Première partie Lire Freud, pour quoi ?
Chapitre 1 À vos souhaits !
Recycleren is moeilijk25
Freud a été lu et découvert mille fois, dépassé et réécrit deux mille fois, commenté et décortiqué trois mille fois, critiqué et contredit quatre mille fois, démasqué et détrôné cinq mille fois, enterré et évité six mille fois, ressuscité et canonisé sept mille fois, mal compris et bien compris huit mille fois, historiquement situé et relativisé neuf mille fois. Qu’arrive-t-il la dix millième fois qui est sans doute la millionième ou plus ? Vous aurez compris que je rigole. Quoiqu’il en soit, on ne peut pas dire que Freud ait laissé le monde indifférent – au passé principalement.
Aujourd’hui, son œuvre paraît quelquefois oubliée, même par des psychanalystes, simplement remplacée par celle de Jacques Lacan, si bien qu’elle pourrait bien disparaître dans les replis de l’histoire, l’histoire de notre pensée. Cette pensée aurait un moment constitué l’homme comme foyer d’intelligibilité, comme objet d’étude et sujet constitutif d’un savoir positif sur ses propres activités d’abord, comme lieu d’un impossible irrémédiable qui s’y découvre ensuite, par exemple sur le mode de la méconnaissance de soi, bref comme « étrange doublet empirico-transcendantal »26. Mais on n’aurait plus besoin d’un retour à Freud pour s’inscrire dans cette pensée. On pourrait se contenter de passer par Lacan, par exemple.
À moins que la situation ne soit bien pire, parce que déterminée par une crise radicale dans notre savoir tout court. Ce type de pensée, freudienne ou autre, soucieuse de penser la différence entre culture et nature, risque aujourd’hui d’être recouvert et évacué en sa totalité dans la mesure où la tentation du naturalisme s’accentue : on ne thématise plus le seuil de l’humain comme l’avaient fait auparavant les chercheurs structuralistes. Serait-ce au fond pour cette raison là – une rupture d’ épistémè au sens de Foucault – que l’œuvre de Freud paraît à ses détracteurs si fausse qu’elle ne disparaît même pas dans les replis de cette histoire-là, l’histoire des sciences humaines, mais finit dans la poubelle de l’erreur, voire de la supercherie intellectuelle, ou au mieux dans la décharge des hypothèses scientifiques falsifiées ? Certains aujourd’hui croient tout pouvoir expliquer du point de vue de la biologie évolutionnaire, par exemple.
Mais je lis Freud quand-même, et la plupart du temps avec plaisir et avec profit, tant au niveau théorique qu’au niveau pratique. Ce qui n’im-plique nullement qu’il ait toujours raison : il peut avoir tort aux yeux de l’amateur de psychopathologie, aux yeux du philosophe intéressé par la question de la scientificité des sciences humaines, et aux yeux du chercheur attentif à la spécificité de l’humain. Et il peut même se tromper aux yeux du psychanalyste ou de celui qui croit de façon plus large à la nécessité de préserver l’exercice des psychothérapies non directives. Les quelques pages qui suivent suffiront pour montrer que l’œuvre de Freud regorge d’apories et de présupposés à examiner. Nous ne lisons pas ici le récit des Mille et une nuits mais bien des Mille et une questions. Il n’est donc pas facile de lire Freud et d’en tirer profit en le recyclant.
What’s in a name ?
Pourquoi lire Freud ?
Une réponse possible m’est venue alors que je ne m’y attendais pas, à la lecture d’un petit texte de 1917, où Freud, avec élégance et pertinence, nous parle des trois blessures narcissiques que l’homme a subi depuis l’aube des temps modernes, Eine Schwierigkeit der Psychoanalyse : la blessure cosmologique (la planète terre n’occupe pas le centre de l’univers), la blessure biologique (l’homme descend du singe) et la blessure psychologique (l’homme n’est pas maître de lui-même). Ce texte m’a plu, beaucoup. Alors, pourquoi lire Freud ? Par plaisir, « weil es mir Freude macht », parce que cela me procure de la joie (Freude).
