V - Eschatologie islamique - Approche principielle
A - PhĂ©nomĂ©nologie de la mort dans lâIslam
« [âŠ] et c'est Lui [Allah] qui redonne la vie aux morts ; et c'est Lui qui est Omnipotent. » (Coran, 42-9)
« C'est vers Lui que vous retournerez tous : c'est lĂ , la promesse d'Allah en toute vĂ©ritĂ© ! C'est Lui qui fait la crĂ©ation une premiĂšre fois puis la refait [en la ressuscitant] afin de rĂ©tribuer en toute Ă©quitĂ© ceux qui ont cru [en l'UnicitĂ© d'Allah] et fait de bonnes Ćuvres. Quant Ă ceux qui n'ont pas cru, ils auront un breuvage d'eau bouillante et un chĂątiment douloureux Ă cause de leur mĂ©crĂ©ance ! » (Coran, 10-4)
1 - Tout [toute chose] doit périr
« [âŠ] Tout [Univers, toute chose] doit pĂ©rir, sauf Son Visage178 [Allah]. A Lui appartient le jugement ; et [câest] vers Lui [que] vous serez ramenĂ©s. » (Coran, 28-88)
La Puissance SuprĂȘme [Dieu] a fixĂ© d'avance les Ă©vĂ©nements qui rĂ©giront inĂ©luctablement l'existence de toutes les crĂ©atures vivants [Faune, Humains, Jinn, MalÄyka] : elles sont vouĂ©es Ă pĂ©rir [mourir].
La notion de « tout » [toute chose] marque l'idĂ©e d'intĂ©gralitĂ©, câet Ă dire lâespace, le volume donc la dimension, la durĂ©e ou le temps, le processus, la matiĂšre et par extension, la plĂ©nitude mĂȘme d'une rĂ©alitĂ©. Ainsi, toute chose doit disparaĂźtre complĂštement, dĂ©finitivement Ă lâexception dâAllah qui n'est soumis Ă aucune rĂšgle, Ă aucune de ces notions puisque câest Lui qui les fixe.
Le rĂ©cit coranique rĂ©vĂšle que toute chose doit disparaĂźtre en cessant d'exister. Cela suppose en ce sens quâil sâagit dâinitiatives divines, celui dâune affaire avec Dieu et Lui Seul. La dĂ©cision divine rompt avec le cours de lâhistoire de la CrĂ©ation en ceci quâelle est en prise avec une super-histoire effective sans considĂ©ration quelconque avec tel aspect particulier de son Ă©volution Ă travers le passĂ©, le prĂ©sent, lâavenir.
Un accent essentiel est mis sur lâinstauration du nouvel ordre de la CrĂ©ation, rupture figurĂ©e par la disparition de tout ce qui existe, signe de lâĂ©croulement de toute histoire passĂ©e et de lâadvenu ; câest sur la base de cette invalidation de toute chose quâest proclamĂ©e lâirruption de la Gloire divine et qui justifie Sa dĂ©signation honorifique et nominale dâUnique [Allah lâUnique] indiquant une distinction de rang ultime, une dignitĂ© absolue. Ainsi, Dieu Seul et sans aucun autre du mĂȘme genre est son appellation correspondant au TÄwhid ou UnicitĂ©, ce qui par dĂ©finition est : « CaractĂšre de ce/celui qui est unique ». Telle est la formulation de lâun des innombrables attributs divins.
« Tout [Univers, toute chose] doit pĂ©rir, [âŠ] » est une expression qui insiste sur lâidĂ©e dâune CrĂ©ation qui a Ă©tĂ© menĂ©e Ă sa fin naturelle ou voulue comme telle avec une considĂ©ration de finitude pour quâensuite, elle laisse place Ă une autre [CrĂ©ation] caractĂ©risant, cette fois-ci lâinfinitude [qualitĂ©, caractĂšre de ce qui est infini].
