Les archives de Gabrielle Roy
Jane Everett
Université McGill
JâAI DâABORD EU RECOURS AU FONDS GABRIELLE-ROY, conservĂ© Ă BibliothĂšque et Archives Canada (BAC)1, lorsque je prĂ©parais une Ă©dition de la correspondance que Gabrielle Roy (1909-1983) a entretenue avec Joyce Marshall (1913-2005), une Ă©crivaine canadienne-anglaise qui a traduit quelques-unes des Ćuvres de la romanciĂšre dans les annĂ©es 1960 et 1970. Afin de mener Ă bien ce travail, jâai dĂ» me familiariser avec les documents archivĂ©s qui pouvaient sây rapporter : les lettres Ă©changĂ©es avec Joyce Marshall, bien sĂ»r, mais aussi les communications avec les editors et les maisons dâĂ©dition responsables des traductions. Il mâa fallu Ă©galement consulter les manuscrits des traductions, dans les marges desquelles les deux femmes et, parfois, les editors poursuivaient souvent une forme de « dialogue », auquel il leur arrivait de faire rĂ©fĂ©rence dans les lettres. Cette immersion dans les manuscrits mâa amenĂ©e Ă mâintĂ©resser plus particuliĂšrement Ă la genĂšse des traductions de Marshall, dans le contexte dâun examen de la pratique de lâĂ©dition littĂ©raire (conventionnelle et Ă©lectronique) et du rĂŽle des documents, souvent inĂ©dits, qui jalonnent ce que Pierre-Marc de Biasi appelle le « devenir-texte2 ». Jâen suis ainsi venue Ă rĂ©flĂ©chir de maniĂšre plus systĂ©matique aux archives de Gabrielle Roy comme objet constituĂ© et Ă constituer. Dans ce qui suit, jâen traiterai dans lâoptique de la constitution des dossiers gĂ©nĂ©tiques des Ćuvres canoniques de Roy et, surtout, de leurs traductions anglaises. Ce faisant, jâinterrogerai les prĂ©supposĂ©s qui sous-tendent ma dĂ©marche et qui renvoient Ă des critĂšres dâ« utilisabilitĂ© » et aux notions de « richesse » et de « lacune » pour aboutir Ă une rĂ©flexion sommaire sur les fonctions institutionnelles (collectives) et individuelles (personnelles) des archives littĂ©raires.
Le critĂšre dâutilisabilitĂ©, dans la perspective de la constitution dâun dossier gĂ©nĂ©tique, renvoie Ă la notion de complĂ©tude du dossier et, par extension, dirais-je, des archives. Selon Pierre-Marc de Biasi,
[âŠ] dans la plupart des cas, lorsquâil est assez complet, le dossier des manuscrits dâune Ćuvre publiĂ©e fait apparaĂźtre la succession de plusieurs phases de travail : les phases prĂ©rĂ©dactionnelle, rĂ©dactionnelle, prĂ©-Ă©ditoriale, Ă©ditoriale. Chacune des phases se dĂ©compose en plusieurs Ă©tapes caractĂ©risĂ©es par des types de manuscrits particuliers3.
Dâautres types de documents peuvent « accompagner » les manuscrits de lâĆuvre en devenir dans une ou plusieurs de ses phases. RĂ©flĂ©chissant aux archives dâĂ©crivains en particulier, Bernard Beugnot signale lâimportance, par exemple, des correspondances, qui « [âŠ] sont fort Ă©clairantes sur la genĂšse de lâĆuvre, la personnalitĂ© de lâauteur, ses prĂ©occupations et ses relations4 ». Il en est de mĂȘme, ajoute-t-il, des « carnets, agendas et notes Ă©parses5 » ainsi que des « bibliothĂšques particuliĂšres6 », autant dâĂ©lĂ©ments qui peuvent contribuer Ă notre comprĂ©hension du processus de crĂ©ation.
