Luttes paysannes en Colombie 1970-2016
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Luttes paysannes en Colombie 1970-2016

Conflit agraire et perspectives de paix

  1. 157 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Luttes paysannes en Colombie 1970-2016

Conflit agraire et perspectives de paix

À propos de ce livre

Ce livre retrace l'évolution du mouvement agraire depuis les années 1970 en dégageant quatre phases ou dynamiques distinctes: autogestion, réclamation, résistance et autodétermination.
Dans la première, les paysans luttent principalement pour la terre à travers la colonisation des terres publiques et l'occupation des terres de grands propriétaires. Dans la deuxième, ils se mobilisent pour revendiquer des investissements publics dans la vie et la production agricole. La troisième phase de la lutte paysanne correspond à la résistance juridique et aux déplacements intraterritoriaux devant la violence paramilitaire. Finalement, la quatrième phase correspond à la lutte actuelle contre l'extractivisme et pour l'autonomie territoriale.
L'étude se base principalement sur l'histoire de l'Association nationale des paysans de la Colombie (ANUC), fondée en 1967, de la Fédération des paysans et des mineurs artisanaux du sud de Bolivar (FEDEAGROMISBOL), fondée en 1985, et de la Coordination nationale agraire (CNA), fondée en 1997. Ces organisations regroupent des paysans, petits et moyens propriétaires, dont la propriété n'est pas complètement légalisée et qui exploitent la terre dans des conditions précaires.
Publié en français.

