VOLET 1
Les littératies multiples
et le préscolaire
La démarche des orthographes approchées
en contexte francophone minoritaire
Isabelle Montésinos-Gelet
Université de Montréal
SILâON SITUE cet article dans le cadre des littĂ©raties multiples, il est manifeste quâil est question ici de ce que Masny (2001) nomme la littĂ©ratie scolaire, puisquâil sâagit de la mise en oeuvre et de la rĂ©percussion de pratiques scolaires visant le dĂ©veloppement du rapport Ă lâĂ©crit. La premiĂšre partie de cet article prĂ©cise les enjeux de lâapprentissage de lâorthographe en contexte francophone minoritaire. La dĂ©marche des orthographes approchĂ©es est ensuite prĂ©sentĂ©e par la description des principes qui en sont Ă la source. Enfin, une recherche qui a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en Ontario et dans laquelle des pratiques dâorthographes approchĂ©es ont Ă©tĂ© mises en oeuvre est prĂ©sentĂ©e.
Approcher lâorthographe, câest sâefforcer dâen comprendre le fonctionnement en cherchant Ă Ă©crire des mots et des phrases. Avant la premiĂšre annĂ©e de scolarisation obligatoire, les enfants sont dĂ©jĂ en contact avec la langue Ă©crite, et ce, depuis leur naissance. GrĂące Ă leurs diverses expĂ©riences, ils ont acquis des connaissances ainsi quâune motivation Ă lâutiliser. Ces connaissances concernent les fonctions de lâĂ©crit, son fonctionnement ainsi que la façon de se lâapproprier (Chauveau, 1997). Les enfants ne bĂ©nĂ©ficient pas tous des mĂȘmes expĂ©riences. Certains sont rĂ©guliĂšrement encouragĂ©s Ă dĂ©velopper leur rapport Ă lâĂ©crit au moyen, notamment, de lectures partagĂ©es. Dâautres, au contraire, nâont jamais manipulĂ© de livres avant leur entrĂ©e Ă lâĂ©cole et ont trĂšs peu lâoccasion dâĂȘtre tĂ©moins de pratiques de lecture et dâĂ©criture. Toutefois, la langue Ă©crite ne leur est pas inconnue, puisquâelle est omniprĂ©sente dans lâespace public (façades des magasins, panneaux de signalisation routiĂšre, affiches publicitaires, etc.) et lâespace privĂ© (emballages de nourriture, marques, caractĂšres Ă©crits sur les vĂȘtements, etc.).
LâĂ©crit environnant, en contexte francophone minoritaire, nâest pas quâen langue française. Au contraire, dans un contexte comme celui de lâOntario, lâĂ©crit est bien plus frĂ©quemment en anglais. Cette coexistence de diffĂ©rentes orthographes nâest probablement pas sans incidence sur les connaissances construites par les enfants. Par exemple, les enfants sont sensibles au contact vraisemblable entre les lettres et Ă leur frĂ©quence (Besse et ACLE, 2000). Or, une succession de consonnes comme ght, qui se rencontre en anglais, nâest guĂšre utilisĂ©e en français. De mĂȘme, une lettre comme w, frĂ©quente en anglais, est souvent nettement moins familiĂšre aux jeunes francophones.
Approcher lâorthographe, câest aussi approcher un objet social complexe. En effet, lâorthographe, qui correspond Ă une norme relative Ă la maniĂšre dâĂ©crire un mot, est contraignante et Ă©volue dans le temps. Cette contrainte de lâorthographe se ressent clairement lorsquâon considĂšre la façon de nommer les Ă©carts par rapport Ă la norme dans les productions Ă©crites : ils sont appelĂ©s des fautes. Du fait de son Ă©volution constante, lâorthographe est un objet Ă la fois fixe et mouvant. Lâorthographe française est considĂ©rĂ©e comme complexe. Selon Catach (1995), il sâagit dâun plurisystĂšme composĂ© de graphĂšmes de trois types diffĂ©rents. Les graphĂšmes les plus nombreux sont les phonogrammes, ces graphĂšmes qui servent Ă porter les phonĂšmes. Ils peuvent ĂȘtre formĂ©s dâune lettre (p. ex., a, b, c), de deux lettres (p. ex., an, ch, qu) ou de trois lettres (p. ex., ain, eau). Catach (1995) en dĂ©nombre 130 et ces graphĂšmes constituent environ 85 p. 100 des signes dâun texte. Les morphogrammes sont un autre type de graphĂšmes. Ils se partagent en morphogrammes lexicaux (p. ex., le d final de grand) et en morphogrammes grammaticaux, qui servent Ă indiquer le genre, le nombre ou la flexion verbale (p. ex., grande, grands, grandis). Enfin, selon Catach (1995), le troisiĂšme type de graphĂšmes correspond aux logogrammes, qui sont des homophones se distinguant Ă lâĂ©crit par une orthographe diffĂ©rente (p. ex., eau, haut, au).