Cette disposition [« Tout [Univers, toute chose] doit pĂ©rir, »] arrĂȘtĂ©e par lâautoritĂ© divine est une forme de jugement en tant que reprĂ©sentation des fins derniĂšres, est une sorte de sentence projetĂ©e en fin dâhistoire et hors de lâHistoire annonciatrice dâune nouvelle CrĂ©ation, venue dâailleurs, Ă lâoccasion dâune catastrophe cosmique.
Si, en effet, Allah met lâaccent sur la nouveautĂ© de la CrĂ©ation par opposition Ă celle qui avait jadis existĂ©, câest pour Ă©tablir Sa toute puissance crĂ©atrice « KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn » : naissance de choses nouvelles dans un univers absent, issu du rien.
a - « KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn179 » - Notion
« [âŠ] Quand Il [Allah] veut une chose, Il dit : « Sois ! » et la chose voulue est [âŠ]. » (Coran, 3-39)
« [âŠ] Allah crĂ©e ce qu'Il veut. Quand Il dĂ©cide d'une chose, Il lui dit seulement : « Sois ! » ; et elle est aussitĂŽt [KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn] » (Coran, 3-47)
« [âŠ] Quand Il [Allah] dĂ©cide d'une chose, Il dit seulement : « Sois ! » et elle est. » (Coran, 19-35)
« C'est Lui qui donne la vie et donne la mort. Puis quand Il décide une affaire, Il n'a qu'à dire : « Sois ! », et elle est. » (Coran, 40-68)
Les principes de la CrĂ©ation rĂ©pondent Ă deux faits majeurs : accentuation du rationnel et rĂ©flexion sur lâidĂ©e principielle. Deux types de thĂ©ories se distinguent : les unes accentuent le rĂŽle de la pensĂ©e ou de lâidĂ©e ; les autres sâappuient sur une causalitĂ© une sorte de source intarissable de relation constante et nĂ©cessaire entre deux phĂ©nomĂšnes [sciences expĂ©rimentales]. Dans la pensĂ©e de lâIslam le terme de CrĂ©ation dĂ©signe la production de lâUnivers en sa totalitĂ©, câest Ă dire dans sa matiĂšre comme en la multiplicitĂ© de ses formes, en vertu dâune intentionnalitĂ©180, un acte divin de choix et de puissance. Cette bribe de dĂ©finition prĂ©cise un axe de rĂ©fĂ©rence.
b - La nature du principe « KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn »
Difficilement saisissable parce quâelle marque le point nĂ©vralgique oĂč la raison humaine inscrit sa limite et son impuissance, la notion « KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn » [« Sois ! » et elle est »], lorsquâelle sâanalyse mĂȘme dâune maniĂšre vague, Ă©voque, dans les diffĂ©rents ordres du connaĂźtre, de lâĂȘtre et de la genĂšse, une excellence divine diversement valorisĂ©e par les idĂ©es connexes dâintention, dâindĂ©pendance et de source.
La problĂ©matique par laquelle on signifie le principe « comment, en quoi, ce par quoi, ce pour quoi, etc. » en souligne lâĂ©nigme, câest-Ă -dire lâimpossibilitĂ© de le concevoir sur le modĂšle du raisonnement humain. La tentative de sâen rapprocher par une similitude plus ou moins comparative reste vaine. La nature du principe « KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn » se dĂ©gage sans difficultĂ© de lâoptique islamique si lâon admet que le Dieu crĂ©ateur est avant tout une Intelligence pure de toute ombre de matiĂšre ou dâespace.
Le langage islamique souligne quâAllah est Unique, principe radical qui transcende toute nature. Il est au-delĂ de lâessence, de lâĂȘtre et de la pensĂ©e. Il ne tolĂšre aucune dĂ©termination. En toute rigueur, il faudra mĂȘme dĂ©passer lâappellation de principe, qui exprime une relation et, par lĂ , une dĂ©termination qui ne saurait dĂ©finir Allah.
c - KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn : CrĂ©ation ex nihilo
Le concept de KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn se rĂ©fĂšre Ă la CrĂ©ation qui peut jouer sur divers plans pour permettre une visĂ©e correcte de ce qui Ă©chappe Ă la comprĂ©hension et Ă la reprĂ©sentation.
