The Image in Early Cinema
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About this book

In The Image in Early Cinema, the contributors examine intersections between early cinematic form, technology, theory, practice, and broader modes of visual culture. They argue that early cinema emerged within a visual culture composed of a variety of traditions in art, science, education, and image making. Even as methods of motion picture production and distribution materialized, they drew from and challenged practices and conventions in other mediums. This rich visual culture produced a complicated, overlapping network of image-making traditions, innovations, and borrowing among painting, tableaux vivants, photography, and other pictorial and projection practices. Using a variety of concepts and theories, the contributors explore these crisscrossing traditions and work against an essentialist notion of media to conceptualize the dynamic interrelationship between images and their context.

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Information

Year
2018
Print ISBN
9780253034410
eBook ISBN
9780253034427

PART I: FORM

1La part picturale du tableau-style

Valentine Robert
L’ESTHÉTIQUE DE L’IMAGE dans le cinĂ©ma des premiers temps s’est vue donner le nom de « tableau style », que l’on pourrait traduire littĂ©ralement par « style-tableau » et qui fut officialisĂ© par la « bible » des chercheurs de Domitor, The Encyclopedia of early cinema1. La definition, dĂ©taillĂ©e par AndrĂ© Gaudreault, y dĂ©crit une esthĂ©tique « fondĂ©e sur l’unitĂ© d’action, d’espace et de temps, [et sur] une dynamique centripĂšte du cadre »2. Si cette dĂ©finition associe avant tout le tableau-style Ă  la discontinuitĂ© du montage, dans A Companion to Early Cinema – que l’on pourrait appeler notre « Nouveau Testament » –, Rob King parle explicitement de « tableau style of framing »3. Et l’on a pu lire ailleurs, par exemple dans The British Cinematographer, « tableau style of staging »4. La notion qualifie donc le style visuel de l’image filmique originelle Ă  tous niveaux (mise en scĂšne, cadrage, montage). D’ailleurs, on trouve dĂ©jĂ  la mention gĂ©nĂ©ralisĂ©e de « tableau style of filmmaking »5 dans le premier livre de Domitor – notre « GenĂšse » ? Cette gĂ©nĂ©ralisation a passĂ© par nombre d’autres de nos « textes sacrĂ©s », Ă  commencer par les Ă©crits fondateurs de la dĂ©finition signĂ©s par Tom Gunning6, NoĂ«l Burch7 et AndrĂ© Gaudreault8, que Richard Abel a synthĂ©tisĂ©s dans la formule « tableau style of autonomous shot-scenes »9. Elle connaĂźt une sorte d’aboutissement avec le Silent Cinema Reader et sa locution globalisante de « tableau style of early films »10 (mais cela ne me fera pas dire que le Silent Cinema Reader est un livre apocalyptique).
Si cette notion de tableau-style s’est imposĂ©e, c’est d’abord par sa validitĂ© historique, puisque ce terme français de « tableau » qu’on conserve intact en anglais, comme pour allĂ©guer son caractĂšre citationnel, Ă©tait effectivement utilisĂ© Ă  l’époque pour dĂ©crire les premiĂšres images filmiques. « DĂšs le premier tableau, ‘Le repas de bĂ©bé’, toute la salle Ă©tait conquise »11, dit l’un des premiers comptes-rendus du CinĂ©matographe LumiĂšre, qui n’a pas l’exclusivitĂ© terminologique: « Le Biographe est dĂšs maintenant la grande attraction du jour. [. . .] Pendant vingt minutes, on assiste Ă  une sĂ©rie de tableaux qui sont la vie mĂȘme »12. Le terme s’applique mĂȘme aux films qui ne sont pas projetĂ©s: « En introduisant dans une fente [du KinĂ©tographe] une piĂšce de cinq cents, on voit aussitĂŽt se dĂ©velopper toutes les phases d’un tableau animĂ© »13. Bien sĂ»r, « tableau » n’est pas le seul terme utilisĂ© en français Ă  l’époque – on parlait aussi de « vues animĂ©es », de « scĂšnes », et dĂ©jĂ  de « films ». Mais l’appellation « tableau » se systĂ©matise avec l’avĂšnement des films en plusieurs plans, oĂč le mot vient dĂ©signer chaque prise de vue, que les catalogues numĂ©rotent pour parler de films « en 5/10/12 tableaux »14. En anglais, cette locution sera communĂ©ment traduite par « scenes » ou par « pictures », mais on trouve parfois le mot « tableaux » intact15, que ce soit chez les reprĂ©sentants anglophones de PathĂ©16, Gaumont17, ou MĂ©liĂšs18.
