IL SâAPPELLE ALFRED, ALFRED BASTARACHE. Le 11 janvier 1921, Michel Bastarache et Claire Allain accueillent dans leur nid mon pĂšre, que plusieurs appellent simplement « Fred ». Mon pĂšre est issu dâune famille de six enfants, dont un est dĂ©cĂ©dĂ© Ă un jeune Ăąge. Câest une famille trĂšs pauvre dans une rĂ©gion infortunĂ©e. Dans son village natal de Bouctouche, lâemploi est limitĂ© et lâĂ©ducation aussi. Encore aujourdâhui, le comtĂ© de Kent au Nouveau-Brunswick est lâune des rĂ©gions pauvres de la province, avec un taux de chĂŽmage extrĂȘmement Ă©levĂ©.
Mais Ă lâĂ©poque, il nây a pas dâĂ©ducation en français aprĂšs le primaire, et bien sĂ»r votre grand-pĂšre est unilingue francophone. Ainsi, la seule façon quâil puisse Ă©tudier en français est de frĂ©quenter lâĂ©cole privĂ©e. Les seules vraies Ă©coles du genre sont alors les sĂ©minaires ou les collĂšges. Rapidement, les gens voient en votre grand-pĂšre un garçon vif dâesprit et dotĂ© dâune intelligence vraiment exceptionnelle.
Câest pour cela quâil obtient une des bourses que lâarchevĂȘque de Moncton rĂ©serve alors Ă une poignĂ©e dâĂ©tudiants de la rĂ©gion pour aller au Petit SĂ©minaire de Rimouski. Il est intelligent comme ça ! Le hic, entre nous, câest que cette formation le prĂ©destinait seulement Ă la mĂ©decine ou⊠à la prĂȘtrise. Ă une Ă©poque oĂč la religion domine la sociĂ©tĂ© française, mon pĂšre nâest pas le plus pratiquant des catholiques. Un mouton noir, tiens. Il rĂ©ussit avec grande distinction ses Ă©tudes Ă Rimouski et a le privilĂšge dâĂȘtre admis Ă la FacultĂ© de mĂ©decine de lâUniversitĂ© Laval. Câest lĂ oĂč le dĂ©clic se fait. Il marche alors dans les corridors dâune institution qui a accueilli au fil des ans de grands noms de la politique quĂ©bĂ©coise et canadienne. Parce quâavant mĂȘme dâavoir de lâintĂ©rĂȘt pour la mĂ©decine, mon pĂšre est intĂ©ressĂ© par tout. De la science dure Ă la molle. CĂŽtoyer des jeunes qui Ă©tudient les sciences sociales avec le « pĂšre de la RĂ©volution tranquille », le pĂšre Georges-Henri LĂ©vesque, un prĂȘtre dominicain qui a fondĂ© lâĂ©cole des Sciences sociales Ă lâUniversitĂ© Laval, est pour lui tout aussi important que la mĂ©decine. Le pĂšre LĂ©vesque a eu une grande influence sur bon nombre dâĂ©tudiants qui ont par la suite marquĂ© la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise et acadienne.
Sans mĂȘme lâavoir frĂ©quentĂ©, mon pĂšre a adoptĂ© lâidĂ©ologie libĂ©rale de justice sociale du pĂšre LĂ©vesque et lâa mĂȘme ramenĂ©e avec lui, si on veut, au Nouveau-Brunswick. Mais ce nâest pas la seule chose quâil allait rapporter dans son patelin. Ă QuĂ©bec, il rencontre une QuĂ©bĂ©coise pure laine de Chicoutimi dont la famille a dĂ©mĂ©nagĂ© dans la rĂ©gion de QuĂ©bec lorsquâelle Ă©tait jeune. Elle sâappelle Madeleine Claveau.
NĂ©e le 27 fĂ©vrier 1918, fille de Jean-Arthur Claveau et dâYvonne Rouleau, Madeleine a tout un caractĂšre. Une main de fer dans un gant dâacier. Une vĂ©ritable patronne qui Ă©tudie pour devenir garde-malade. Comment expliquer ce trait de personnalitĂ© ? Difficile Ă dire. Ătait-ce parce quâelle Ă©tait issue dâune famille de 14 enfants ? Je nâen sais rien. Ce que je sais, câest que votre grand-pĂšre fait tourner les tĂȘtes Ă QuĂ©bec et que câest cette Madeleine Claveau de Chicoutimi qui hĂ©rite de son comportement flamboyant. Elle est de trois ans lâaĂźnĂ©e de votre grand-pĂšre. Une infirmiĂšre et un mĂ©decin.
