Une Ville à Deux
Une Ville à Deux est une approche en binôme de la ville, la mégapole tentaculaire moderne qui peu à peu recouvre tous les continents, reliant ses différentes entités au moyen de routes, d’autoroutes, de voies ferrées, fluviales, maritimes et aériennes. La Ville est l’unique horizon possible, est notre structure, notre enfer, notre vie. La Ville est un virus qui se répand et dans lequel nous jouons le rôle principal. Nous sommes deux artistes fusionnels qui partageons le même paradigme. Nous partageons ici une petite parcelle de ce regard, cette réponse, ce combat contre la ville…
Le pubis et les cuisses aspergés de pisse
Peu à peu tout ce qui m'entoure disparaît pour laisser place au vide, une apesanteur à trois dimensions, sans haut, sans bas, sans côtés, une chute perpétuelle, semble-t-il, dans tous les sens à la fois, le corps disloqué par la vitesse, les yeux sortant de moitié de leurs orbites, l'air gonflant les poumons jusqu'à l'explosion des alvéoles... Le corps vrille fort, la peur de ne plus y arriver, le visage couvert de mon vomi, le pubis et les cuisses aspergés de pisse et soudain, en un claquement de côtes cassées, je m'écrase sur le sol meuble de la cathédrale.
Mon casque n'a pas bougé. Mes doigts cramponnent encore le joystick. Je peste des lèvres pour en virer du dégueulis. Les bruits de pas sourds viennent de l'extérieur. Ici, tout est désert.
La stupide hystérie de la vie
Un jour, par chance, nous serons aussi comme elle, perclus de douleurs... Mais qu'en savons-nous puisqu'elle ne dit plus rien, que ses yeux errent dans le cœur de ceux qui passent en l'ignorant. S'éteindre, c'est cesser d'être dans la stupide hystérie de la vie, c'est mâchouiller chaque seconde et en savourer les sucs. C'est ce que je crois. Tu es là ? Tu ne m'écoutes pas. Si loin, ton casque sur les oreilles, livrant bataille... Combien de scalps ramèneras-tu ?
Son odeur, le goût de sa bouche, la douceur de sa peau sont mon chez-moi
La nourriture était bonne, les instants furent précieux. Il me faut y retourner, me préparer, me parer de ma tenue de combat. Nous ne sommes plus autre chose que des déclencheurs mouillés de bombes à neutrons. Triplement foutus par la mégapole grignotant tout, par le
temps distendu, par la désagrégation des liens. Espérance de vie maximale pour un boitier de vitesse grippé. Elle pleure. Moi aussi. « Fais attention à toi. Je pars aussi demain. Nous serons si loin ». J’embrasse ses lèvres douces et précieuses. Son odeur, le goût de sa bouche, la douceur de sa peau sont mon chez-moi, ma maison, mon bouclier.
« Je serai à droite du canapé. Tu seras à gauche.
- Oui mais nous serons si loin. Tu vas me manquer.
- Toi aussi. Je veux revenir vivant. A chaque fois que je suis de retour, en un morceau, je grandis encore.
- Moi aussi.
- Nous avons un chemin à tracer. Peu importe ce qu’ils pensent de nous. Nous sommes touchés par la grâce et c’est bien assez. Inutile de le crier sur les toits »
Nous nous embrassons à nouveau. J’enfile ma capuche après avoir fixé mon casque sur mes oreilles. C’est encore Tricky qui va m’accompagner dans cette bataille. Un duel peut-être. Je ne sais pas. Il aura aussi pu rassembler ses troupes de morveux sanguinaires. Je regarde une derrière fois par la fenêtre. L’électricité est revenue, comme prévue, pour les six heures à venir. Ce temps sera nécessaire pour un combat sans pitié. Je saisis le joystick. Deux coussins réchauffent mes hanches. L’écran s’allume. La main de ma mie effleure la mienne. « Je t’aime. Je suis en partance ».
L'écouter lire dans sa tête...
Le nœud coulant de son nez morveux. Je lui demande ce qu’il fait là. Il me répond qui tente de rentrer. Je lui ordonne de reculer. Il ne
s’exécute pas. Je l’exécute du regard. Il va finir en viande séchée sous le porche, derrière la maison, là où l’on met tout le bazar. Je n’ai pas appelé la police. Le premier poste est à plus de deux cents kilomètres de chez nous. En pensant aux photos miraculeuses de ma femme, je me dis que j’ai une force que lui, l’homme dérangé, n’a pas. J’ouvre la main, totalement, dans sa direction. Avec un mouvement de zigzague dans l’air, bien parallèle à sa face luisante, je l’efface méthodiquement. Peu à peu, dans le sillon de mon geste, dans cette bande de la largeur de ma main, réapparaît l’horizon voilé par les filaments de brume. Je laisse sa bouche, sa gueule pour la fin. Je la laisse éructer tel du gibier blessé tentant de repousser son bourreau avec des cris pathétiques. Je me plais aussi à laisser la bosse de son sexe dans son jean parce qu’il semble que pour lui, et dans ses propos orduriers, la taille de son pénis a une importance primordiale pour se placer sur l’échelle de l’espèce masculine. Ma mie me regarde faire. Elle sourit. Elle s’occupera de l’autre, la version chef de meute de ce duo… J’efface ce résidu entièrement. Il n’est plus là. La campagne est là. Il est effacé. La nature triomphe. Avant de rentrer, j’observe un rapace tournoyant au-dessus de son point d’impact. Une musaraigne va y passer, ça ne fait aucun doute. La porte d’entrée grince. Il faudra la huiler. Je vais m’allonger auprès de ma moitié et l’écouter lire… C’est tellement envoûtant, hypnotisant, de l’écouter lire dans sa tête…
Crevez, vivez mais laissez-nous
« Nous ne sommes plus intéressés, merci de nous laisser tranquille. Veuillez prendre vos paquets et retourner dans vos pénates, vos vies,
vos directions. Crevez, vivez, mais ne revenez pas ici ». Je claque la porte. J’ai mal au crâne. Ma mie est tout aussi épuisée. Nous avons pris dix ans dans l’aile après ces semaines de guerre. Mais la maison est de nouveau plongée dans la quiétude, au cœur des marais sur lesquels règnent les crachins automnaux. Nous y voyons un peu. Au-delà de la côte, à quelques dizaines de mètres de notre pallier, les rouleaux d’écume strient la mer verdâtre sous la ligne d’horizon. Au-dessus de celle-ci des volutes de vapeur bistres sur fond de ciel grisâtre ébréché offrent au regard une lumière molle, dérangeante. Nous n’avons plus d’électricité, mais la cheminée est allumée. J’ai bien une vingtaine de livres en retard à lire, mais je préfère m’allonger sur ses cuisses et m’assoupir… Nous savons que maintenant, et malgré quelques répliques grotesques de cette louve boiteuse et de ce requin édenté, nous n’avons plus à nous soucier. Les ventres percés, les ...