La premiĂšre idĂ©e de ce concept de KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn est quâon dira de lâUnivers, par exemple, quâil est le nĂ©ant [rien, ce qui n'existe pas] de tout ce qui procĂšde de lui ou que la matiĂšre nâest rien de ce dont elle est la matiĂšre. Lâautre idĂ©e de KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn concerne plus directement le problĂšme de la CrĂ©ation.
Lâexpression singuliĂšre : « faire quelque chose de rien » ou bien « creare ex nihilo » prend tout son sens ici et qui prĂ©suppose Ă lâaction crĂ©atrice le « nĂ©ant [rien, ce qui n'existe pas] ».
KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn est loin dâexiger un substrat quelconque qui Ă©chapperait Ă lâaction crĂ©atrice et en limiterait la toute-puissance. KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn exclut tout prĂ©supposĂ© en vue justement de prĂ©parer lâacte crĂ©ateur. KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn sauvegarde ainsi et lâabsolu du CrĂ©ateur et la nouveautĂ© radicale Ă laquelle tente de saisir la pensĂ©e humaine.
d - KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn : action crĂ©atrice
Si lâon conçoit la CrĂ©ation non plus en rĂ©fĂ©rence Ă de la matiĂšre, mais comme le degrĂ© zĂ©ro en fonction duquel se constitue lâUnivers, on fera de KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn le principe immĂ©diat de lâaction crĂ©atrice. Si, on pense plus concrĂštement lâUnivers comme l'ensemble de tout ce qui existe, la totalitĂ© des ĂȘtres et des choses qui remplit cet intervalle de temps qui sĂ©pare sa genĂšse, on dira de prĂ©fĂ©rence que la CrĂ©ation est le terme immĂ©diat de KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn.
Dans les deux cas de cet exemple, KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn porte sur le tout. En ce sens, lâaction crĂ©atrice est pensĂ©e comme « totalisante » et que la toute-puissance se manifeste par une diversitĂ© qualitative dâexpressions. La question KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn procĂšde immĂ©diatement du Dieu CrĂ©ateur dont la responsabilitĂ© du monde sensible procĂ©derait immĂ©diatement de Son intention absolu.
KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn, dans son orientation gĂ©nĂ©rale, se dĂ©cide en faveur de toute action crĂ©atrice mĂ©diate : KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn, en tant quâelle fait quelque chose de rien, requiert une puissance infinie dont lâAbsolu dĂ©tient le privilĂšge.
KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn a des consĂ©quences anthropologiques de grande portĂ©e en ce qui nous concerne ici, lâHumanitĂ©. KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn implique que dans le premier cas, il se dĂ©fini comme un pouvoir intentionnel ; dans le second, comme une causalitĂ© crĂ©atrice.
KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn est le principe par lequel Allah est Ă lâorigine comme Il est la fin de toute chose. Lâaction crĂ©atrice KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn est dite libre parce que guidĂ©e par Allah. Il ne veut le monde quâen rapport Ă une fin dont Il est MaĂźtre. Câest en ce sens quâĂ la libertĂ© crĂ©atrice de Dieu correspond la contingence du monde.
La notion de KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn demeure si opaque Ă lâentendement humain quâelle se disperse dans une infinitĂ© de manifestations dĂ©terminĂ©es et limitantes de sa psychĂ©, de son intellect. Sous ses expressions de KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn, la pensĂ©e humaine de son origine rencontre sa propre limite qui nâest autre que son incapacitĂ© Ă connaĂźtre tant le principe que le dĂ©rivĂ© en tant que tel. En ce sens, toutes les spĂ©culations sur KoĆ«n FaÌyaÌkouÌn se prĂ©sentent comme une imperfection de la raison hum...