Le Mali que j'aime
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Le Mali que j'aime

33 ans de visites de coopération à Ségou

  1. 432 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Le Mali que j'aime

33 ans de visites de coopération à Ségou

À propos de ce livre

Pendant plus de trente ans, Marie et Jean Bernard Joly sont allĂ©s une ou deux fois par an au Mali Ă  SĂ©gou, ville jumelĂ©e avec AngoulĂȘme. Ils ont Ă©tĂ© conseillĂ©s et guidĂ©s par des Maliens qui leur sont devenus des amis sincĂšres. pour des actions de coopĂ©ration en faveur des enfants.Ils racontent dans ce livre leurs expĂ©riences, leurs rencontres et les actions rĂ©alisĂ©es: RĂ©novations de maternitĂ©s et de services de pĂ©diatrie, enseignement aux sages femmes. Aide Ă  la scolarisation et Ă  la formation professionnelle d'enfants et de jeunes de familles trĂšs dĂ©favorisĂ©es.

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Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2017
Imprimer l'ISBN
9782322157181
ISBN de l'eBook
9782322117222
Édition
1

Alou Traoré et sa famille

Mon ami Alou

Alou TraorĂ© est la premiĂšre personne que j’ai rencontrĂ©e en descendant du car qui nous menait de Bamako Ă  SĂ©gou, lors de mon premier voyage au Mali pour initier le jumelage entre AngoulĂȘme et cette ville en octobre 1983.
Avant le dĂ©part, de son Ă©criture fine, rĂ©guliĂšre et parfaitement lisible, un peu penchĂ©e comme celle que nos instituteurs d’autrefois nous avaient apprise, l’emploi du bic effaçant les pleins et les dĂ©liĂ©s chers Ă  cette Ă©poque, il m’écrivait :
« Tu vas trouver un changement en venant dans mon pays. Les gens sont noirs de peau. Il fait chaud. Notre souci principal est l’abondance ou l’absence de rĂ©coltes, car notre ville de SĂ©gou, bien que grande, est une ville de paysans. Chacun d’entre nous a un champ Ă  la campagne et y cultive le mil ou le riz pour nourrir sa famille.
Je suis nĂ© vers 1940. La date prĂ©cise est inconnue, car il n’y avait pas de registres Ă  cette Ă©poque. On ne dĂ©clarait les enfants que s’ils survivaient aux premiers mois et alors on avait oubliĂ© le jour exact.
Sois indulgent Ă  mon Ă©gard, car je ne vis pas comme vous en occident. J’ai trois Ă©pouses, ne le dis pas Ă  Marie ; et une dizaine d’enfants environ. Mais bon, tu feras le compte sur place quand tu viendras.»
Je lui connais au moins 11 enfants.
Alou était un grand et bel homme. Son visage était ouvert et souriant.
Quand il m’a accueilli Ă  la descente du car, il avait revĂȘtu un grand boubou bleu uni, en bazin21, fraĂźchement repassĂ©. Le lendemain, il s’était habillĂ© plus simplement avec une chemisette et un pantalon. Je ne l’ai pas reconnu et il en a Ă©tĂ© surpris. Il pensait que je n’avais pas fait attention Ă  lui. Mais nous nous sommes expliquĂ©s : nous les blancs, avons de la peine Ă  faire la distinction entre des personnes de couleur noire, et les noirs nous croient tous semblables.
Les petits enfants maliens ont peur de nous, car chez eux on leur raconte que le diable est blanc, comme chez nous on raconte que le diable est noir.
Alou, instituteur en retraite, était conseiller municipal de la ville de Ségou, adjoint au maire pour les questions de santé, et à ce titre président du groupe santé du comité des jumelages. Il ne connaissait pas la médecine, mais il connaissait bien ceux qui la pratiquent et ceux qui enseignent les soins. Ainsi, il nous a mis en relations avec les personnels de santé qui lui semblaient les plus aptes à répondre à la proposition de coopération au développement qui était la démarche de notre venue.
