CHAPITRE 1
De quelques convulsions
du marché discursif
Nos inventions sont dâordinaire de jolis jouets qui nous distraient des choses sĂ©rieuses. Ce ne sont que des moyens amĂ©liorĂ©s en vue dâune finalitĂ© dĂ©ficiente [âŠ] Nous construisons en toute hĂąte un tĂ©lĂ©graphe magnĂ©tique du Maine au Texas ; mais il se pourrait que le Maine et le Texas nâaient rien dâimportant Ă se dire.
Henry Thoreau (1854, p. 571)
Les Ă©tudiants, en gĂ©nĂ©ral, nâaiment guĂšre les cours de mĂ©thodoÂlogie documentaire et de techniques dâexpression qui leur sont imposĂ©s, exigences pĂ©dagogiques souvent fastidieuses qui les sĂ©parent des « vraies choses » â lâart de lâingĂ©nieur, du juriste, de lâurbaniste ou de lâenseignant â quâils sont venus acquĂ©rir. Qui songerait Ă leur dire que les « vraies choses » ne sont peut-ĂȘtre pas ce quâils croient ? Au-delĂ des raffinements disciplinaires et de quelques voies particuliĂšres, lâenseignement supĂ©rieur nâapprend essentiellement quâun seul mĂ©tier, celui dâopĂ©rateur sur le marchĂ© discursif : lâart de recueillir, traiter et restituer de lâinformation en lui confĂ©rant si possible une quelconque valeur ajoutĂ©e2. Mais comme tous les emprunts au vocabulaire Ă©conomique, des termes comme marchĂ© et valeur prĂ©sentent â outre leur dĂ©plaisant effluve financiariste â une plasticitĂ© qui les rend ambigus.
MĂȘme sâil gĂ©nĂšre des centaines de milliards de dollars de revenus directs, et sous-tend plus gĂ©nĂ©ralement la totalitĂ© de lâactivitĂ© humaine, le marchĂ© auquel on sâintĂ©resse ici nâimplique pas nĂ©cessairement de transaction marchande ni de coordination structurĂ©e. Ce terme commode dĂ©signe simplement ici, de la façon la plus large possible, lâensemble des informations qui sâoffrent Ă ĂȘtre vues, entendues ou perçues dâune façon ou dâune autre, et qui sont Ă ce titre susceptibles dâĂȘtre retenues ou rejetĂ©es. Si certaines dâentre elles, par exemple le bruit de la pluie qui tombe, ne cherchent pas Ă avoir du sens, les plus notables sont Ă©videmment celles qui ont Ă©tĂ© produites ou transformĂ©es dans le but de signifier quelque chose : les discours (soit dit, bien sĂ»r, sans la connotation dĂ©clamatoire qui dĂ©prĂ©cie ce terme dans lâusage commun).
La masse bourdonnante formĂ©e par ces derniers a Ă©tĂ© approchĂ©e sous de multiples dĂ©nominations et perspectives scientifiques (la « noosphĂšre », lâ« espace public », lâ« univers discursif », le « marchĂ© cognitif3 », le « discours social »âŠ), mais une conception qui lâest moins, celle de la « sociĂ©tĂ© de lâinformation » exige que lâon sây arrĂȘte briĂšvement, non seulement parce quâelle a aisĂ©ment Ă©clipsĂ© les autres dans lâimaginaire collectif, mais aussi parce quâelle est seule Ă annoncer une transformation soudaine et radicale du marchĂ© discursif. Celui-ci Ă©volue, bien sĂ»r. Il a toujours Ă©voluĂ©. Mais dans quelle mesure et pourquoi ? On se gardera bien de plonger une nouvelle fois4 dans les dĂ©bats nourris qui ont opposĂ© sur ce thĂšme les prophĂštes des temps nouveaux et leurs contradicteurs, sinon pour soulever un point curieux : la rupture brutale que lâon associe aux nouvelles technoÂlogies de lâinformation sâestompe dĂšs quâon ne les regarde plus. Ă la place de lâan zĂ©ro dâune nouvelle sociĂ©tĂ© nâapparaĂźt quâune profonde et rĂ©guliĂšre Ă©volution, dont les consĂ©quences sont tout aussi spectaculaires, mais dont le mouvement est assez diffĂ©rent.
