Travail
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Travail

  1. 828 pages
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Travail

À propos de ce livre

Les Quatre Évangiles est le dernier cycle romanesque conçu par Émile Zola de 1898 Ă  sa mort en 1902. Il est inachevĂ© puisque seuls les trois premiers romans de la sĂ©rie, FĂ©conditĂ©, Travail et VĂ©ritĂ© ont Ă©tĂ© publiĂ©s. Justice, le dernier projet du romancier, n'a Ă©tĂ© qu'Ă©bauchĂ©.

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Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2020
Édition
1
ISBN de l'eBook
9782322234684

V. 2

Des complications se produisirent, Luc faillit ĂȘtre emportĂ©. Pendant deux jours, on le crut mort. Josine et SƓurette ne quittaient pas son chevet, Jordan Ă©tait venu s’asseoir prĂšs du lit douloureux, dĂ©laissant son laboratoire, ce qu’il n’avait pas fait depuis la maladie de sa mĂšre. Et quel dĂ©sespoir parmi ces cƓurs tendres, qui, d’heure en heure, s’attendaient Ă  recevoir le dernier soupir de l’ĂȘtre aimĂ© !
Le coup de couteau dont Ragu venait de frapper Luc, avait bouleversĂ© la CrĂȘcherie. Dans les ateliers en deuil, le travail continuait ; mais, Ă  chaque instant, on voulait des nouvelles, tous les ouvriers s’étaient sentis solidaires, Ă©prouvant pour la victime la mĂȘme affection inquiĂšte. Ce meurtre imbĂ©cile, le sang qui avait coulĂ©, resserrait le lien fraternel, plus que des annĂ©es d’expĂ©rience humanitaire. Et, jusque dans Beauclair, la sympathie s’était fait sentir, beaucoup de gens revenaient Ă  ce garçon si jeune encore, si beau, si actif, dont le seul crime, en dehors de son Ɠuvre de justice, Ă©tait d’avoir aimĂ© une adorable femme que son mari accablait d’outrages et de coups. En somme, personne ne se scandalisait de voir Josine, dont la grossesse Ă©tait trĂšs avancĂ©e, s’installer auprĂšs de Luc agonisant. On trouvait cela trĂšs naturel : n’était-il pas le pĂšre de l’enfant ? n’avaient-ils pas achetĂ© tous les deux, au prix de leurs larmes le droit de vivre ensemble ? D’autre part, les gendarmes lancĂ©s Ă  la poursuite de Ragu n’avaient retrouvĂ© aucune trace, toutes les recherches depuis quinze jours Ă©taient restĂ©es vaines et ce qui semblait devoir dĂ©nouer le drame, c’était qu’on avait dĂ©couvert, au fond d’un ravin des monts Bleuses, le cadavre d’un homme, Ă  moitiĂ© mangĂ© par les loups, dans lequel on prĂ©tendait reconnaĂźtre les restes affreux de Ragu. L’acte de dĂ©cĂšs ne put ĂȘtre dressĂ©, mais la lĂ©gende s’établit que Ragu Ă©tait mort, soit d’un accident, soit d’un suicide, dans la folie furieuse de son crime. Alors, si Josine Ă©tait veuve, pourquoi n’aurait-elle pas vĂ©cu avec Luc, pourquoi les Jordan n’auraient-ils pas acceptĂ© chez eux le mĂ©nage ? Et leur union Ă©tait si naturelle, si forte, si indissoluble dĂ©sormais, que, plus tard mĂȘme, l’idĂ©e qu’ils n’étaient point mariĂ©s lĂ©galement ne vint Ă  personne.
Enfin, par un beau matin de fĂ©vrier, au clair soleil, le docteur Novarre crut pouvoir rĂ©pondre de Luc ; et, quelques jours plus tard, en effet, il se trouvait en pleine convalescence. Jordan, ravi, Ă©tait retournĂ© Ă  son laboratoire. Il n’y avait plus lĂ  que SƓurette et Josine, bien lasses des nuits passĂ©es, mais si heureuses ! Rosine surtout, qui n’avait point voulu se mĂ©nager, malgrĂ© son Ă©tat, souffrait beaucoup, sans le dire. Et ce fut un matin encore, par un soleil de printemps hĂątif, que les douleurs, dont elle dissimulait les crises depuis son lever, lui arrachĂšrent un faible cri, comme elle assistait au premier dĂ©jeuner de Luc, le premier Ɠuf permis par le docteur.
« Qu’as-tu donc, ma Josine ? »
Elle continuait de lutter, mais elle dut se rendre, prise tout entiĂšre.
