1914
LA DECLARATION DE LA GUERRE
Le samedi 1 er août 1914, vers 17h00, une enveloppe-télégramme arrive à la gendarmerie de Bouilly. Elle est de couleur noire et porte l’inscription « ordre de mobilisation ». Deux lignes sont ajoutées à la plume, en gros caractère, indiquant : « le premier jour de la mobilisation est le dimanche deux août 1914 ». Les consignes sont connues. Le responsable de la brigade, le nouveau brigadier Bollon, se saisit d’une autre l’enveloppe prévue en telle circonstance placée sous sa responsabilité. Elle était enfermée dans un meuble depuis le 8 octobre 1899, date de sa réception à la brigade. Elle comporte la mention « Secret. A n’ouvrir qu’à la mobilisation ».
Le brigadier l’ouvre avec gravité. A l’intérieur, il trouve une lettre qui est datée du 1er mars 1899, indiquant les procédures à exécuter. Le télégramme doit être apporté immédiatement au maire. Il est bien noté : « en cas d’absence, même momentanée du maire, le présent est ouvert par l’adjoint, ou, à défaut par le plus ancien conseiller municipal présent dans la commune ». Les consignes précisent également l’endroit où les six affiches de la mobilisation doivent être placardées : sur la façade de l’église, de la poste, de la gendarmerie, de la mairie et des résidences de MM. Thoyer et Dumercy.
Les gendarmes exécutent les ordres. Tandis qu’ils placardent les affiches, le commandant se rend chez le maire Ismaël Hutin, huilier. Son atelier se situe à l’extrémité du village, en direction de Troyes (à côté de l’actuelle gendarmerie).
A l’annonce officielle de la mobilisation, le maire fait sonner les cloches. Il ordonne à M. Lutel qui a la charge de tambour-afficheur, d’aller l’annoncer publiquement dans les rues. Suite à sa demande ce dernier reçoit un surplus de 5 francs par mois durant toute la durée de la guerre pour le surcroît de travail.
Beaucoup de Bouillerands se rassemblent autour de M. Lutel pour écouter le texte de l’annonce qui commence ainsi : « l’état de l’Europe s’est considérablement aggravé, en dépit des efforts de la diplomatie. L’horizon s’est assombri ». La mobilisation générale est décidée à titre de précaution. « La mobilisation n’est pas la guerre, elle apparaît au contraire comme le meilleur moyen d’assurer la paix dans l’honneur » poursuit le tambour. Tous les efforts diplomatiques sont mis en œuvre pour aboutir à une solution pacifique.
Sur ordre de la gendarmerie, Maître Auguste Hugay, notaire et conseiller général, est réquisitionné durant trois jours complets avec sa voiture « Licorne Corre », pour être à la disposition des autorités militaires.
Il est chargé de distribuer les dépêches et les affiches dans les différentes communes du canton, les unes après les autres : l’ordre de mobilisation générale, les instructions complémentaires le 3, et les consignes d’expulsion des étrangers (Allemands et Autrichiens) le 4 août.
Dans le village, il n’existait que deux véhicules automobiles. Maître Huguay avait acheté sa Licorne 4 places en 1911. Albert Burté, maréchal, possède une Rochet, modèle 1910, à une place.
Le texte de la mobilisation est reproduit dans la presse locale le lundi 3 août, en première page.
Comme on peut l’imaginer, c’est la consternation générale dans le village. Le fait de partir se battre aux frontières, contre l’Allemagne, en quittant sa famille, sa femme adorée, ses enfants chéris, ses parents et ses occupations quotidiennes, ne réjouit personne. Comme dans toute la France, les villageois sont presque tous occupés dans les champs, en pleine période de la moisson, dans le souci de rentrer la récolte et d’engranger les foins et la paille au plus vite. De plus, l’angoisse de la mort existe, même pour ceux qui pensent remplir une formalité de quelques jours seulement.
Pour les militaires incorporés, comme pour les habitants, les événements présents ne sont pas une surprise. Ils sont la conséquence d’une situation politique qui s’est détériorée depuis plusieurs jours.
