Temps / Éternité
Il convient d’abord de distinguer le temps des hommes, et le temps de Dieu. Aux premiers sont réservées les vicissitudes, les tribulations, les peurs et les angoisses – et aussi l’attente et l’espérance d’autre chose que ce qu’ils connaissent aujourd’hui. Au second, mais aussi parfois, on le verra, aux premiers, l’éternité.
S’agissant du temps des hommes, on oppose le temps historique, qui est orienté vers un but ou une fin, tel un vecteur, et le temps naturel, qui est cyclique, qui ne connaît que des éternels retours. La caractéristique essentielle de la Bible, nous dit-on, est de prendre en compte la première vision du temps, s’opposant en cela aux visions antérieures et aux visions païennes contemporaines, qui ne connaissent que le temps cosmique ou cyclique.
Un livre biblique pourtant donne une image de ce temps-là, celui de l’Ecclésiaste (Qohèlèt). On y lit maints passages désenchantés, où la vie humaine apparaît comme un perpétuel ressassement : « Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » (Qoh 1/9) Ce fameux « Rien n’est nouveau sous le soleil » (Vulgate : Nihil novi sub sole) mène à un nihil admirari généralisé : rien ne vaut qu’on s’en étonne ou scandalise, puisque tout ne fait que se répéter. La vie d’un homme est comme celle d’un cheval de manège, qui tourne sans cesse sans véritable progression. Un proverbe dit : « Il y a un temps pour tout. » Mais quand nous le prononçons, avons-nous conscience de citer l’Ecclésiaste ? L’affirmer, c’est dire en fait qu’il n’y a aucun temps pour du nouveau : « Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux : un temps pour naître, et un temps pour mourir, etc. » (Qoh 3/1 sq.)
On trouve des remarques analogues dans le Tao Te King : « Tantôt les hommes vont de l’avant, tantôt ils suivent, tantôt ils prennent assise, tantôt ils tombent, etc. » (29) La vie n’est faite que de rythmes, et c’est pourquoi il est vain de vouloir façonner le monde : « Le monde vase sacré ne peut être façonné. » (ibid.) Aucun activisme ou interventionnisme humain ne tient devant cette évidence.
Cette vision d’un temps cyclique est très familière aux civilisations agricoles, qui du temps ne connaissent que l’alternance perpétuelle des saisons. La Chine par exemple, qui a donné naissance au taoïsme, où l’essentiel est l’alternance chronologique et la coexistence métaphysique des deux principes yang (activité) et yin (passivité), est traditionnellement un peuple composé principalement de paysans.
Il y a dans Qohèlèth je dirai une sorte de désespoir serein. Son nom qui peut signifier : le Chef de l’assemblée (est-ce du peuple ? ou des sages ?). Puisqu’il se dit aussi fils de David qui a régné à Jérusalem, la tradition a attribué ce livre à Salomon. En tout cas ce texte pessimiste est semble à nos yeux de modernes l’œuvre d’un philosophe individualiste et nihiliste. En cela il peut préfigurer par exemple l’absurde beckettien : « Elles accouchent sur une tombe », lit-on dans Fin de partie. C’est exactement, en un abrégé saisissant, « il y a un temps pour naître, et un temps pour mourir ».
Mais aussi ce pessimisme a souvent été incarné dans l’Antiquité occidentale. Ainsi Lucrèce, à la fin du livre III du De natura rerum, fait parler la nature, en forme de prosopopée. Elle dit à celui qui a vécu comme un insensé et qui voudrait revivre autrement : « T’inventer une nouvelle vie, je ne le puis. Car toutes choses sont toujours pareilles (Eadem sunt omnia semper). » (v. 945)
Que la Bible contienne à la fois le Nihil novi de l’Ecclésiaste, et le : « Je te fais entendre des choses nouvelles » d’Isaïe (48/6), ou encore le « Voici, je fais toutes choses nouvelles » de l’Apocalypse (21/5) montre l’étendue de tous les registres humains qu’elle explore : du pessimisme désenchanté à l’espoir que tout change. C’est sans doute plus à porter à son crédit qu’à son débit, car il y a une fécondité des contradictions.
