Michel Bastarache
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Michel Bastarache

Ce que je voudrais dire Ă  mes enfants

  1. 344 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Michel Bastarache

Ce que je voudrais dire Ă  mes enfants

À propos de ce livre

Dans une lettre qu'il adresse Ă  ses deux enfants, morts d'une maladie incurable, Michel Bastarache se rappelle son enfance en Acadie puis sa carriĂšre, jusqu'Ă  devenir le premier juge acadien Ă  siĂ©ger Ă  la Cour suprĂȘme du Canada. M e Bastarache raconte sa constante lutte pour l'Ă©galitĂ© des communautĂ©s francophone et anglophone.Il revient sur son engagement au sein des groupes de dĂ©fense des francophones hors QuĂ©bec, puis sur sa carriĂšre de professeur, de fonctionnaire, d'avocat et de juge. Dans ce rĂ©cit, il amĂšne le lecteur dans les coulisses de ses plus importantes causes et rĂ©vĂšle certains secrets du plus haut tribunal canadien. M e Bastarache rĂ©agit Ă©galement Ă  la polĂ©mique entourant la Commission d'enquĂȘte sur le processus de nomination des juges du QuĂ©bec et sur son travail Ă  titre de mĂ©diateur dans le processus de rĂ©conciliation et de compensation pour les victimes allĂ©guĂ©es d'agressions sexuelles par d'anciens prĂȘtres au Nouveau-Brunswick.
Ce livre est publié en français.
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In this intimate volume, MichelBastarache reveals details of his youth in Acadia and his multiple professionalroles before becoming the first Acadian justice to sit on the Supreme Court ofCanada. In a letter addressed to his two children who died from an incurabledisease, Me. Bastarache recounts his constant fight for equality betweenfrancophone and anglophone communities. He reminisces on his commitment amonggroups protecting francophones outside Québec, then on his careers as teacher, civil servant, lawyer, and juge. In this story he takes the reader backstage tohis most important causes and he reveals some of the secrets of the highestcourt in Canada. Me. Bastarache weighs in on the controversy surrounding theInquiry Commission on the process for appointing judges of the Court of Québec, as well as his mediator work for reconciliation and compensation of allegedvictims of sexual abuse by ex-priests in New Brunswick.

This book is published in French.

Approuvé par les 375,005 étudiants

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Informations

Année
2019
ISBN de l'eBook
9782760330924

1

« Speak white »