Lâapprentissage de lâorthographe commence souvent par lâintĂ©gration des correspondances entre les phonĂšmes et les phonogrammes, mais rapidement, les Ă©lĂšves prennent en considĂ©ration les morphogrammes lexicaux et grammaticaux, ainsi que les logogrammes. Toutefois, la maĂźtrise dâun systĂšme aussi complexe demande plusieurs annĂ©es dâefforts. Câest essentiellement pour acquĂ©rir de la rapiditĂ© et de la fluiditĂ© dans lâusage de la langue Ă©crite, que ce soit en lecture ou en Ă©criture, que ce laborieux apprentissage de lâorthographe est jugĂ© essentiel dans notre sociĂ©tĂ©.
Lâorthographe peut sâenseigner de maniĂšre directe par des leçons explicites sur 1) les correspondances entre les phonĂšmes et les phonogrammes; 2) les rĂšgles de positionnement des graphĂšmes qui dĂ©terminent lâusage de tel ou tel phonogramme (p. ex., la rĂšgle concernant le c et le g durs et doux et la rĂšgle relative au doublement du s entre deux voyelles); 3) les stratĂ©gies de mĂ©morisation accompagnĂ©es de leur application sur des listes de mots proposĂ©es chaque semaine; 4) les rĂšgles grammaticales. Toutefois, cet enseignement peut aussi sâappuyer sur les connaissances antĂ©rieures des Ă©lĂšves : câest le cas notamment dans les pratiques dâorthographes approchĂ©es.
Dans cet article, nous visons deux objectifs :
1. décrire les principes qui sont à la source de la démarche des orthographes approchées;
2. présenter une recherche réalisée en contexte francophone minoritaire qui a intégré la démarche des orthographes approchées.
La description des principes Ă la source de la dĂ©marche des orthographes approchĂ©es sâavĂšre essentielle, puisquâelle permet de prĂ©ciser ce qui a Ă©tĂ© mis de lâavant lors de la formation des enseignants qui ont participĂ© Ă la recherche rĂ©alisĂ©e en contexte francophone minoritaire.
Principes Ă la source de la pratique
des orthographes approchées
Pour rĂ©aliser des pratiques dâorthographes approchĂ©es en classe, on place les enfants dans une situation oĂč ils sont amenĂ©s Ă utiliser la langue Ă©crite. Se servir de la langue Ă©crite, câest prĂȘter attention Ă celleci. Or, câest en Ă©tant attentifs Ă la langue Ă©crite que les enfants construisent leurs connaissances. La langue Ă©crite est un outil dont on se sert pour diverses raisons (se souvenir, communiquer Ă distance, organiser ses idĂ©es, etc.). Rien de tel que de sâen servir rĂ©ellement pour nourrir le dĂ©sir de se lâapproprier plutĂŽt que dâattendre que cet objet nous soit prĂ©sentĂ© aspect par aspect.
