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Le Mali que j'aime
33 ans de visites de coopération à Ségou
- 432 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
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Ă propos de ce livre
Pendant plus de trente ans, Marie et Jean Bernard Joly sont allĂ©s une ou deux fois par an au Mali Ă SĂ©gou, ville jumelĂ©e avec AngoulĂȘme. Ils ont Ă©tĂ© conseillĂ©s et guidĂ©s par des Maliens qui leur sont devenus des amis sincĂšres. pour des actions de coopĂ©ration en faveur des enfants.Ils racontent dans ce livre leurs expĂ©riences, leurs rencontres et les actions rĂ©alisĂ©es: RĂ©novations de maternitĂ©s et de services de pĂ©diatrie, enseignement aux sages femmes. Aide Ă la scolarisation et Ă la formation professionnelle d'enfants et de jeunes de familles trĂšs dĂ©favorisĂ©es.
Foire aux questions
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Informations
Alou Traoré et sa famille
Mon ami Alou
Alou TraorĂ© est la premiĂšre personne que jâai rencontrĂ©e en descendant du car qui nous menait de Bamako Ă SĂ©gou, lors de mon premier voyage au Mali pour initier le jumelage entre AngoulĂȘme et cette ville en octobre 1983.
Avant le dĂ©part, de son Ă©criture fine, rĂ©guliĂšre et parfaitement lisible, un peu penchĂ©e comme celle que nos instituteurs dâautrefois nous avaient apprise, lâemploi du bic effaçant les pleins et les dĂ©liĂ©s chers Ă cette Ă©poque, il mâĂ©crivait :
« Tu vas trouver un changement en venant dans mon pays. Les gens sont noirs de peau. Il fait chaud. Notre souci principal est lâabondance ou lâabsence de rĂ©coltes, car notre ville de SĂ©gou, bien que grande, est une ville de paysans. Chacun dâentre nous a un champ Ă la campagne et y cultive le mil ou le riz pour nourrir sa famille.
Je suis nĂ© vers 1940. La date prĂ©cise est inconnue, car il nây avait pas de registres Ă cette Ă©poque. On ne dĂ©clarait les enfants que sâils survivaient aux premiers mois et alors on avait oubliĂ© le jour exact.
Sois indulgent Ă mon Ă©gard, car je ne vis pas comme vous en occident. Jâai trois Ă©pouses, ne le dis pas Ă Marie ; et une dizaine dâenfants environ. Mais bon, tu feras le compte sur place quand tu viendras.»
Je lui connais au moins 11 enfants.
Alou était un grand et bel homme. Son visage était ouvert et souriant.
Quand il mâa accueilli Ă la descente du car, il avait revĂȘtu un grand boubou bleu uni, en bazin21, fraĂźchement repassĂ©. Le lendemain, il sâĂ©tait habillĂ© plus simplement avec une chemisette et un pantalon. Je ne lâai pas reconnu et il en a Ă©tĂ© surpris. Il pensait que je nâavais pas fait attention Ă lui. Mais nous nous sommes expliquĂ©s : nous les blancs, avons de la peine Ă faire la distinction entre des personnes de couleur noire, et les noirs nous croient tous semblables.
Les petits enfants maliens ont peur de nous, car chez eux on leur raconte que le diable est blanc, comme chez nous on raconte que le diable est noir.
Alou, instituteur en retraite, était conseiller municipal de la ville de Ségou, adjoint au maire pour les questions de santé, et à ce titre président du groupe santé du comité des jumelages. Il ne connaissait pas la médecine, mais il connaissait bien ceux qui la pratiquent et ceux qui enseignent les soins. Ainsi, il nous a mis en relations avec les personnels de santé qui lui semblaient les plus aptes à répondre à la proposition de coopération au développement qui était la démarche de notre venue.
Il recevait un salaire mensuel de 26 000 Cfa (40 âŹ) environ comme directeur du laboratoire de physique de lâĂ©cole de jeunes filles de Banankoro, Ă 10 km de SĂ©gou. Comme il nây avait que des jeunes filles mais pas de laboratoire, il nâavait quâĂ sây rendre une fois par mois pour toucher sa paye. Outre son travail Ă la mairie, lâessentiel de sa vie tournait autour des soucis dâapprovisionnement pour faire manger le lendemain ses trois Ă©pouses et toute ses maisonnĂ©es.
Il se dĂ©plaçait dans une petite Renault 5 jaune, dont le ventre crevĂ© traĂźnait par terre et quâil fallait pousser pour la faire dĂ©marrer. Il Ă©tait trĂšs considĂ©rĂ© avec cette voiture quâil a dĂ» abandonner quelques annĂ©es plus tard, plus par la vieillesse du vĂ©hicule que par sa pauvretĂ© Ă lui.