IL S’APPELLE ALFRED, ALFRED BASTARACHE. Le 11 janvier 1921, Michel Bastarache et Claire Allain accueillent dans leur nid mon pĂšre, que plusieurs appellent simplement « Fred ». Mon pĂšre est issu d’une famille de six enfants, dont un est dĂ©cĂ©dĂ© Ă  un jeune Ăąge. C’est une famille trĂšs pauvre dans une rĂ©gion infortunĂ©e. Dans son village natal de Bouctouche, l’emploi est limitĂ© et l’éducation aussi. Encore aujourd’hui, le comtĂ© de Kent au Nouveau-Brunswick est l’une des rĂ©gions pauvres de la province, avec un taux de chĂŽmage extrĂȘmement Ă©levĂ©.
Mais Ă  l’époque, il n’y a pas d’éducation en français aprĂšs le primaire, et bien sĂ»r votre grand-pĂšre est unilingue francophone. Ainsi, la seule façon qu’il puisse Ă©tudier en français est de frĂ©quenter l’école privĂ©e. Les seules vraies Ă©coles du genre sont alors les sĂ©minaires ou les collĂšges. Rapidement, les gens voient en votre grand-pĂšre un garçon vif d’esprit et dotĂ© d’une intelligence vraiment exceptionnelle.
C’est pour cela qu’il obtient une des bourses que l’archevĂȘque de Moncton rĂ©serve alors Ă  une poignĂ©e d’étudiants de la rĂ©gion pour aller au Petit SĂ©minaire de Rimouski. Il est intelligent comme ça ! Le hic, entre nous, c’est que cette formation le prĂ©destinait seulement Ă  la mĂ©decine ou
 Ă  la prĂȘtrise. À une Ă©poque oĂč la religion domine la sociĂ©tĂ© française, mon pĂšre n’est pas le plus pratiquant des catholiques. Un mouton noir, tiens. Il rĂ©ussit avec grande distinction ses Ă©tudes Ă  Rimouski et a le privilĂšge d’ĂȘtre admis Ă  la FacultĂ© de mĂ©decine de l’UniversitĂ© Laval. C’est lĂ  oĂč le dĂ©clic se fait. Il marche alors dans les corridors d’une institution qui a accueilli au fil des ans de grands noms de la politique quĂ©bĂ©coise et canadienne. Parce qu’avant mĂȘme d’avoir de l’intĂ©rĂȘt pour la mĂ©decine, mon pĂšre est intĂ©ressĂ© par tout. De la science dure Ă  la molle. CĂŽtoyer des jeunes qui Ă©tudient les sciences sociales avec le « pĂšre de la RĂ©volution tranquille », le pĂšre Georges-Henri LĂ©vesque, un prĂȘtre dominicain qui a fondĂ© l’école des Sciences sociales Ă  l’UniversitĂ© Laval, est pour lui tout aussi important que la mĂ©decine. Le pĂšre LĂ©vesque a eu une grande influence sur bon nombre d’étudiants qui ont par la suite marquĂ© la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise et acadienne.
Sans mĂȘme l’avoir frĂ©quentĂ©, mon pĂšre a adoptĂ© l’idĂ©ologie libĂ©rale de justice sociale du pĂšre LĂ©vesque et l’a mĂȘme ramenĂ©e avec lui, si on veut, au Nouveau-Brunswick. Mais ce n’est pas la seule chose qu’il allait rapporter dans son patelin. À QuĂ©bec, il rencontre une QuĂ©bĂ©coise pure laine de Chicoutimi dont la famille a dĂ©mĂ©nagĂ© dans la rĂ©gion de QuĂ©bec lorsqu’elle Ă©tait jeune. Elle s’appelle Madeleine Claveau.
NĂ©e le 27 fĂ©vrier 1918, fille de Jean-Arthur Claveau et d’Yvonne Rouleau, Madeleine a tout un caractĂšre. Une main de fer dans un gant d’acier. Une vĂ©ritable patronne qui Ă©tudie pour devenir garde-malade. Comment expliquer ce trait de personnalitĂ© ? Difficile Ă  dire. Était-ce parce qu’elle Ă©tait issue d’une famille de 14 enfants ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que votre grand-pĂšre fait tourner les tĂȘtes Ă  QuĂ©bec et que c’est cette Madeleine Claveau de Chicoutimi qui hĂ©rite de son comportement flamboyant. Elle est de trois ans l’aĂźnĂ©e de votre grand-pĂšre. Une infirmiĂšre et un mĂ©decin.
Fred Bastarache et Madeleine Claveau se sont mariĂ©s le 13 juillet 1946 en l’église Saint-Dominique de QuĂ©bec, sur la Grande-AllĂ©e. Un an plus tard, le 10 juin 1947, je viens au monde Ă  QuĂ©bec. Je suis quĂ©bĂ©cois
 de naissance.
