La Révolution française a supprimé les incapacités légales qui limitaient et entravaient les petits dans le choix d'une profession. Elle a mobilisé les volontés, les vies et les destinées. Elle a autorisé chacun à se faire lui-même sa place dans le monde, à ses risques et périls, à la sueur de son front.Les femmes seules ont été exclues de ce bénéfice, et cette anomalie les chagrine ou les indigne, à juste titre.Elles ne peuvent pardonner à la révolution de n'avoir proclamé que les droits de l'homme. Cette anomalie blesse d'autant plus les femmes que, dans les pays qui ne connaissent pas la loi salique, on les admet à remplir la plus haute et la plus difficile des fonctions. On les autorise à régner. Mais il ne nous faut oublier qu'avant la Révolution, les femmes ne restèrent pas sans réagir.Lorsque Louis XIV tombe malade et meurt en 1715, un vent nouveau va souffler sur la France.Ce vent se manifeste par l'apparition dans les grandes villes de province et à Paris, de nouveaux centres de sociabilité qui vont proliférer au XVIIIe siècle.Ils sont représentés par les salons, les cafés, les clubs, les loges maçonniques, le noble jeu de l'arc, la paume. Ces sociétés allient le plaisir de la convivialité, l'art de la conversation et de la réflexion.Dans tout ces lieux les femmes ont non seulement leur place mais elles jouent un rôle majeur avant et sous la Révolution.Si l'histoire n'évoque que trop peu leur rôle, il fut pourtant essentiel dans l'évolution de la place de la femme dans la société, même si elles ont eu un rôle plus effacé que celui d'Olympe de Gouges.

- 371 pages
- French
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l émancipation féminine et les lieux de sociabilité au XVIIIe siècle
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— « Suivez-y le cours des rivières et cherchez sur la Nuque », lui répond Mme de Tencin.
Un jour, en lisant une gazette, il découvre que la sœur de Madame la Dauphine a un prénom ridicule, et, quand on lui demande de s’en expliquer, il se trouve qu’au lieu d’Albertine, il avait lu « Libertine ». C’est, par ailleurs, « un homme très bon, patient, infatigable, vivant de peu, et ayant toutes les vertus de l’âme. » 76
À la vérité, M. Geoffrin est un homme modeste, de mœurs tranquilles, d’un bon sens terre à terre et d’humeur douce et joviale, ce qui manque la plupart du temps, à ses détracteurs. Il possède un grand amour de la musique. Il aime la trompette marine et manie fort bien l’archet. La trompette marine est un instrument à archet utilisé au dix-septième siècle, composé d’une table d’harmonie sur laquelle est tendue une corde. On l’utilisait dans la marine anglaise.
Dans sa quatre-vingt-quatrième année, il s’éteint en silence le 20 décembre 1749. Sa mort passe inaperçue même pour les gens qui fréquentent assidûment son hôtel. Si l’on en croit la chronique, même Mme Geoffrin n’attache guère d’importance à cet événement. Quelques mois après la disparition de son mari, un des convives habituels, le Chevalier Rutlidge, de retour des Indes lui demande :
— « Dites-moi donc ce que vous avez fait d’un gros bonhomme à qui personne ne parlait et qui mangeait sans rien dire au bout de la table. Je ne le vois plus chez vous et je n’ai jamais su qui c’était.
— « C’était mon mari, il est mort ! », répondit-elle froidement ?
Ce fut son oraison funèbre.
Ce qui, somme toute, n’est pas très reconnaissant, car contre son attente et contre son gré, il a néanmoins été en partie financièrement responsable de la création du salon qui a rendu sa femme célèbre ?
