III.- L’EMERGENCE DU CAMEROUN EN 2035 Réalité ou grande désillusion ?
A travers le document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE), le Cameroun affiche clairement son ambition de se mettre sur la voie de l’émergence à l’horizon 2035, et trace la trajectoire pour réaliser ce pari audacieux.
Les grands travaux en constituent le socle afin d’assurer le développement socioéconomique du pays.
Baptisés chantiers structurants, quinze grands projets ont d’ores et déjà été lancés par les autorités pour dynamiser et diversifier l’économie, renforcer et améliorer les infrastructures énergétiques, portuaires et de transport, remettre à niveau le tissu industriel et relancer la production manufacturière.
Or, le succès d’une stratégie économique exige un soin extrême dans le choix et la programmation des réformes, surtout lorsque celles-ci œuvrent à la mutation profonde de l’économie.
Quel est le calendrier établi pour leur exécution ? Quel est l’ordre dans lequel elles doivent être effectuées ? Quel en est le degré d’urgence ou plutôt comment hiérarchiser leur choix ?
Ces interrogations traduisent la complexité de l’itinéraire à emprunter pour l’émergence d’un pays.
Pour sa part, le Cameroun a bâti son choix sur les chantiers structurants. C’est une voie sinueuse - une trajectoire risquée - une véritable odyssée.
Est-ce possible ? Faut-il y croire ? Doit-on, à la faveur du sentier ainsi balisé, espérer la remise à flot de l’économie et sa modernisation ?
La politique volontariste des pouvoirs publics qu’il convient à juste titre de saluer, nourrit et entretient ce rêve. Ce dernier n’est pas cependant sans risques à commencer par le plus visible et perceptible d’entre eux : la persistance de dysfonctionnements administratifs et la « mal gouvernance ».
Ce risque est à même de compromettre les prévisions attendues en raison notamment des retards dans les délais de réalisation des chantiers et une mauvaise allocation des ressources pour la construction harmonieuse des grands ouvrages infrastructurels.
En raison de leur diversité, les thèmes abordés dans ce chapitre tentent d’apporter un éclairage à l’opinion publique et aux décideurs. Ils participent du dialogue fructueux qui doit pouvoir s’engager entre toutes les composantes de la société camerounaise intéressées par l’émergence et le développement de leur pays.
Tout en respectant la liberté de chacun, ils alimentent le débat ouvert par les économistes, les chercheurs, les politiques, la société civile, les syndicats et les milieux d’affaires sur la problématique de l’émergence des pays du Sud.
Aussi, se fondant sur la revue de quelques études consacrées aux dynamiques économiques et sociales qui caractérisent l’actualité et les faits présumés d’émergence, ce chapitre présente et analyse les changements et les évolutions qu’ils sous-tendent dans les pays concernés.
Il livre une réflexion sur les contours de l’émergence économique en la situant dans un contexte capitaliste. Et, en s’interrogeant sur la portée d’une telle mutation face au développement proprement dit, il interprète à l’aune de l’ambition du Cameroun, quelques trajectoires qui fascinent et influencent ses aspirations. Les dragons d’Asie du Sud-Est qui lui servent de groupe de référence.
Une simulation stratégique, illustrative et imaginative, expose les risques d’échec ou de désillusion du rêve camerounais suivant l’acuité des effets perturbateurs de la marche vers l’émergence.
Loin de la tentation de s’aligner sur la voie déjà tracée des chantiers structurants, puisqu’ils ne sauraient constituer une solution clé en main, et moins encore l’unique et seule thérapie à être administrée, une dernière partie apporte en arrière-plan une série de contributions sur les points suivants : la gestion anticipée des risques en perspective de l’émergence en 2035, la nécessaire adéquation des choix politiques avec les besoins essentiels des populations ainsi que l’indispensable pacte social à conclure avec les politiques, la société civile, les élus et les syndicats pour consacrer l’adhésion des populations à cette ambition.
III.1 L’EMERGENCE
III.1.1 LES CONTOURS DE LA NOTION D’EMERGENCE
III.1.1.1 Le concept complexe de l’émergence
En paraphrasant Albert Einstein qui affirme que « la définition de la folie, c’est de répéter les mêmes gestes et d’espérer des résultats différents », nous n’avons pas le moindre doute que le Cameroun a opéré des choix décisifs en mesurant l’immense entreprise que ceux-ci exigent.