***
Les enfants, nous avons cette habitude en Acadie de nous intĂ©resser Ă  nos ascendances et de chercher Ă  comprendre d’oĂč nous venons.
Les enfants, nous avons cette habitude en Acadie de nous intĂ©resser Ă  nos ascendances et de chercher Ă  comprendre d’oĂč nous venons. Un jour, des amis me remettent l’arbre gĂ©nĂ©alogique de ma famille paternelle et j’apprends alors que mes ancĂȘtres ont Ă©migrĂ© de Bayonne en 1640. Je sursaute d’étonnement lorsque je constate qu’ils sont dĂ©crits comme des flibustiers. Des flibustiers ? Essentiellement, ils auraient Ă©tĂ© des pirates commanditĂ©s par le gouvernement. Leur nom Ă©tait Besteretchea avant d’ĂȘtre francisĂ©. Il faut croire qu’ils n’ont pas changĂ© beaucoup en s’installant dans le village de Paradis, dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, non loin de l’UniversitĂ© Sainte-Anne. Je dis cela parce que j’ai appris en lisant le magnifique ouvrage A Great and Noble Scheme que mes deux ancĂȘtres masculins, dĂ©portĂ©s en Caroline du Nord, ont, contrairement Ă  presque tous les autres dĂ©portĂ©s, Ă©tĂ© emprisonnĂ©s en raison du fait qu’ils auraient coulĂ© des navires anglais avec Beausoleil Broussard. J’ai aussi appris qu’ils se sont Ă©vadĂ©s et qu’ils se sont rendus au Nouveau-Brunswick. Durant leur pĂ©riple Ă  pied, ils ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par des Indiens et ont Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s grĂące Ă  l’intervention d’un prĂȘtre. Ils sont passĂ©s par Memramcook pour finalement s’installer Ă  Bouctouche. Un des deux frĂšres aurait ensuite poursuivi sa route jusque dans le nord de ce territoire pour fonder la ville de Tracadie. LĂ -bas, ils portent le nom Basque.
Les enfants, je vais faire une parenthĂšse gĂ©nĂ©alogique ici pour vous parler de mon premier voyage en Louisiane. Je dois prononcer un discours au Codofil, l’agence pour le dĂ©veloppement du français dans cet État. J’arrive tĂŽt aux bureaux de l’agence et je marche tranquillement vers l’entrĂ©e. Ne voyant pas de signe de vie, je retourne marcher en attendant la rencontre. Tout Ă  coup, un homme ĂągĂ© sort et me fait signe d’approcher.
— M. Mouton, venez, entrez, me dit-il en français.
— Vous vous trompez, monsieur, je m’appelle Michel Bastarache et je suis un Acadien du Nouveau-Brunswick.
— Jeune homme, je reconnais un Mouton quand j’en vois un. Allez, entrez !
Je le suis tout en lui rĂ©pĂ©tant qu’il se trompe sur mon identitĂ©. Il me demande ensuite de m’asseoir. Il se tourne pour chercher quelque chose. Il sort alors un gros volume, l’ouvre Ă  une page oĂč se trouve la photo d’un monsieur Mouton. Je crois qu’il m’a dit qu’il s’agissait d’un fondateur de Vermillonville ou de Lafayette. La surprise, c’est que cette personne me ressemblait tellement que j’aurais cru me voir dans un costume d’époque. Devant mon Ă©tonnement, il me raconte que lors de la dĂ©portation, trois sƓurs Bastarache ont Ă©tĂ© envoyĂ©es en Louisiane et y ont Ă©pousĂ© trois frĂšres Mouton. La ressemblance, c’était simplement le fait de la parentĂ©.
Chez les Bastarache, on raconte que bon nombre de Basques Ă©taient des pĂȘcheurs. Des pĂȘcheurs de baleine et de morue qui sont venus travailler en Atlantique, comme au Labrador par exemple. Vers le XIVe siĂšcle. Il y a trĂšs peu de familles d’origine basque Ă  l’époque, au Nouveau-Brunswick. À Port-Royal, on en a quelques-unes et on a aussi des Besteretchea. C’est une petite famille, qui n’a rien Ă  voir avec les LeBlanc, les Cormier, les Robichaud, qui sont beaucoup plus nombreux.
