Dans Les lieux de mĂ©moire, Pierre Nora affirme que « la mĂ©moire s'enracine dans le concret, l'espace, le geste, l'image et l'objet » (1984, xix). Entre lieux et mĂ©moire adopte une perspective semblable et jette un regard sur les expĂ©riences concrĂštes, gĂ©ographiquement situĂ©es, par lesquelles les francophones du Canada construisent leur identitĂ© Ă partir des rĂ©miniscences de leur passĂ©. Ce questionnement est essentiel, car la gĂ©ographie de la francophonie canadienne Ă©volue rapidement, consolidĂ©e au QuĂ©bec au cours notamment des derniĂšres cinquante annĂ©es, mais fragilisĂ©e dans les milieux les plus dynamiques de la francophonie hors QuĂ©bec, lĂ oĂč les francophones se confrontent quotidiennement Ă l'Autre: anglophone, immigrant et allophone. Dans ces lieux consolidĂ©s et fluides se tissent les appartenances et les identitĂ©s de ceux qui les occupent. Les auteurs abordent les lieux de mĂ©moire du Canada français selon trois approches: l'histoire, la gĂ©ographie et les arts. Tous mettent en Ă©vidence que la fondation d'un lieu de mĂ©moire est un acte politique. Enfin, ils montrent qu'une Ă©tude des lieux de mĂ©moire, par l'entremise des individus et des groupes qui les instituent, constitue un prĂ©alable Ă la comprĂ©hension de l'identitĂ© francophone canadienne, dans son unitĂ© comme dans sa diversitĂ©.

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Entre lieux et mémoire
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North American HistoryIndex
HistoryLes lieux de mémoire peuvent-ils fortifier les collectivités francophones ?
Patrice GROULX, Université Laval
Dans la sociĂ©tĂ© moderne, toute collectivitĂ© recherche la plus grande capacitĂ© dâautonomie possible. Selon ce postulat, ce projet dâautonomisation (empowerment) est en continuitĂ© avec celui de « la modernitĂ© inaugurale », câest-Ă -dire, comme la dĂ©finit Jacques Beauchemin, un « projet politique dâĂ©mancipation » doublĂ© dâun « projet âĂ©thiqueâ de civilisation du âdĂ©chaĂźnement des intĂ©rĂȘts particuliersâ » (2004 : 41). Prolongeons cette idĂ©e. Si effectivement « [l]âexistence au sein mĂȘme dâun mĂȘme espace social-historique de communautĂ©s dâhistoire et de mĂ©moire » est constitutive de « lâunitĂ© du champ politique » (ibid. : 43), on peut penser que la crĂ©ation de lieux de mĂ©moire est elle aussi indissociable de ce champ. Et si le pluralisme qui dynamise nos sociĂ©tĂ©s multiplie les foyers de rĂ©fĂ©rence identitaire (ibid. : 56), il mine les fondements dâune histoire commune. Les lieux dâune mĂ©moire minoritaire contribuent Ă cette sape lorsquâils contredisent ceux sur lesquels sâarc-boute lâĂ©dification de la nation. Toutes les recherches sur la constitution des lieux historiques conviennent que lâĂ©laboration de ces derniers est jalonnĂ©e de conflits entre les voix des dominants et celles des dominĂ©s.
Il est par ailleurs entendu que lâautonomie dâune collectivitĂ© sâexerce Ă lâintĂ©rieur de balises fondĂ©es sur des principes et des droits reconnus de tous. Or, la dĂ©finition de ces principes repose sur des rapports de force sociaux et politiques. Le dĂ©bat sur la place Ă donner au principe de lâautonomie nationale au Canada et au QuĂ©bec a pour enjeu les degrĂ©s dâautonomie et de libertĂ© que la sociĂ©tĂ© canadienne est prĂȘte Ă se reconnaĂźtre, et cette reconnaissance sâappuie Ă son tour sur des mĂ©moires que cristallisent certains lieux. La « poussĂ©e mĂ©morielle » que Pierre Nora constate et dĂ©plore, du moins pour la France, Ă la suite de la publication du grand collectif des Lieux de mĂ©moire, est en partie due Ă ce quâil appelle, justement, une « dĂ©colonisation de lâhistoire ». En dâautres termes, elle tient à « lâĂ©mergence rapide de toutes les formes de mĂ©moire de minoritĂ©s pour qui la rĂ©cupĂ©ration-fabrication du passĂ© fait partie intĂ©grante de leur affirmation dâidentitĂ© », et qui se rattache, dans les pays occidentaux, Ă une « dĂ©colonisation intĂ©rieure » (2002 : 27-28). Or, lâautonomisation procĂšde dâune dĂ©colonisation. DĂ©coloniser la mĂ©moire, câest sâaffranchir de la rigiditĂ© de ses schĂšmes. Les lieux de mĂ©moire ne sont-ils pas souvent dĂ©criĂ©s comme des boulets qui entravent la capacitĂ© des collectivitĂ©s Ă agir sur leur destinĂ©e ?