Il recevait un salaire mensuel de 26 000 Cfa (40 €) environ comme directeur du laboratoire de physique de l’école de jeunes filles de Banankoro, Ă  10 km de SĂ©gou. Comme il n’y avait que des jeunes filles mais pas de laboratoire, il n’avait qu’à s’y rendre une fois par mois pour toucher sa paye. Outre son travail Ă  la mairie, l’essentiel de sa vie tournait autour des soucis d’approvisionnement pour faire manger le lendemain ses trois Ă©pouses et toute ses maisonnĂ©es.
Il se dĂ©plaçait dans une petite Renault 5 jaune, dont le ventre crevĂ© traĂźnait par terre et qu’il fallait pousser pour la faire dĂ©marrer. Il Ă©tait trĂšs considĂ©rĂ© avec cette voiture qu’il a dĂ» abandonner quelques annĂ©es plus tard, plus par la vieillesse du vĂ©hicule que par sa pauvretĂ© Ă  lui.
Alou n’avait pas de calepin oĂč Ă©crire son emploi du temps. Au dĂ©but de chaque voyage, il nous montrait un cahier sur lequel il avait dĂ©cidĂ© cette fois-lĂ , d’inscrire les jours et les heures des rencontres que nous devions avoir, car il savait qu’il n’avait pas la mĂ©moire des dates de rendez-vous. Mais dĂšs le deuxiĂšme jour, il ne savait plus oĂč il l’avait oubliĂ©. Il se fiait donc Ă  sa mĂ©moire. Celle-ci Ă©tait prodigieuse. S’il ne se souvenait que rarement du programme que nous avions construit ensemble le premier jour pour tout le sĂ©jour, il Ă©tait capable de me rappeler le contenu prĂ©cis d’un entretien que nous avions eu ensemble plusieurs annĂ©es auparavant, et mĂȘme de citer des phrases dites Ă  l’époque, avec une grande prĂ©cision. C’était pour moi beaucoup plus pratique que de rechercher dans mes papiers, car souvent de mon cĂŽtĂ© je ne savais pas oĂč j’avais inscrit ce que nous avions convenu.
Au moment de la rĂ©volution contre Moussa TraorĂ© le dictateur dĂ©testĂ©, Alou a eu des soucis. Comme il Ă©tait du parti au pouvoir, des manifestants ont menacĂ© de brĂ»ler sa maison. Au cours des Ă©lections qui ont suivi il a eu le courage de s’engager dans le parti ancien, je ne sais plus lequel car la dĂ©mocratisation avait permis de passer du rĂ©gime de parti unique Ă  celui de 45 partis. Pour sa campagne Ă©lectorale il avait fait des dettes de plusieurs millions de francs Cfa, bien supĂ©rieures Ă  tout ce qu’il possĂ©dait chez lui. Il comptait bien ĂȘtre remboursĂ© aprĂšs la victoire qui lui avait Ă©tĂ© promise. Malheureusement, son parti a Ă©tĂ© battu. Heureusement il y a eu des troubles dans la ville et la foule a mis le feu au siĂšge du parti. Les archives ont complĂštement brĂ»lĂ©, emportant en fumĂ©e les feuilles sur lesquelles les dettes d’Alou Ă©taient inscrites. Il a eu bien peur.
Alou Ă©tait un humaniste au sens oĂč il aimait les hommes et cherchait Ă  leur rendre service. Quand il Ă©tait chez lui, il ne se passait pas une heure sans que quelqu’un entre pour lui demander un conseil au sujet d’une transaction, d’un marchĂ© Ă  faire, d’un mariage, d’une querelle en cours. Il Ă©coutait avec attention. Ses conseils Ă©taient toujours sages, tenant compte de chacun, trouvant toujours le tort ou la raison Ă  l’endroit exact oĂč elles se situaient, et indiquant alors avec autoritĂ© la marche Ă  suivre.
Il cherchait aussi Ă  rĂ©soudre les situations qui pourraient devenir conflictuelles ou bien feraient intervenir les autoritĂ©s officielles, comme la police, dont la comprĂ©hension n’est pas le fort.
Il était un chef de famille respecté.