« Oh ! Luc, je crois bien que le moment est venu. »
Il comprit, il eut une joie vive, mĂȘlĂ©e Ă  l’inquiĂ©tude de la voir pĂąlir et chanceler.
« Josine, Josine, c’est donc Ă  toi de souffrir maintenant, mais pour une Ɠuvre si certaine, pour un bonheur si grand ! »
SƓurette, qui s’occupait dans le petit salon voisin, Ă©tait accourue ; et, tout de suite, elle parla de faire transporter Josine ailleurs, car il n’y avait pas d’autre chambre Ă  coucher, il semblait impossible que les couches pussent se faire lĂ . Mais Luc se mit Ă  la supplier.
« Mon amie, oh ! non, n’emmenez pas Josine. Je vais ĂȘtre dans un souci affreux. Et puis, elle est ici chez elle, il n’y a pas de lien qui nous unira davantage... On va s’arranger, on dressera un lit dans le salon. »
TombĂ©e dans un fauteuil, Josine, secouĂ©e de grandes ondes douloureuses, avait parlĂ©, elle aussi, de s’en aller. Elle sourit divinement. Il avait raison, pouvait-elle le quitter maintenant, est-ce que le cher enfant n’allait pas achever l’union indissoluble ? Et SƓurette elle-mĂȘme comprenait, acceptait, de son air de sainte affection, lorsque le docteur Novarre entra, pour sa visite de chaque matin.
« Alors, j’arrive bien, dit-il gaiement. VoilĂ  que j’ai deux malades ! Mais, si le papa ne m’inquiĂšte plus, la maman ne m’inquiĂšte guĂšre. Vous allez voir ça. »
En quelques minutes, tout fut organisĂ©. Il y avait dans le salon un grand divan, qu’on poussa au milieu de la piĂšce. Un matelas fut apportĂ©, un lit dressĂ©. Et il n’était que temps, l’accouchement eut lieu tout de suite, avec une promptitude, un bonheur extraordinaire. Le docteur continuait Ă  rire, plaisantant, regrettant de n’ĂȘtre pas restĂ© chez lui, puisque ça marchait si bien. Luc l’ayant exigĂ©, on avait laissĂ© la porte grande ouverte, entre la chambre et le salon ; et, clouĂ© encore dans son lit, assis sur son sĂ©ant, il Ă©coutait anxieux, impatient d’entendre, de comprendre. À chaque minute il lançait des questions, il brĂ»lait de savoir. Les moindres plaintes de la chĂšre femme qui souffrait lĂ , si prĂšs de lui, sans qu’il pĂ»t la voir, lui retournaient le cƓur. Il aurait tant dĂ©sirĂ© qu’elle rĂ©pondĂźt elle-mĂȘme, un simple mot, pour le rassurer, et elle en trouvait le courage, elle jetait elle aussi des mots entrecoupĂ©s, de faibles rĂ©ponses oĂč elle s’efforçait d’ĂȘtre gaie, de cacher le tremblement de sa voix.
« Mais tenez-vous donc tranquille, laissez-nous la paix ! finit par gronder le docteur. Quand on vous dit que c’est une merveille, jamais un petit homme n’est venu si bellement ! Car, vous savez ce sera un petit homme, pour sĂ»r ! »
Tout Ă  coup, il y eut un lĂ©ger cri, le cri de vie, une voix nouvelle qui montait dans la lumiĂšre. Et Luc, penchĂ©, tendu de tout son ĂȘtre vers l’évĂ©nement qui s’accomplissait, l’entendit, en reçut au cƓur la secousse heureuse.
« Un fils, un fils ? demanda-t-il, éperdu.
– Attendez donc ! rĂ©pondit Novarre en riant. Vous ĂȘtes bien pressĂ©. Il faut voir. »
Puis, presque aussitĂŽt :
« Mais certainement, c’est un fils, c’est un petit homme, je l’avais bien dit ! »
Luc, alors, déborda de joie, battit des mains comme un enfant, cria plus fort, à toute volée :
« Merci, merci, Josine ! merci du beau cadeau ! Je t’aime et je te dis merci, Josine ! »
Elle ne put rĂ©pondre tout de suite, si endolorie, si Ă©puisĂ©e, qu’elle restait un instant sans voix. Il s’inquiĂ©tait dĂ©jĂ , il rĂ©pĂ©ta :
« Je t’aime et je te dis merci, merci, Josine ! »
Et, l’oreille tendue, tournĂ©e vers la porte de la piĂšce voisine, il finit par entendre une voix trĂšs lĂ©gĂšre, Ă  peine un souffle ravi et dĂ©licieux, qui lui arrivait, en disant :
« Je t’aime et c’est moi qui te dis merci, merci, Luc ! »