Il faut pour cela sâintĂ©resser Ă lâoffre discursive en faisant un peu abstraction des techniques qui la soutiennent, et mĂȘme en la considĂ©rant sous son aspect le plus trivial : sa quantitĂ©. Celle-ci est Ă©videmment difficile Ă Ă©valuer, aucun indice ne pouvant Ă lui seul en rendre compte. Ce qui est rĂ©vĂ©lateur en revanche, câest que tous les indices imaginables racontent la mĂȘme histoire, celle dâun gonflement continu et de plus en plus rapide de la masse des informations disponibles. Ce nâest pas une surprise : on sait que chaque innovation technique sâest non seulement accompagnĂ©e5 dâune sorte de « rupture » qualitative de lâinformation offerte, mais aussi dâune inflation quantitative de celle-ci. Ainsi lâimprimerie Ă caractĂšres mobiles a-t-elle favorisĂ© lâessor de pratiques plus ou moins nouvelles6 (dont lâĂ©dition de livres profanes, la lecture de divertissement et, plus tard, lâactualitĂ© pĂ©riodique), mais elle a aussi relayĂ© et accĂ©lĂ©rĂ© une croissance exponentielle dĂ©jĂ amorcĂ©e auparavant : la production de livres en Europe serait certes passĂ©e de 12 millions dâexemplaires imprimĂ©s au cours de la seconde moitiĂ© du XVe siĂšcle Ă 628 millions au cours de la seconde moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle, mais avant mĂȘme lâimprimerie, elle avait dĂ©jĂ bondi de quelque 10 000 manuscrits pendant le VIIe siĂšcle Ă prĂšs de 5 millions au XVe siĂšcle (Buringh et Van Zanden, 2009). De mĂȘme, la mise au point de la presse mĂ©tallique, puis Ă vapeur, puis rotative, et celle de la linotype ont autant accompagnĂ© lâaccĂ©lĂ©ration et la diversification de la production discursive (populaire, spĂ©cialisĂ©eâŠ) que la progression spectaculaire de sa diffusion. En 1813, les huit quotidiens français dâinformation gĂ©nĂ©rale totalisaient un tirage de 36 000 exemplaires. Un siĂšcle plus tard, ils Ă©taient 242 et leur tirage atteignait 9 500 000 exemplaires (Albert, 1998).
Depuis Platon dĂ©nonçant les consĂ©quences apocalyptiques de lâinvention de lâĂ©criture (qui « ne peut produire dans les Ăąmes [âŠ] que lâoubli de ce quâelles savent7 ») jusquâĂ Zola sâinquiĂ©tant de celles du « flot dĂ©chaĂźnĂ© de lâinformation Ă outrance » et de « lâĂ©tat de surexcitation nerveuse » qui en rĂ©sulterait (1888, p. 1), chacune des nombreuses Ă©volutions qui ont jalonnĂ© lâhistoire de la communication est apparue Ă bon droit comme une nette rupture avec le passĂ©. Ainsi que le note James Carey :
Toutes les valeurs prĂȘtĂ©es Ă lâĂ©lectricitĂ© et Ă la communication Ă©lectrique, jusquâĂ lâordinateur, le cĂąble et la tĂ©lĂ©vision par satellite, le furent dâabord au tĂ©lĂ©graphe avec un identique mĂ©lange de fantaisie, de propagande et de vĂ©ritĂ©. (1998, p. 119)
Ă quand, dans ce cas, faire remonter cette « entrĂ©e dans la sociĂ©tĂ© de lâinformation » que cĂ©lĂ©braient tant les pouvoirs publics dans les annĂ©es 2000 ? Si lâon entend par lĂ une configuration Ă©conomique succĂ©dant au modĂšle agricole, puis industriel, alors le tournant paraĂźt bien antĂ©rieur Ă Internet (le Japon, aiguillonnĂ© par Yoneji Masuda, disposait dĂ©jĂ dâun Plan for the information society il y a prĂšs dâun demi-siĂšcle). Une recherche publiĂ©e par le ministĂšre Ă©tats-unien du commerce a ainsi estimĂ© que la part des emplois du secteur industriel, qui avait dĂ©passĂ© celle des emplois agricoles en 1906, avait Ă son tour Ă©tĂ© dĂ©passĂ©e par celle des emplois du secteur de lâinformation⊠dĂšs 19558, câest-Ă -dire Ă une Ă©poque oĂč les trĂšs rares ordinateurs existants nĂ©cessitaient encore des tubes Ă vide et des cartes perforĂ©es. Ces calculatrices gĂ©antes nâĂ©taient manifestement pas pour grand-chose dans lâemballement de la production et de la diffusion des informations. Ăvidemment, ce que lâon dĂ©finit comme un emploi du « secteur de lâinformation » pourrait ou non conduire Ă dĂ©placer cette date de quelques annĂ©es, mais ce point a peu dâintĂ©rĂȘt. Ce qui importe, câest la tendance gĂ©nĂ©rale que montrait cette Ă©tude sur une longue pĂ©riode (1860 Ă 1980). Câest aussi le fait que les indicateurs quantitatifs les plus hĂ©tĂ©roclites tĂ©moignent du mĂȘme phĂ©nomĂšne.