Alou nâavait pas de calepin oĂč Ă©crire son emploi du temps. Au dĂ©but de chaque voyage, il nous montrait un cahier sur lequel il avait dĂ©cidĂ© cette fois-lĂ , dâinscrire les jours et les heures des rencontres que nous devions avoir, car il savait quâil nâavait pas la mĂ©moire des dates de rendez-vous. Mais dĂšs le deuxiĂšme jour, il ne savait plus oĂč il lâavait oubliĂ©. Il se fiait donc Ă sa mĂ©moire. Celle-ci Ă©tait prodigieuse. Sâil ne se souvenait que rarement du programme que nous avions construit ensemble le premier jour pour tout le sĂ©jour, il Ă©tait capable de me rappeler le contenu prĂ©cis dâun entretien que nous avions eu ensemble plusieurs annĂ©es auparavant, et mĂȘme de citer des phrases dites Ă lâĂ©poque, avec une grande prĂ©cision. CâĂ©tait pour moi beaucoup plus pratique que de rechercher dans mes papiers, car souvent de mon cĂŽtĂ© je ne savais pas oĂč jâavais inscrit ce que nous avions convenu.
Au moment de la rĂ©volution contre Moussa TraorĂ© le dictateur dĂ©testĂ©, Alou a eu des soucis. Comme il Ă©tait du parti au pouvoir, des manifestants ont menacĂ© de brĂ»ler sa maison. Au cours des Ă©lections qui ont suivi il a eu le courage de sâengager dans le parti ancien, je ne sais plus lequel car la dĂ©mocratisation avait permis de passer du rĂ©gime de parti unique Ă celui de 45 partis. Pour sa campagne Ă©lectorale il avait fait des dettes de plusieurs millions de francs Cfa, bien supĂ©rieures Ă tout ce quâil possĂ©dait chez lui. Il comptait bien ĂȘtre remboursĂ© aprĂšs la victoire qui lui avait Ă©tĂ© promise. Malheureusement, son parti a Ă©tĂ© battu. Heureusement il y a eu des troubles dans la ville et la foule a mis le feu au siĂšge du parti. Les archives ont complĂštement brĂ»lĂ©, emportant en fumĂ©e les feuilles sur lesquelles les dettes dâAlou Ă©taient inscrites. Il a eu bien peur.
Alou Ă©tait un humaniste au sens oĂč il aimait les hommes et cherchait Ă leur rendre service. Quand il Ă©tait chez lui, il ne se passait pas une heure sans que quelquâun entre pour lui demander un conseil au sujet dâune transaction, dâun marchĂ© Ă faire, dâun mariage, dâune querelle en cours. Il Ă©coutait avec attention. Ses conseils Ă©taient toujours sages, tenant compte de chacun, trouvant toujours le tort ou la raison Ă lâendroit exact oĂč elles se situaient, et indiquant alors avec autoritĂ© la marche Ă suivre.
Il cherchait aussi Ă rĂ©soudre les situations qui pourraient devenir conflictuelles ou bien feraient intervenir les autoritĂ©s officielles, comme la police, dont la comprĂ©hension nâest pas le fort.
Il était un chef de famille respecté.
Le grin dâAlou
Les femmes bavardent au cours de leurs tĂąches mĂ©nagĂšres ; elles font et dĂ©font les vies familiales et celle de la sociĂ©tĂ© en discutant avec leurs voisines en allant au marchĂ©, dans les rĂ©unions de fĂȘtes ou de tontine22.
Les hommes aussi discutent beaucoup. Il ne faut pas oublier que la tradition orale est une des forces du pays. LâĂ©criture est rĂ©cente. Ainsi il faut beaucoup parler. Un contrat oral a plus de valeur quâun Ă©crit.
Les visites entre voisins sont frĂ©quentes et faciles. Il suffit de se prĂ©senter Ă la porte, dâannoncer son arrivĂ©e par un bonjour franchement dit. LâentrĂ©e suit aussitĂŽt. On peut rester aussi longtemps quâon veut.
