Chap. 10 :
LE METIER
Préambule
a- matériaux
b- thĂšmes
d- les choix esthétiques
d- le sculpteur inavoué
h- quelques tours de main
qui ne sont pas que des ticsâŠ
PrĂ©ambuleâŠ
Michel Lancien dĂ©teste Soulages, lui reprochant dâavoir fait du Soulages toute sa vie.
Autrement dit : procĂ©dĂ©s et techniques, fruits du hasard ou du gĂ©nie, ont cachĂ© tout le reste en occupant le devant de la scĂšne, Ă force dâĂȘtre utilisĂ©es.
Pour Lancien, la technique doit ĂȘtre suffisamment neutre pour ne pas retenir le regard ; seule compte la «puissance» dâun tableau ou dâune sculpture, quâil appelle encore sa «prĂ©sence ».
Ce sont des notions inexplicables.
Les atteindre est le fait dâune alchimie inconnue et non fixĂ©e ; parfois, un rien en plus ou en moins dĂ©truit tout, et la «prĂ©sence » sâĂ©vanouit de cet Ă©quilibre Ă©minemment instable. Alors le sculpteur dĂ©truit ou abandonne lâĆuvre dĂ©sormais inhabitĂ©e.
A- MATERIAUX
Il bĂątit ses Ćuvres Ă partir dâobjets ou de fragments, parfois non-identifiĂ©s, donc encore plus mystĂ©rieux ; vieilles serrures en fer ou en bois, jeux de sociĂ©tĂ© vieillis et incomplets, clĂ©s pour des portes disparues, bois usagĂ©s, vieux outils⊠Tous vestiges dont on peut rĂȘver lâhistoire, ou les histoires. Ainsi des vieux chambranles de porte, qui ont vu passer rois ou misĂ©reux, pleutres ou hĂ©ros. Bref, des choses humanisĂ©es au contact du passĂ© qui ne sont plus bois ou fer mais des matĂ©riaux imprĂ©gnĂ©s dâhumanitĂ© et de songes. Il utilise aussi de vieux verrous, qui se prĂȘtent Ă toutes les histoires quâon peut se raconter.
Tous sont des objets courants, auxquels chacun peut facilement adapter une histoire personnelle, par-dessus leur histoire originelle.
Rajoutez une piĂšce Ă une serrure, retirez-en une, et toute lâhistoire diffĂšre. Repeignez un objet, vous le faites changer de race et de continent ; il devient hĂ©ros, prophĂšte, paria : une nouvelle vie.
Un autre objet qui lui plait bien, et quâil utilise de diffĂ©rentes façons, est la clef anglaise. On en retrouvera diffĂ©rentes utilisations dans les Ćuvres suivant 1990, et jusquâĂ maintenant.
B- LES THEMES
Il a commencĂ© par crĂ©er des bateauxâŠ
Non : en fait, il a commencé bien avant !
Et pas par des bateaux.
Ni par des sculpturesâŠ
On a encore de lui, lorsquâil avait 12 ans, une huile sur isorel (aprĂšs la guerre, on ne trouvait pas facilement de toiles tendues sur cadres) reprĂ©sentant des joueurs de boules, en Bretagne (photo 1). Les couleurs sont un peu Ă©touffĂ©es, comme un jour dâhiver, et la disposition des personnages fait penser Ă Manet. Certains personnages sont assez gauches, dâautres au contraire trahissent un bon coup de crayon (par exemple le joueur en attente, Ă droite). Mais ne lui en parlons plus : il ne veut plus en entendre parler. Cette peinture reprĂ©sente ce quâil a toujours rejetĂ© : dĂ©crire lâextĂ©rieur, au lieu de traquer des autoportraits intĂ©rieurs. Remarquons cependant au passage la signature : elle sera la mĂȘme, soixante-dix ans plus tard. Sans doute est-elle plus quâun moyen dâidentification, une simple façon de citer lâauteur, de façon presque impersonnelle : le nom, sans plus. TrĂšs caractĂ©ristique de sa pudeur et de sa rĂ©serve. Le plus instructif, nĂ©anmoins, est que maintenant encore sa signature est toujours aussi impersonnelle.
Avant dâabandonner cette toile au secret de son armoire, faisons, en passant, un rapprochement Ă©tonnant : regardez le mouvement du joueur du milieu, en train de soupeser avec quelle force il faudra envoyer la boule et la placer en douceur lĂ oĂč il faut.
Maintenant regardez la sculpture que, quarante ans plus tard, lâartiste crĂ©era (Photo 2), apparemment sans vouloir reprĂ©senter quoi que ce soit dâexistant :
le coude droit, câest celui du joueur de boule de la droite du tableau de 1947 ;
le bras gauche, celui du joueur du milieu.
Lâocre du sol de lâallĂ©e de boules, câest aussi celui du bois de lâĆuvre des annĂ©es 2000.
La couleur grise, câest celle du gilet breton, et on peut mĂȘme imaginer que la bretelle est lĂ pour tenir un pantalon imaginaire !