Provenant d’autres champs culturels, le terme « tableau » rattache l’image cinĂ©matographique Ă  d’autres images, d’autres esthĂ©tiques. Le mot structure les piĂšces de théùtre19, et ne se limite pas aux images scĂ©niques ; il en est de mĂȘme de celles projetĂ©es, puisqu’on dĂ©signe Ă©galement les plaques de lanterne magique sous le nom de « tableaux de projection »20 ou « tableaux sur verre »21. Le terme s’utilise aussi dans l’édition de lithographies (« tableaux en noir ou en couleur »22) et mĂȘme pour les compositions presque vivantes des musĂ©es de cire23. « Tableau » s’utilise donc partout, il est comme le nom mĂȘme de l’intermĂ©dialitĂ©. Et il est plus prĂ©cisĂ©ment le nom d’un pictorialisme. Car fondamentalement, le mot tableau, en français, veut dire peinture. La peinture encadrĂ©e et accrochĂ©e au mur. En rĂ©alitĂ©, si le mot s’utilise au théùtre, c’est parce qu’il rĂšgne un modĂšle pictural dans la dramaturgie, parce que depuis Diderot, on contemple une scĂšne comme une toile peinte. D’ailleurs, les « tableaux » théùtraux les plus parfaits selon Diderot sont ce qu’on appelait des tableaux vivants. C’est-Ă -dire des moments de mise en scĂšne oĂč les acteurs ne se limitent pas Ă  crĂ©er un effet pictural, mais imitent prĂ©cisĂ©ment une peinture cĂ©lĂšbre, parfois mĂȘme en tenant la pose plusieurs secondes, voire plusieurs minutes. Le phĂ©nomĂšne a Ă©tĂ© thĂ©orisĂ© par l’historien du théùtre Martin Meisel sous le nom de « realization »:
‘Realization’ [. . .] had a precise technical sense when applied to certain theatrical tableaux based on well-known pictures, [it] was in itself the most fascinating of ‘effects’ on the nineteenth-century stage, where it meant both literal re-creation and translation into a more real, that is more vivid, visual, physically present medium.24
Or, ces realizations trouveront un terrain d’expĂ©rimentation privilĂ©giĂ© au cinĂ©ma – oĂč d’ailleurs, en français, on parle prĂ©cisĂ©ment de « rĂ©alisation » pour dĂ©signer la crĂ©ation d’images filmiques. Meisel lui-mĂȘme avait parlĂ© de cinĂ©ma, qui, fondĂ© sur le paradoxe entre l’image fixe et animĂ©e, semblait Ă  ses yeux l’hĂ©ritier tout dĂ©signĂ© du tableau vivant25. Mais l’état de la recherche en histoire du cinĂ©ma ne permit guĂšre Ă  Meisel de connaĂźtre d’autres tableaux vivants que ceux de Viridiana (Luis Buñuel, 1961) ou de MASH (Robert Altman, 1970), et il conclut que les citations picturales se concentraient dans ce cinĂ©ma pictorialiste postmoderne et n’étaient que « sporadiques dans les films antĂ©rieurs »26. Mais il n’en est rien, l’intuition de Meisel Ă©tait juste. Le cinĂ©ma s’est rĂ©ellement fait l’hĂ©ritier du tableau vivant et a travaillĂ© les realizations de maniĂšre non pas sporadique, mais primordiale.
Ce n’est pas un hasard, selon moi, si l’on parle de tableau-style pour dĂ©signer le cinĂ©ma des premiers temps. Le paradigme esthĂ©tique du tableau s’est concrĂštement rĂ©alisĂ© dans des imitations picturales directes. Les chercheurs sont rares qui, comme Ian Christie27, ont su Ă©baucher ce corpus pourtant trĂšs Ă©tendu, qui traverse tous les genres, des films bibliques aux films Ă©rotiques en passant par les films comiques et historiques28. Ces tableaux vivants filmiques problĂ©matisent de maniĂšre dĂ©terminante la forme, la matĂ©rialitĂ© et l’intermĂ©dialitĂ© de l’image dans le cinĂ©ma des premiers temps. L’un des cas les plus emblĂ©matiques est tirĂ© d’une peinture de Jean-LĂ©on GĂ©rĂŽme, Un Duel aprĂšs le bal (fig. 1.1a).