Foire aux questions

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CHAPITRE 1

Origine et contexte
du conflit agraire :
rapports de domination

La virulence du conflit armé et social dans les régions rurales de la Colombie s’explique par le fait que, dans ces régions, la propriété privée et la vocation de la terre font encore l’objet de disputes. Ceci ne veut pas dire que la terre n’a pas de propriétaire et que les acteurs en dispute sont sur un pied d’égalité. Au contraire, les tensions sont créées par la structure de la propriété, une structure où coexistent de grands propriétaires (terratenientes ou latifundistes, d’un côté, et des paysans sans terre et petits propriétaires de l’autre. Ce chapitre vise à cerner premièrement, le rapport entre l’accaparement de la terre et la violence à l’encontre de la paysannerie et, deuxièmement, l’utilisation de l’appareil d’État par des factions de la classe dominante, aux idéaux et intérêts divergents, qui, successivement, parviennent à en prendre le contrôle. Comme nous le verrons dans les chapitres suivants, l’attitude des grands propriétaires et de l’État influence grandement les transformations du mouvement paysan. Or, cette attitude est très variable : elle va de l’ignorance des besoins des paysans à des tentatives de réforme agraire, de la répression du mouvement paysan à un appui ferme aux grands propriétaires et agro-industriels.
Le chapitre se divise en trois parties. La première présente brièvement le concept de violence politique institutionnelle; la deuxième présente l’utilisation de la violence dans le but de monopoliser la terre. La troisième partie, le cœur du chapitre, centre son attention sur la période contemporaine (1980–2016). C’est une période critique d’une part, par l’expansion du paramilitarisme et sa conséquence, et la dépossession d’approximativement 6,6 millions d’hectares (Garay Salamanca et Comisión de seguimiento 2010, 5:15), et d’autre part, par l’émergence d’un nouveau modèle économique sur les terres expropriées, modèle fondé sur le développement des ressources naturelles.
1.1Pouvoir politique et rapports sociaux : repères théoriques
L’ampleur de la violence en Colombie a mené à une véritable spécialisation des sciences sociales autour de ce phénomène. Si les violentologues ont apparu sous ce nom dans les années 1980, les études sur la violence les ont précédés de quelques décennies. La première commission gouvernementale d’enquête sur les causes et situations de La Violencia est fondée en 1958. Deux autres commissions ont suivi : celle des violentologues en 1986, et en 2007, celle du Centre de mémoire historique qui est toujours en fonction (Jaramillo Marín 2014). Leurs études sur la violence, parmi bien d’autres, ont capté avec discernement divers facteurs de ce phénomène incontournable de la réalité colombienne. Parmi ces facteurs, mentionnons, entre autres, le rôle des élites dans la violence, les profondes inégalités sociales, les écarts entre le niveau de vie rural et urbain, la structure des partis, les déficiences des espaces de participation démocratique, la diversité des violences, et enfin, le rôle du narcotrafic (Camacho Velásquez 1999; Guzmán Campos, Fals Borda et Umaña Luna 1986; Daniel Pécaut 1991 et 1994; Restrepo et Aponte 2009)1. Néanmoins, la violence est un vaste champ d’études et le concept de violence a des contours peu précis. Par ailleurs, certaines thèses se rattachant à l’étude de ce sujet semblent brouiller la compréhension du conflit, particulièrement celles de la « culture de la violence » et de « la violence diffuse »2.
En s’inspirant de ces différents travaux, tout en voulant restreindre le sujet, la présente réflexion propose de différencier deux types de violence : la violence sociale, qui fait référence aux actions criminelles réalisées dans la poursuite d’objectifs personnels; et la violence politique, qui implique l’utilisation de la force dans la dispute du pouvoir. Cette violence politique peut être révolutionnaire ou pro-statu quo (Hagan 1997; Szabo 1970). La violence révolutionnaire a des objectifs altruistes de transformation sociale, alors que la violence pro-statu quo défend les institutions de l’État et assure la reproduction des classes dominantes. Lorsque l’exercice de la violence politique pro-statu quo bénéficie du pouvoir émanant de l’État, la violence en question peut être qualifiée de violence politique institutionnelle (VPI).