***
Mon aventure quĂ©bĂ©coise n’a initialement durĂ© que quelques mois. Bien que je sois nĂ© au QuĂ©bec et que j’y aie passĂ© une pĂ©riode de ma vie, je ne suis pas quĂ©bĂ©cois. L’Acadie est Ă  ce point dans les veines et dans l’ñme de mon pĂšre qu’il est parvenu Ă  convaincre ma mĂšre de l’accompagner au Nouveau-Brunswick pour y vivre. Une francophone qui ne connaĂźt pas un traĂźtre mot d’anglais dĂ©barque alors dans la grande rĂ©gion de Moncton.
L’Acadie est à ce point dans les veines et dans l’ñme de mon pùre qu’il est parvenu à convaincre ma mùre de l’accompagner au Nouveau-Brunswick pour y vivre.
C’est que, voyez-vous, mon pĂšre fait partie de cette gĂ©nĂ©ration de jeunes hommes qui partaient pour Ă©tudier Ă  l’extĂ©rieur du Nouveau-Brunswick, mais qui sentaient qu’ils avaient une obligation morale de revenir chez eux. C’est comme une mission. Du type « j’ai Ă©tĂ© choyĂ©, donc j’ai quelque chose Ă  redonner ». Il avait cette vocation, un peu comme les curĂ©s. Puis, il est revenu dans sa province natale beaucoup plus francophone qu’il ne l’était avant de partir. DĂšs lors, et pour le reste de sa vie, il entreprend plusieurs grands chantiers pour les francophones et les Acadiens du Nouveau-Brunswick, surtout dans le sud-est de la province.
Il veut faire quelque chose et amener un sentiment de fiertĂ© dans la communautĂ© et chez les Acadiens individuellement. Provoquer une autonomie. C’est assez singulier. Le Nouveau-Brunswick des annĂ©es 1940 et 1950 vit une pĂ©riode bien noire, alors que le filet social est quasi inexistant et que la population se bat pour survivre. C’est le cas en particulier dans les rĂ©gions rurales, comme le sud-est de la province. Et c’est d’autant plus vrai pour les francophones.
Jean-François, Émilie, je ne dis pas cela pour me plaindre, au contraire ! Je n’ai pas eu une enfance malheureuse. Certes, nous sommes alors perçus comme une famille bourgeoise. Nous vivons au centre-ville de Moncton, nous sommes propriĂ©taires d’un chalet prĂšs de la mer, et mon pĂšre est mĂ©decin. Vos grands-parents ont quand mĂȘme vĂ©cu la « grande noirceur », comme on dit au QuĂ©bec. Lui mĂ©decin, elle garde malade, ils se promĂšnent de maison en maison dans le comtĂ© de Kent, Ă  Saint-Antoine, Bouctouche ou Sainte-Marie, pour soigner les gens malades ou aider des femmes Ă  accoucher. On paye bien souvent mon pĂšre en lui donnant une poule, un cochon, des lĂ©gumes ou simplement un « merci ».
La bourgeoisie, soit, mais mes parents ont le cƓur sur la main. Aider leur prochain fait partie de leur ADN. Pareil pour l’aspect familial. Dans aucune circonstance n’avons-nous le droit de manquer un repas, en particulier la fin de semaine. Ça, c’est surtout en raison de ma mĂšre. Mais mon pĂšre adhĂšre Ă©galement Ă  ce principe. TrĂšs souvent, les dimanches, c’est assez rĂ©gulier, nous rendons visite Ă  la famille Ă©largie. Mes parents lancent un avis dans le foyer familial : « On s’en va faire un tour ! » Les quatre enfants sont invitĂ©s et souvent nous allons en groupe faire le tour de la famille. Mon pĂšre est un hyperactif et ne peut pas rester en place. Nous faisons donc « un tour » pour prendre les nouvelles et nous partons.
Cette proximitĂ© familiale, donc, est importante pour nous tous. Pour mon pĂšre, elle dĂ©passe mĂȘme les frontiĂšres familiales. Il aime discuter et nous raconter toutes sortes d’histoires. Il a un sens de l’humour trĂšs dĂ©veloppĂ©. Alors qu’il est Ă  quelques semaines de la mort, il demande Ă  mon frĂšre Marc de lui faire voir le cimetiĂšre oĂč il sera enterrĂ©. Marc est troublĂ©. Mon pĂšre lui dit alors : « Ce n’est pas de mourir qui est difficile, c’est de ressusciter. » Les histoires concernant l’hĂŽpital sont sans doute les meilleures. Je constate rapidement que mon pĂšre s’attache Ă  des personnes qu’il ne connaĂźt pas du tout. Elles sont souvent en phase terminale, Ă  des poussiĂšres du couloir de la mort. On ne les connaĂźt pas du tout, mais mon pĂšre s’attache Ă  elles. Il veut leur assurer la meilleure qualitĂ© de vie possible.