Quelques minutes plus tard, SƓurette apporta l’enfant au pĂšre, pour qu’il le baisĂąt. Elle avait au cƓur un tel amour Ă©pure, qu’elle Ă©tait radieuse elle-mĂȘme de ces belles couches, de ce gros garçon, goĂ»tant une joie sublime Ă  partager le bonheur de Luc. Et, comme aprĂšs avoir embrassĂ© le petit, il lui disait tendrement, dans son allĂ©gresse :
« SƓurette, mon amie, il faut aussi que je vous embrasse, vous l’avez bien mĂ©ritĂ©, et je suis trop content ! »
Elle rĂ©pondit, du mĂȘme ton tendre et joyeux :
« C’est ça, mon bon Luc, embrassez-moi, nous sommes tous si heureux ! »
Puis, pendant les semaines qui suivirent, il y eut les bonheurs de la double convalescence. DĂšs que le docteur permit Ă  Luc de se lever, celui-ci voisina, passa une heure dans un fauteuil, prĂšs du lit de Josine, couchĂ©e encore. Un printemps prĂ©coce emplissait la piĂšce de soleil, il y avait toujours sur la table une gerbe de roses admirables que le docteur apportait chaque jour de son jardin, comme une ordonnance de jeunesse, de santĂ© et de beautĂ©, disait-il. Et, entre eux, se trouvait le berceau du petit Hilaire, qu’elle nourrissait elle-mĂȘme. C’était surtout l’enfant qui, maintenant, fleurissait leur existence de plus de force et d’espoir. Ainsi que le rĂ©pĂ©tait Luc, dans les continuels projets d’avenir qu’il faisait, en attendant de pouvoir se remettre Ă  l’Ɠuvre, il Ă©tait dĂ©sormais bien tranquille, certain de fonder la CitĂ© de justice et de paix, depuis qu’il avait l’amour, l’amour fĂ©cond, Josine et le petit Hilaire. On ne fonde rien sans l’enfant, il est l’Ɠuvre vivante, Ă©largissant et propageant la vie, continuant aujourd’hui par demain. C’est le couple qui seul enfante, qui seul sauvera les pauvres hommes de l’iniquitĂ© et de la misĂšre.
La premiĂšre fois que Josine, enfin debout, put commencer sa nouvelle existence, au cĂŽtĂ© de Luc, celui-ci la serra dans ses bras, en s’écriant :
« Ah ! tu n’es qu’à moi, tu n’as jamais Ă©tĂ© qu’à moi, puisque ton enfant est de moi ! Et nous voilĂ  complets, nous ne craignons plus rien du sort ! »
DĂšs que Luc put reprendre la direction de l’usine, la sympathie qui venait Ă  lui de toutes parts fit merveille. D’ailleurs, ce ne fut pas seulement le sang versĂ© dont le baptĂȘme dĂ©termina la rĂ©ussite de la CrĂȘcherie, dĂ©sormais grandissante, d’une marche continue, invincible. Il y eut aussi une heureuse rencontre, la mine redevint une source d’énorme richesse, car on avait fini par retomber sur des filons considĂ©rables d’excellent minerai, ce qui donnait raison Ă  Morfain. On produisit dĂšs lors des fers et des aciers, si bon compte et d’une qualitĂ© si belle, que l’AbĂźme fut menacĂ© mĂȘme dans sa fabrication des objets fins, de prix Ă©levĂ©. Toute concurrence devenait impossible. Puis, il y eut encore la grande poussĂ©e dĂ©mocratique qui partout multipliait les voies de communication l’extension sans fin des chemins de fer, la construction dĂ©cuplĂ©e de ponts, de bĂątiments, de villes entiĂšres oĂč les fers et les aciers Ă©taient employĂ©s en une proportion prodigieuse, sans cesse croissante. Depuis les premiers Vulcains qui avaient fondu le fer dans un trou, pour en forger des armes, et se dĂ©fendre, et conquĂ©rir la royautĂ© des ĂȘtres et des choses, l’emploi du fer n’avait fait que s’élargir, le fer finirait par ĂȘtre demain la source de la justice et de la paix, lorsque la science l’aurait dĂ©finitivement conquis, en le produisant presque pour rien, en le pliant Ă  tous les usages. Mais surtout ce qui dĂ©termina la prospĂ©ritĂ©, le triomphe de la CrĂȘcherie, ce furent les raisons naturelles, une administration meilleure, plus de vĂ©ritĂ©, plus d’équitĂ©, plus de solidaritĂ©. Elle portait en elle son succĂšs, du premier jour oĂč elle avait Ă©tĂ© créée sur le systĂšme transitoire d’une sage association entre le capital, le travail et l’intelligence ; et les jours difficiles qu’elle venait de traverser, les obstacles de toutes sortes, les crises qu’on avait crues mortelles, Ă©taient simplement les cahots inĂ©vitables de la route, les premiers jours de marche, si durs, oĂč il s’agit de ne point succomber, si l’on veut arriver au but. Et cela, aujourd’hui, apparaissait, qu’elle avait toujours Ă©tĂ© vivace, toute gonflĂ©e et travaillĂ©e de sĂšve, pour les moissons de l’avenir.