Fred Bastarache et Madeleine Claveau se sont mariĂ©s le 13 juillet 1946 en lâĂ©glise Saint-Dominique de QuĂ©bec, sur la Grande-AllĂ©e. Un an plus tard, le 10 juin 1947, je viens au monde Ă QuĂ©bec. Je suis quĂ©bĂ©cois⊠de naissance.
Les enfants, nous avons cette habitude en Acadie de nous intĂ©resser Ă nos ascendances et de chercher Ă comprendre dâoĂč nous venons.
Les enfants, nous avons cette habitude en Acadie de nous intĂ©resser Ă nos ascendances et de chercher Ă comprendre dâoĂč nous venons. Un jour, des amis me remettent lâarbre gĂ©nĂ©alogique de ma famille paternelle et jâapprends alors que mes ancĂȘtres ont Ă©migrĂ© de Bayonne en 1640. Je sursaute dâĂ©tonnement lorsque je constate quâils sont dĂ©crits comme des flibustiers. Des flibustiers ? Essentiellement, ils auraient Ă©tĂ© des pirates commanditĂ©s par le gouvernement. Leur nom Ă©tait Besteretchea avant dâĂȘtre francisĂ©. Il faut croire quâils nâont pas changĂ© beaucoup en sâinstallant dans le village de Paradis, dans le sud-ouest de la Nouvelle-Ăcosse, non loin de lâUniversitĂ© Sainte-Anne. Je dis cela parce que jâai appris en lisant le magnifique ouvrage A Great and Noble Scheme que mes deux ancĂȘtres masculins, dĂ©portĂ©s en Caroline du Nord, ont, contrairement Ă presque tous les autres dĂ©portĂ©s, Ă©tĂ© emprisonnĂ©s en raison du fait quâils auraient coulĂ© des navires anglais avec Beausoleil Broussard. Jâai aussi appris quâils se sont Ă©vadĂ©s et quâils se sont rendus au Nouveau-Brunswick. Durant leur pĂ©riple Ă pied, ils ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par des Indiens et ont Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s grĂące Ă lâintervention dâun prĂȘtre. Ils sont passĂ©s par Memramcook pour finalement sâinstaller Ă Bouctouche. Un des deux frĂšres aurait ensuite poursuivi sa route jusque dans le nord de ce territoire pour fonder la ville de Tracadie. LĂ -bas, ils portent le nom Basque.
Les enfants, je vais faire une parenthĂšse gĂ©nĂ©alogique ici pour vous parler de mon premier voyage en Louisiane. Je dois prononcer un discours au Codofil, lâagence pour le dĂ©veloppement du français dans cet Ătat. Jâarrive tĂŽt aux bureaux de lâagence et je marche tranquillement vers lâentrĂ©e. Ne voyant pas de signe de vie, je retourne marcher en attendant la rencontre. Tout Ă coup, un homme ĂągĂ© sort et me fait signe dâapprocher.
â M. Mouton, venez, entrez, me dit-il en français.
â Vous vous trompez, monsieur, je mâappelle Michel Bastarache et je suis un Acadien du Nouveau-Brunswick.
â Jeune homme, je reconnais un Mouton quand jâen vois un. Allez, entrez !
Je le suis tout en lui rĂ©pĂ©tant quâil se trompe sur mon identitĂ©. Il me demande ensuite de mâasseoir. Il se tourne pour chercher quelque chose. Il sort alors un gros volume, lâouvre Ă une page oĂč se trouve la photo dâun monsieur Mouton. Je crois quâil mâa dit quâil sâagissait dâun fondateur de Vermillonville ou de Lafayette. La surprise, câest que cette personne me ressemblait tellement que jâaurais cru me voir dans un costume dâĂ©poque. Devant mon Ă©tonnement, il me raconte que lors de la dĂ©portation, trois sĆurs Bastarache ont Ă©tĂ© envoyĂ©es en Louisiane et y ont Ă©pousĂ© trois frĂšres Mouton. La ressemblance, câĂ©tait simplement le fait de la parentĂ©.