Quâen est-il de lâensemble documentaire qui mâintĂ©resse au regard du critĂšre de complĂ©tude ? Cette question est indissociable dâau moins quatre autres, que jâai regroupĂ©es par paires : (1) Que sont au juste les archives de Gabrielle Roy et comment peut-on sây retrouver ? (2) Ă quoi reconnaĂźt-on la complĂ©tude suffisante ou adĂ©quate et comment doit-on ou peut-on traiter les richesses et les lacunes quâon aura relevĂ©es ?
Archives et outils de consultation
Le chercheur qui ne connaĂźt pas du tout les archives de Gabrielle Roy ou qui, comme moi, nâen a frĂ©quentĂ© quâune partie se tournera peut-ĂȘtre vers le site Internet de BAC pour en savoir davantage. Effectivement, dans la section « Les Archives littĂ©raires » du site, une « Liste des fonds et des collections » nous permet de localiser la notice dĂ©crivant le fonds Gabrielle-Roy. CoiffĂ©e de la « vedette dâautoritĂ© de nom7 » Roy, Gabrielle, 1909-1983 â LMS-0082, la notice, créée le 19 juillet 2001 et modifiĂ©e le 12 mars 2009 (dâaprĂšs le site), commence par des prĂ©cisions dâordre technique quant au titre officiel du fonds, Ă la pĂ©riode couverte par les documents quâil contient et au nombre de mĂštres linĂ©aires quâoccupe son contenu : « Fonds Gabrielle-Roy. -1940-1983. â 20 m de documents textuels et dâautres documents8. » Le bref descriptif qui suit, conforme au modĂšle dĂ©ployĂ© pour les autres fonds dâĂ©crivains dĂ©posĂ©s dans les Archives littĂ©raires de BAC et aux rĂšgles gĂ©nĂ©rales de lâarchivistique 9, consiste en une courte notice biographique rĂ©sumant la formation et la carriĂšre de Roy et Ă©numĂ©rant les titres de quelques-unes de ses Ćuvres ainsi que les prix et les honneurs quâelle a reçus. Il fournit aussi quelques indications sur la « [p]ortĂ©e et [le] contenu10 » du fonds, oĂč sont mentionnĂ©es, dans lâordre, la nature des documents qui sây trouvent, la provenance desdits documents (deux fonds, dĂ©posĂ©s en 1982 et en 1986, respectivement), la langue dans laquelle ils sont rĂ©digĂ©s (le français) et les conditions de consultation du fonds. Il signale enfin lâexistence dâun instrument de recherche et mentionne les fonds connexes, Ă©galement disponibles Ă BAC. Lâintroduction de la section intitulĂ©e « PortĂ©e et contenu » prĂ©cise que
[l]e fonds Gabrielle-Roy comprend des manuscrits, des manuscrits dactylographiĂ©s et des Ă©preuves dâĆuvres publiĂ©es et inĂ©dites : La riviĂšre sans repos, Cet Ă©tĂ© qui chantait, Un jardin au bout du monde, Ces enfants de ma vie et La dĂ©tresse et lâenchantement. Le fonds ne contient aucun document sur Bonheur dâoccasion et comprend seulement quelques pages de La Petite Poule dâEau. Le fonds inclut aussi une considĂ©rable correspondance privĂ©e et dâaffaires, des documents financiers, des souvenirs, des exemplaires de livres de Gabrielle Roy et les anthologies et pĂ©riodiques dans lesquels ont paru ses Ćuvres11.