La consommation de papier dâimpression aux Ătats-Unis serait ainsi passĂ©e de moins de 2 milliards de tonnes en 1910 Ă quelque 25 milliards de tonnes en 1990 (Wernick, Herman, et al., 1996). Le nombre de programmes de tĂ©lĂ©vision proposĂ©s, une poignĂ©e dans les annĂ©es 1960, se montait Ă plus dâune centaine trente ans plus tard. Pour leur part, les informations administratives et commerciales (y compris les lois et rĂšglements9) sont peut-ĂȘtre celles dont le volume a connu la plus forte croissance. Leur progression aurait mĂȘme Ă©tĂ© plus rapide au dĂ©but du XXe siĂšcle quâaprĂšs la Seconde Guerre mondiale (Schement, 1990) sans pour autant perdre sa vigueur depuis. Anecdotique mais fascinante, lâune des plus remarquables contributions Ă cette inflation documentaire est le rapport que le bureau de contrĂŽle financier du gouvernement Ă©tats-unien a consacrĂ©, impavide, aux Ă©tudes supplĂ©mentaires qui lui sembleraient nĂ©cessaires pour « Ă©valuer lâimpact des efforts visant Ă estimer le coĂ»t des rapports et Ă©tudes » (U.S. Government Accountability Office, 2012). Quant au livre imprimĂ©, symbole altier des « vieilles » technologies, il nâen a pas moins poursuivi son expansion, Internet ou pas : la production de nouveautĂ©s et de nouvelles Ă©ditions a pratiquement triplĂ© en France entre 1970 et 2007 (Gaymard, 2009). Plus de 68 000 nouveaux titres y Ă©taient lancĂ©s en 2017, portant le choix offert aux lecteurs Ă plus de 775 000 rĂ©fĂ©rences (ministĂšre de la Culture, 2018). Au Canada, le nombre de nouveaux titres mis annuellement sur le marchĂ© (plus de 12 000 en 201610) a flĂ©chi depuis quelques annĂ©es, mais reste supĂ©rieur Ă ce quâil Ă©tait vingt ans plus tĂŽt.
Une accĂ©lĂ©ration tout aussi ancienne, mais plus prononcĂ©e encore, a touchĂ© la production mĂȘme des connaissances humaines. DĂšs les annĂ©es 1950, un jeune physicien, Derek de Solla Price, sâĂ©tait avisĂ© que les rĂ©sultats de recherche publiĂ©s dans les revues scientifiques manifestaient « une croissance exponentielle, Ă un rythme extraÂordinairement rapide, [âŠ] apparemment universelle et remarquablement persistante » (1986 p. xix). Ses investigations ultĂ©rieures confirmĂšrent cette impression : le nombre des revues savantes semblait doubler tous les dix ans, passant dâune quinzaine vers 1750 Ă prĂšs de 50 000 vers 1950, et prĂšs de 90 % de la totalitĂ© des travaux scientifiques de toute lâhistoire de lâhumanitĂ© Ă©taient le produit de la derniĂšre gĂ©nĂ©ration de chercheurs. Conscient des quelques limites de son approche, de Solla Price estimait en tout Ă©tat de cause peu plausible quâun tel taux de croissance de la production se maintienne Ă la fin du siĂšcle. Contre toute attente, câest pourtant ce que paraĂźt confirmer une recherche rĂ©cente (Olesen et Von Ins, 2010).
