1Le faisceau dialectal berbère et l’extraction tribale des Berbères établis dans la Péninsule Ibérique
La branche libyco-berbère du phylum chamito-sémitique n’a jamais été utilisée comme le moyen de communication orale d’un état puissant, étendu et durable. Il s’en est ensuivi que les tendances centrifuges inévitables d’une population politiquement et géographiquement disséminée ont vaincu les faibles liens du sentiment d’appartenance à un groupe ethnique et l’intérêt de préserver une intercommunication agile entre ses membres. En conséquence, on ne connaît que des dialectes du berbère plus ou moins proches ou éloignés les uns des autres, et pas une langue berbère,4 qui se soit, jusqu’à présent, jamais imposée à des populations nombreuses, bien que des nationalistes imazighen s’efforcent, depuis quelques années, à en obtenir une, à travers une sélection de traits plus généraux. Cependant, et au grand déplaisir de ces derniers, quelques linguistes préfèrent parler de « langues berbères », en raison de l’impossibilité d’intercompréhension entre les parlers les plus éloignés les uns des autres.
Depuis longtemps, les berbérisants ont établi des classifications génétiques, géographiques et chronologiques de ces dialectes nord-africains. Pour ce qui concerne Al-Andalus, l’information fournie par les historiens du pays, natifs ou orientaux – qui sont, dans tous les cas, les meilleurs connaisseurs des faits – nous souligne la forte présence de membres de la confédération Zénète, venus surtout des régions qui correspondent aujourd’hui au Rif et à l’Algérie du Nord, à côté d’autres membres non Zénètes, dont le nombre est aussi difficile à établir, qui appartiennent à la confédération des Ṣinhājah ; ces derniers sont originaires du sud, bien que certaines fractions de ce groupe vivent aujourd'hui dans la région Jbala située au Nord-Ouest du Maroc, dans la région la plus proche du détroit de Gibraltar, comme les Sanhaja de Sraïr. Dans le pays Jbala, on trouve également des Berbères Ghomara qui parlent une variété de berbère non Zénète, différente de celle du Rif (voir Vicente 2020 : 237). Il peut aussi y avoir d’autres tribus plus méridionales, comme les Maṣmūdah qui ont fourni beaucoup de soldats aux armées des Almohades, etc.5
Malheureusement, le petit nombre de données berbères présentes dans les ouvrages relatifs à l’Al-Andalus, qui concernent surtout le lexique,6 ne permettent pas, dans la plupart des cas, une attribution dialectale plus précise par l’identification de traits phonétiques ou d’autres caractéristiques. D’un autre côté, elles sont, pour la plupart, trop brèves pour contenir des informations d’ordre syntaxique et ont été transmises d’une façon incertaine par des auteurs ou des copistes ignorant le berbère ou dont on peut suspecter qu’ils aient pu avoir commis des erreurs graphiques, ou ajusté la phonologie ou la morphologie selon les règles ou plutôt l’usage du dialecte qui leur était le plus familier. Cela nous impose donc, dans cette étude, la méthode comparative, ou disons plutôt une méthode descriptive éclectique, avec des remarques dialectologiques, le cas échéant.
1.1Information phonologique
Les systèmes phonologiques arabe et berbère ne sont pas si différents, contrairement à ceux de l’arabe et du roman.7 S’agissant, dans le premier cas, de langues appartenant au phylum chamito-sémitique, elles partagent de nombreuses particularités,8 comme la présence de consonnes « emphatiques »9 et un vocalisme assez bref qui ne compte que trois ou quatre phonèmes vocaliques, dont deux en distribution complémentaire avec les phonèmes semi-consonantiques ou sonores /y/ et /w/. De plus, l’arabisation, et surtout celle du lexique, a favorisé l’ajout de phonèmes sémitiques au berbère à travers les nombreux emprunts qui les contenaient. L’arabisation a été si intense et hâtive après la conquête islamique de ces régions qu’on peut supposer que les premiers berbères arrivés dans la Péninsule Ibérique en étaient déjà affectés, même s’ils n’avaient alors qu’une connaissance rudimentaire de l’arabe, guère suffisante à l’intercompréhension avec leurs coreligionnaires arabes ; on est loin du bilinguisme presque généralisé des siècles suivants en Afrique du Nord, surtout à cause de l’immigration arabophone séculaire andalouse et des invasions hilaliennes au XIIIe siècle. Les données historiques dont nous disposons nous permettent d’affirmer que la majorité des berbères qui ont pris part à l’invasion islamique se sont empressés d’apprendre l’arabe et même de simuler leur origine ; dans les premiers siècles, ils se seraient aussi empressés d’apprendre le roman, pour les besoins de la vie quotidienne parmi une majorité romanophone, mais non sans insérer dans les deux langues nouvelles qu’ils devaient parler de nombreux phénomènes d’interférence.10