Le grin d’Alou

Les femmes bavardent au cours de leurs tĂąches mĂ©nagĂšres ; elles font et dĂ©font les vies familiales et celle de la sociĂ©tĂ© en discutant avec leurs voisines en allant au marchĂ©, dans les rĂ©unions de fĂȘtes ou de tontine22.
Les hommes aussi discutent beaucoup. Il ne faut pas oublier que la tradition orale est une des forces du pays. L’écriture est rĂ©cente. Ainsi il faut beaucoup parler. Un contrat oral a plus de valeur qu’un Ă©crit.
Les visites entre voisins sont frĂ©quentes et faciles. Il suffit de se prĂ©senter Ă  la porte, d’annoncer son arrivĂ©e par un bonjour franchement dit. L’entrĂ©e suit aussitĂŽt. On peut rester aussi longtemps qu’on veut.
Chaque aprĂšs-midi, aprĂšs la sieste, Alou allait Ă  son grin. C’est une habitude malienne qui date du temps de la colonisation. Comme les Français, les Maliens sont d’un naturel critique. Tout Ă©vĂ©nement porte Ă  discussion, contestation, dans des bavardages qui pourraient durer indĂ©finiment. À l’époque de la colonisation, un journal s’était spĂ©cialisĂ© dans cette littĂ©rature satirique. Son nom Ă©tait « Gringoire ». Les gens le lisaient et le commentaient en petit groupe. Il a disparu mais l’habitude de se rĂ©unir pour parler des Ă©vĂ©nements du moment est restĂ©e. Les groupes ont pris le nom du journal. Ce furent les grin. Alou et ses amis se retrouvaient au bord du grand goudron. C’est lĂ  qu’on savait pouvoir le trouver. J’ai Ă©tĂ© admis plusieurs fois, j’y ai passĂ© de bons moments quand ces messieurs Ă©changeaient leurs Ă©clats de voix et leurs rires en français, ce qui Ă©tait rare.
Le grin d’Alou est aussi une association d’entraide de 32 membres.

Le gri gri d’Alou

Alou est arrivĂ© en retard ce matin. Nous avions rendez-vous Ă  8 h 30. Un appel au tĂ©lĂ©phone Ă  9 h 30 nous annonça qu’il Ă©tait Ă  Markala. Il revenait tout de suite. À 10 heures, il n’était pas encore rendu.
Il arriva.
La raison de ce retard Ă©tait une crevaison. Au dĂ©montage du pneu, la chambre Ă  air Ă©tait foutue, car l’endroit de la valve Ă©tait dĂ©chirĂ©. Heureusement Alou avait une chambre Ă  air neuve dans le coffre.
Mais pourquoi diable Ă©tait-il Ă  Markala ? Nous le croyions Ă  Pelengana pour une cĂ©rĂ©monie en faveur de son ami qui Ă©tait mort et avait Ă©tĂ© enterrĂ© il y a quelques jours. Bien sĂ»r, il y Ă©tait. C’était la cĂ©rĂ©monie traditionnelle du troisiĂšme jour aprĂšs la mort, au cours de laquelle on fait un sacrifice. C’est une cĂ©rĂ©monie traditionnelle qui n’a rien Ă  voir avec l’Islam. Mais, comme ce jour coĂŻncidait avec un mercredi, on l’avait repoussĂ©e au jeudi bien que ce soit le quatriĂšme jour. Le mercredi et le samedi ne sont pas des bons jours pour faire cette cĂ©rĂ©monie. Ils portent malheur.
Ils ont donc fait la cĂ©rĂ©monie. Le mort Ă©tait un des membres du grin. Je le connaissais. C’était celui qui avait le plus d’histoires Ă  raconter, car il avait Ă©tĂ© chauffeur de camion de profession et avait circulĂ© dans tous les pays d’Afrique et mĂȘme en Europe jusqu’en Russie.
AprĂšs la cĂ©rĂ©monie, les trois qui restaient se sont rendus Ă  Markala pour rencontrer un guĂ©risseur, sorte de marabout, pour chercher sa protection. Ce marabout leur a fait des priĂšres et leur a confiĂ© un gri-gri. Alou me le montra. Il ouvrit avec une grande prĂ©caution sa sacoche, sortit un papier dur pliĂ©, l’ouvrit, et je le vis. C’était un objet de 15 cm environ, trĂšs fin, fait de plusieurs fils de couleur enroulĂ©s autour d’un autre fil noir plus Ă©pais.
C’est trĂšs spĂ©cial, dit Alou. Il faut le porter autour de la taille dans certaines circonstances. C’est destinĂ© Ă  augmenter la virilitĂ© quand on devient un peu ĂągĂ©.
C’est un gri-gri trĂšs difficile Ă  trouver. Le marabout que lui et ses amis avaient consultĂ© avait mis 20 ans Ă  se le procurer. Il venait seulement de pouvoir le fabriquer. Voici pourquoi c’est si difficile Ă  confectionner : le petit fil noir Ă  l’intĂ©rieur est en effet un poil de la queue d’un Ăąne qu’on a arrachĂ© au moment prĂ©cis oĂč il montait une Ăąnesse. Ce n’est pas facile de le saisir Ă  ce moment-lĂ  !
Evidemment, devant l’importance des demandes, on peut fabriquer ce gri-gri autrement et Ă  meilleur marchĂ©. Le poil est alors arrachĂ© Ă  la queue d’un chien dans les mĂȘmes circonstances. Si c’est plus facile Ă  trouver, ce n’est pas moins dangereux. Mais aussi, l’efficacitĂ© est moindre, car l’appareil du chien est beaucoup plus petit. Mais enfin !
Alou a refermĂ© avec soin la feuille de papier dur dans laquelle Ă©tait l’objet. Il l’a rangĂ© dans sa sacoche. Il y a eu un grand silence. Puis nous avons tous, lui compris, Ă©clatĂ© de rire.