Les défis à relever pour l’émergence sont nombreux, pressants et multifactoriels. Puisque le discours officiel acte que l’émergence est souhaitable, il faut s’attendre à ce que la mutation soit inédite et s’étende de la transformation des structures de production et de consommation à la construction de mécanismes efficients du marché (production, travail, financier…) et de distribution des revenus, en passant par le changement de comportements à différents niveaux de la sphère sociale (la corruption par exemple dans le cas du Cameroun).
Les évolutions qui se veulent endogènes, couvrent les constructions sociales, politiques et institutionnelles ainsi que la recomposition de la gouvernance économique.
Que faire donc pour briser l’étau et relever tous ces défis ?
Certainement en commençant par diagnostiquer comment le Cameroun peut, avec ses atouts et ses faiblesses, développer ses avantages comparatifs.
Mais avant tout, le Cameroun a besoin de stabilité pour bâtir durablement un environnement propice à l’émergence. Les pouvoirs publics doivent pour cela axer leurs actions dans le sens de consolider un environnement qui favorise cette stabilité plutôt qu’il ne le fragilise. Autrement dit, il faut désintoxiquer le pays des tares et des tracasseries qui pèsent sur son aspiration à la modernité.
Au-delà de la stabilité, le pays a vocation à s’entourer des conditions gagnantes pour réussir son pari. C’est-à-dire, mettre en synergie un ensemble d’opérations d’investissement autour de l’objectif d’émergence qui est censé fédérer la communauté nationale. En d’autres termes, il s’agit de dresser l’inventaire des besoins d’investissement prioritaires et structurants qui forment un tout cohérent.
Puis, en cadrant rigoureusement leur programme de réalisation, il convient, en vertu de l’importance stratégique de ces investissements, de décliner les politiques et les activités sociales et économiques (sous-traitance et transfert local de la production industrielle, emploi, éducation et formation, santé, logement, tourisme…etc.) qui renforcent leur effet de levier.
Ces changements, nous ne cesserons d’insister sur ce point crucial, ne sont possibles qu’avec le concours de tous : salariés et entrepreneurs, citoyens et société civile, associations et syndicats, élus et partenaires sociaux. S’ils sont harmonieusement accomplis, ils vont assurément relancer la production, l’emploi, la compétitivité et la croissance au Cameroun. Ce n’est qu’en ce moment-là que le pays peut entrevoir son émergence économique.
III.1.1.2 Les faits d’émergence, source de l’attractivité du pays
Selon l’illustration schématique ci-dessus, même si le Cameroun opère la mutation profonde de son tissu économique en le modernisant et en le diversifiant, il va demeurer un pays en développement de surcroit vulnérable aux chocs externes. Mais, il connaîtra inévitablement les faits d’émergence évoqués, qui se traduiront par :
- un fort taux de croissance du PIB ;
- un niveau d’industrialisation élevé ;
- un marché intérieur et un commerce extérieur en expansion à la faveur de la performance des portes d’entrée (ports, aéroports, liaisons routières régionales), de l’accessibilité de ses métropoles et de ses pôles industriels ainsi que du développement de son système logistique (firmes, plateformes et corridors logistiques) ;
- une insertion dans les flux mondiaux de marchandises, de capitaux, de services et d’information ;
- une infrastructure énergétique suffisante, moderne et fiable, contribuant de manière significative à la dynamisation du secteur productif et au développement de l’industrie extractive.
Les évolutions décrites s’inscrivent dans le cadre d’une politique économique d’inspiration libérale et dans le contexte d’une main d’œuvre peu coûteuse et abondante. La mise en place d’un processus rigoureux de leur gestion ne peut qu’assurer à l’économie des effets induits de grande portée. Il en est ainsi notamment des investissements directs étrangers (IDE) qui vont affluer dans le pays.
Cette posture attractive est fondamentale pour orienter les investissements de certaines firmes multinationales vers le marché local. Ces dernières sont ...