Si utile quâelle soit, cette description ne suffit pas. En particulier, le paragraphe citĂ© â qui ne prĂ©tend aucunement Ă lâexhaustivitĂ©, il faut le reconnaĂźtre â risque dâinduire en erreur. Le sous-corpus dont il sera beaucoup question dans le prĂ©sent article, par exemple, soit les manuscrits et les Ă©preuves des traductions anglaises de certaines Ćuvres de Roy, nây est pas mentionnĂ©. La remarque « les documents du fonds sont en français12 » sous la rubrique « Langue » de la notice ne peut quâajouter au malentendu. De mĂȘme, sâil est vrai que le fonds ne contient « aucun document sur Bonheur dâoccasion », il possĂšde tout de mĂȘme des Ă©preuves et des exemplaires annotĂ©s (par Roy) du roman dans une de ses versions françaises, ainsi que des lettres relatives Ă la publication du roman en France, aux Ăditions Flammarion. Il contient aussi des manuscrits, des versions dactylographiĂ©es, des Ă©preuves et des exemplaires des deux traductions anglaises du roman, celle de Hannah Josephson (1947) et celle dâAlan Brown (1980), toutes deux intitulĂ©es The Tin Flute. Câest dire que, pour avoir une idĂ©e plus juste de la complĂ©tude du fonds, quâon sâintĂ©resse aux Ćuvres originales ou aux traductions, il faut recourir Ă dâautres sources que le site Internet de BAC.
Ă cet Ă©gard, justement, la notice signale lâexistence dâun « instrument de recherche » prĂ©parĂ© par Irma Larouche de BAC et publiĂ© en 198913 (avant la crĂ©ation du site Internet, donc, qui vraisemblablement sâen inspire). Il consiste en une description dĂ©taillĂ©e (p. 1-203) du contenu des boĂźtes et des chemises qui constituent le fonds, prĂ©cĂ©dĂ©e dâun texte de 10 pages (p. I-X) comprenant quatre sections : la table des matiĂšres (p. I-IV) ; une introduction soulignant lâimportance de Gabrielle Roy et rappelant les grandes Ă©tapes de sa carriĂšre, les titres de ses Ćuvres les plus connues et les prix dont elle a Ă©tĂ© la laurĂ©ate (p. V) ; une prĂ©sentation intitulĂ©e « Plan et contenu du fonds » (p. VI-VIII) ; et une liste des abrĂ©viations utilisĂ©es dans la description du contenu (p. IX-X).
La section « Plan et contenu du fonds », toute sommaire quâelle soit, mĂ©rite que nous nous y attardions, car elle reprĂ©sente une tentative de donner du « sens » Ă lâensemble du fonds, dâaller au-delĂ du simple inventaire, de faire le lien entre le propos de lâintroduction qui la prĂ©cĂšde (p. V) et la masse documentaire qui la suit : « La collection du FONDS GABRIELLE ROY, lit-on, comprend des manuscrits des Ćuvres publiĂ©es ou inĂ©dites, de la correspondance personnelle ou autre, des documents dâarchives relatifs Ă lâĆuvre et Ă la carriĂšre de lâĂ©crivain » (IdR, VI ; les majuscules sont dâI. Larouche). On propose ainsi une sorte de fil conducteur qui rappelle indirectement la raison dâĂȘtre du fonds, câest-Ă -dire la conservation dâun corpus reliĂ© Ă une auteure consacrĂ©e. Jây reviendrai.
Le bref examen des textes littĂ©raires publiĂ©s du vivant de Roy se fait selon lâordre chronologique de leur parution, lâaccent Ă©tant mis sur Bonheur dâoccasion. On y explique quâelle nâa pas conservĂ© les manuscrits du roman ni de celui qui lâa suivi, La Petite Poule dâEau. Larouche cite Roy elle-mĂȘme, qui aurait confiĂ© au chercheur Marc GagnĂ© quâelle nâaimait pas se relire ou revoir les Ă©preuves (IdR, VII). Le tout dernier paragraphe consiste en un Ă©noncĂ© type concernant les conditions de consultation et de publication des documents, dont une trĂšs grande partie Ă©tait inĂ©dite en 1989 (et lâest toujours).
LâInstrument renseigne sur le contenu du fonds et suggĂšre en quoi il peut ĂȘtre intĂ©ressant. Le rapport entre le dĂ©tail et lâensemble reste cependant opaque ou difficilement saisissable, Ă cause de lâorganisation interne de lâoutil et aussi, tout simplement, parce que celui-ci nâinclut pas dâindex. La table des matiĂšres supplĂ©e en partie Ă cette absence, mais pas entiĂšrement. Le projet de François Ricard, responsable de lâInventaire des archive...