Ă©valuer les caractĂ©ristiques du champ auquel elle renvoie. Pour expliquer tout d’abord pourquoi diffĂ©rents groupes d’acteurs ont adoptĂ© l’expression CSS comme une dĂ©nomination pertinente, nous avons privilĂ©giĂ© deux niveaux explicatifs : le niveau des logiques discursives, et celui de la structure institutionnelle des Science Studies.
Explication « discursive »
Un champ existe avant tout parce qu’on le nomme, et parce qu’on rassemble sous un nom un ensemble de travaux. Pour expliquer l’existence du label des CSS, il est donc prĂ©fĂ©rable de revenir en premier lieu sur les logiques discursives qui dĂ©terminent le recours Ă  cette appellation. Les raisons qui amĂšnent certains groupes, certaines personnes Ă  utiliser l’expression « CSS » mĂ©ritent l’attention, car elles Ă©clairent les mĂ©canismes de formation des CSS en tant qu’ensemble cohĂ©rent. Dans cette perspective, il semble possible de dĂ©nombrer quatre logiques discursives Ă  travers lesquelles des acteurs vĂ©hiculent l’existence du domaine des CSS : logique d’expansion, logique d’amalgame, logique de dĂ©solidarisation et logique d’appartenance. Il s’agit bien entendu d’idĂ©aux types, mais certaines positions radicales les illustrent clairement et permettent de mieux les saisir.
La premiĂšre logique Ă  l’oeuvre est la logique d’expansion des Cultural Studies, dĂ©jĂ  analysĂ©e partiellement par Dubois (2001), et qui consiste Ă  s’approprier – ou Ă  instrumentaliser – un discours Ă©pistĂ©mologiquement fort, celui des Science Studies, afin de masquer certains flottements d’un champ de recherche des plus Ă©clatĂ©s. On peut la trouver chez des auteurs de Cultural Studies qui ne pratiquent pas initialement les Science Studies, mais inscrivent leur discours dans ce champ, ponctuellement ou progressivement. Stanley Aronowitz en est un exemple, puisqu’il effectue des incursions dans la problĂ©matique de la science, malgrĂ© une oeuvre consacrĂ©e majoritairement aux mutations du travail (Aronowitz, 1988 ; Menser et Aronowitz, 1996). C'est aussi le cas d’Andrew Ross, autre Ă©diteur de la revue Social Text, revue dans laquelle Alan Sokal publia son pastiche. Ross (1992) cite par exemple le travail de l’historienne des sciences Donna Haraway parmi d’autres rĂ©fĂ©rences beaucoup moins spĂ©cifiques des Science Studies. Sans ĂȘtre spĂ©cialistes de sociologie ou de philosophie des sciences, ces auteurs prennent les consĂ©quences du dĂ©veloppement scientifique comme objet de leurs rĂ©flexions et s’appuient pour cela sur les grandes figures des Science Studies (Latour, Haraway, Harding, entre autres), dans un mouvement d’oscillation permanente entre instrumentalisation rhĂ©torique et appropriation fĂ©conde.
La seconde logique est une logique d’amalgame des Cultural Studies et des Science Studies au motif d’un relativisme social et Ă©pistĂ©mologique qui leur serait commun. Elle est Ă  l’oeuvre dans les discours de dĂ©nigrement tenus par des acteurs, pour la plupart extĂ©rieurs aux Science Studies et aux Cultural Studies, qui reprochent aux Science Studies de se complaire, comme les Cultural Studies, dans un relativisme inconsĂ©quent et un radicalisme de façade, assimilant CS et CSS comme autant de disciplines jouant de l’outrance rhĂ©torique. Cette logique est trĂšs bien illustrĂ©e par les textes et la dĂ©marche d’Alan Sokal lui-mĂȘme lorsqu’il publie son texte pastiche sur la science dans une revue gĂ©nĂ©raliste des Cultural Studies, non spĂ©cialisĂ©e dans l’étude des sciences, dans lequel il ne prend pas moins Ă  partie des auteurs comme Latour ou Haraway, dont les travaux sont reconnus et discutĂ©s dans les revues les plus lĂ©gitimes de la communautĂ© des Science Studies. D’autres ouvrages reflĂštent Ă©galement cette logique : Sokal et Bricmont (1997), Gross et Levitt (1995) qui amalgament critique de la science, critique plus vaste de la sociĂ©tĂ© et relativisme dangereux pour la cohĂ©sion sociale.