Cette réponse éventuellement surprenante peut être donnée sans ridicule, car Freud est quelqu’un qui écrit bien, encore qu’il faille sans doute le lire dans sa langue pour s’en rendre compte et y prendre plaisir. Ce plaisir semble donc peu accessible à beaucoup de personnes. La réponse « weil es mir Freude macht » ne sera certainement pas invalidée à la lecture d’autres textes, les histoires cliniques en particulier, les « Krankheitsgeschichten » et « Behandlungsgeschichten », les récits de maladie et de traitement des patients singuliers que Freud nous a légués. Ces cas cliniques, qui tiennent parfois du roman policier, sont en outre riches d’enseignements, mais pas nécessairement de preuves irréfutables27.
Mais qu’est-ce donc au juste le plaisir selon Freud ? Il parle de « Lust »28 , un mot qu’on peut traduire par « plaisir », mais également par « plaisir sensuel », « plaisir sexuel », par « jouissance » donc, au sens courant du mot, quand on ne l’emploie pas en tant que juriste et ne pense pas à l’usu-fruit. Rentrons dans le tas, commençons in medias res, en prenant pour fil conducteur un texte de la Traumdeutung29.
La fuite face à l’excitation externe, les réactions motrices face aux besoins continus
Selon Freud, les besoins de l’enfant – et il est manifeste que Freud pense ici au nouveau-né, au tout petit enfant encore infans –, ces besoins donc (die Bedürfnisse) sont irréductibles à une excitation de l’extérieur (der Reiz, der aussere Reiz). Ces besoins qu’il baptise parfois excitation de l’inté-rieur (der innere Reiz), exercent en continu leur puissance sur l’enfant (die vom inneren Bedürfnis ausgehende Erregung entspricht […] einer kontinuier-lich wirkenden Kraft). Ils ne peuvent être évités par la fuite au sens littéral du mot (die Flucht), comme peuvent l’être des objets de dehors. Ils dérèglent son état de repos (der Ruhezustand). Ils sont ressentis comme un déplaisir (Unlust), voire une douleur (Schmerz). Ils s’opposent à l’effort qui tend au minimum d’excitation (das Bestreben sich möglichst reizlos zu erhalten). Leur apaisement est en un premier temps recherché à travers des réactions, mais elles ne suffisent pas : Il ne peut pas être obtenu par le seul cri ou l’activité de sucer, exutoires motiles (Abfluss in die Motilität, motorische Abfuhr) qui ne suspendent le besoin qu’un instant.
Qui a faim, veut apaiser sa faim, qui a soif, veut boire, ou encore : la faim pousse au manger, la soif au boire. Voilà des thèses difficiles à contredire, je crois, quand on parle du nourrisson en bonne santé, et non d’un adulte ascète ou anorexique, par exemple. Sauf qu’on peut se demander si l’intérieur et l’extérieur sont déjà donnés chez le nourrisson, s’il y a déjà du soi (Selbst) chez ce nourrisson, si Freud autrement dit, ne présuppose pas là quelque chose qui n’y est peut-être pas encore, et qui se constituera par la suite, tant mieux ‒ ou non, et là ce serait problématique.
On devrait également ajouter que Freud parle de « l’état de repos » en des termes divers : d’un texte à l’autre il dit autre chose. C‘est un problème récurrent chez Freud qui bouillonne d’idées mais dont les thèses deviennent alors fugaces. Se corrige-t-il d’un texte à l’autre ? Ou se contredit-il ? À quelle version accorder foi ? Personnellement j’aurais tendance à suivre la première version, celle de l’Entwurf, de 1895, où Freud écrit clairement que c’est l’état de repos somatique, organique qui est dérangé. Dans la Traumdeutung écrit en 1899, la question est esquivée, puisqu’il parle de l’état de l’enfant. Dans les Formulierungen, il parle au contraire de l’état de repos psychique (der psychische Ruhezustand30) : cela me semble un raccourci inadéquat, dans le mesure où l’enjeu des divers textes commentés ici est justement de capter le passage d’un régime de fonctionnement à un autre, d’étudier la vie psychique (das Seelenleben) en retraçant le développement (die Entwicklung) de l’appareil psychique (der seelische Apparat, der psychische Apparat). Freud décortique, il analyse le fonctionnement psychique à travers sa vie, de la naissance à l’âge adulte, étape par étape, niveau par niveau (Stufe).
