Chapitre 1
De la méthodologie
L’usage du récit
Notre enquête est basée sur une approche narrative qui permet aux élèves de mettre sous forme de récit leurs connaissances historiques. Cette approche a fait ses preuves dans des études similaires au pays et à l’étranger. En effet, les sondages et les questionnaires, bien qu’ils permettent de mesurer le degré de connaissances historiques des jeunes, ne nous renseignent pas véritablement sur le processus de construction de la conscience historique. L’invitation que nous avons faite aux élèves de reconstituer leur vision du passé sous la forme d’un récit, une forme d’expression largement répandue dans la société, notamment dans les manuels scolaires, les films et les récits de vie, laisse davantage place à la spontanéité et à la créativité. Ce type d’instrument, qui vise la construction de sens à partir d’une vision temporelle des événements et des acteurs, nous informe davantage sur les rapports qu’entretiennent les jeunes avec la mémoire et le passé collectifs et sur la manière dont ce passé forge leur identité et leur vision de l’avenir. Comme le souligne Bruno Garnier dans son analyse de l’acte de narration dans le contexte éducatif français :
La narratologie contemporaine replace le discours narratif dans une stratégie de communication… De fait, ce dernier [élève] est désigné comme auteur d’une narration plutôt que comme élève devant restituer un savoir, ce qui aurait été le cas si on lui avait proposé des consignes telles que : « Cite les événements marquants de l’histoire de France », « Quels sont les personnages, les périodes et les faits marquants de l’histoire de France 1 ? »
C’est donc par la mise en récit que l’élève peut s’investir dans le rôle de narrateur et développer une vision qui donne un sens particulier au passé. Ainsi, le récit permet d’étudier et de rendre compte des apprentissages multiples chez les jeunes, issus à la fois de leur éducation formelle et des expériences de vie formatrices. En demandant à l’élève de « raconter l’histoire des francophones au pays comme [il] la conna[ît] », notre tâche allait bien au-delà des objectifs formels d’apprentissage scolaire puisque ce dernier pouvait faire appel à une variété de sources d’information parmi lesquelles on compte l’école, mais pas uniquement celle-ci.
L’acte de raconter l’histoire nationale s’inscrit également dans le prolongement des travaux d’historiens et de philosophes de l’histoire qui s’intéressent à la narratologie. Pour David Carr, le récit est une extension même des événements historiques tels que vécus et narrés par les témoins 2. Selon cette perspective, le récit représente le passé à partir d’un point de vue qui découle de l’expérience humaine, c’est-à-dire de notre capacité et de notre volonté d’occuper la position de narrateur dans notre propre vie. On parle ici d’« identité narrative » propre à chaque individu lui permettant de donner un sens aux réalités historiques. Fait important, Carr ne limite pas ce rôle ontologique, c’est-à-dire constitutif de l’être humain, à la sphère individuelle, mais l’applique également à la sphère collective. Il souligne : « On peut concevoir un statut ontologique pour le récit au niveau des communautés. On peut dire qu’elles ont une existence racontée, qu’elles existent dans la mesure où elles se constituent en unités narratives, comme sujets d’une histoire 3. »
En ce sens, le récit épistémologique (le récit des historiens) est dérivé d’une structure narrative qui provient de la réalité sociale. C’est parce que cette réalité est déjà structurée narrativement que les récits d’historiens sont possibles : « […] l’activité narrative des historiens est précédée par l’activité d’autoconstitution des entités sociales 4. » Paul Ricœur apporte toutefois un bémol à cette proposition en soutenant que le récit n’est pas une copie directe du passé (la mimêsis), mais plutôt une interprétation de celui-ci (la diêgêsis). S’il y a bel et bien une « structure pré-narrative de l’expérience », elle n’est pas d’emblée un récit historique complet qu’il s’agit de récupérer et de raconter 5. C’est la conscience des individus qui permet de transformer le passé en récits que nous utilisons pour nous orienter dans le temps. C’est le point de vue partagé par Bogumil Jewsiewicki et Jocelyn Létourneau, qui soutiennent que l’histoire ne peut être qu’une « rétroprojection du présent dans l’horizon d’un avenir à construire 6 ». Le récit offre en effet une représentation du passé qui permet la compréhension du présent et l’orientation pour l’avenir.