Chez les Bastarache, on raconte que bon nombre de Basques Ă©taient des pĂȘcheurs. Des pĂȘcheurs de baleine et de morue qui sont venus travailler en Atlantique, comme au Labrador par exemple. Vers le XIVe siĂšcle. Il y a trĂšs peu de familles dâorigine basque Ă lâĂ©poque, au Nouveau-Brunswick. Ă Port-Royal, on en a quelques-unes et on a aussi des Besteretchea. Câest une petite famille, qui nâa rien Ă voir avec les LeBlanc, les Cormier, les Robichaud, qui sont beaucoup plus nombreux.
Mon aventure quĂ©bĂ©coise nâa initialement durĂ© que quelques mois. Bien que je sois nĂ© au QuĂ©bec et que jây aie passĂ© une pĂ©riode de ma vie, je ne suis pas quĂ©bĂ©cois. LâAcadie est Ă ce point dans les veines et dans lâĂąme de mon pĂšre quâil est parvenu Ă convaincre ma mĂšre de lâaccompagner au Nouveau-Brunswick pour y vivre. Une francophone qui ne connaĂźt pas un traĂźtre mot dâanglais dĂ©barque alors dans la grande rĂ©gion de Moncton.
LâAcadie est Ă ce point dans les veines et dans lâĂąme de mon pĂšre quâil est parvenu Ă convaincre ma mĂšre de lâaccompagner au Nouveau-Brunswick pour y vivre.
Câest que, voyez-vous, mon pĂšre fait partie de cette gĂ©nĂ©ration de jeunes hommes qui partaient pour Ă©tudier Ă lâextĂ©rieur du Nouveau-Brunswick, mais qui sentaient quâils avaient une obligation morale de revenir chez eux. Câest comme une mission. Du type « jâai Ă©tĂ© choyĂ©, donc jâai quelque chose Ă redonner ». Il avait cette vocation, un peu comme les curĂ©s. Puis, il est revenu dans sa province natale beaucoup plus francophone quâil ne lâĂ©tait avant de partir. DĂšs lors, et pour le reste de sa vie, il entreprend plusieurs grands chantiers pour les francophones et les Acadiens du Nouveau-Brunswick, surtout dans le sud-est de la province.
Il veut faire quelque chose et amener un sentiment de fiertĂ© dans la communautĂ© et chez les Acadiens individuellement. Provoquer une autonomie. Câest assez singulier. Le Nouveau-Brunswick des annĂ©es 1940 et 1950 vit une pĂ©riode bien noire, alors que le filet social est quasi inexistant et que la population se bat pour survivre. Câest le cas en particulier dans les rĂ©gions rurales, comme le sud-est de la province. Et câest dâautant plus vrai pour les francophones.
Jean-François, Ămilie, je ne dis pas cela pour me plaindre, au contraire ! Je nâai pas eu une enfance malheureuse. Certes, nous sommes alors perçus comme une famille bourgeoise. Nous vivons au centre-ville de Moncton, nous sommes propriĂ©taires dâun chalet prĂšs de la mer, et mon pĂšre est mĂ©decin. Vos grands-parents ont quand mĂȘme vĂ©cu la « grande noirceur », comme on dit au QuĂ©bec. Lui mĂ©decin, elle garde malade, ils se promĂšnent de maison en maison dans le comtĂ© de Kent, Ă Saint-Antoine, Bouctouche ou Sainte-Marie, pour soigner les gens malades ou aider des femmes Ă accoucher. On paye bien souvent mon pĂšre en lui donnant une poule, un cochon, des lĂ©gumes ou simplement un « merci ».
La bourgeoisie, soit, mais mes parents ont le cĆur sur la main. Aider leur prochain fait partie de leur ADN. Pareil pour lâaspect familial. Dans aucune circonstance nâavons-nous le droit de manquer un repas, en particulier la fin de semaine. Ăa, câest surtout en raison de ma mĂšre. Mais mon pĂšre adhĂšre Ă©galement Ă ce principe. TrĂšs souvent, les dimanches, câest assez rĂ©gulier, nous rendons visite Ă la famille Ă©largie. Mes parents lancent un avis dans le foyer familial : « On sâen va faire un tour ! » Les quatre enfants sont invitĂ©s et souvent nous allons en groupe faire le tour de la famille. Mon pĂšre est un hyperactif et ne peut pas rester en place. Nous faisons donc « un tour » pour prendre les nouvelles et nous partons.