Depuis toujours le temps a aussi été conçu comme facteur de dégradation. Ainsi, depuis la Théogonie d’Hésiode, Chronos (le dieu du temps) dévore ses propres enfants : on en voit une effrayante illustration dans le tableau de Goya qui l’illustre. Saturne (le nom latin de Chronos), dit Brassens dans sa chanson éponyme, est « taciturne ». « Saturnien » est toujours associé à « mélancolique » : voyez les Poèmes saturniens de Verlaine. Le moins qu’on puisse dire est que cela évidemment ne nous donne pas du temps une idée très réjouissante.
« Le temps nous engloutit minute par minute », dit Baudelaire. Le thème est repris par Léo Ferré dans sa chanson Avec le temps : « Avec le temps, tout s’évanouit… » Personnellement je ne vois pas (en bon gnostique peut-être) pourquoi on s’acharne tant chez nous à fêter les anniversaires, qui ne font qu’augmenter l’« engloutissement ». Y a-t-il lieu de se réjouir de ce qui nous « enfonce » ?
Les Anciens avaient postulé à l’origine des temps un Âge d’or, suivi d’âges successivement et progressivement dégradés (jusqu’à l’âge de fer) : voyez là-dessus le début des Métamorphoses d’Ovide. L’Inde parle aussi de phases successives de dissolution rythmant le cycle cosmique (kalpa).
Peut-on revenir en arrière, et rétablir d’âge d’or perdu ? Il est intéressant de noter que dans le monde préchrétien ce salut postulé pour le futur, qui est essentiel évidemment dans le christianisme eschatologique, semble avoir été déjà « prédit ». Voici ce qu’écrit Virgile : « Voici venir les derniers temps prédits par la sibylle de Cumes, et de nouveau l’ordre qui fut au commencement des siècles. Voici revenir la Vierge et voici l’âge d’or. Voici que va descendre du haut des cieux une race nouvelle. Diane pure et lumineuse, protège cet enfant qui va naître et fermant l’âge de fer ressuscitera sur toute la terre la génération du siècle d’or » (Bucoliques, 4/4 sq.)
Les chrétiens ont vu dans ce texte une préfiguration de leur propre foi. Ainsi c’est à cette prophétie de la Sibylle que fait allusion saint Augustin (Cité de Dieu, Livre 10, chap. 27) C’est aussi à elle que fait allusion la première strophe du Dies irae, qui évoque le Jugement de la fin des temps : Dies irae dies illa / Solvet saeclum et favilla / Teste David cum Sibylla (Jour de colère, ce jour-là / Réduira le siècle en cendres / Témoins David et la Sibylle). On sait aussi que Michel-Ange a peint des Sibylles dans son Jugement dernier.
Il s’agit donc dans le Dies irae d’un syncrétisme entre héritage juif (le Jour de colère ou jour du Jugement est le Jour de Yahvé, le Messie attendu doit être fils de David), et héritage païen (la Sibylle). En outre la Vierge veillant sur l’Enfant figure dans le texte de Virgile, même si elle désigne Diane ou Artémis : la source n’en est pas seulement Is 7/14, où on voit habituellement la matrice de la naissance virginale du Messie (Mt 1/23). C’est un magnifique exemple de concaténation de textes, et je dirai tout simplement de Littérature. Est-elle instituante ici, c’est au lecteur de le dire… – v. Évangile*, Image*, Solitude*.
Les Anciens se contentaient de parler d’un retour possible de l’Âge d’or. En monde juif puis chrétien il est précisé en outre que ce sont les péchés des hommes qui attirent la colère et le châtiment divins, dont le Déluge, par exemple, est la première manifestation. Alors le « Jour de Yahvé » cher aux Prophètes peut arracher l’homme au temps perpétuellement rythmé et alternant de la nature, pour l’insérer dans le temps historique : il doit bien se comporter dans cette vie-ci, pour éviter d’être condamné lors du Jugement qui clôturera l’histoire. La perspective alors n’est plus cyclique ou répétitive, elle est historique et eschatologique. Cela culminera dans l’Apocalypse chrétienne, où est détaillée cette « fin des temps » – v. t. I : Jugement*.
