Marie
Malgré les hérétiques nestoriens (disciples de Nestorius, qui au 5e siècle refusait que Marie pût être appelée Mère de Dieu : « Jamais je n’appellerai Dieu un enfant de trois mois ! », se contentant de l’appeler Mère du Christ : Christotokos), et malgré tous les antimarianites divers (opposants à la valorisation excessive ou hyperbolique de la figure de Marie), elle est devenue Mère de Dieu pour les orthodoxes (Theotokos). Et pour les catholiques, sa figure a grandi encore : de la simple Mater Dei genitrix du début elle est la Vierge Marie ou la Sainte Vierge, Notre Dame à partir du 13e siècle, à laquelle toutes les cathédrales sont dédiées, et Madone, ou Dame des pensées, à partir du 15e siècle en Italie. La religion populaire catholique ensuite l’a magnifiée, dans des cantiques dont la naïveté et le kitsch n’apparaissent qu’à l’adulte blasé (mais en est-il plus heureux ?) Ainsi le Chez nous, soyez Reine : « Soyez la Madone / Qu’on prie à genoux / Qui sourit et pardonne / Chez nous, chez nous… »
Marie a donc subi des majorations successives en Occident, au fur et à mesure que son culte, qui normalement ne devait être que de vénération (dulie), même exceptionnelle ou superlative (hyperdulie), a pu aller en pratique jusqu’à son adoration ou sa latrie (mariolâtrie). La latrie ne devant être réservée qu’à Dieu, la Trinité pouvait devenir ainsi une sorte de Quaternité. La pression populaire a été très forte pour aller dans ce sens.
Déjà la traduction que fait Jérôme de la salutation angélique en Lc 1/28 va dans le sens de cette majoration. Le texte grec porte : « Réjouis-toi, Marie, toi qui as reçu maintenant la grâce de Dieu… » Mais la Vulgate a : Ave Maria gratia plena… Soit : « Salut, Marie, pleine de grâce... » Avec ce : pleine de grâce, qui essentialise ce qui n’est initialement qu’une élection ponctuelle, l’élévation de Marie est déjà en route, et on comprend pourquoi les protestants ne l’aiment pas : v. Grâce*, fin.
Dans la même voie mariolâtre, le dogme de l’Immaculée Conception, promulgué par Pie IX en 1854, a exempté Marie du péché originel. Jésus l’étant lui-même, un être non souillé ne pouvait venir d’un ventre souillé. Mais on peut bien faire remarquer qu’à ce compte on pourrait aussi exempter du péché originel Anne et Joachim, les parents même de Marie selon le Protévangile de Jacques : on peut ainsi remonter à l’infini (regressio ad infinitum)…
Selon les croyants catholiques la jeune paysanne illettrée de quatorze ans Bernadette Soubirous a entendu dans la grotte de Lourdes, en 1858, ce « Je suis l’Immaculée Conception », formulé en patois local. Ce dogme datait d’à peine quatre ans, et cette question n’était connue alors que d’un petit nombre de théologiens. On s’extasie alors devant ce miracle. – Mais les esprits forts peuvent répondre qu’on a pu mettre ces paroles dans la bouche de la petite paysanne précisément pour étayer et conforter ce dogme récemment promulgué. – À chacun ici évidemment de se faire son idée…
On a affirmé enfin (Pie XII, le 1e novembre 1950) son Assomption, c’est-à-dire son élévation dans les cieux, fêtée le 15 août. Ce qu’on voit déjà dans les tableaux ennuagés et glorieux, baroques ou post baroques, représentant Marie et son ascenseur céleste, fait d’anges ou pourquoi pas de putti (par exemple chez Murillo), est bien plus qu’un simple endormissement ou une Dormition, pour reprendre l’ancien mot et l’ancienne fête commémorant la mort de Marie (Orient, 6e s. ; Rome, 7e s). C’est quasiment une apothéose.
Les récits de l’enfance de Jésus sont ignorés des premiers textes évangéliques, dont celui de Marc. Matthieu insiste sur la généalogie de Joseph, pour établir la filiation davidique de Jésus. C’est Luc qui le premier développe et approfondit la place de Marie dans l’économie du salut chrétien. Il est le premier à en esquisser un portrait psychologique, à suggérer sa complexité. Jean, lui, la situe entre deux pôles, Cana et le pied du Calvaire. Ces deux scènes sont uniquement symboliques. La Mère y devient d’abord disciple de la Parole incarnée par son propre Fils (« Faites ce quil vous dira », Jn 2/5, épisode de Cana) : en une formule bizarre mais non dénuée de profondeur Marie a été dite ensuite fille même de son fils. Et enfin, au pied du Calvaire, dépositaire de son message, préfiguratrice de l’Église.