Une consĂ©quence pittoresque de cette prolifĂ©ration des discours scientifiques est ce que lâon a appelĂ© lâ« effet Barnaby Rich », dĂ»ment analysĂ© â non sans accroĂźtre du mĂȘme coup la masse des publications savantes â comme la tendance des chercheurs Ă maintenir « une production Ă©levĂ©e dâĂ©crits scientifiques, accompagnĂ©e de protestations contre la productivitĂ© excessive des autres auteurs » (Tibor et Zsindely, 1985, p. 529). La dĂ©signation est judicieuse, Barnaby Rich Ă©tant un Ă©rudit de la fin du XVIe siĂšcle Ă qui lâimprimerie avait permis de publier 28 ouvrages, mais qui est surtout restĂ© cĂ©lĂšbre pour un commentaire dĂ©sabusĂ© :
Un des flĂ©aux de cette Ă©poque est la multiplicitĂ© des livres ; ils surchargent tant le public quâil ne peut absorber lâabondance de sujets insignifiants qui sont produits et diffusĂ©s chaque jour11.
Fallait-il pour autant sâarrĂȘter en si bon chemin ? Quitte Ă souligner la constance historique du boursouflement du marchĂ© discursif, lâeffet aurait pu ĂȘtre nommĂ© en lâhonneur de SĂ©nĂšque, lequel dĂ©plorait quinze siĂšcles plus tĂŽt que « lâabondance de livres dissipe lâesprit12 ».
Quoi quâil en soit, la premiĂšre chose que lâon peut dire du marchĂ© discursif, câest quâil gonfle. Il gonfle depuis toujours. Mais il gonfle toujours plus vite.
Comme il se doit, cette hypertrophie sâaccompagne de transformations substantielles, invariablement saluĂ©es par un brouhaha dâacclamations et de cris dâalarme.
Lâun des plus Ă©vidents dâentre eux vise lâaccĂ©lĂ©ration du rythme des Ă©changes, dĂ©noncĂ©e, par exemple, par Paul Virilo (2009) :
Twitter nâĂ©chappe pas Ă cette rĂšgle. Plus on entre dans lâaccĂ©lĂ©ration des phĂ©nomĂšnes, plus on brouille les repĂšres. On nâa plus dâaffrontement entre la vĂ©ritĂ© et le mensonge, mais une succession toujours plus rapide dâinstants irrĂ©futables : des Ă©motions globales, synchrones, instantanĂ©es, Ă lâĂ©chelle du monde entier. [âŠ] On croit quâon dĂ©fend la dĂ©mocratie, en rĂ©alitĂ©, elle est minĂ©e. La dĂ©mocratie sâadresse Ă un corps social rĂ©flĂ©chi, pas Ă un agrĂ©gat dâindividus rois faussement unis dans une Ă©motion collective.
La crainte est peut-ĂȘtre fondĂ©e, mais elle nâest, en tout cas, pas bien originale. Un pĂ©ril similaire avait â notamment13 â Ă©tĂ© soulignĂ© 120 ans plus tĂŽt :
Dans notre sociĂ©tĂ© inquiĂšte et pressĂ©e qui nâa plus le temps de lire parce quâelle a perdu peut-ĂȘtre lâhabitude de penser, on ne peut sâastreindre Ă quelques minutes dâattention. Le livre a Ă©tĂ© dĂ©laissĂ© pour lâarticle de revue, le pĂ©riodique a subi la concurrence de la feuille quotidienne, et le journal lui-mĂȘme, atteint par les dĂ©pĂȘches, cherche Ă attirer lâattention distraite du lecteur en imitant la briĂšvetĂ© du style tĂ©lĂ©graphique [âŠ] En introduisant dans notre vie deux Ă©lĂ©ments nouveaux, la hĂąte et la vitesse, notre pensĂ©e nâa-t-elle pas acquis une instabilitĂ© qui lâa privĂ©e de sa force ? (Picot, 1889, p. 189)
Le phĂ©nomĂšne est souvent associĂ© au traitement de lâactualitĂ©, mais il ne sây limite pas : la durĂ©e de vie des nouveaux livres, en tout cas si on lâexprime par le dĂ©lai pendant lequel ils sont offerts en librairie, se raccourcit tr...