Au début, l’attente en était imminente, et c’était peut- être là le climat dans lequel vivait Jésus lui-même : « Le temps est accompli (peplèrôtai ho kairos), et le royaume de Dieu est proche » (Mc 1/15) Puis, ne voyant rien venir, les chrétiens se sont habitués à voir ce moment-là comme de plus en plus éloigné – v. t. I : Parousie*. Il est certain qu’il y a plusieurs façons d’envisager cette circonstance, ce kairos, la façon gnostique n’étant pas la moins intéressante : elle a pris acte de l’échec finalement de l’imminence eschatologique du début, pour en venir à valoriser seulement l’instant présent, le hic et nunc (ici et maintenant), comme révélation possible, pour l’homme, de sa part d’éternité.
L’idée du temps comme principe essentiel et fatal de dégradation existe dans l’évangile de Jean, avec la dévalorisation systématique qu’il fait du monde (gr. kosmos). La tribulation johannique (gr. thlipsis) peut être vue, exactement comme le samsârâ bouddhique, comme une chute dans un temps mauvais, celui du monde : « Vous aurez (variante importante : avez) des tribulations dans le monde ; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. » (Jn 16/33) Paul lui-même dit que « la figure de ce monde passe » (1 Co 7/31). Ce gnosimaque, cet ennemi de la gnose, avait aussi des tendances gnostiques…
L’éternité, dit-on ordinairement, est réservée à Dieu, qui échappe au temps. Ne la confondons pas avec la perpétuité, qui suppose un temps infini, mais à l’intérieur du temps lui-même. Par exemple la justice en monde séculier peut condamner quelqu’un « à perpétuité ». L’éternité, au contraire, qui relève du monde spirituel, est un saut hors du temps.
On notera cependant que le fameux « Je suis qui je suis » par quoi Dieu se révèle à Moïse dans la Bible juive (Ex 3/14) n’implique pas forcément une présence ou une essence éternelles de Dieu. On peut en effet tout aussi bien traduire, car la langue hébraïque l’autorise : « Je suis qui je serai » (TOB), ou encore : « Je serai qui je serai ». Il s’agit d’une présence temporelle révélée au cœur de l’homme, dans un réel face à face, donc de nature historique, l’homme étant à la fois un interlocuteur et un réceptacle de cette rencontre. Cette idée, même si elle diminue peut-être un peu la transcendance de Dieu, préserve celle de sa révélation toujours actualisable en nous.
Mais si on traduit : « Je suis celui qui est » (BJ), alors l’être de Dieu devient éternel, il échappe au temps humain : on sait que « être » s’oppose à « devenir », par exemple. Notez que la traduction que fait la Septante d’Ex 3/14 : egô eimi ho ôn va dans le même sens, le participe substantivé pouvant permettre l’idée d’une essence éternitaire de Dieu : je suis l’étant, l’être par excellence, qui échappe au temps. C’est ce egô eimi ho ôn qui entoure le visage du Christ (dès lors qu’il a été déifié) dans toutes les icônes grecques.
On voit que le simple passage de l’hébreu au grec a pu changer toute la conception de Dieu lui-même. Certains juifs disent, à propos de la version des soixante-dix rabbins d’Alexandrie, que le ciel a pleuré le jour où leur Bible fut traduite en grec !
À remarquer aussi que la traduction ou l’équivalence que les Bibles protestantes donnent du tétragramme hébreu IHVH : l’Éternel, vient de ce qu’on y voit le verbe « être » en hébreu. Dans cette traduction aussi, qui signale immédiatement une Bible protestante, l’éternité apparaît comme l’apanage essentiel de Dieu, puisqu’elle est présente dans la façon même de le désigner.
Dès lors que Dieu est conçu comme échappant au temps, même si l’acte inaugural de création a pu être vu comme le commencement des choses humaines (Gn 1/1), Dieu lui préexiste de toute façon. Ainsi le psalmiste s’adresse-t-il à Dieu : « Avant que les montagnes fussent nées, et que tu eusses créé la terre et le monde, d’éternité en éternité tu es Dieu. » (Ps 90/2) En vérité le texte porte seulement « d’éternité en éternité tu es » (LXX : apo tou aiônos eôs tou aiônos su ei). Cela revient de toute façon au même, être (einai) s’opposant à devenir (genesthai), comme éternité divine à existence humaine.