Chaque aprĂšs-midi, aprĂšs la sieste, Alou allait Ă son grin. Câest une habitude malienne qui date du temps de la colonisation. Comme les Français, les Maliens sont dâun naturel critique. Tout Ă©vĂ©nement porte Ă discussion, contestation, dans des bavardages qui pourraient durer indĂ©finiment. Ă lâĂ©poque de la colonisation, un journal sâĂ©tait spĂ©cialisĂ© dans cette littĂ©rature satirique. Son nom Ă©tait « Gringoire ». Les gens le lisaient et le commentaient en petit groupe. Il a disparu mais lâhabitude de se rĂ©unir pour parler des Ă©vĂ©nements du moment est restĂ©e. Les groupes ont pris le nom du journal. Ce furent les grin. Alou et ses amis se retrouvaient au bord du grand goudron. Câest lĂ quâon savait pouvoir le trouver. Jâai Ă©tĂ© admis plusieurs fois, jây ai passĂ© de bons moments quand ces messieurs Ă©changeaient leurs Ă©clats de voix et leurs rires en français, ce qui Ă©tait rare.
Le grin dâAlou est aussi une association dâentraide de 32 membres.
Le gri gri dâAlou
Alou est arrivĂ© en retard ce matin. Nous avions rendez-vous Ă 8 h 30. Un appel au tĂ©lĂ©phone Ă 9 h 30 nous annonça quâil Ă©tait Ă Markala. Il revenait tout de suite. Ă 10 heures, il nâĂ©tait pas encore rendu.
Il arriva.
La raison de ce retard Ă©tait une crevaison. Au dĂ©montage du pneu, la chambre Ă air Ă©tait foutue, car lâendroit de la valve Ă©tait dĂ©chirĂ©. Heureusement Alou avait une chambre Ă air neuve dans le coffre.
Mais pourquoi diable Ă©tait-il Ă Markala ? Nous le croyions Ă Pelengana pour une cĂ©rĂ©monie en faveur de son ami qui Ă©tait mort et avait Ă©tĂ© enterrĂ© il y a quelques jours. Bien sĂ»r, il y Ă©tait. CâĂ©tait la cĂ©rĂ©monie traditionnelle du troisiĂšme jour aprĂšs la mort, au cours de laquelle on fait un sacrifice. Câest une cĂ©rĂ©monie traditionnelle qui nâa rien Ă voir avec lâIslam. Mais, comme ce jour coĂŻncidait avec un mercredi, on lâavait repoussĂ©e au jeudi bien que ce soit le quatriĂšme jour. Le mercredi et le samedi ne sont pas des bons jours pour faire cette cĂ©rĂ©monie. Ils portent malheur.
Ils ont donc fait la cĂ©rĂ©monie. Le mort Ă©tait un des membres du grin. Je le connaissais. CâĂ©tait celui qui avait le plus dâhistoires Ă raconter, car il avait Ă©tĂ© chauffeur de camion de profession et avait circulĂ© dans tous les pays dâAfrique et mĂȘme en Europe jusquâen Russie.
AprĂšs la cĂ©rĂ©monie, les trois qui restaient se sont rendus Ă Markala pour rencontrer un guĂ©risseur, sorte de marabout, pour chercher sa protection. Ce marabout leur a fait des priĂšres et leur a confiĂ© un gri-gri. Alou me le montra. Il ouvrit avec une grande prĂ©caution sa sacoche, sortit un papier dur pliĂ©, lâouvrit, et je le vis. CâĂ©tait un objet de 15 cm environ, trĂšs fin, fait de plusieurs fils de couleur enroulĂ©s autour dâun autre fil noir plus Ă©pais.
Câest trĂšs spĂ©cial, dit Alou. Il faut le porter autour de la taille dans certaines circonstances. Câest destinĂ© Ă augmenter la virilitĂ© quand on devient un peu ĂągĂ©.
Câest un gri-gri trĂšs difficile Ă trouver. Le marabout que lui et ses amis avaient consultĂ© avait mis 20 ans Ă se le procurer. Il venait seulement de pouvoir le fabriquer. Voici pourquoi câest si difficile Ă confectionner : le petit fil noir Ă lâintĂ©rieur est en effet un poil de la queue dâun Ăąne quâon a arrachĂ© au moment prĂ©cis oĂč il montait une Ăąnesse. Ce nâest pas facile de le saisir Ă ce moment-lĂ !
Evidemment, devant lâimportance des demandes, on peut fabriquer ce gri-gri autrement et Ă meilleur marchĂ©. Le poil est alors arrachĂ© Ă la queue dâun chien dans les mĂȘmes circonstances. Si câest plus facile Ă trouver, ce nâest pas moins dangereux. Mais aussi, lâefficacitĂ© est moindre, car lâappareil du chien est beaucoup plus petit. Mais enfin !