Le Malien du Niger

Du temps oĂč il Ă©tait encore adjoint au Maire, il s’occupait aussi de l’État Civil.
Un homme lui fut envoyĂ© qui recherchait ses origines. C’était un Malien, un Bambara. Cela se voyait. Mais son comportement n’était pas celui d’un Malien. Il a expliquĂ© que son pĂšre Ă©tait originaire de la rĂ©gion de SĂ©gou, mais il ne savait pas prĂ©cisĂ©ment de quel village. À l’ñge de 14 ans, comme c’est assez frĂ©quent, il s’était TachĂ© avec sa famille et avait quittĂ© le domicile. Il Ă©tait parti et avait abouti au Niger, Ă  1 000 ou 3 000 km de lĂ . Il y avait trouvĂ© un travail puis s’était mariĂ© avec une NigĂ©rienne. Il avait eu des enfants dont cet homme. Avant de mourir, son pĂšre lui avait rĂ©vĂ©lĂ© son origine et lui avait dit : « DĂšs que tu le pourras, fais en sorte que tes enfants acquiĂšrent la nationalitĂ© malienne qui est la mienne. »
Donc, aprĂšs la mort de son pĂšre, cet homme Ă©tait venu Ă  SĂ©gou. Il avait recherchĂ© Ă  la mairie dans le registre de l’état civil des personnes portant son nom. Il n’y en avait pas.
On l’a confiĂ© Ă  Alou. Ils ont bien cherchĂ© en ville, mais ils n’ont rien trouvĂ©. Ils ont circulĂ© dans les villages alentours, Alou l’emmenait sur sa mobylette, car la voiture Ă©tait dĂ©jĂ  morte. Les vieux se rĂ©unissaient, mais ils ne reconnaissaient pas le nom qui Ă©tait prononcĂ© ni le visiteur, en se levant de leur banc pour aller regarder son visage de prĂšs Ă  tour de rĂŽle. Ils sont mĂȘme passĂ©s derriĂšre le fleuve. Alou avait mis la mobylette sur une pirogue. C’était pour lui un exploit, car il a une peur panique de ce fleuve. Pour rien au monde il ne nous accompagnerait pour faire une promenade ou aller « derriĂšre le fleuve », c’est Ă  dire de l’autre cĂŽtĂ©.
AprĂšs trois semaines de recherches, il a fallu s’avouer vaincus. L’homme n’avait rien retrouvĂ©.
Alors il a dit Ă  Alou : « Je vais retourner dans mon pays actuel, le Niger (Ă  1 000 ou 3 000 km) retrouver ma femme. Quand elle sera enceinte, je te l’enverrai pour qu’elle accouche Ă  SĂ©gou. Ainsi mon fils sera Malien. Elle restera quelques mois. Tu lui apprendras la langue Bambara. Elle pourra ainsi l’apprendre Ă  son tour Ă  son enfant. »
Ainsi fut fait.
L’homme est retournĂ© chez lui.
Alou l’avait oubliĂ©.
Un jour, alors qu’il Ă©tait chez Lucie, une de ses Ă©pouses, quelqu’un frappa Ă  la porte. Une femme largement enceinte entra et fit comprendre qu’elle venait du Niger. Elle avait une lettre Ă  la main. Elle Ă©tait l’épouse de ce monsieur. Elle a Ă©tĂ© aussitĂŽt accueillie, rafraĂźchie, dĂ©saltĂ©rĂ©e, prit la douche et raconta. « Je suis la femme de l’homme qui t’a rendu visite il y a quelques mois. Comme tu le vois j’attends mon premier enfant pour dans quelques mois. J’ai pris le car et je viens d’arriver.» Elle a Ă©tĂ© hĂ©bergĂ©e chez Lucie. Alou recevait chaque mois de son mari un mandat de quelques centaines de francs Cfa pour son entretien. Quand le temps est venu, elle a accouchĂ© d’un garçon. Quand elle a su parler Bambara, elle est repartie dans son pays.