La théologie parle de l’aséité de Dieu : le fait qu’il existe sans que rien l’ait précédé, et par lui-même (lat. a se). On comprend pourquoi les Proverbes peuvent voir Dieu habitant l’éternité, n’ayant auprès de lui que sa compagne, la Sagesse, qui parle ainsi : « L’Éternel m’a engendrée la première de ses œuvres, avant ses œuvres les plus anciennes. J’ai été établie depuis l’éternité, dès le commencement (LXX : en arkhè), avant l’origine de la terre. » (8/22-23) Depuis l’éternité, c’est-à-dire avant le temps (LXX : pro tou aiônos) : notez que cet aiôn sera l’éon des gnostiques, qui caractérise toute manifestation temporelle, conçue comme chute, dégradation du Plérôme initial.
Ce passage des Proverbes est essentiel car il a inspiré le prologue de l’évangile de Jean, la Sagesse de Dieu (selon la vision initiale juive) ayant été remplacée par le Logos, Verbe ou Parole, incarné en Jésus-Christ. Et ce sont les mêmes formules (« engendré du Père avant tous les siècles », etc.) qui se sont retrouvées dans le Symbole de Nicée, lorsque furent affirmées la consubstantialité du Père et du Fils, et leur préexistence ou antériorité commune à toute existence humaine.
Le Plérôme même des gnostiques se trouve explicitement dans ce prologue, à propos de l’apport du Christ Verbe incarné : « Et nous avons tous reçu de son plérôme (ek tou plèrômatos autou), et grâce pour grâce. » (Jn 1/16) La traduction ordinaire : « de sa plénitude » fait oublier l’origine ici manifestement pré-gnostique de la notion.
Bien sûr à propos de ce Prologue il faut noter que l’assimilation qu’il opère de la Sagesse de Dieu dans les Proverbes et du Messie chrétien peut susciter l’opposition des juifs eux-mêmes, et qu’on peut y voir, de leur point de vue, quelque chose comme une captation d’héritage.
Comme dit à Silence*, il s’est même trouvé en leur temps des hérétiques appelés Aloges (i.e. : hostiles au Logos) qui refusaient ce Prologue johannique, effectivement d’orientation pré-trinitaire, puisqu’il affirmant la divinité du Fils : « Et le Verbe était Dieu » (Jn 1/1). On sait que les juifs refusent catégoriquement l’idée de Trinité divine, dont le christianisme a fait un dogme. À la rigueur ils pourraient s’entendre avec le unitariens, qui nient la Trinité : mais ceux-ci sont minoritaires en christianisme.
Comment traduire En arkhè èn ho logos (Jn 1/1) ? Je propose : « Au début (ou : Au principe) était éternellement la Parole. » En effet le verbe être est traditionnellement réservé à Dieu lui-même, qui est hors du temps, tandis que paraître, exister ou venir à l’existence, dans le temps, s’applique aux hommes. Par exemple : « Jésus leur dit : ‘En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham ne vînt à l’existence (genesthai), moi je suis (egô eimi)’ » (Jn 8/58) C’est pourquoi la phrase de Jean le Baptiste à l’adresse de Jésus : prôtos mou èn (Jn 1/15) doit être traduite non par « il était avant moi », ce qui aplatit complètement le texte, et supposerait équivalence de niveau entre les deux hommes (en réalité il y eut compétition), mais par « avant moi il était » (sous entendu : éternellement).
Toutes les fois que ce egô eimi apparaît dans le texte évangélique, c’est d’une théophanie qu’il s’agit, car les auditeurs ou lecteurs y reconnaissent naturellement le nom de Dieu. Ainsi lors de l’arrestation de Jésus, après le « Qui cherchez-vous ? », traduire le egô eimi par « C’est moi » détruit toute la numinosité...