Sans doute nây a-t-il aucun lien entre les deux Ćuvres ; par contre, il est quasi certain que ce geste du joueur est dans lâinconscient de lâartiste, et en sort Ă des moments inattendus, comme une sensation privilĂ©giĂ©e.
Autre trace de ses essais de jeunesse : des plats rĂ©alisĂ©s en 1954 aux FaĂŻenceries de Quimper, mais qui ne retinrent pas lâĆil du responsable technique de lâusine.
Motifs de ces plats ? Des poissons stylisĂ©s, assez vifs dans le mouvement des traits, et qui ressemblent Ă de bons exercices dâacadĂ©mie «à la façon de »Picasso, par exemple.
Il ne veut plus en entendre parler non plus. Pourtant il les garde au fond dâune armoire, ainsi que la peinture Ă lâhuile⊠Ce qui est Ă©tonnant quand on sait avec quelle absence de remords il a dĂ©truit dâautres sculptures au niveau pour lui insuffisant : Ă moins de 80% de satisfaction, il dĂ©truit ou transforme ; Ă plus de 80%, il garde ; Ă plus de 90%, il est insatisfait de lui MAIS content de lâĆuvre⊠Va comprendre pourquoi il a gardĂ© ces poissons !
Le fait est lĂ , plein de questions et de sous-entendus : il conserve ces Ćuvres de jeunesse.
Et comme on le comprend : câest dĂ©jĂ du Lancien de la premiĂšre Ă©poque ; la raideur des traits noirs sur les faĂŻences, ne dirait-on pas les premiers bateaux ou guerriers ? Le noir de ces mĂȘmes traits ? Sans doute, on songe Ă Buffet qui Ă lâĂ©poque, Ă©tait en plein succĂšs ; mais on songe aussi aux premiĂšres sculptures en noir ou en rouille, sorties des guerres et des naufrages. Un univers sombre.
Il reviendra aux poissons un peu plus avant dans sa vie, (photos 4 et 5) et crĂ©era, entre autres, une sculpture dâextĂ©rieur pour un jardin particulier, en Bretagne (cf. Photo 10, chap. 11, p).
Reprenons le suivi de ses thĂšmes privilĂ©giĂ©sâŠ
Il a commencĂ© par sculpter des bateaux peut-ĂȘtre parce que son mentor peignait des plages, la mer, la lande cĂŽtiĂšre, les Ă©cueils bretons⊠Peut-ĂȘtre aussi parce que, lorsquâon est enfant en vacances Ă Carantec, on a envie de construire des bateaux qui vont sur la merâŠ
construire des bateaux qui vont sur la merâŠ
Quoi quâil en soit, les premiers morceaux de bois et de fer quâil trouve dans une poubelle, il les tourne, les retourne, les travaille peu ou prou, et en dĂ©finitive les assemble pour faire un bateau.
Faire ? Non : représenter, symboliser un bateau. Une idée de coque, et une idée de mùt : une idée de bateau.
Cet essai a du succĂšs : un notaire de Bourges le remarque, et lâachĂšte. Discutant le prix, mais payant ce qui Ă©tait demandĂ© lorsquâil voit que le jeune homme ne cĂšde pas. Câest donc que lâattirance pour lâobjet, la prĂ©sence de cet objet, sont suffisamment grandes pour faire sortir le carnet de chĂšques dâun notaire, transformant un badaud en clientâŠ
Lancien fera dâautres bateaux, souvent Ă©chouĂ©s sur une grĂšve, naufragĂ©s, blessĂ©s ; cinq, en tout. A partir de dĂ©bris trouvĂ©s, et assemblĂ©s. Ca marche, il vend.
Puis il fera des guerriers.
Puis des masques ; pour comprendre les visages, peut-ĂȘtre ? A lâĂąge de vingt ans, voilĂ son jardin : bateaux, guerriers, masques. Un peu sombre, non ?
Il caractĂ©rise ces Ćuvres de «sculptures-debout ». On peut tourner autour, les poser au milieu dâune piĂšce, les regarder de tous cĂŽtĂ©s : comme un arbre ou un menhir, ces objets ont une existence indĂ©pendante de lâartiste et du spectateur.
Dâailleurs, si vous nâĂ©vitez pas lâĆuvre, elle vous rappelle Ă lâordre par un coup de bois ou de fer.
Puis vient lâĂ©poque des corps incomplets de femmes : des morceaux de corps, qui ne font que suggĂ©rer les parties manquantes. Ne jamais faire de femmes complĂštes, avec deux bras et deux jambes : la VĂ©nus de Milo et la Victoire de Samothrace qui le fascinent depuis sa jeunesse par cette incomplĂ©tude. La VĂ©nus complĂšte ne serait quâune belle statue ; sans bras, elle interroge et brave lâindiffĂ©rence du passant, car ce qui manque est plus prĂ©sent que le reste du corps, rendant mystĂ©rieux le peu qui est reprĂ©sentĂ©.
Ce sont des Ćuvres figuratives, qui suggĂšrent ou reprĂ©sentent quelque chose de connu, et reconnu. Câest lâextĂ©r...