Les emprunts berbères en arabe andalou suggèrent quelques données intéressantes à propos de la situation dialectale des parlers des conquérants d’Al-Andalus de cette ethnie à la veille de l’invasion islamique et plus tard. Par exemple dans malgré la présence indubitable et assez importante des Zénètes dans les premiers temps et après, on ne trouve pas de traces de spirantisation des occlusives dentales et vélaires, ni d’altérations articulatoires du /r/ et du /l/,11 deux phénomènes caractéristiques de cette branche du berbère depuis quelques siècles, mais pas encore à l’époque antérieure aux Almohades, ce qui constituerait un jalon historique important pour l’étude diachronique de ce faisceau dialectal. Par contre, la sonorisation du /s/ dans le préfixe de noms d’instrument dans les racines contenant un /z/, caractéristique du zénète et des dialectes du Moyen Atlas (comme dans zaġnaz « aiguille » et zuġzal « coup de poing », peut-être aussi dans zabazin « sorte de couscous à gros grains »), n’est pas seulement reflétée dans ce cas, mais aussi sans cette restriction, comme dans zaġaya « javeline » et çumaquít « lanière en cuir, jet pour le faucons »,12 où il semble s’agir d’une simple assimilation avec la consonne sonore suivante). Quant à la sonorisation du /ṣ/, surtout dans les emprunts arabes, il s’agit d’un phénomène assez commun en berbère (comme dans taẓẓallit « prière » et uẓẓum « jeûne », tirés des racines arabes {ṣlw} et {ṣwm}), mais il faut toujours considérer la possibilité d’assimilation de sonorité dans des cas courants en arabe andalou comme dans ṣ/zanǧ, qafaṣ/z, ṣ/zaġa, etc.13
Certains chercheurs ont assez insisté sur l’intensité de la romanisation du Nord de l’Afrique, jusqu’au point de supposer que les envahisseurs berbères auraient pu communiquer avec la population hispano-romaine de la Péninsule Ibérique dans la langue vulgaire dérivée du latin qui s’est développée dans ces régions, selon les informations habituellement plausibles de certains géographes arabes comme Al-muqaddasī et Alʔidrīsī.14 Mais, tout comme l’arabe quelques siècles plus tard, la connaissance de cette langue afro-romaine, dont la proximité avec les romans hispaniques n’est pas du tout certaine, et son utilisation généralisée, hormis peut-être dans la province africaine de Carthage et dans ses alentours, ne semblent pas avoir dépassé les ports importants de la côte et les villes ou résidaient les gouverneurs romans, avec le personnel de l’administration, un nombre raisonnable de commerçants et les soldats des garnisons. Cela serait confirmé par l’évolution phonétique très avancée des emprunts romans en berbère, avec des substitutions de phonèmes que le berbère a acquis plus tard dans d’autres emprunts plus modernes,15 comme le /p/ de pullus > afellus « poulet », similaire au cas de tūbĕra > tirfas « truffes » et de pisellum, diminutif bas-latin du latin pisum > zabazin « sorte de couscous à gros grains », ainsi que farcīmĕn « boudin » < erkem = urkimen « mets de tripes »,16 où le /b/ devient /f/ et le /f/ est dissimilé et éliminé à cause du /m/.
1.2Information morphologique
Les mots berbères empruntés par l’arabe andalou gardent le préfixe féminin de classe nominale {ta/i/u+}, mais pas le suffixe complémentaire {+t}, analysé et supprimé comme s’il était celui du nom d’unité ou du féminin en arabe,17 comme dans tamáġra « banquet » < tamǝġra, táqra « pot » < tagra(t) et taqarnína « pissenlit » < taqarni/unt,18 ce qui n’est pas le cas du préfixe homologue masculin, surtout {a+}, mais parfois {i+} ou {u+}, probablement identifié avec l’article arabe,19 comme dans agǝllid > qillíd « roitelet »,20 amǝzwaru « premier » > mizwár « commandant », amzur > muzúra « tresse de cheveux », asǝgnǝs > zaġnaz « aiguille », etc., mais il y a des exceptions, comme aqzál < agzal « javeline ».
Quant à la morphologie nominale et à la formation du pluriel, l’arabe andalou hirkása « espadrille », ainsi que le kabyle arkasǝn et le rifain arkas, comparés avec le rifain ahǝrkus, plus proche du latin calcĕus, semblent refléter les caractéristiques des pluriels internes avec l’infixe {+a+}.21 D’un autre côté, l...