Janvier 2012
Commencer une année en décidant de se replonger dans Proust et sa «Recherche» n’est-ce pas une bonne folie pour celui ou celle qui se pique de littérature ? Que l’on se rassure, Proust est «lisible». Il est vrai que mes premières approches furent infructueuses, Proust m’apparaissait, excusez-moi du terme, comme particulièrement «chiant» ! Et puis… et puis, je suis devenu «addict» et me suis lancé dans son œuvre majeure, pas à pas ou picorant çà et là.
« Du côté de chez Swann » est, tout naturellement, une ouverture incontournable pour mettre en place la dimension et le sens de la recherche proustienne.
En forme de préambule provocateur, on pourrait retenir la boutade de Charles Dantzig dans son « Dictionnaire égoïste de la littérature française » : on peut avancer que l’œuvre de Marcel Proust « À la recherche du temps perdu », n’est pas un roman sur le temps. Lorsqu’il expose ses théories sur le temps, les phrases du narrateur deviennent moins précises : c’est dans la mise en scène du temps qu’il est fort, son temps pratique, qui chez lui avance comme un lombric. […] Le temps est si peu horloger que les seules dates qu’il donne sont celles de la guerre… Il convient cependant, et plus sérieusement, de tenter de définir ce que Marcel Proust entend par «la recherche du temps perdu», au fil des pages de son premier roman de «la recherche», « Du côté de chez Swann » qui se divise en trois parties : « Combray », « Un amour de Swann » et le très bref « Noms de pays : le nom ».
Dès l’incipit, on entre dans la segmentation du temps qui découle d’une mémoire confrontée au sommeil et qui induit un éclatement du narrateur dans l’espace. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : «je m’endors». Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé…
On voit que le « je » de ce tout début, entre dans le système narratif d’une façon fort complexe. Qui représente-t-il ? Le narrateur où/et le héros de l’histoire qui ne peuvent que correspondre à deux temps éloignés, entre lesquels va se situer le temps du «dormeur éveillé». On comprend, d’emblée, l’effet d’estompage qu’entend mettre en place Marcel Proust ; nous aurons une sorte d’interférence entre l’histoire du héros et le commentaire du narrateur. Nous aurons, parallèlement une cassure entre le roman d’apprentissage et de recherche de la vérité et les réalités du modèle autobiographique. Au début de « Du côté de chez Swann », on peut se poser la question découlant d’une forme de logique littéraire : le narrateur est-il Marcel Proust ? Où va nous conduire cette œuvre ?
Si nous restons dans la première page du roman, on peut encore mettre en exergue la phrase « Je me demandais quelle heure il pouvait être : j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour».
C’est un long voyage qui est proposé ici, nous avons le sifflement des trains, le voyageur, les adieux et une marche dans la campagne déserte ; c’est une reconquête de la mémoire nous dit le critique américain Daniel Mendelsohn, prix Médicis 2007 du roman étranger pour « Les disparus » ; Daniel Mendelsohn qui ajoute : c’est aussi l’itinéraire accompli par le roman lui-même tout au long de sa trajectoire, depuis le premier volume jusqu’aux derniers mots du Temps retrouvé. Tout s’achèvera donc dans la douceur prochaine du retour.
Nous aurons eu, entre-temps, d’innombrables petits moments et souvenirs flous de la vie secrète du narrateur, du héros, ou de l’auteur, nous permettant, leur permettant, de découvrir la vérité et le sens de la vie.
Le rôle du sommeil et celui du rêve tiennent une grande place dans la recherche de Marcel Proust, un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre, et là est la réalité du problème !
Comme a pu le dire Albert Thibaudet dans sa « Réflexions sur la littérature » du 1er janvier 1923, à travers une comparaison inattendue, sa chambre de malade a été sa tour de Montaigne, et, si les esprits de la solitude lui ont parlé, et lui ont fait parler un langage différent, il est singulier de voir que ce langage passe par des images sensiblement analogues à celles de Montaigne. Proust comme Montaigne appartient à la famille des créateurs d’images et ses images, ainsi que celles de Montaigne, sont en général des images de mouvement. Mais derrière les images transparaît le temps qui induit des formes verbales. Le même Thibaudet n’écrivait-il pas dans sa « Lettre à M. Marcel Proust » du 1er mars 1920 : votre masse de durée compacte, toujours imparfaite, toujours acquérante, toujours sentie comme un présent à visage de passé, comme un temps qui se retrouve, se renouvelle et se mire, exige(ait) votre abondance d’imparfaits.