Dans ce court essai, jâaborderai divers aspects de la dialectique entre autonomisation politique et mĂ©moire. Je reviendrai dâabord sur le doublet « devoir de mĂ©moire / lieu de mĂ©moire » pour montrer que le lieu de mĂ©moire est avant tout un concept dâhistoire propre Ă dĂ©samorcer la rhĂ©torique du devoir de mĂ©moire. Je proposerai ensuite de replacer lâanalyse des lieux de mĂ©moire dans la perspective historique de la constitution dâun champ social de la mĂ©moire. Sous cet Ă©clairage, je rĂ©examinerai la cĂ©lĂšbre bataille du Long-Sault, un lieu de mĂ©moire qui a contribuĂ© Ă la structuration de lâautoreprĂ©sentation du Canada français pendant une longue pĂ©riode. Enfin, je conclurai sur lâavenir des lieux de mĂ©moire des francophonies par un plaidoyer pour lâencadrement de la mĂ©moire par lâhistoire. La prĂ©paration de lâavenir dâune collectivitĂ© repose en effet sur la luciditĂ© Ă lâĂ©gard du passĂ©, que seule lâhistoire, comme discipline scientifique, est en mesure de garantir.
Devoir de mémoire et lieu de mémoire
Le thĂšme du « devoir de mĂ©moire » est omniprĂ©sent dans le discours social. Si lâexpression est relativement nouvelle dans le vocabulaire, ses fondements idĂ©els remontent aux conceptions et aux rituels universels de la commĂ©moration des morts. Il sâest cristallisĂ© au XIXe siĂšcle sous la forme dâune historiographie commĂ©morative accompagnĂ©e de dispositifs sociaux et savants tels que les cĂ©lĂ©brations de hĂ©ros et dâĂ©vĂ©nements fondateurs par la littĂ©rature, les beaux-arts et lâillustration, lâexhumation des vestiges par lâarchĂ©ologie, la prĂ©servation de monuments historiques et la redĂ©couverte ou lâinvention de traditions. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il dĂ©borde dans le champ judiciaire et politique en prenant la forme des procĂšs pour crimes contre lâhumanitĂ© et des politiques du pardon. Comme suite Ă ce dĂ©bordement, le devoir de mĂ©moire serait mĂȘme un « paradigme » nouveau dâenvergure mondiale, du moins dans le contexte des politiques du pardon (Labelle, Antonius et Leroux, 2005 : 2).
Ce « devoir » foisonnant interpelle depuis une vingtaine dâannĂ©es les historiens spĂ©cialisĂ©s dans lâĂ©tude des reprĂ©sentations collectives du passĂ©. Ces derniers sâinquiĂštent dâune saturation des mĂ©moires, de leur Ă©miettement et de leurs concurrences. Nora estime pour sa part que le danger rĂ©side dans le « fĂ©tichisme sacralisateur » de la mĂ©moire, qui repousse lâenquĂȘte critique (1999 : 348). Philippe Joutard dĂ©nonce quant Ă lui les dĂ©rapages de la mĂ©moire, le fait quâelle devienne Ă lâoccasion le « vecteur des intolĂ©rances » (1998 : 98). La mĂ©moire que brandissent les minoritĂ©s est donc suspecte de menacer la cohĂ©sion sociale.
RĂ©sumons les mĂ©susages du « devoir de mĂ©moire ». Il y a dâabord, Ă©crit le philosophe Emmanuel Kattan, la « concurrence des victimes », qui dĂ©coule du fait que dans notre sociĂ©tĂ©, le statut de victime « confĂšre des avantages et des droits » (2002 : 70-71). Il y a ensuite, poursuit-il, une « prĂ©occupation exagĂ©rĂ©e pour le passĂ© [qui] nous dĂ©tourne parfois des urgences du prĂ©sent » (ibid. : 71) ; le devoir de mĂ©moire peut alors avoir pour effet de « dĂ©placer lâaccent de lâaction vers le souvenir » (ibid. : 72), la mĂ©moire fonctionnant comme une « Ă©chappatoire ».
« Cette exonĂ©ration par le devoir de mĂ©moire, enchaĂźne Kattan, remplit une fonction analogue Ă celle du monument commĂ©moratif » qui, « investi de tout le poids de la mĂ©moire, nous libĂšre de lâobligation de nous souvenir » (ibid. : 72).