***
Martin, Louis, Joe et les autres entrent Ă  la maison. Ils enlĂšvent leur chapeau, nous saluent puis s’assoient Ă  table. Ils sont tous lĂ  dans notre cuisine de la rue Dominion, Ă  Moncton. Les cigarettes s’allument et un Ă©pais nuage de fumĂ©e valse sous les ampoules au plafond. Ils sont peut-ĂȘtre trois, quatre ou cinq hommes Ă  table. Parfois plus. Ils boivent, ils fument. Des petites assemblĂ©es de cuisine. J’ignore souvent l’objet de ces rencontres. J’ai compris par la suite qu’on y parle d’à peu prĂšs tout. D’éducation, de finances et de santĂ©. La politique, Ă©videmment, revient toujours. Mon pĂšre est fou de politique, sans la partisanerie qui va avec. Le politique, quoi, ces nouvelles idĂ©es pour amĂ©liorer le sort des gens de façon pragmatique et efficace. Ce sont les coulisses politiques dans sa plus simple expression. Rarement les apparatchiks du Parti libĂ©ral le voient aux assemblĂ©es politiques. Mais quand mon cousin Bertin LeBlanc, qui a habitĂ© chez moi aprĂšs la mort de son pĂšre, est Ă©lu dĂ©putĂ© de Kent-Sud Ă  l’AssemblĂ©e lĂ©gislative en 1978, mes parents cĂ©lĂšbrent sans gĂȘne.
Donc, Fred n’est pas un joueur influent du Parti libĂ©ral, mais il a un certain poids, puisque son opinion est considĂ©rĂ©e par des personnes importantes. Dans les annĂ©es 1950, toutes les idĂ©es sont bonnes pour chasser du pouvoir les conservateurs de Hugh John Flemming. Son ami Louis pratique alors le droit Ă  Richibouctou, au nord du comtĂ© de Kent. Il est un peu plus jeune que mon pĂšre, mais les deux s’entendent Ă  merveille. Leur affection dĂ©passe les valeurs communes d’engagement. C’est une amitiĂ© profonde. Je me souviens encore d’ĂȘtre Ă©veillĂ© au chalet de Shediac Bridge et d’entendre Louis rentrer et s’asseoir avec mes parents. S’il ne prend pas un coup avec mon pĂšre, il arrive dĂ©jĂ  assez ivre, au point oĂč ma mĂšre s’engage Ă  le dĂ©griser. Leur amitiĂ© est telle que lorsque mon pĂšre est dĂ©cĂ©dĂ©, il a Ă©crit une longue lettre Ă  la main Ă  ma mĂšre. Une lettre trĂšs Ă©mouvante que la famille n’oubliera jamais.
Louis se lance en politique assez jeune. Il a 27 ans en 1952 quand il devient dĂ©putĂ© de Kent Ă  l’AssemblĂ©e lĂ©gislative du Nouveau-Brunswick. Il est ensuite réélu en 1956, puis devient chef du Parti libĂ©ral. En 1960, Louis Joseph Robichaud est Ă©lu premier ministre du Nouveau-Brunswick. C’est la consĂ©cration. Notre ami, « P’tit Louis », devient le premier Acadien de l’histoire Ă  ĂȘtre Ă©lu au poste de premier ministre de notre belle province.
***
Je grandis dans un Nouveau-Brunswick en pleine mutation. Ce sont les annĂ©es qui mĂšnent Ă  la RĂ©volution tranquille au QuĂ©bec. Je me souviens trĂšs peu de mon enfance, une pĂ©riode banale sans grandes histoires personnelles. Les annĂ©es 1940 et 1950 ne sont pas particuliĂšrement roses au Nouveau-Brunswick. MalgrĂ© notre poids dĂ©mographique considĂ©rable, nous, francophones, sommes traitĂ©s comme des bons Ă  rien. Une sous-classe, vraiment. Les loyalistes, ces anglophones fiers de leurs origines britanniques et farouches dĂ©fenseurs de la monarchie, s’entraident sans considĂ©ration pour les « frenchies ». Le film L’Acadie, l’Acadie !?! de Michel Brault et Pierre Perrault montre trĂšs bien l’ambiance de l’époque, en particulier cette scĂšne oĂč l’on voit des centaines de loyalistes se rencontrer dans des salles communautaires ou des sous-sols d’église. Non seulement les francophones n’y sont pas invitĂ©s, leur prĂ©sence est prohibĂ©e. Ces hommes et ces femmes entonnent d’abord le God Save the Queen, puis des personnes