Marcel Proust, lui, fait dire à son narrateur : le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée.
Nous sommes bien toujours dans le monde du «dormeur éveillé», même si ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes et quand le dormeur s’éveille enfin et quand le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, alors on quitte le domaine du rêve ou des réminiscences plus ou moins obscures car un autre paramètre entre en ligne de compte, le branle était donné à ma mémoire.
La chambre prend une autre dimension, on essaie de se souvenir, en toute conscience. Je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand-tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.
Comme pouvait l’affirmer Proust lui-même, avant la parution de « Du côté de chez Swann », quand on en arrive à ces souvenirs d’enfance, il ne s’agit pas de donner des petits détails issus d’une «mémoire attendrie». Le brouillard proustien est toujours présent et les repères qui nous sont donnés transforment Combray en «îlots» discontinus, les espaces mis en lumière semblent ne pas communiquer entre eux, ils sont épars, c’est l’écart temporel entre jadis et maintenant. Ce temps d’une enfance passée, que l’adulte espère, peut-être, voir revenir, prend souvent une forme d’irréalité et les évènements ou les lieux semblent avoir été vécus, semblent avoir été habités par un autre.
Notre passé, nous dit le narrateur ; c’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard.
Le Combray nocturne et partiel apparaît dans la mémoire volontaire du narrateur. Et l’objet matériel dont parle Marcel Proust sera traduit par le célèbre passage de «la madeleine» trempée dans la tasse de thé. Ce sera l’effort pour percer le secret du plaisir et Combray ressuscitera par le goût de la madeleine.
Une fameuse madeleine qui, sous la forme d’une biscotte, était déjà présente dans le « Jean Sauteuil » qui ne verra jamais le jour. Déjà l’analyse du souvenir, de la mémoire, du temps à rechercher était posée et énoncée : chaque jour j’attache moins d’importance à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions passées, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art. Ce que l’intelligence nous rend sous le nom de passé n’est pas lui. En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l’objet.
Comment, effectivement accorder de l’importance à l’intelligence quand, comme nous le dit Pierre Lepape dans son «Pays de la littérature», en parlant de la «Recherche» : «Je est toujours un autre, instable, intermittent, incertain, se raccrochant aux bouées d’une mémoire à qui il ne peut arracher que des images, orientées, tendancieuses, colorées par son état présent, déformées par ses désirs, reconstruites par le jeu des déductions […] c’est alors le moi qui se dissout, qui perd connaissance, qui explose dans les éclats d’une pure sensation dont il ne reste rien. Que du perdu, du plus en plus de perdu.»
Quant à notre narrateur il porte à ses lèvres une cuillérée du thé où il avait laissé s’amollir un morceau de madeleine ! Le miracle va opérer : un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Le plaisir de la réminiscence à venir peut naître d’une forme de plaisir onaniste ! Le narrateur interrogatif peut poser sa tasse et se tourner vers son esprit, c’est à lui de trouver la vérité […] Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
Cela monte lentement […] Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. Nous avons ainsi un narrateur qui a retrouvé le temps d’une enfance, par le souvenir de la chambre et l’expérience de la madeleine, les illusions du passé se confrontent à la déception du présent, rappelons que cette vision du passé s’est déroulée alors qu’il était accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, mais, par la grâce de ce goût de la madeleine, aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières ; et avec la maison, la ville… Et Marcel Proust de préciser, de se rendre à l’évidence, par la voix du narrateur : tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.