Pour rĂ©aliser des pratiques dâorthographes approchĂ©es en classe, lâenseignant doit Ă©galement ĂȘtre Ă lâĂ©coute des reprĂ©sentations quâont les Ă©lĂšves par rapport Ă la langue en les questionnant Ă ce propos. Il sâagit dâĂȘtre attentif Ă diffĂ©rents aspects de lâĂ©crit : aux aspects matĂ©riels comme la mise en page, lâorientation, la linĂ©aritĂ© et les allographes utilisĂ©s; aux aspects liĂ©s Ă la comprĂ©hension du principe alphabĂ©tique comme la capacitĂ© Ă extraire les phonĂšmes, Ă les combiner, Ă les transcrire avec des phonogrammes conventionnels et Ă les ordonner; aux aspects liĂ©s Ă la considĂ©ration des morphogrammes et des logogrammes. Il convient aussi dâobserver la façon dont les Ă©lĂšves dĂ©crivent les stratĂ©gies quâils utilisent. Lâenseignant qui pratique les orthographes approchĂ©es porte attention Ă ses Ă©lĂšves et valorise ce que ceux-ci ont dĂ©jĂ construit. Il cherche Ă les amener Ă rĂ©flĂ©chir par rapport Ă la langue Ă©crite et par rapport aux stratĂ©gies quâils dĂ©ploient pour sâen servir. Lâincitation au partage des connaissances et des stratĂ©gies au cours de discussions en petits ou grands groupes constitue un moyen pour susciter cette rĂ©flexion. En accord avec les principes du socioconstructivisme (Vygotsky, 1997 [1934]; Bruner, 1983), lâenseignant qui met en oeuvre des pratiques dâorthographes approchĂ©es accorde une place importante Ă lâĂ©tayage entre les pairs, et ce, en encourageant la confrontation des idĂ©es Ă propos de la langue Ă©crite.
Une fois que les Ă©lĂšves ont tentĂ© dâĂ©crire en sâinspirant, par exemple, de leurs connaissances des correspondances entre les phonĂšmes et les phonogrammes, de la mĂ©morisation de mots ou dâanalogies avec des portions de mots qui leur sont plus familiers ou qui se retrouvent dans lâenvironnement de la classe, on cherche la norme orthographique. Pour ce faire, il est utile que lâenseignant explore avec les Ă©lĂšves les moyens que ceux-ci envisagent afin de trouver la norme. Souvent, pour la trouver, les Ă©lĂšves songent Ă avoir recours Ă des ressources humaines (p. ex., parent, frĂšre aĂźnĂ©, secrĂ©taire de lâĂ©cole, etc.) ou Ă des ressources matĂ©rielles (p. ex., dictionnaire, imagier, ordinateur, etc.). Un ou plusieurs Ă©lĂšves peuvent alors partir faire des recherches et revenir ensuite prĂ©senter la rĂ©ponse au groupe.
La dĂ©marche des orthographes approchĂ©es a fait lâobjet de quelques recherches qui ont dĂ©montrĂ© lâintĂ©rĂȘt de cette approche didactique innovatrice pour le dĂ©veloppement des Ă©lĂšves; toutefois, les recherches menĂ©es au prĂ©scolaire sont encore bien peu nombreuses (Rieben et al., 2005; MontĂ©sinos-Gelet et Morin, 2006; Charron, 2006). JusquâĂ prĂ©sent, aucune autre recherche ne sâest attachĂ©e Ă Ă©valuer lâintĂ©rĂȘt de la mise en oeuvre de cette dĂ©marche en contexte francophone minoritaire.
PrĂ©sentation dâune recherche rĂ©alisĂ©e en contexte francophone minoritaire
Cette recherche a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en 2005 en collaboration avec le Conseil des Ă©coles publiques de lâEst de lâOntario (CEPEO). Dans le cadre dâun projet de prĂ©vention de lâĂ©chec en lecture, des enseignants de la maternelle (oĂč les enfants sont ĂągĂ©s de quatre ans) et du jardin (oĂč les enfants sont ĂągĂ©s de cinq ans) ont Ă©tĂ© formĂ©s afin de soutenir le dĂ©veloppement de la conscience phonologique de leurs Ă©lĂšves. Il convient de prĂ©ciser que les Ă©lĂšves scolarisĂ©s en français en Ontario sont dans un contexte francophone minoritaire et que, malheureusement, selon PaillĂ© (2002), nous ne disposons pas de statistiques susceptibles de nous renseigner sur le niveau de rĂ©ussite scolaire de ces Ă©lĂšves.