Le concept de VPI s’inspire des théories sur les rapports sociaux. Comme toutes les théories qui ont fait évoluer les débats en sciences sociales, le concept de rapports sociaux a été interprété de différentes manières. Dans la littérature marxiste, il a donné lieu à une production impressionnante allant des approches structuralistes, pour lesquelles les rapports économiques constituent l’unité de base pour comprendre la société, aux approches relationnalistes, qui refusent de réduire l’analyse des rapports sociaux à leur dimension économique (Dufour et Rioux 2008). Selon ces dernières, les rapports sociaux de propriété et de production comprennent l’ensemble des relations matérielles, économiques, politiques, techniques et culturelles qui encadrent l’exercice du pouvoir et les rapports entre les membres d’une société. Ces rapports sont particuliers à chaque société; ils ne se transposent pas universellement, ni dans le temps, ni dans l’espace.
Dans la lignée de cette analyse relationnelle des rapports sociaux3, un groupe de chercheurs s’est rassemblé autour du travail de Robert Brenner qui publie The Origins of Capitalist Development: A Critique of Neo-Smithian Marxism (1977). Les travaux de Brenner et de ses collègues sur la périodisation de l’histoire du capitalisme ont provoqué un débat en sciences sociales (Aston et Philpin 1985) au cours duquel la nouvelle approche a été qualifiée de « marxisme politique » (Bois 1985). Cette appellation convient bien aux chercheurs en question, car ils ont conclu qu’historiquement, le pouvoir politique a eu un rôle central dans la structuration des rapports sociaux de propriété et de production. Par exemple, dans ses recherches sur les sociétés précapitalistes européennes, Brenner constate que souvent :
[Pour] les grands propriétaires terriens […] la meilleure règle de reproduction était ‘l’accumulation politique’. Plutôt que d’investir dans de nouveaux et meilleurs moyens de production agricole ou d’ouvrir de nouvelles terres, les propriétaires terriens cherchaient à augmenter leur revenu en investissant dans l’amélioration de leur potentiel militaire et politique, en construisant des communautés politiques et des États féodaux plus forts, mieux armés, plus larges et plus coercitifs pour dominer et contrôler la paysannerie et faire la guerre plus efficacement. (Brenner 1997, 21).
Brenner démontre que le pouvoir qui s’érige à partir de ce type de relations sociales est un pouvoir d’appropriation constitué politiquement. En d’autres mots, la reproduction de la classe dominante (son enrichissement et sa consolidation) provient directement des prérogatives du pouvoir politique plutôt que de transactions économiques.
Il faut noter, par ailleurs, que le recours aux mécanismes économiques ou politiques de reproduction de la classe dominante est circonscrit historiquement. Par exemple, le choix entre ériger des fiefs ou installer des usines pour se reproduire n’est pas une décision qui revient individuellement aux membres de la classe dominante; la prévalence de l’un ou de l’autre de ces mécanismes de reproduction est encadrée par les rapports sociaux, qui sont construits dans l’histoire. De la même manière, le producteur direct ne peut décider à lui seul de son degré d’autonomie. Qu’il assure sa subsistance en travaillant à son compte ou qu’il soit obligé de devenir salarié, ce sont des faits largement encadrés par l’histoire concrète d’une société. Une histoire sociale dans laquelle interviennent différents facteurs, par ailleurs4. L’anecdote rapportée par Karl Marx dans le passage suivant, sur un industriel anglais qui part s’installer en Australie, illustre clairement cette idée (1969, 774) :
Tout d’abord Wakefield découvrit dans les colonies que la possession d’argent, de subsistances, de machines et d’autres moyens de production ne fait point d’un homme un capitaliste, à moins d’un certain complément, qui est le salarié, un autre homme, en un mot, forcé de se vendre volontairement. Il découvrit ainsi qu’au lieu d’être une chose, le capital est un rapport social entre des personnes, lequel rapport s’établit par l’intermédiaire des choses [a]. M. Peel, nous raconte-t-il d’un ton lamentable, emporta avec lui d’Angleterre pour Swan River, Nouvelle-Hollande, des vivres et des moyens de production d’une valeur de cinquante mille l. st. M. Peel eut en outre la prévoyance d’emmener trois mille individus de la classe ouvrière, hommes, femmes et enfants. Une fois arrivé à destination, « M. Peel resta sans un domestique pour faire son lit ou lui puiser de l’eau à la rivière [b] ». Infortuné M. Peel qui avait tout prévu ! Il n’avait oublié que d’exporter au Swan River les rapports de production anglais.
Nous voudrions retenir deux éléments de ces travaux : 1) l’importance que peut avoir, dans certains contextes historiques, l’accès à l’appareil d’État pour reproduire le pouvoir des classes dominantes; et 2) l’accès à des moyens de production, à la terre le cas échéant, en tant que composante affectant significativement les rapports sociaux tant de domination que de résistance. Ainsi, encadrées par les circonstances historiques, les classes dominantes mettent en place les mécanismes permettant l’accumulation élargie de leur avoir, qu’il soit pouvoir ou capital (l’objet du présent chapitre). Dans le même cadre, les producteurs directs luttent pour préserver l’économie paysanne (l’objet des trois chapitres suivants).