C’était, dĂšs maintenant, une leçon de choses, une expĂ©rience dĂ©cisive, qui peu Ă  peu allait convaincre tout le monde. Comment nier la force de cette association du capital, du travail et de l’intelligence, lorsque les bĂ©nĂ©fices devenaient plus considĂ©rables d’annĂ©e en annĂ©e et que les ouvriers de la CrĂȘcherie gagnaient dĂ©jĂ  le double de leurs camarades des autres usines ? Comment ne pas reconnaĂźtre que le travail de huit heures, de six heures, de trois heures, le travail devenu attrayant, par la diversitĂ© mĂȘme des tĂąches, dans des ateliers clairs et joyeux, avec des machines que des enfants auraient conduites, Ă©tait le fondement mĂȘme de la sociĂ©tĂ© future, lorsqu’on voyait les misĂ©rables salariĂ©s d’hier renaĂźtre, redevenir des hommes sains, intelligents, allĂšgres et doux, dans cet acheminement Ă  la libertĂ©, Ă  la justice totales ? Comment ne pas conclure Ă  la nĂ©cessitĂ© de la coopĂ©ration, qui supprimerait les intermĂ©diaires parasites, le commerce oĂč tant de richesse et de force se perdent, lorsque les magasins gĂ©nĂ©raux fonctionnaient sans heurt, dĂ©cuplant le bien-ĂȘtre des affamĂ©s d’hier, les comblant de toutes les jouissances rĂ©servĂ©es jusque-lĂ  aux seuls riches ? Comment ne pas croire aux prodiges de la solidaritĂ© qui doit rendre la vie aisĂ©e, en faire une continuelle fĂȘte, pour tous les vivants, lorsqu’on assistait aux rĂ©unions heureuses de la maison commune, destinĂ©e Ă  devenir un jour le royal palais du peuple, avec ses bibliothĂšques, ses musĂ©es, ses salles de spectacle, ses jardins, ses jeux et ses divertissements ? Comment enfin ne pas renouveler l’instruction et l’éducation, ne plus les baser sur la paresse de l’homme, mais sur son inextinguible besoin de savoir, et rendre l’étude agrĂ©able, et laisser Ă  chacun son Ă©nergie individuelle, et rĂ©unir dĂšs l’enfance les deux sexes qui doivent vivre cĂŽte Ă  cĂŽte, lorsque les Ă©coles Ă©taient lĂ  si prospĂšres, dĂ©barrassĂ©es du trop de livres, mĂȘlant les leçons aux rĂ©crĂ©ations, aux premiĂšres notions des apprentissages professionnels, aidant chaque gĂ©nĂ©ration nouvelle Ă  se rapprocher de l’idĂ©ale CitĂ©, vers laquelle l’humanitĂ© est en marche depuis tant de siĂšcles ?
Aussi l’exemple extraordinaire que la CrĂȘcherie donnait quotidiennement sous le grand soleil, devenait-il contagieux. Il ne s’agissait plus de thĂ©ories, il s’agissait d’un fait qui se passait lĂ  aux yeux de tous, d’une floraison superbe, dont l’épanouissement s’élargissait sans arrĂȘt. Et, naturellement, l’association gagnait de proche en proche les hommes et les terrains d’alentour, des ouvriers nouveaux se prĂ©sentaient en foule, attirĂ©s par les bĂ©nĂ©fices, par le bien-ĂȘtre, des constructions nouvelles poussaient de partout, s’ajoutaient continuellement aux premiĂšres bĂąties. En trois ans la population de la CrĂȘcherie doubla ; et la progression s’accĂ©lĂ©rait avec une incroyable rapiditĂ©. C’était la CitĂ© rĂȘvĂ©e, du travail rĂ©organisĂ©, rendu Ă  sa noblesse, la CitĂ© future du bonheur enfin conquis, qui sortait naturellement de terre autour de l’usine Ă©largie elle-mĂȘme, en train de devenir la mĂ©tropole, le cƓur central, source de vie, dispensateur