Cette proximitĂ© familiale, donc, est importante pour nous tous. Pour mon pĂšre, elle dĂ©passe mĂȘme les frontiĂšres familiales. Il aime discuter et nous raconter toutes sortes dâhistoires. Il a un sens de lâhumour trĂšs dĂ©veloppĂ©. Alors quâil est Ă quelques semaines de la mort, il demande Ă mon frĂšre Marc de lui faire voir le cimetiĂšre oĂč il sera enterrĂ©. Marc est troublĂ©. Mon pĂšre lui dit alors : « Ce nâest pas de mourir qui est difficile, câest de ressusciter. » Les histoires concernant lâhĂŽpital sont sans doute les meilleures. Je constate rapidement que mon pĂšre sâattache Ă des personnes quâil ne connaĂźt pas du tout. Elles sont souvent en phase terminale, Ă des poussiĂšres du couloir de la mort. On ne les connaĂźt pas du tout, mais mon pĂšre sâattache Ă elles. Il veut leur assurer la meilleure qualitĂ© de vie possible.
Martin, Louis, Joe et les autres entrent Ă la maison. Ils enlĂšvent leur chapeau, nous saluent puis sâassoient Ă table. Ils sont tous lĂ dans notre cuisine de la rue Dominion, Ă Moncton. Les cigarettes sâallument et un Ă©pais nuage de fumĂ©e valse sous les ampoules au plafond. Ils sont peut-ĂȘtre trois, quatre ou cinq hommes Ă table. Parfois plus. Ils boivent, ils fument. Des petites assemblĂ©es de cuisine. Jâignore souvent lâobjet de ces rencontres. Jâai compris par la suite quâon y parle dâĂ peu prĂšs tout. DâĂ©ducation, de finances et de santĂ©. La politique, Ă©videmment, revient toujours. Mon pĂšre est fou de politique, sans la partisanerie qui va avec. Le politique, quoi, ces nouvelles idĂ©es pour amĂ©liorer le sort des gens de façon pragmatique et efficace. Ce sont les coulisses politiques dans sa plus simple expression. Rarement les apparatchiks du Parti libĂ©ral le voient aux assemblĂ©es politiques. Mais quand mon cousin Bertin LeBlanc, qui a habitĂ© chez moi aprĂšs la mort de son pĂšre, est Ă©lu dĂ©putĂ© de Kent-Sud Ă lâAssemblĂ©e lĂ©gislative en 1978, mes parents cĂ©lĂšbrent sans gĂȘne.
Donc, Fred nâest pas un joueur influent du Parti libĂ©ral, mais il a un certain poids, puisque son opinion est considĂ©rĂ©e par des personnes importantes. Dans les annĂ©es 1950, toutes les idĂ©es sont bonnes pour chasser du pouvoir les conservateurs de Hugh John Flemming. Son ami Louis pratique alors le droit Ă Richibouctou, au nord du comtĂ© de Kent. Il est un peu plus jeune que mon pĂšre, mais les deux sâentendent Ă merveille. Leur affection dĂ©passe les valeurs communes dâengagement. Câest une amitiĂ© profonde. Je me souviens encore dâĂȘtre Ă©veillĂ© au chalet de Shediac Bridge et dâentendre Louis rentrer et sâasseoir avec mes parents. Sâil ne prend pas un coup avec mon pĂšre, il arrive dĂ©jĂ assez ivre, au point oĂč ma mĂšre sâengage Ă le dĂ©griser. Leur amitiĂ© est telle que lorsque mon pĂšre est dĂ©cĂ©dĂ©, il a Ă©crit une longue lettre Ă la main Ă ma mĂšre. Une lettre trĂšs Ă©mouvante que la famille nâoubliera jamais.
Louis se lance en politique assez jeune. Il a 27 ans en 1952 quand il devient dĂ©putĂ© de Kent Ă lâAssemblĂ©e lĂ©gislative du Nouveau-Brunswick. Il est ensuite réélu en 1956, puis devient chef du Parti libĂ©ral. En 1960, Louis Joseph Robichaud est Ă©lu premier ministre du Nouveau-Brunswick. Câest la consĂ©cration. Notre ami, « Pâtit Louis », devient le premier Acadien de lâhistoire Ă ĂȘtre Ă©lu au poste de premier ministre de notre belle province.