Maintenir aussi longtemps un tel train de vie, suppose une aisance très importante. La fortune de Mme Geoffrin après la mort de son mari n’aurait jamais pu lui permettre de réussir son entreprise. Pour assurer d’importants revenus, elle reste en contact avec la compagnie Saint-Gobain. Elle y a de gros intérêts et s’en occupe activement. C’est une femme d’affaires de premier ordre qui assiste régulièrement au conseil d’administration et où elle est très influente. Elle réussit par exemple, à faire nommer directeur M. Deslandes dont elle fait ainsi la fortune et la sienne. Quel est donc le montant de cette fortune ? Peu de gens s’accordent sur ce point. Pourtant un inventaire dressé en 1788 pour le compte de Mme de la Ferté-Imbault indique ce qu’elle peut être : 130 000 livres77 constituent le revenu de Mme de la Ferté-Imbault, venant de sa mère, et 150 000 livres78 de rentes ou de legs importants et nombreux, dont 90 000 livres de la manufacture des Glaces. Il faut y ajouter l’hôtel estimé à l’époque à 250 000 livres79 et un appartement rue de Bellechasse d’une valeur non connue. Cela fait une fortune qui permet de vivre très honorablement et de recevoir, avec la décence convenable, les nombreux visiteurs du « royaume de la rue Saint Honoré » où se déroule cette heureuse existence.
Une curieuse coïncidence va permettre à Mme Geoffrin de donner libre cours à son ambition et d’achever la création de son propre salon littéraire ; après une vieillesse fortement troublée, Mme de Tencin meurt la même année que M. Geoffrin. L’année 1749 marque donc le véritable début du salon de Mme Geoffrin en tant que tel. Perspicace, la vieille marquise a prévu cette conséquence :
— « Savez-vous, ce que la Geoffrin vient faire ici ? Elle vient voir ce qu’elle pourra retirer de ma succession. »80
L’héritage en vaut la peine, puisqu’il se compose de toute la fine fleur de l’esprit français.
Loin d’être dépassée, Mme Geoffrin, cette parvenue qui n’a aucune éducation, même élémentaire, se meut avec une parfaite aisance parmi tout ce beau monde, bien qu’avec une certaine raideur et suffisance dans l’attitude et le comportement.
— « Quelle suffisance pour une bourgeoise ! » disait-on d’elle.
Ce à quoi Mme la Maréchale de Luxembourg répondait :
— « Que voulez-vous, c’est qu’elle a avalé la quenouille de sa belle-mère. »
Mme de Lauzun, petite-fille de Mme la Maréchale de Luxembourg, disait de sa grand-mère :
— « Elle est commune comme des pommes. »
— « Ne croyez pas ceci, mon enfant, cela pourrait vous donner l’idée d’une certaine élégance naturelle ; elle est commune, oui, comme des choux. »
La personnalité de Mme Geoffrin.
Qui est-elle vraiment ?
Le plus ancien portrait de Mme Geoffrin est sans conteste celui que J. M. Nattier a peint en 1738. Œuvre admirable qui nous montre une femme jeune de trente-neuf ans d’une très grande beauté. Beauté vaguement mythologique, typique du XVIIIe siècle, les traits sont fins et réguliers, la courbe du visage est agréable et noble. Le front est lumineux, les yeux sous l’arcade impérieuse ont de l’éclat, le dessin du nez est très pur, la bouche est charmante et ornée d’un léger sourire qui adoucit le visage et anime son air rêveur.
Les mains sont élégantes nues et rondes, sa gorge comme on n’en voit guère aujourd’hui. Elle n’est peut-être pas un modèle pour les couturiers modernes, mais incontestablement elle plaît aux hommes, qui, comme elles, fréquentent le salon de Mme de Tencin.

Portrait de Mme Geoffrin — Jean-Marc Nattier 1738. (Le plus ancien portrait) Huile sur toile 145 × 115 cm (Collection de la famille d’Étampes).