Tous suivaient les derniers rebondissements dans la presse locale, notamment dans « Le Petit Troyen ». Ils se souvenaient de l’assassinat de l’archiduc, héritier du trône d’Autriche, à Sarajevo, un mois plus tôt, le 28 juin. Si l’incident semble banal, il représente une occasion recherchée depuis longtemps par les empires centraux. La guerre est décidée le 5 juillet à Postdam. Lichnowsky, ambassadeur allemand à Londres, déclare que le plan des opérations est connu.
Le 22 juillet, l’Autriche exige réparation dans des termes humiliants et pose un ultimatum à la Serbie, pays dont le meurtrier est originaire. Malgré une réponse conciliante et le projet d’une conférence internationale afin d’apaiser les tensions, elle déclare la guerre à la Serbie le 28 juillet, un mois après les évènements.
Le jeudi 30 juillet, les maires sont avertis d’informer le plus discrètement possible les propriétaires de chevaux pour en conduire au centre de réquisition. Le gouvernement français a besoin de 600.000 chevaux, plus les mulets et les ânes. Les chevaux servent aux attelages pour les 62 régiments d’artillerie, car chaque pièce de canon est tirée par un attelage à six chevaux. Le lendemain, la même mesure concernait les propriétaires de voitures.
Mais depuis plusieurs jours, des rumeurs, des fausses nouvelles, comme celles publiées dans le journal Paris-Midi, avaient semé la panique parmi la population. Le Gouvernement, autour de son président, Raymond Poincaré, avait tenu à apporter des démentis, en date du 30 juillet : « Nous sommes autorisés à démentir officiellement toutes les fausses nouvelles données aujourd’hui, relativement à une mobilisation partielle des troupes françaises. Il est faux qu’un seul réserviste ait été appelé. Il est faux qu’une concentration de troupes ait eu lieu sur un point quelconque. Grâce à la loi de trois ans, nos troupes de couverture sont en forces suffisantes pour assurer la défense en cas de besoin. Aucune mesure extraordinaire n’a été prise, et ne paraît nécessaire en ce moment. Il importe de mettre le public en garde contre les fausses nouvelles qui ne peuvent que servir aux ennemis de la France et affoler la population».
L’Allemagne annonce la mobilisation le vendredi 31 juillet. La Russie prévient qu’elle ne permettra pas la perspective de l’écrasement d’une petite nation et d’un peuple de race slave. La France, liée à la Russie par des accords de la Triple Entente, peut décider la mobilisation générale. C’est presque simultanément que les ordres de mobilisation sont signés en France et en Allemagne.
Pour les socialistes, le terme de « grève générale » se transforme en « manifestations pacifiques ». La mort de Jaurès avait précédé de quelques heures l’ordre de mobilisation générale du 1 er août. Ce dernier avait obtenu le vote d’une mention favorable à la grève générale au congrès extraordinaire des socialistes, réunis à Paris quelques jours auparavant. Cette manifestation réunit 2.000 personnes à Troyes, ce même 1 er août.
Pour cette mobilisation, le gouvernement décide de faire partir les troupes de couverture mais elles ne doivent pas approcher de la frontière à moins de 10 km pour éviter tout incident incontrôlé, à 17h00.
Course Bouilly-Auxon du dimanche 14 août 1910, organisée par l’Union Sportive de Bouilly-Souligny. Les huit concurrents, juste avant le départ donné à 15h30.
Les habitants savent bien que l’ordre de mobilisation va modifier complètement leur vie quotidienne. Ils ressentent une grande déchirure. Un grand cataclysme est en train de se produire. Ils sont face à un ravin, sans horizon. Quelle va être la situation dans les semaines et les mois à venir ? Personne n’a la réponse.
Si la première page du Petit Troyen informe les lecteurs des derniers communiqués officiels des différents pays européens, face aux menaces allemandes, les pages intérieures contiennent les chroniques habituelles.
C’est le cas pour les préparatifs de la fête patronale de Saint-Germain, prévue pour le dimanche 2 août, qui vont bon train. Les baraques de tirs, de confiseries, de jouets de loterie et de pâtisseries sont déjà installées. La fanfare de trompettes « la Gauloise » est prête à se produire. Un bal à grand orchestre fera tourner les têtes dans la salle des fêtes de M. Lasnier. Les réjouissances prévues ne s’arrêtent pas là. A 16h 30, une course à pied est organisée entre Saint-Germain et Chevillèle, aller et retour. Le départ a lieu devant le Café de la Place, tenu par M. Malingre. A 17h00, un autre départ est donné, celui de la course cycliste Saint-Germain-Bouilly et retour, soit 15 kilomètres. Le prix de l’engagement est de 1,50 francs.