Si l’on s’intéresse au héros enfant, il convient de retenir les appels du passé qui lui parviennent à travers la lecture, ce sera « François le Champi » de George Sand, lu par sa mère, un soir de grande détresse ( ! ) enfantine, doublée de sa victoire sur le monde adulte qui temporairement abdique, puisque son père a concédé un va avec le petit. Il pourra bénéficier du baiser maternel et d’une nuit passée avec celle-ci. Le fondement de l’homosexualité de Marcel Proust se profile alors que s’inscrit le chagrin enfantin dans la mémoire : je recommence à très bien percevoir si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé… Le filtre de la mémoire affective prend une importance prépondérante dans cette reconstruction d’un temps retrouvé qui n’échappe cependant pas à l’évaluation du narrateur. Cette psychologie proustienne, dans l’espace et le temps, permet de mettre en relation des temporalités et des localisations différentes dans ce récit d’une vie intensément revécue mais aussi méditée.
Combray avait comme titre initial «Les intermittences du cœur-Le temps perdu» et cette première partie du roman « Du côté de chez Swann », dans le deuxième chapitre, Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était que…, Combray forme un récit clos sur l’unité temporelle du dimanche, une unité composée de séquences répétées à satiété qui mêlent matinées, déjeuners, après-midis, soirées habituelles du dimanche en alternance avec les soirées des samedis de mai, les déjeuners du samedi établissant un changement dans le rythme des repas. Cette «itérativité» brouille le développement chronologique des journées et du séjour alors qu’interfèrent deux autres unités temporelles discontinues, les saisons, nous sommes dans la période allant de Pâques à l’été puis en automne, et les années, les personnages vieillissent, du héros à la tante Léonie qui va finir par mourir.
C’est une sorte de lanterne magique que Marcel Proust promène sur son roman. Une lanterne magique qui rend confuse parfois les images et situations sorties des souvenirs. La première partie du roman, consacrée à Combray, ne s’achève-t-elle pas sur des visions chaotiques : …le bureau que ma mémoire avait maladroitement installé là se sauvait à toute vitesse, poussant devant lui la cheminée et écartant le mur mitoyen du couloir ; une courette régnait à l’endroit où il y a un instant encore s’étendait un cabinet de toilette, et la demeure que j’avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures entrevues dans le tourbillon du réveil, mise en fuite par ce pâle signe qu’avait tracé au-dessus des rideaux le doigt levé du jour.
Décidément pour Marcel Proust, le monde extérieur n’échappe pas à la corruption du temps, et ce temps que l’on s’acharne à retrouver est peut être un temps aboli et éternisé. Puisque l’auteur a pris pour tâche de pousser sous les yeux et dans l’esprit des lecteurs cette progression de vie, cette marée de temps, goutte à goutte, cette eau devenant massive s’avance, s’élance et engloutit notre perception intime : nous flottons dans un temps incertain.
« Un amour de Swann » à côté de la critique du snobisme, pratiquée avec un humour certain, est encore une recherche du rôle joué par la mémoire, tant dans l’amour que dans la création et l’émotion artistique. Si nous sommes au cœur d’un roman de la jalousie, c’est aussi le roman de la découverte de l’art, représentée par la sonate de Vinteuil ; la fameuse petite phrase de Vinteuil, la sonate en fa dièse découverte par les Verdurin, qui fiche un rhume de cerveau avec névralgies faciales, tant elle fait pleurer Mme Verdurin et lui casse bras et jambes.
Voudra-t-on retrouver, rassemblées en un objet unique, la plupart de ces images de la signification découverte ? On songera à cette petite phrase de Vinteuil, et aux divers passages de « Un amour de Swann » où elle se propose successivement à l'audition. La petite phrase existe d'abord pour Swann comme un son naissant : ou plutôt elle est l'événement même de ce paraître. Toute sa mythologie et sa fantasmatique la relient à l'énigme d'une venue : elle est ce qui vient, ce qui advient, avant de se donner fugitivement, puis de se perdre. Le plus important en elle relève donc d'une rêverie de l'émergence, puisque la production de sons qu'elle effectue ne se sépare pas du fait de sa propre genèse. Swann n’est plus tout à fait lui-même quand il l’entend pour la première fois avec, en perspective, la possibilité d’une sorte de rajeunissement. Lors de cette soirée du passé, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie –il ne savait lui-même – qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Swann est véritablement sous le charme de cette petite phrase musicale qui lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien d’autre ...