Les débats que suscitent les appels au devoir de mémoire ne sont pas pour autant intrinsÚquement problématiques.
Si nous « rejouons » parfois les conflits du passĂ©, rappelle le philosophe, ce nâest peut-ĂȘtre pas tant parce que nous ne pouvons nous en libĂ©rer que parce que nous nous efforçons de prendre au sĂ©rieux et dâassumer les contradictions de lâhistoire rĂ©cente. Lorsque le passĂ© continue de perturber lâespace du prĂ©sent, cela signifie quâil demeure pertinent pour la vie dâune sociĂ©tĂ©, que les enjeux qui animent cette derniĂšre continuent dâĂȘtre investis par la vie du passĂ©. Peut-ĂȘtre alors lâabsence de consensus sur la signification du passĂ© est-elle un signe de santĂ© pour une communautĂ© qui, ayant perdu le fil narratif qui lâunissait Ă lâhistoire et Ă ses ancĂȘtres, met sans cesse en question la transmission de sa mĂ©moire (ibid. : 120).
Câest probablement ce rĂŽle rĂ©parateur que Nora attribue Ă la mĂ©moire lorsquâil affirme, en conclusion dâune entrevue sur les lieux de mĂ©moire, que « la mĂ©moire nâest aucunement paralysante, mais au contraire profondĂ©ment libĂ©ratrice » (1999 : 348). Lâhistorien nâexplicite pas son intuition, mais on peut infĂ©rer quâelle dĂ©coule de la conviction largement rĂ©pandue que « la libertĂ© passe par la reconnaissance de ce qui nous dĂ©termine » (Kattan, 2002 : 118). La libertĂ© rĂ©sulterait donc de lâeffort dâanamnĂšse, de la poursuite du souvenir dans ses retranchements.
Voici en somme deux possibilitĂ©s : soit que la mĂ©moire, dans son emploi tyrannique, conduise Ă lâintolĂ©rance, au repli, au communautarisme, soit que, dans son emploi sain, elle procure plus de libertĂ©. Câest cette derniĂšre fonction que prĂ©conise lâĂ©tude des lieux de mĂ©moire, telle quâelle a Ă©tĂ© problĂ©matisĂ©e par Nora pour tenir tĂȘte Ă la plĂ©thore incontrĂŽlĂ©e des discours sur la mĂ©moire et pour Ă©viter un dĂ©tournement du sens de son entreprise. La conscience de lâhistoire et la crainte de la perte des repĂšres patrimoniaux se sont tellement imbriquĂ©es dans nos cultures quâon ne peut plus aborder aujourdâhui la complexitĂ© et la richesse sĂ©mantique et symbolique du passĂ© sans lâaide de concepts permettant une nouvelle mise Ă distance des reprĂ©sentations du passĂ©.
Le projet de Nora avait Ă lâorigine pour ambition dâanalyser dans quels « lieux » sâest formĂ©e, sĂ©dimentĂ©e et retransformĂ©e la mĂ©moire nationale française afin de mieux saisir sa persistance et ses rĂ©sonances contemporaines. Ă une Ă©tape assez avancĂ©e de son entreprise critique â on voit donc que la notion est Ă©volutive â, il propose la dĂ©finition suivante :
Le lieu de mĂ©moire suppose, dâentrĂ©e de jeu, lâenfourchement de deux ordres de rĂ©alitĂ©s : une rĂ©alitĂ© tangible et saisissable, parfois matĂ©rielle, parfois moins, inscrite dans lâespace, le temps, le langage, la tradition, et une rĂ©alitĂ© purement symbolique, porteuse dâune histoire. [âŠ] Ce qui compte pour [lâhistorien] nâest pas lâidentification du lieu, mais le dĂ©pli de ce dont ce lieu est la mĂ©moire. ConsidĂ©rer un monument comme un lieu de mĂ©moire nâest nullement se contenter de faire son histoire. Lieu de mĂ©moire, donc : toute unitĂ© significative, dâordre matĂ©riel ou idĂ©el, dont la volontĂ© des hommes ou le travail du temps a fait un Ă©lĂ©ment symbolique du patrimoine mĂ©moriel dâune quelconque communautĂ© (1992a : 20).
DĂ©fini ainsi, le lieu de mĂ©moire est sĂ»rement le lieu dâune dĂ©sacralisation. Cette derniĂšre opĂ©ration est le prĂ©alable, pour les membres dâune collectivitĂ©, Ă une prise de dĂ©cision, comme sujets politiques, sur ce quâils veulent classer, ranger ou mettre en valeur dans leur hĂ©ritage « dâordre matĂ©riel ou idĂ©el ». Câest en ce sens que la « mĂ©moire libĂšre », lorsquâelle est mise Ă distance, objectivĂ©e puis rĂ©appropriĂ©e. Ăriger des monuments Ă©crits ou sculptĂ©s aux morts, rendre hommage aux disparus nous permettent soit de nous dĂ©lier du regret de leur survivre, soit de nous encourager Ă dĂ©passer leur oeuvre sans leur porter ombrage. La mise en mĂ©moire nous permet de nous tourner vers le futur sans renoncer Ă ce qui nous constitue.