La troisiĂšme logique est en partie la consĂ©quence de cette logique d’amalgame. On pourrait parler dans ce cas de logique de dĂ©solidarisation (Jeanneret, 1998, 58), qui Ă©voque pour sa part une « stratĂ©gie de mise Ă  distance des faux amis ». Elle correspond Ă  la reprise de la logique d’amalgame par une partie des acteurs des Science Studies, qui rejettent ainsi dans le domaine des CSS les travaux les plus « encombrants », susceptibles de dĂ©lĂ©gitimer la qualitĂ© scientifique des Science Studies. Certains acteurs phares du tournant culturel des Ă©tudes de sciences dans les annĂ©es 1970 sont ainsi amenĂ©s Ă  reformuler leur position, renvoyant dans le champ des Cultural Studies des travaux avec lesquels ils se trouvent en dĂ©saccord. Harry Collins en est probablement un bon exemple actuel. Fondateur Ă  la fin des annĂ©es 1970 du programme empirique du relativisme, longtemps cataloguĂ© parmi les plus radicaux des acteurs des Science Studies, il se dissocie nettement dans Collins (2004) du champ des Cultural Studies, auquel il associe au contraire les travaux de Michel Callon et Bruno Latour, crĂ©ant un domaine des CSS par dĂ©faut.
Cependant, il est intĂ©ressant de noter que ce n’est sans doute pas la logique dĂ©terminante. Certains acteurs des Science Studies revendiquent leur appartenance aux CSS. Cette logique d’appartenance est illustrĂ©e par le philosophe des sciences, Joseph Rouse, qui dĂ©crit les Cultural Studies of Scientific Knowledge comme un ensemble hĂ©tĂ©rogĂšne, mais cohĂ©rent malgrĂ© tout (Rouse, 1992), et par d’autres promoteurs de programmes de CSS aux É.-U. Ce discours est plus rĂ©pandu parmi les acteurs inscrits dans des domaines de recherche oĂč l’intersection Science Studies/Cultural Studies est particuliĂšrement productive. C’est le cas des auteurs travaillant sur la production scientifique du genre, au croisement des Science Studies et des Gender Studies, tels que Traweek (1993) et Haraway (1994), qui revendiquent de façon Ă©quivalente leur appartenance aux Science Studies et aux Cultural Studies et, par consĂ©quent, aux Cultural Studies of Science.
Ces diffĂ©rentes logiques sont des idĂ©aux-types, mais elles permettent de faire apparaĂźtre l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des raisons pour lesquelles les acteurs sont amenĂ©s Ă  mobiliser un terme tel que CSS pour dĂ©signer un ensemble de travaux. C’est en dĂ©finitive par la conjugaison de ces quatre logiques discursives que les Cultural Studies of Science prennent forme, dĂ©terminĂ©es par des stratĂ©gies distinctes d’occupation de l’espace intellectuel.
Explication institutionnelle
Alors que le recours Ă  l’expression CSS s’explique par des logiques discursives qui renvoient elles-mĂȘmes Ă  des enjeux de pouvoir et d’organisation du champ scientifique et universitaire, un autre niveau explicatif devrait nous permettre d’éclaircir ces logiques, soit la spĂ©cificitĂ© institutionnelle du champ des Science Studies. En effet, les logiques discursives Ă  travers lesquelles se forme le champ des CSS sont favorisĂ©es par la spĂ©cificitĂ© structurelle du champ des Science Studies, qui prĂ©sente des analogies avec celui des Cultural Studies et facilite l’association de ces deux domaines de recherche sous ...

Table of contents

  1. Page couverture
  2. Page titre
  3. Page de droit d’auteur
  4. Table des matiĂšres
  5. REMERCIEMENTS
  6. Introduction : Précisions, imprécisions, conceptualisation
  7. I. DES POLITIQUES ET DES ÉPISTÉMOLOGIES
  8. II. IDENTITÉS ET EXPRESSIONS IDENTITAIRES
  9. III. CINÉMA ET PRATIQUES CULTURELLES
  10. COLLABORATEURS
  11. INDEX

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