Un autre tableau est un portrait de style classique peint par Marianne Loir (1715-1769) représentant Mme Geoffrin de ¾ en demi-longueur (jusqu’aux cuisses). Il est d’un genre qui répond aux critères esthétiques, plastiques et culturels de l’époque. Cette peinture n’est pas datée, mais on peut raisonnablement le situer vers 1750, Mme Geoffrin a, alors, environ la cinquantaine. La pose de Mme Geoffrin, le geste gracieux de sa main libre, n’est pas sans rappeler celle de la toile de Nattier. Il montre une femme profondément intégrée dans l’esprit de la société française du XVIIIe siècle. Afin de souligner encore plus l’importance sociale de son modèle, le peintre prend beaucoup de soin à représenter la richesse de sa tenue. Elle peint avec une minutie impressionnante chaque détail de la structure complexe de sa robe de satin, les plis de son manteau de fourrure rouge qui couvre ses épaules, et les perles qui ornent sa coiffure. On peut apprécier plus particulièrement le traitement délicat du voile rayé qui tombe en cascade dans son dos. Le choix d’un fond sombre et monochrome est une technique classique pour les portraits de l’époque. On entrevoit, à peine, une lourde chaise en brocart.
Qu’est-ce qui différencie ce portrait des autres ?
Dans ce portrait, le peintre refuse de toute évidence d’idéaliser son sujet. Bien que Mme Geoffrin soit une femme célèbre, séduisante, influente, il n’hésite pas à la représenter avec un certain embonpoint, que l’on remarque plus particulièrement au niveau du cou, ce qui trahit un âge mûr.
C’est un procédé que les portraitistes du XVIIIe siècle, femmes ou hommes évitent, généralement. Elle a toujours cette élégance et cette grâce bien que
les formes se sont un peu enveloppées.
Mais le célèbre portrait de Mme Geoffrin peint par Chardin vers 1759 correspond certainement mieux à l’image qu’elle offre à ses hôtes dans son propre salon. Le tableau est réaliste et donne une idée juste de la personnalité de Mme Geoffrin.
Sur ce tableau, le visage de Mme Geoffrin accuse une soixantaine d’années, les joues sont légèrement pleines, les traits fermes et arrêtés, les lèvres minces et serrées, les yeux noirs et perçants, vifs et scrutateurs. La physionomie est à la fois empreinte de malice et d’énergie avec une légère expression ironique. On y lit cette volonté, patiente et forte, qui constitue son originalité. Volonté qui sait, selon les besoins, revêtir différentes formes : tantôt prompte et audacieuse, tantôt insinuante et souple.
Assise dans un fauteuil presque de face et près d’un métier à tapisserie, elle tient un lorgnon de la main droite. Sa tenue, qui correspond à son âge respectable, est simple, sévère, ennoblit sa physionomie et d’une façon générale, se résume à ces mots : une simplicité très recherchée jointe à une netteté irréprochable. Uniformément vêtue d’une robe de couleur sombre et de coupe sévère, le col et les manches parés du linge uni et le plus fin. La tête est couverte d’une coiffe d’argent, bordée de dentelle, nouée sous le menton. Mme Geoffrin la porte sur tous les tableaux qui la représentent à un âge mûr. Cette coiffe devient légendaire.
Cette coiffe en forme de « cloche » se compose de deux bonnets superposés. Le bonnet du dessus, à large bord, lui enserre le somment du crâne, recouvrant assez largement la nuque. Le bonnet de dessous comporte des « oreillettes », couvrant les oreilles, et s’accrochant à la base du cou. L’ensemble est bordé par de la toile ou de la dentelle plissée et flottante.
Pourquoi le port d’une telle coiffure ?
Elle est particulièrement frileuse. Il est probable que c’est pour se protéger du froid, mais elle est aussi connue comme une personne pratiquante et pieuse, elle veut, comme les religieuses portant le voile, marquer ainsi une sorte de modestie, de vertu et une volonté de se détourner de la vanité terrestre ou les deux à la fois ?
Le visage de Mme Geoffrin montre un bon sens froidement méthodique qui juge, dirige, pèse retient et modère tous les mouvements de son âme. Elle mesure même ses amitiés. Elle est indulgente avec ceux qu’elle aime et pardonne facilement. Discrète bien qu’ayant tendance à s’occuper des affaires d’autrui, ce qu’elle fait toujours pour leur bien ou pour leur rendre service.
D’ailleurs, elle ne divulgue jamais ce qu’elle apprend. Le souci perpé...
Table des matières
- (Sans titre)
- (Sans titre)
- DE L’ESCARGOT.
- PARIS, CAPITALE DE LA SOCIABILITÉ.
- Notes
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