Dans le cadre de cette recherche, la conscience phonologique des Ă©lĂšves a Ă©tĂ© Ă©valuĂ©e deux fois au cours de lâannĂ©e afin de cerner les Ă©lĂšves qui risquent dâĂ©prouver des difficultĂ©s dans lâapprentissage de la lecture et afin de les soutenir plus activement. En effet, de trĂšs nombreuses Ă©tudes, notamment celles recensĂ©es dans la mĂ©ta-analyse conduite par Ehri, Nunes, Willows, Schuster, Yaghoub-Zadeh et Shanahan (Ehri et al., 2001), soulignent que lâenseignement de la conscience phonologique est bĂ©nĂ©fique pour la rĂ©ussite des Ă©lĂšves en lecture. Ces auteurs ajoutent que cet enseignement est plus efficace sâil est associĂ© Ă lâemploi des lettres, car la connaissance des lettres aide Ă la manipulation des phonĂšmes. Ainsi, le CEPEO a souhaitĂ© complĂ©ter la formation offerte en conscience phonologique par une formation en orthographes approchĂ©es dans la mesure oĂč, comme Ehri et Roberts (2006) le signalent, les pratiques dâorthographes approchĂ©es sont particuliĂšrement pertinentes puisquâelles alimentent Ă la fois la connaissance des lettres et celle des phonĂšmes. Toutefois, mĂȘme si les conclusions dâEhri et de ses collaborateurs (Ehri et al., 2001) sont favorables Ă lâenseignement conjoint de la conscience phonologique et des lettres pour favoriser la rĂ©ussite ultĂ©rieure en lecture, elles ne prĂ©cisent pas si la manipulation des lettres accroĂźt le degrĂ© de conscience phonologique des Ă©lĂšves. Câest ce que nous souhaitions observer dans le cadre de cette Ă©tude.
Ainsi, notre question de recherche est la suivante : y a-t-il des diffĂ©rences dans le dĂ©veloppement de la conscience phonologiquedâĂ©lĂšves de la maternelle et du jardin selon quâils aient bĂ©nĂ©ficiĂ© dâun programme de dĂ©veloppement de la conscience phonologique associĂ© Ă des activitĂ©s dâorthographes approchĂ©es ou seulement du programme de dĂ©veloppement de la conscience phonologique ?
Méthodologie
Dans cette recherche, une cohorte de 602 Ă©lĂšves a Ă©tĂ© suivie une annĂ©e entiĂšre. Ces Ă©lĂšves Ă©taient issus de 40 classes diffĂ©rentes, dont 18 classes de la maternelle et 22 classes du jardin. Les 20 Ă©coles dont provenaient les Ă©lĂšves ont Ă©tĂ© choisies par le CEPEO. Or, parmi les 40 enseignants faisant partie du projet, 18 volontaires ont bĂ©nĂ©ficiĂ© dâune formation dâune journĂ©e sur les orthographes approchĂ©es et ont rĂ©alisĂ© avec leurs Ă©lĂšves des pratiques dâorthographes approchĂ©es. La formation consistait Ă prĂ©senter les principes qui sont Ă la base de cette dĂ©marche pĂ©dagogique et Ă offrir diverses pistes concrĂštes pour sa mise en pratique. La frĂ©quence des pratiques Ă©tait Ă leur choix et nâa pas Ă©tĂ© contrĂŽlĂ©e, ce qui constitue une limite de cette recherche. Par ailleurs, lâensemble des enseignants ont reçu une formation sur le dĂ©veloppement de la conscience phonologique et tous ont adoptĂ© un programme proposĂ© par le CEPEO pour leurs Ă©lĂšves. Ce programme favorise la manipulation dâunitĂ©s phonologiques telles que les syllabes, les rimes et les phonĂšmes.
Le degrĂ© de conscience phonologique des 602 Ă©lĂšves a Ă©tĂ© Ă©valuĂ© en milieu et en fin dâannĂ©e par une Ă©preuve informatisĂ©e conçue par MontĂ©sinos-Gelet, Armand et Bastien (2002). Cet out...