Les chercheurs du marxisme politique ont identifié l’importance du pouvoir politique pour la reproduction des classes dominantes dans les sociétés précapitalistes et ont réservé l’utilisation de ce concept pour ce type de sociétés. Nous proposons une utilisation diachronique de ce concept pour émettre la thèse selon laquelle, en Colombie, dans la période contemporaine, les rapports de domination et d’exploitation dans le secteur agraire sont structurés, de façon prédominante et stable, par des mécanismes d’accumulation politique5.
1.2Terre et violence : les antécédents du paramilitarisme
L’utilisation de la force publique par des secteurs de la classe dominante comme mécanisme de coercition des producteurs a une longue histoire en Colombie. Nous avons identifié certains des points tournants de ce processus dans un travail antérieur (Celis 2008). Le présent exposé cherche à démontrer que, tout en essuyant des revers passagers, les élites du secteur agraire parviennent à s’imposer au sein des groupes dominants et finissent par utiliser le pouvoir de l’État pour s’enrichir. Pour ce faire, nous examinerons deux des mécanismes d’accumulation les plus utilisés : la coercition physique directe et le pouvoir juridique de créer la norme ou de déterminer son application ou son inefficacité. Ce survol historique permettra de comprendre l’escalade de la violence exercée contre les acteurs sociaux agraires, la consolidation du paramilitarisme comme acteur social et le nouveau modèle économique fondé sur l’extraction de ressources naturelles.
1.2.1La période coloniale (1499–1550)
Durant la période coloniale, le modèle économique et politique instauré en Colombie, comme ailleurs en Amérique latine, est l’hacienda. Ce système d’organisation concentre les Autochtones et les esclaves sur un territoire restreint, sur l’hacienda, afin de les contrôler. Cela facilite la tâche des fonctionnaires de la couronne espagnole qui usent de leur autorité pour les obliger, par la force et par la loi, à payer un tribut à la métropole en travail et en argent. Fernando Guillén rappelle les formes qu’a prises cette relation :
a) Prélèvements en or aux Autochtones subjugués, pillage de bijoux, aliments et textiles aux groupes rebelles, violation de sépultures (1502–1537);
b) Exigence de services personnels, justification de l’esclavage et obtention du repartimiento des Autochtones (1530–1560);
c) Organisation stable de l’encomienda comme système de paiement de tribut et d’utilisation de la main-d’œuvre servile (à partir de 1540) » (2006, 60).
D’autre part, comme le rappelle Alvaro Tirado Mejía, les demoras ou tribut que les Autochtones devaient payer à l’encomendero comprenaient « les pensions particulières, le cinquième pour le roi, la rétribution pour le curé doctrinaire et le salaire pour les corregidores » (2001, 27).
Le modèle économique et de peuplement de l’hacienda fait en sorte que le contrôle de la terre devient la voie d’ascension sociale et politique par excellence. Ce modèle explique aussi qu’à la fin de la période coloniale (1810–1820), les régions les plus peuplées sont celles organisées autour des haciendas et qu’une grande partie du pays est faiblement habitée; l’économie coloniale décourage le développement des voies de communication à l’intérieur de la colonie, car le commerce se fait fondamentalement avec la métropole espagnole. En 1850, plus de 65 % du territoire demeure non cultivé (Agustín Codazzi, cité dans LeGrand 1991, 122) et est habité seulement par des Autochtones, principalement sur une base nomade ou semi-nomade. Ces terres, appelées baldíos, sont alors la propriété de l’État.
À la fin de la période coloniale, les paysans qui travaillent dans les haciendas sont soumis à des conditions de travail et à des traitements assez proches du servage et de l’esclavage. Lors des luttes d’indépendance, des logiques opposées à l’utilisation de la violence comme mécanisme de domination sont apparues, particulièrement celle de los comuneros, mais elles ont été trahies et anéanties par les hacendados. Tout compte fait, ce sont les grands propriétaires terriens qui prennent l...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Demi page de titre
  3. Page titre
  4. Page de droit d’auteur
  5. Table des matières
  6. INTRODUCTION
  7. CHAPITRE 1 Origine et contexte du conflit agraire : rapports de domination
  8. CHAPITRE 2 Les luttes paysannes de l’autogestion aux réclamations à l’État (1940–1980)
  9. CHAPITRE 3 La résistance pour la défense de la vie et du territoire (1980–2000)
  10. CHAPITRE 4 La construction de l’autonomie et la lutte pour la reconnaissance de la paysannerie
  11. CHAPITRE 5 Conflit agraire et perspectives de paix
  12. Conclusion
  13. Bibliographie
  14. Une recherche académique, subjective et partielle
  15. Couvertures arrières