Remarque : supposons qu’il s’agisse en effet du dérangement de l’état de repos de l’organisme, que Freud a conçu comme machine neuronique, dans son Entwurf. Freud a-t-il alors raison d’affirmer que cet organisme obéit au principe d’inertie (das Trägheitsprinzip, das Prinzip der Neu-ronenträgheit)31 ? Cet organisme cherche-t-il en effet une situation avec le moins d’excitation possible, son état limite idéal serait-il l’absence d’excita-tion ? C’est improbable ! Aucun organisme n’évacue toute tension entièrement, tout organisme emmagasine au moins une part d’énergie, sans cela il ne peut survivre : il maintient une différence stable de niveau énergétique par rapport à l’environnement. Par la suite, en 1920, Freud parlera donc du principe de constance (das Konstanzprinzip)32 : la tendance à maintenir la quantité d’excitation aussi constante que possible. Et ce principe de constance caractérise alors selon lui non seulement une machine neuronique, un organisme, mais aussi l’appareil psychique d’un être soumis à l’urgence de la vie, aux nécessités de la vie (der Lebensnot).
La satisfaction des besoins
Un changement radical a lieu, poursuit Freud dans le passage de la Traumdeutung qui nous occupe, lorsque l’enfant (das Kind), confronté à la nécessité de la vie (die Not des Lebens), sous la forme des grands besoins du corps, la faim et la soif (in der Form der grossen Körperbedürfnisse) éprouve, par une aide étrangère (durch fremde Hilfeleistung), la satisfaction (das Befriedigungserlebnis), le plaisir.
Là encore, on peut se demander si la dissociation entre ce qui est « fremd » et ce qui ne l’est pas, ce qui serait « propre à soi » (eigen), est déjà donnée, ou au contraire un enjeu à part entière. On doit donc se demander si Freud, à la manière d’un peu tout le monde qui construit des phrases avec un sujet et un prédicat, a bien raison d’attribuer déjà le besoin et le plaisir à quelqu’un. Se pourrait-il que le sujet grammatical de la phrase ne soit pas d’office le sujet du besoin et du plaisir ?
Freud lui-même n’était pas étranger à ces questions : le sujet n’est pas donné, écrit-il33. Et comment donc se constitue-t-il ? Vaste problème ! Et problème auquel Freud donne plus d’une réponse. Toutes ces réponses cependant ont quelque chose en commun, la perspective typiquement psychanalytique, celle qui consiste à traquer le sujet du souhait, voire du souhait sexuel - et de maintenir, à mon sens, envers et contre toute objection que l’on pourrait faire, que le sujet ne peut surgir qu’au lieu du souhait.34
Tantôt Freud accentue le rôle régulateur, protecteur du « Ich » : il faut survivre et pas seulement s’amuser jusqu’à en mourir, pourrait-on paraphraser. Par égard pour la réalité du monde extérieur (die Aussenwelt), au nom du principe de réalité (das Realitätsprinzip), le « Ich » se différencie d’une masse impersonnelle de pulsions qui tirent à hue et à dia, le Ça (Es) ‒ ce dernier étant soumis au seul principe du plaisir, la quête la plus immédiate possible de la satisfaction (das Lustprinzip)35. Un « Real-Ich » limite l’empire d’un » Lust-Ich »36.
Tantôt Freud prend le « Ich » pour le résultat d’identifications, encore qu’il faille dire que celles-ci ne sont pas n’importe lesquelles. Il s’agit d’identifications à des objets d’amour, à des personnages d’abord investis par le Es, p...