Quelques annĂ©es plus tard, l’homme en question a envoyĂ© une lettre recommandĂ©e depuis AgadĂšs. Il avait Ă©tĂ© employĂ© comme chauffeur par une entreprise de Touareg. Mais ceux-ci s’étaient lancĂ©s dans la rĂ©bellion, ils avaient vendu pour cela leurs camions et lui avait Ă©tĂ© licenciĂ©. Il avait fait alors de petits travaux, puis avait repris Ă  son compte son travail initial de comptable. Il n’avait trouvĂ© Ă  s’installer qu’à AgadĂšs. Il pensait toujours revenir au Mali. Il proposait Ă  Alou de lui rendre prochainement visite avec toute sa famille. L’aĂźnĂ© de ses enfants, le petit malien, avait Ă©crit une lettre dans un français de trĂšs bonne qualitĂ©, dans laquelle il lui disait son attachement au Mali, « mon pays ».
Au dĂ©but de l’annĂ©e 2002, Alou et Lucie ont vu un jour une femme dĂ©barquer chez eux avec deux jeunes enfants. C’était la mĂȘme. Elle raconta : « Mon mari a Ă©tĂ© trĂšs malade l’annĂ©e derniĂšre. Nous l’avons soignĂ© comme nous avons pu, mais malgrĂ© nos efforts il est mort il y a trois mois. Avant de mourir il m’a dit : « Mon pays est le Mali. C’est pour cela que je t’avais envoyĂ©e chez Alou TraorĂ© Ă  SĂ©gou, pour apprendre le bambara, afin que notre premier nĂ© naisse lĂ -bas et soit malien. Ici tu n’as plus de ressource possible. Tu ne pourras pas te remarier. C’est pourquoi tu dois aller au Mali, Ă  SĂ©gou, chez Alou TraorĂ©. Tu lui diras qui tu es et qu’il est mon frĂšre. Il t’accueillera. » J’ai donc vendu tout ce que nous possĂ©dions, et avec l’argent de la vente de sa voiture j’ai pu faire le voyage. Me voici. »
Dire qu’on est le frĂšre de quelqu’un, cela veut dire qu’on doit tout partager avec lui, y compris sa veuve. Alou ne l’a pas fait. J’en avais dĂ©jĂ  trois, m’a-t-il dit. Mais il lui a trouvĂ© un logement et un petit travail avec lequel elle pouvait entretenir sa vie et celle de ses enfants. Elle se dĂ©brouillait toute seule. Elle cuisinait du riz Ă  la mode du Niger, ce qui est trĂšs apprĂ©ciĂ© des NigĂ©riens demeurant Ă  SĂ©gou. Enfin, un NigĂ©rien s’est Ă©pris d’elle et l’a mariĂ©e.
Cette histoire un peu longue et l’attention d’Alou pour cet homme, puis pour son Ă©pouse, ne sont pas un hasard dans sa vie.
Un jour, il m’a expliquĂ© : « Mon pĂšre Ă©tait nĂ© largement avant la fin du XIX° siĂšcle dans un village de brousse. Quand il Ă©tait tout petit il a Ă©tĂ© enlevĂ© par des bandits qui l’on revendu comme esclave dans une famille de SĂ©gou.
Le colonel Archinard, militaire français, a conquis la ville le 6 avril 1890. Son premier geste, le lendemain de cette victoire, fut de libĂ©rer tous les esclaves. Mon pĂšre est devenu libre. » Alou ne l’a pas oubliĂ©. Mais il n’a jamais pu retrouver son village d’origine. Il en souffre beaucoup. En effet, un Africain vit avec ses ancĂȘtres. S’il n’en a pas...

Table des matiĂšres

  1. À propos de l’auteur
  2. Epigraphe
  3. Sommaire
  4. Introduction
  5. Comment nous avons fait connaissance
  6. L’éducation sanitaire
  7. Alou Traoré et sa famille
  8. L’école pour les enfants dĂ©munis
  9. Les enfants de la rue
  10. La Prison
  11. Les écoles professionnelles
  12. Impressions de voyage
  13. Conclusion
  14. Page de copyright