Je grandis dans un Nouveau-Brunswick en pleine mutation. Ce sont les annĂ©es qui mĂšnent Ă la RĂ©volution tranquille au QuĂ©bec. Je me souviens trĂšs peu de mon enfance, une pĂ©riode banale sans grandes histoires personnelles. Les annĂ©es 1940 et 1950 ne sont pas particuliĂšrement roses au Nouveau-Brunswick. MalgrĂ© notre poids dĂ©mographique considĂ©rable, nous, francophones, sommes traitĂ©s comme des bons Ă rien. Une sous-classe, vraiment. Les loyalistes, ces anglophones fiers de leurs origines britanniques et farouches dĂ©fenseurs de la monarchie, sâentraident sans considĂ©ration pour les « frenchies ». Le film LâAcadie, lâAcadie !?! de Michel Brault et Pierre Perrault montre trĂšs bien lâambiance de lâĂ©poque, en particulier cette scĂšne oĂč lâon voit des centaines de loyalistes se rencontrer dans des salles communautaires ou des sous-sols dâĂ©glise. Non seulement les francophones nây sont pas invitĂ©s, leur prĂ©sence est prohibĂ©e. Ces hommes et ces femmes entonnent dâabord le God Save the Queen, puis des personnes dĂ©filent sur scĂšne, sâarrĂȘtent devant un micro et font des discours. GĂ©nĂ©ralement, ce nâest pas trĂšs gentil Ă lâĂ©gard des francophones. Pour ces gens, la prĂ©sence de deux langues nâest pas une richesse culturelle, mais plutĂŽt un affront Ă lâidentitĂ© britannique et canadienne. Disons que cette opinion nâest pas partagĂ©e dans une famille acadienne comme la nĂŽtre, dont certains ancĂȘtres ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s en 1755. Nous ne sommes plus au XVIIIe siĂšcle, mais câest tout comme. Lorsque nous avons des problĂšmes avec les Anglais et que nous dĂ©battons, ces derniers nous lancent comme argument qui doit en principe clore le dĂ©bat : « Câest nous qui avons gagnĂ© la guerre, lâAngleterre contre la France. » Cela fait plus de 300 ans, et on en est encore lĂ . Dâailleurs, dans le rapport de la commission Poirier-Bastarache sur lâĂ©galitĂ© des deux langues officielles au Nouveau-Brunswick, en 1982, jâallais demander au sociologue RenĂ©-Jean Raveau de mener une Ă©tude sur lâattitude des gens envers la langue française. Ses conclusions glacent toujours le sang. En rapportant les faits, il avancera quâenviron 40 % des anglophones considĂšrent, au dĂ©but des annĂ©es 1980, que le bilinguisme est inacceptable parce quâils ont gagnĂ© la guerre des plaines dâAbraham. Il faut savoir cela pour essayer de comprendre et de dĂ©velopper une façon dâamener un changement dans les attitudes des gens.
Dans ma jeunesse, câest beaucoup plus complexe puisque la plupart des dispositions de la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick ne seront en vigueur que six annĂ©es aprĂšs son adoption, en 1969. La loi a quand mĂȘme une portĂ©e juridique Ă lâĂ©poque, mais au fond, dans la pratique, une loi nâabolit pas les attitudes racistes. Nâayons pas peur des mots, les enfants, il sâagit bel et bien de racisme.
Nâayons pas peur des mots, les enfants, il sâagit bel et bien de racisme.
Tout jeune, je fais rĂ©guliĂšrement les courses avec ma mĂšre et mon frĂšre Marc. Nous partons de la maison, puis nous nous rendons aux magasins du centre-ville pour faire lâĂ©picerie, acheter des vĂȘtements ou autres choses. Cette activitĂ©, a priori assez simple, peut toutefois comporter son lot de dĂ©fis. Voyez-vous, ma mĂšre ne parle presque pas lâanglais et elle nâa aucune tendance Ă se croire infĂ©rieure aux autres. Jamais nâa-t-elle acceptĂ© dâĂȘtre humiliĂ©e.
Bref, nous habitons Moncton, une des grandes villes des Maritimes, et nous avons la chance dâavoir un magasin Eatonâs. Câest en plein centre-ville, lĂ oĂč le Highfield Square a ensuite Ă©tĂ© bĂąti, puis dĂ©moli dan...