Dans quelques jours, les réjouissances se dérouleront à Bouilly à l’occasion de la fête du saint patron, saint Laurent. Le maire a déjà réglé les derniers préparatifs. Une course cycliste est également organisée mais entre Bouilly et Auxon, aller et retour. « Cette course promet d’être très réussie vu le nombre d’engagés qui s’entraînent tous les soirs sur le parcours ! » indique le journal Petit Troyen.
Malheureusement, malgré toutes les espérances, l’ambiance n’est pas à la fête !
La veille, le vendredi 31 juillet, certains habitants de Bouilly et de Souligny s’étaient rendus à Troyes et avaient été témoins d’une certaine agitation. Beaucoup d’hommes s’étaient rassemblés devant les portes de l’hôtel de ville et échangeaient les dernières nouvelles qui n’étaient pas rassurantes.
Ils notaient également une effervescence inhabituelle à la gare de Troyes, témoignant d’une situation anormale. En effet, plus de 10.000 hommes de troupes en permission sont rappelés dans leurs garnisons. Des trains bondés transportent des voyageurs, des touristes et des habitants des zones frontalières, que les nouvelles pessimistes ont affolés, vers la capitale. Les trains repartent avec les militaires, en direction de la Province, et plus particulièrement de la gare de l’Est, en transitant par Troyes.
L’agitation est palpable aussi à Bouilly. Ce même jour, un vagabond, sans domicile fixe, traverse le village. Ce n’était pas la première fois, car régulièrement, des hommes, à la recherche d’un travail saisonnier, viennent tenter leur chance pour accomplir quelques besognes, avant de continuer leur route. Mais cette fois-ci, un climat de suspicion, de méfiance, s’est installé envers les étrangers à notre communauté. Les gendarmes sont immédiatement appelés. Ils procèdent à son arrestation. Il s’agit d’un jeune homme âgé de 22 ans, qui se nomme Auguste Spiès.
Les préparatifs militaires se précisent. Devant l’affolement général, et plus particulièrement dans la salle de presse du quotidien « Le Petit Troyen », situé rue Thiers à Troyes, ce dernier est publié avec une erreur dans la date : le mois précédent reste en place, il est donc daté du « samedi 1 er juillet 1914 » ! Exceptionnellement, Alexandre Israël, rédacteur en chef, signe un éditorial.
ORGANISATION DE LA MOBILISATION :
A l’heure de la mobilisation générale, et suite à la nouvelle loi de 1913, il y a déjà 880 000 hommes sous les drapeaux qui forment l'armée d'active, c'est-à-dire les jeunes hommes nés entre 1891 et 1893, âgés de 21 à 23 ans, représentant les classes 1911 à 1913, dans les régiments numérotés de 1 à 176. Pour Bouilly, cela représente moins de 10 personnes.
La mobilisation appelle 2.200.000 hommes supplémentaires des classes 1900 à 1910 qui forment la réserve de l’armée active (nés entre 1880 et 1890, âgés de 24 à 34 ans) qui dure 11 ans, dans des régiments numérotés de 201 à 421. Par ailleurs, les réformés ou exemptés des classes 1887 à 1914, sont dans l’obligation de se faire recenser et de repasser une visite médicale. Environ 60 hommes de Bouilly sont concernés.
Les hommes nés entre 1866 et 1879 (âgés de 35 à 48 ans), des classes 1886 à 1899, forment la territoriale et la réserve de la territoriale. Appelés également G.V.C, ou Garde Voies de Communication, ils sont au nombre de 700.000. Sur Bouilly, cela représente environ 70 hommes.
Des territoriaux, ou GVC, se composaient d’hommes âgés, habitants dans la commune ou le canton et étaient chargés de garder les voies de communications, comme ici à Chamoy.
Vêtus d’un pantalon rouge, d’une vielle capote bleu foncé et d’un képi rouge ...