dĂ©filent sur scĂšne, s’arrĂȘtent devant un micro et font des discours. GĂ©nĂ©ralement, ce n’est pas trĂšs gentil Ă  l’égard des francophones. Pour ces gens, la prĂ©sence de deux langues n’est pas une richesse culturelle, mais plutĂŽt un affront Ă  l’identitĂ© britannique et canadienne. Disons que cette opinion n’est pas partagĂ©e dans une famille acadienne comme la nĂŽtre, dont certains ancĂȘtres ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s en 1755. Nous ne sommes plus au XVIIIe siĂšcle, mais c’est tout comme. Lorsque nous avons des problĂšmes avec les Anglais et que nous dĂ©battons, ces derniers nous lancent comme argument qui doit en principe clore le dĂ©bat : « C’est nous qui avons gagnĂ© la guerre, l’Angleterre contre la France. » Cela fait plus de 300 ans, et on en est encore lĂ . D’ailleurs, dans le rapport de la commission Poirier-Bastarache sur l’égalitĂ© des deux langues officielles au Nouveau-Brunswick, en 1982, j’allais demander au sociologue RenĂ©-Jean Raveau de mener une Ă©tude sur l’attitude des gens envers la langue française. Ses conclusions glacent toujours le sang. En rapportant les faits, il avancera qu’environ 40 % des anglophones considĂšrent, au dĂ©but des annĂ©es 1980, que le bilinguisme est inacceptable parce qu’ils ont gagnĂ© la guerre des plaines d’Abraham. Il faut savoir cela pour essayer de comprendre et de dĂ©velopper une façon d’amener un changement dans les attitudes des gens.
Dans ma jeunesse, c’est beaucoup plus complexe puisque la plupart des dispositions de la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick ne seront en vigueur que six annĂ©es aprĂšs son adoption, en 1969. La loi a quand mĂȘme une portĂ©e juridique Ă  l’époque, mais au fond, dans la pratique, une loi n’abolit pas les attitudes racistes. N’ayons pas peur des mots, les enfants, il s’agit bel et bien de racisme.
***
N’ayons pas peur des mots, les enfants, il s’agit bel et bien de racisme.
Tout jeune, je fais rĂ©guliĂšrement les courses avec ma mĂšre et mon frĂšre Marc. Nous partons de la maison, puis nous nous rendons aux magasins du centre-ville pour faire l’épicerie, acheter des vĂȘtements ou autres choses. Cette activitĂ©, a priori assez simple, peut toutefois comporter son lot de dĂ©fis. Voyez-vous, ma mĂšre ne parle presque pas l’anglais et elle n’a aucune tendance Ă  se croire infĂ©rieure aux autres. Jamais n’a-t-elle acceptĂ© d’ĂȘtre humiliĂ©e.
Bref, nous habitons Moncton, une des grandes villes des Maritimes, et nous avons la chance d’avoir un magasin Eaton’s. C’est en plein centre-ville, lĂ  oĂč le Highfield Square a ensuite Ă©tĂ© bĂąti, puis dĂ©moli dan...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Page titre
  3. Page de droit
  4. Table des matiĂšres
  5. Préface
  6. Remerciements
  7. Introduction
  8. Chapitre 1 « Speak white »
  9. Chapitre 2 La route
  10. Chapitre 3 Debout
  11. Chapitre 4 Le militant
  12. Chapitre 5 Les dead ducks
  13. Chapitre 6 L’Acadie
 Ô l’Acadie
  14. Chapitre 7 Tiens, la dualité
  15. Chapitre 8 La commission qui changera tout
  16. Chapitre 9 Le rĂȘve
  17. Chapitre 10 La bataille de l’Alberta
  18. Chapitre 11 Le vendeur, le professeur, le fonctionnaire et l’avocat
  19. Chapitre 12 L’Assomption
  20. Chapitre 13 La politique
  21. Chapitre 14 Le nouveau juge
  22. Chapitre 15 Le globe-trotter
  23. Chapitre 16 Une cause historique
  24. Chapitre 17 Pas dans ma cour
  25. Chapitre 18 La guerre n’est pas gagnĂ©e
  26. Chapitre 19 Au revoir, chĂšre Cour
  27. Chapitre 20 La commission maudite
  28. Chapitre 21 Un dernier épisode bien singulier
  29. Conclusion
  30. Couvertures arriĂšres

Foire aux questions

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