On peut penser que les historiens sont les plus sĂ»rs artisans de la dĂ©sacralisation. En effet, nâabordent-ils pas la mĂ©moire comme des arpenteurs ? Ce territoire qui en impose et fascine par son ampleur, ils le quadrillent avec des instruments de mesure, le dĂ©coupent et le rendent propre Ă une colonisation mĂ©thodique par la raison, dans un but de comprĂ©hension. Pourtant, ils ne sont pas au-dessus de tout soupçon lorsquâils opĂšrent. Leurs pratiques sont contradictoires. Ils alimentent les lieux de mĂ©moire en leur donnant une caution scientifique, quand ils nâen sont pas carrĂ©ment les inventeurs ; dans un mouvement contraire, ils peuvent en ĂȘtre les plus impitoyables critiques.
Cette ambivalence intrinsĂšque Ă lâopĂ©ration historienne, qui se constitue Ă lâintĂ©rieur de la mĂ©moire et prĂ©tend en mĂȘme temps sâen dĂ©tacher pour lâobjectiver, est Ă la source du malaise exprimĂ© par Nora. La notion de lieu de mĂ©moire est un outil analytique efficace, puisquâelle permet de « dĂ©plier » les mĂ©moires et, le cas Ă©chĂ©ant, de dĂ©samorcer leur capacitĂ© de nuire. Mais Ă lâextĂ©rieur du champ historique, les entrepreneurs mĂ©moriels â issus des champs politique et mĂ©diatique, en particulier â ont transformĂ© la notion de « lieu de mĂ©moire » en son contraire : ils proclament lâobligation sociale dâun « devoir de mĂ©moire » dans bien des situations oĂč sâimpose dâabord un devoir de comprĂ©hension. Le « devoir de mĂ©moire » en est venu Ă dicter le sens de lâenquĂȘte sur le passĂ©. De ce point de vue, on comprend la protestation de Nora contre « lâĂšre de la commĂ©moration », dont il souhaite quâun jour « elle sera dĂ©finitivement close », et en concluant dans ces termes lâouvrage monumental quâil a dirigĂ© : « La tyrannie de la mĂ©moire nâaura durĂ© quâun temps â mais câĂ©tait le nĂŽtre » (1992b : 1012).
La mémoire comme « champ »
De quels moyens disposons-nous pour saisir lâimbrication de lâhistoire et de la mĂ©moire dans la dynamique des lieux de mĂ©moire ? Nous devons en premier lieu dĂ©partager lâhistoire et la mĂ©moire : il ne sâagit pas dâune seule et mĂȘme rĂ©alitĂ©, mais de deux formes de reprĂ©sentation du passĂ© qui se situent aux deux extrĂ©mitĂ©s dâun spectre oĂč elles sont liĂ©es lâune Ă lâautre par une gradation infinie de nuances. Câest cette gradation qui donne au passĂ© une texture Ă premiĂšre vue si mouvante et si complexe quâelle dĂ©fie lâanalyse scientifique.
Dans leurs fondements mĂȘmes, la mĂ©moire est avant tout un phĂ©nomĂšne psychique individuel, et lâhistoire, une procĂ©dure savante socialement construite. Les deux rendent compte du passĂ© : Ă la mĂ©moire comme Ă lâhistoire « se pose lâĂ©nigme de la reprĂ©sentation du passĂ© », mais en vertu dâambitions irrĂ©ductibles, puisquâà « la fidĂ©litĂ© espĂ©rĂ©e de la mĂ©moire rĂ©pond lâambition de la vĂ©ritĂ© de lâhistoire » (Macron, 2000 : 22). Il y a eu brouillage entre les deux dĂšs quâon a commencĂ© Ă gĂ©nĂ©raliser la notion de « mĂ©moire collective » dans les annĂ©es 1950, puis lorsquâon a commencĂ© Ă opposer la mĂ©moire des exclus Ă lâhistoire des vainqueurs dans les...
Table of contents
- Page couverture
- Page titre
- Page de droit d'auteur
- Table des matiĂšres
- INTRODUCTION
- LA MĂMOIRE OU LE REGARD HISTORIQUE
- LE LIEU OU LE REGARD GĂOGRAPHIQUE
- LA MISE EN RĂCIT PAR LES ARTS ET LES LETTRES
Frequently asked questions
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