Il s’agit d’une scĂšne de mort, qui pourrait paraĂźtre peu propice Ă  une rĂ©animation. Pourtant, en 1900, PathĂ© sort un film du mĂȘme titre, Un Duel aprĂšs le bal, dont l’enjeu est de rĂ©inscrire l’image fixe dans un mouvement gestuel et narratif. Le duel est d’abord reconstituĂ© dans toute la vivacitĂ© de ses mouvements. Cela permet de vivre dans toute son intensitĂ© dramatique le moment oĂč Pierrot est touchĂ©, et tombe dans les bras de ses tĂ©moins. Alors la composition picturale apparaĂźt, les personnages se figent sous nos yeux et tiennent la pose plus de cinq secondes (fig. 1.1b)29. Le film semble s’arrĂȘter. Mais le mouvement reprend et l’on assiste au dĂ©roulement dramatique de l’agonie et des lamentations, jusqu’à ce que Pierrot se soit dĂ©finitivement Ă©croulĂ© Ă  terre. Le film vient donc nous montrer l’avant et l’aprĂšs du tableau, il redĂ©ploie la temporalitĂ© que la peinture de GĂ©rĂŽme condensait.
Le travail sur la temporalitĂ© est prĂ©cisĂ©ment l’une des caractĂ©ristiques majeures de la peinture de GĂ©rĂŽme. Au XIXe siĂšcle, la temporalitĂ© de l’image artistique se dĂ©finissait essentiellement par ce que Lessing avait nommĂ© « l’instant prĂ©gnant »: c’est-Ă -dire un moment artistique idĂ©al qui condensait l’action en en suggĂ©rant l’avant et l’aprĂšs dans l’imagination du spectateur30. Dominique PaĂŻni a cependant postulĂ© que GĂ©rĂŽme avait rompu avec cette tradition pour dĂ©velopper une esthĂ©tique de « l’instant d’aprĂšs », dĂ©fini comme « un instant quelconque qui succĂšde Ă  ce qui aurait pu ĂȘtre idĂ©al, ou prĂ©gnant »31. C’est-Ă -dire une sorte d’instantanĂ© photographique (voire photogrammatique) pris juste aprĂšs l’instant prĂ©gnant. Dans cette peinture, GĂ©rĂŽme semble proposer un entre-deux de ces concepts. Certes, nous sommes aprĂšs le moment fatidique. Pierrot a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© touchĂ©, il se meurt, le vainqueur a eu le temps de se retourner et de s’éloigner. Pourtant, il se joue bien ici un instant prĂ©gnant. La suggestion Ă©motionnelle culmine dans ce tragique face-Ă -face avec la mort dĂ©guisĂ© en comĂ©die. De plus, GĂ©rĂŽme nous permet d’imaginer trĂšs prĂ©cisĂ©ment tout le dĂ©roulement de l’action par un subtil jeu d’indices: les deux Ă©pĂ©es, les pas dans la neige, les plumes tombĂ©es du costume de l’adversaire, la blessure. . . C’est comme si nous pouvions voir le duel dans le vide mĂ©nagĂ© au centre, qui est comme la matĂ©rialisation spatiale de l’ellipse temporelle32. GĂ©rĂŽme travaille ainsi une temporalitĂ© spĂ©cifique, qu’on pourrait appeler « l’instant prĂ©gnant d’aprĂšs », en un paradoxe qui semble presque appeler la reconstitution cinĂ©matographique.
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Fig. 1.1a Jean-LĂ©on GĂ©rĂŽme, Duel aprĂšs le bal, c.1857–1859—huile sur toile, 15.4 x 22.2 in., Baltimore, Walters Art Museum (rĂ©plique autographe du tableau de Chantilly de 1857).
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Fig. 1.1b Le Duel aprĂšs le bal (PathĂ©, 1900)—photogramme, avec l’aimable autorisation du Gosfilmofond de Russie (Fondation Nationale des archives de films).
Le film PathĂ© rĂ©pond Ă  cet appel en remettant les indices dans l’ordre. Il renchĂ©rit mĂȘme par un ajout, puisqu’une femme qui n’était pas dans la peinture apparaĂźt. Elle surgit du hors-champ, alors mĂȘme que les deux adversaires de Pierrot sont en train de s’y engouffrer. Le film fait donc Ă©clater le cadre de la peinture. MalgrĂ© leur pictorialisme et leur dynamique de tableau centripĂšte, ces premiers films mettent dĂ©jĂ  en place quelque chose de la tension thĂ©orique qu’a instituĂ©e AndrĂ© Bazin entre le cadre et le cache, c’est-Ă -dire entre un espace pictural clos, et un espace filmique ouvert sur un hors-champ33. Mais cette femme Ă  la gestuelle frĂ©nĂ©tique ne brise pas seulement le cadre ; elle vient surtout rompre la pose et remettre le tableau en mouvement34, puisque ce film PathĂ© drama...

Table of contents

  1. Cover
  2. Half title
  3. Series Page
  4. Title
  5. Copyright
  6. Contents
  7. Introduction / Scott Curtis, Philippe Gauthier, Tom Gunning, and Joshua Yumibe
  8. Part I: Form
  9. Part II: Material
  10. Part III: Networks
  11. Part IV: Discourses
  12. Appendix: Translations
  13. Subject Index
  14. Film Index
  15. Back Cover

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