et rĂ©gulateur de l’existence sociale. Les ateliers, les grandes halles de fabrication s’agrandissaient, couvraient des hectares ; tandis que les petites maisons claires et gaies, au milieu des verdures de leurs jardins, se multipliaient, Ă  mesure que le personnel, le nombre des travailleurs, des employĂ©s de toutes sortes, augmentait. Et ce flot peu Ă  peu dĂ©bordant, les constructions nouvelles, s’avançait vers l’AbĂźme menaçait de le conquĂ©rir, de le submerger. D’abord, il y avait eu de vastes espaces nus entre les deux usines, ces terrains incultes que Jordan possĂ©dait en bas de la rampe des monts Bleuses. Puis aux quelques maisons bĂąties prĂšs de la CrĂȘcherie, d’autres maisons s’étaient jointes, toujours d’autres, une ligne de maisons qui envahissait tout comme une marĂ©e montante, qui n’était plus qu’à deux ou trois cents mĂštres de l’AbĂźme. BientĂŽt, quand le flot viendrait battre contre lui, ne le couvrirait-il pas, ne l’emporterait-il pas, pour le remplacer de sa triomphante floraison de santĂ© et de joie ? Et le vieux Beauclair lui aussi Ă©tait menacĂ©, car toute une pointe de la CitĂ© naissante marchait contre lui, prĂšs de balayer cette noire et puante bourgade ouvriĂšre, nid de douleur et de peste, oĂč le salariat agonisait sous les plafonds croulants.
Parfois, Luc, le bĂątisseur, le fondateur de ville, la regardait croĂźtre, sa CitĂ© naissante, qu’il avait vue en rĂȘve, le soir oĂč il avait dĂ©cidĂ© son Ɠuvre ; et elle se rĂ©alisait, et elle partait Ă  la conquĂȘte du passĂ©, faisant sortir du sol le Beauclair de demain, l’heureuse demeure d’une humanitĂ© heureuse. Tout Beauclair serait conquis entre les deux promontoires des monts Bleuses, tout l’estuaire des gorges de Brias se couvrirait de maisons claires, parmi des verdures, jusqu’aux immenses champs fertiles de la Roumagne. Et, s’il fallait des annĂ©es et des annĂ©es encore, il l’apercevait dĂ©jĂ  de ses yeux de voyant, cette CitĂ© du bonheur qu’il avait voulue, et qui Ă©tait en marche.
Un soir, Bonnaire lui amena Babette, la femme à Bourron, et elle lui dit, de son air de perpétuelle belle humeur :
« Voici, monsieur Luc, c’est mon homme qui voudrait bien rentrer comme ouvrier Ă  la CrĂȘcherie. Seulement, il n’a point osĂ© venir lui-mĂȘme, car il se souvient de vous avoir quittĂ© d’une façon bien vilaine.. Alors, je suis venue. »
Bonnaire ajouta :
« Il faut pardonner Ă  Bourron, que ce malheureux Ragu dominait... Il n’est point mĂ©chant, Bourron, il n’est que faible, et sans doute pourrons-nous encore le sauver.
– Mais ramenez Bourron ! cria Luc gaiement. Je ne veux pas la mort du pĂ©cheur, au contraire ! Combien ne s’abandonnent que dĂ©bauchĂ©s par des camarades, sans rĂ©sistance contre les noceurs et les fainĂ©ants ! Bonne recrue, nous en ferons un exemple. » Jamais il ne s’était senti si heureux, ce retour de Bourron lui parut dĂ©cisif, bien que l’ouvrier fĂ»t devenu mĂ©diocre. Le racheter, le sauver, comme disait Bonnaire, n’était-ce pas une victoire sur le salariat ? Et puis, cela faisait Ă  sa ville une maison de plus, un petit flot ajoutĂ© aux autres flots, gonflant la marĂ©e qui devait emporter le vieux monde.
Un autre soir, Bonnaire vint encore le prier d’admettre un ouvrier de l’AbĂźme. Mais, cette fois, la recrue Ă©tait si pitoyable, qu’il n’insista point.
« C’est ce pauvre Fauchard, il se dĂ©cide, dit-il. Vous vous souvenez,...

Table des matiĂšres

  1. Travail
  2. Livre I
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. Livre II
  9. I. 2
  10. II. 2
  11. III. 2
  12. IV. 2
  13. V. 2
  14. Livre III
  15. I. 3
  16. II. 3
  17. III. 3
  18. IV. 3
  19. V. 3
  20. Page de copyright

Foire aux questions

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