Si l’on applique ces principes à notre étude, il nous apparaît évident que l’usage du récit offre un puissant vecteur pour étudier la conscience historique des jeunes. Des recherches montrent d’ailleurs que l’utilisation du récit facilite le développement des capacités de représentation des réalités historiques et contemporaines. Ainsi, les jeunes seraient plus enclins à saisir les événements et à maîtriser l’information transmise lorsque celle-ci est présentée sous forme narrative 7. Bien que certains faits soient oubliés dans les récits des jeunes, la structure narrative demeure largement intacte. C’est également ce que soutiennent les chercheurs américains Keith Barton et Linda Levstik lorsqu’ils affirment que, « même lorsque les gens font des erreurs dans leur rappel des récits, ils gardent tout de même la structure narrative intacte, c’est donc dire qu’ils oublient certains détails, mais ne racontent pas le récit dans le désordre 8 ». De fait, l’utilisation du récit en histoire permet aux jeunes d’organiser de manière cohérente les réalités complexes du passé à l’aide d’un outil qui leur est largement familier.
Par ailleurs, l’usage du récit nous permet de prendre en compte l’organisation des événements historiques et des dimensions du temps (passé, présent, avenir possible) telle que proposée par l’élève lui-même. En investissant le rôle de narrateur, ce dernier peut produire une interprétation personnalisée (un univers diégétique) de l’expérience historique des francophones au pays. Grâce à cette fonction, le jeune peut rédiger un récit qui fait appel à sa mémoire et à ses savoirs aux fins de construction d’un sens particulier de l’histoire qui lui est propre.
L’extrait suivant d’un élève de Montréal permet de mieux saisir cette appropriation narrative de l’histoire :
Les francophones pour moi sont toujours un peuple distinct des autres nations. On se démarque par notre langue et notre culture différente. Premièrement, les britanniques ont toujours essayer de nous assimiler, de nous faire parler anglais et pratique le protestantisme. Je pense que nous sommes une nation forte donc nous avons résister. (GR018-Montréal) 9
Dans ce texte, l’auteur commence son récit en parlant des francophones non pas uniquement comme des témoins d’un passé révolu, mais comme les membres d’un « peuple distinct » qui se démarque par sa langue et sa culture. On note également l’engagement du narrateur qui fait appel au « nous » collectif pour décrire ce peuple qui, face à l’assimilation britannique, a su résister au cours des siècles. Ce faisant, l’élève organise l’unité interne du temps historique de son récit en se servant de la notion de continuité (la résistance collective), permettant ainsi d’ajuster les événements du passé (pressions assimilatrices des Britanniques) aux intentions possibles de la communauté (« nous sommes une nation forte »).
En ayant recours à cette continuité historique, l’élève-narrateur s’investit dans l’histoire de manière à établir son identité personnelle en relation avec une communauté de mémoire : ce qui affecte les francophones d’une autre époque m’affecte également comme jeune francophone aujourd’hui. C’est par la résistance des ancêtres qu’il est possible pour lui de vivre et de se définir comme membre d’une « nation forte ». Dans cet exemple, on voit bien que l’usage du récit offre à l’élève un moyen privilégié d’exprimer son identité narrative pour ainsi donner un sens personnel aux réalités du passé.
Raconte-moi l’histoire…
Dans le but d’étudier la conscience historique des jeunes Québécois et des jeunes Franco-Ontariens, il était nécessaire de développer un instrument de recherche commun nous permettant de recueillir des données comparables entre les participants des deux provinces. Cet instrument s’inspire du questionnaire utilisé dans notre étude sur les jeunes Franco-Ontariens d’Ottawa 10. La première partie du questionnaire présentait une tâche e...