Marie est une figure archétypale, parce qu’on peut se projeter aisément en elle. L’iconographie l’a montré à satiété, en humanisant de plus en plus sa figure, entre le sourire du début et les larmes de la fin. Pour la pathétiser, on s’est souvenu de la prophétie de Siméon en Lc 2/35 : « Et à toi-même une épée te transpercera l’âme. »
Ainsi le simple Stabat juxta crucem Jesu mater ejus de Jn 19/25 version Vulgate (Près de la croix de Jésus se tenait debout sa mère), est devenu ensuite, par paraphrase et amplification (en rhétorique, auxèsis) : Stabat mater dolorosa / juxta crucem lacrimosa / Dum pendebat Filius… du Stabat Mater de Jacopone de Todi (Elle se tenait debout, la mère douloureuse, près de la croix, en larmes, pendant que son Fils y pendait). Cela nonobstant saint Ambroise, qui disait : Stantem illam lego, flentem non lego (Je lis bien qu’elle se tient debout, mais je ne lis pas qu’elle pleure), selon ce que rapporte Rémy de Gourmont, dans Le Latin mystique (éd. du Rocher, 1990, p.391).
Ensuite dans l’art baroque Marie en pleurs au pied de la croix ne se tient plus debout, mais va jusqu’à s’écrouler. À l’image du dolorosa et du dum pendebat Filius, plusieurs fois répétés, dans le morceau qu’on vient d’entendre. C’est ce qu’on appelle en rhétorique ektragôdeîn, tirer en longueur le pathétique. Cette répétition des effets est propre au baroque. Combien dans cette voie, en art et en littérature, de matres dolorosae, de planctus (lamentations, déplorations), de pietà, ont pu nous émouvoir !
Mais de tout cela il ne faut pas s’étonner. Cette surenchère dans le réalisme descriptif, volontiers complaisante, s’appelle, toujours en rhétorique, hypotypose. À mesure que la sensation de présence de la scène était rendue de plus en plus grande, et à cet égard les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola (rédigés entre 1522 et 1545) y ont bien concouru, en conseillant au fidèle d’employer systématiquement son imagination dans la représentation des scènes, l’empathie s’est naturellement développée : c’est une loi générale et essentielle de l’art, qui passe toujours du symbole et de l’abstraction initiaux à une humanisation favorisant ce qu’on appelle l’Einfühlung, la projection par identification. – Pour que décidément rien n’échappe à la théologie, voyez ici Abstraktion und Einfühlung de Wilhem Worringer (trad. franç. 1978, Klincksieck, Abstraction et Einfühlung : contribution à la psychologie du style)...
La virginité de Marie dans la conception de Jésus estelle également attestée dans tous les textes ? Elle a été très tôt contestée. Ainsi une variante du prologue de Jn en 1/13 porte, à propos du verbe incarné : « lui que ni sang ni chair, mais Dieu a engendré. Cette rédaction polémique reflète le conflit avec les Ébionites, ces Judéo-chrétiens d’origine qui niaient tout ce qui allait faire la trame du merveilleux à venir, dont la naissance virginale et divine du Sauveur Fils de Dieu. Il y a donc eu très tôt des réticences à admettre ce type de croyance. De même, le texte reçu de Mt 1/19 porte : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ. » Mais certains manuscrits ajoutent : « de laquelle, ainsi que de Joseph, est né Jésus, etc. » On voit que très tôt les esprits ont été troublés sur ce point, qui dérangeait trop le réalisme et la logique.
Ils l’ont été aussi sur le fait que Marie ait gardé sa virginité après la naissance de Jésus. En effet, les textes font mention de frères et même de sœurs de Jésus (Mc 3/31 ; Jn 7/3 ; 1 Co 9/5 ; Ga 1/19). Et dans le texte même reçu de Mt 1/25, on lit à propos de Joseph : « Mais il ne la connut point jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus. » Mais certains manuscrits portent : « … jusqu’à ce qu’elle eût enfanté son fils premier né (ton uion autês ton prototokon). » Si Jésus fut le premier né, c’est qu’il y en eut d’autres après lui, qui furent donc des frères ou des sœurs pour lui.
Malgré tout, les manuels de théologie orthodoxe, qui veulent garder la virginité de Marie post partum (après la naissance de Jésus), disent ici que frères se dit en monde sémitique de proches et d’alliés, comme par exemple des cousins. Je ne sais ce que vaut cette remarque. On remarquera que la triple virginité de Marie (avant, pendant et après la naissance de son fils), est marquée par les trois étoiles sur son voile (maphorion) dans les icônes.
On a aussi imaginé que Joseph était beaucoup plus âgé que Marie, et qu’il aurait eu des enfants d’une première union, qui effectivement seraient alors les « frères » et « sœurs » de Jésus dont parlent les textes : demi-frères et demi-sœurs dans ce cas. Mais évidemment les textes retenus comme canoniques ne disent rien là-dessus.
Ce qui est sûr, c’est que la proclamation en tant que dogme de la virginité perpétuelle de Marie (gr. aei parthenos – lat. semper virgo) ne date que du concile de Latran de 649. On trouve cette formulation au début du très beau chant liturgique Ave maris stella.
Mais ce qui est sûr aussi, c’est que la valorisation de la virginité n’est pas familière à la tradition juive, pas plus d’ailleurs qu’à la tradition hellénique. Ainsi la fille de Jephté est-elle condamnée à pleurer sa virginité toute seule avant d’être mise à mort par son père, prisonnier du vœu qu’il a fait : Jug 11/36-40. Depuis, les filles d’Israël prirent coutume de pleurer quatre fois par an, en signe de deuil, sur son triste sort. L’impression est celle d’un gaspillage énorme, celui d’une vie fauchée dans sa fleur.
Même chose chez l’Antigone de Sophocle : « Et ma couche est restée solitaire, et mes compagnes n’ont pas pleuré ma virginité, et je n’ai pas donné le sein à un enfant. » (Tragédies, Folio, p.125) Ou chez la Polyxène d’Euripide : « Sans l’époux, sans l’hymen que j’aurais dû connaître… » (Hécube, v.416) Lucrèce s’est servi de ce type d’épisode pour dénoncer les crimes de la religion, lorsqu’il parle du sacrifice d’Iphigénie exactement identique à celui de la fille de Jephté, puisque obéissant aux mêmes raisons : satisfaire à un vœu absurde ou inconséquemment formulé, obéir à un Dieu sauvage… Elle fut « laissée vierge criminellement, dans le temps même du mariage… » : ce casta inceste (laissée chaste de façon non chaste) est malheureusement intraduisible littéralement (De natura rerum, I, 98). On trouve aussi des plaintes de ce type dans « La jeune Tarentine » d’André Chénier. De tous ces exemples il ressort à l’évidence que la virginité n’est que provisoire dans la vie d’une femme, dont le destin, l’épanouissement, sont ailleurs.
Pourquoi a-t-on valorisé alors la virginité dans le cas de Marie ? Certains parlent ici de l’influence des Esséniens de Qumrān, secte de moines qui dit-on s’exerçaient à la continence, par souci de pureté, comme plus tard les encratites chrétiens (enkrateia : continence). Paul a sûrement connu ce courant, qu’il évoque en 1 Co 7/1 : « Il est bon pour l’homme de ne pas toucher de femme. » Il est vrai qu’il dit ensuite que, si l’on manque de cette enkrateia, de cette continence, « il vaut mieux se marier que brûler. » (1 Co 7/9) Mais cette défense a minima du mariage manque assurément d’enthousiasme !
Les mythologues parlent aussi de mortelles rendues mères par un Dieu : Alceste, femme d’Amphytrion, Léda, Danaè, etc. Dans certains cas il s’agit de vierges : ce fut le cas de la mère de Gengis Khan, selon ce que content les Tartares. Ou du Dieu Foé des Chinois, qui dut le jour à une vierge rendue féconde par les rayons du soleil.
Certes on peut gloser plaisamment sur cela, comme fait le Le Traité des trois imposteurs – Moïse, Jésus, Mahomet, ouvrage anonyme, éd. 1768 : « Qu’un beau pigeon à tire d’aile / Vienne obombrer une pucelle / Rien n’est surprenant en cela / L’on en vit autant en Lydie / Et le beau cygne de Léda / Vaut bien le Pigeon de Marie. » Mais les esprits seulement logiques sont souvent comme les petits ruisseaux : ils ne sont clairs que parce qu’ils ne sont pas profonds.
Dans le cas chrétien, la parthénogénèse divine vient peut-être tout simplement d’une traduction particulière de la prophétie d’Is 7/14, par la Septante. Le texte hébreu porte simplement : « La jeune femme nubile (almah) deviendra enceinte, et enfantera un fils et on lui donnera le nom d’Emmanuel… » Vierge se dit en hébreu betula. Mais la Septante traduit ici : « La vierge (parthenos) enfantera… » C’est ce texte qui est exactement repris en Mt 1/23. À d’autres occasions almah est traduit dans la Septante par neanis (jeune femme). Mais pas dans ce passage. Si parthenos y signifie vraiment vierge, toute la construction symbolique de la naissance virginale de Jésus viendrait de ce contresens fait au 3e siècle av. J-C. par les soixante dix rabbins d’Alexandrie. On comprend pourquoi les juifs peuvent dire que le ciel a pleuré lorsque leur Bible fut traduite en grec. Pour ceux d’entre eux hostiles aux chrétiens, la polémique s’envenimant, Jésus ne fut qu’un bâtard, fils naturel de Marie et d’un centurion romain (Pantère, ou Pandéra). C’est un fait qu’il est appelé en Mc 6/3 « le fils de Marie », expression qui suggère une naissance illégitime : en milieu traditionnel de l’époque, la filiation se transmet par le père.
Esthétiquement parlant, le culte marial a donné naissance à de grandes beautés. Ainsi l’Ave Maria, très souvent mis en musique. C’est la seconde prière essentielle, au moins pour le catholique, après le Notre Père (dite Prière du Seigneur ou Oraison dominicale). On l’appelle aussi la Salutation angélique. Elle bloque ensemble la salutation de l’Ange proprement dite, qui reprend Lc 1/28 (Ave Maria gratia plena, benedicta tu in mulieribus…), et la salutation d’Elisabeth à sa parente, qui, elle, reprend le passage postérieur de Lc 1/42 (… Et benedictus fructus ventris tui) : bref on unit ici de façon intéressante l’Annonciation (épisode divin) et la Visitation (épisode humain). Notez aussi qu’avec ce Benedictus fructus ventris tui d’Elisabeth Lc ici lui-même reprend Deut 28/4, selon le procédé de reprise en cascade habituel chez les rédacteurs de ces textes.
On appelle Angélus une prière amplificatrice de cette Salutation angélique, qui l’intègre d’ailleurs. Elle commence par Angelus Domini nuntiavit Mariae, et se poursuit par Ave Maria, etc. L’Angélus nous est connu par le célèbre tableau paysan de Millet. – Vous noterez enfin que dans l’Ave Maria et dans l’Angélus Marie n’apparaît que comme une médiatrice, qui intercède pour nous auprès de Dieu : Ora pro nobis peccatoribus... (elle n’est encore ni conçue sans péché ni montée au ciel), et qu’il n’y est pas explicitement question de sa virginité.
Maintenant, la virginité est-elle la vocation constitutive de Marie, un choix fait par elle ? Certains l’ont soutenu, saint Augustin par exemple, et peut-être avec quelque apparence de raison. À l’Ange qui lui dit qu’elle deviendra enceinte du Saint Esprit, elle répond en Lc 1/34 : « Comment cela peut-il se faire, puisque je ne connais point d’homme ? » Le verbe est un présent : gignôscô, en latin cognosco. Si Marie avait voulu dire : « Je ne connais pas encore d’homme », on aurait eu là l’aoriste (egnôn), ici le parfait (cognovi). C’est en se basant sur cette valeur durative du présent que certains traduisent : « Je ne veux pas connaître d’homme. »
On pourrait défendre le choix de Marie, si choix il y a, peut-être pas pour la virginité, mais en tout cas pour une certaine chasteté, même provisoire, comme le fait l’agnostique Godard dans son film Je vous salue Marie (1983). Ce serait en termes psychologiques une certaine prudence dans la réalisation du désir, un refus du lot commun, pourquoi pas de la vie commune, une exigence, une valorisation de l’attente, etc. Marie incarnerait la position d’Armande réticente vis-à-vis du mariage face à Henriette au début des Femmes savantes de Molière (I, 1). I...