Alou a refermĂ© avec soin la feuille de papier dur dans laquelle Ă©tait lâobjet. Il lâa rangĂ© dans sa sacoche. Il y a eu un grand silence. Puis nous avons tous, lui compris, Ă©clatĂ© de rire.
Le Malien du Niger
Du temps oĂč il Ă©tait encore adjoint au Maire, il sâoccupait aussi de lâĂtat Civil.
Un homme lui fut envoyĂ© qui recherchait ses origines. CâĂ©tait un Malien, un Bambara. Cela se voyait. Mais son comportement nâĂ©tait pas celui dâun Malien. Il a expliquĂ© que son pĂšre Ă©tait originaire de la rĂ©gion de SĂ©gou, mais il ne savait pas prĂ©cisĂ©ment de quel village. Ă lâĂąge de 14 ans, comme câest assez frĂ©quent, il sâĂ©tait TachĂ© avec sa famille et avait quittĂ© le domicile. Il Ă©tait parti et avait abouti au Niger, Ă 1 000 ou 3 000 km de lĂ . Il y avait trouvĂ© un travail puis sâĂ©tait mariĂ© avec une NigĂ©rienne. Il avait eu des enfants dont cet homme. Avant de mourir, son pĂšre lui avait rĂ©vĂ©lĂ© son origine et lui avait dit : « DĂšs que tu le pourras, fais en sorte que tes enfants acquiĂšrent la nationalitĂ© malienne qui est la mienne. »
Donc, aprĂšs la mort de son pĂšre, cet homme Ă©tait venu Ă SĂ©gou. Il avait recherchĂ© Ă la mairie dans le registre de lâĂ©tat civil des personnes portant son nom. Il nây en avait pas.
On lâa confiĂ© Ă Alou. Ils ont bien cherchĂ© en ville, mais ils nâont rien trouvĂ©. Ils ont circulĂ© dans les villages alentours, Alou lâemmenait sur sa mobylette, car la voiture Ă©tait dĂ©jĂ morte. Les vieux se rĂ©unissaient, mais ils ne reconnaissaient pas le nom qui Ă©tait prononcĂ© ni le visiteur, en se levant de leur banc pour aller regarder son visage de prĂšs Ă tour de rĂŽle. Ils sont mĂȘme passĂ©s derriĂšre le fleuve. Alou avait mis la mobylette sur une pirogue. CâĂ©tait pour lui un exploit, car il a une peur panique de ce fleuve. Pour rien au monde il ne nous accompagnerait pour faire une promenade ou aller « derriĂšre le fleuve », câest Ă dire de lâautre cĂŽtĂ©.
AprĂšs trois semaines de recherches, il a fallu sâavouer vaincus. Lâhomme nâavait rien retrouvĂ©.
Alors il a dit Ă Alou : « Je vais retourner dans mon pays actuel, le Niger (Ă 1 000 ou 3 000 km) retrouver ma femme. Quand elle sera enceinte, je te lâenverrai pour quâelle accouche Ă SĂ©gou. Ainsi mon fils sera Malien. Elle restera quelques mois. Tu lui apprendras la langue Bambara. Elle pourra ainsi lâapprendre Ă son tour Ă son enfant. »
Ainsi fut fait.
Lâhomme est retournĂ© chez lui.
Alou lâavait oubliĂ©.
Un jour, alors quâil Ă©tait chez Lucie, une de ses Ă©pouses, quelquâun frappa Ă la porte. Une femme largement enceinte entra et fit comprendre quâelle venait du Niger. Elle avait une lettre Ă la main. Elle Ă©tait lâĂ©pouse de ce monsieur. Elle a Ă©tĂ© aussitĂŽt accueillie, rafraĂźchie, dĂ©saltĂ©rĂ©e, prit la douche et raconta. « Je suis la femme de lâhomme qui tâa rendu visite il y a quelques mois. Comme tu le vois jâattends mon premier enfant pour dans quelques mois. Jâai pris le car et je viens dâarriver.» Elle a Ă©tĂ© hĂ©bergĂ©e chez Lucie. Alou recevait chaque mois de son mari un mandat de quelques centaines de francs Cfa pour son entretien. Quand le temps est venu, elle a accouchĂ© dâun garçon. Quand elle a su parler Bambara, elle est repartie dans son pays.
Quelques annĂ©es plus tard, lâhomme en question a envoyĂ© une lettre recommandĂ©e depuis AgadĂšs. Il avait Ă©tĂ© employĂ© comme chauffeur par une entreprise de Touareg. Mais ceux-ci sâĂ©taient lancĂ©s dans la rĂ©bellion, ils avaient vendu pour cela leurs camions et lui avait Ă©tĂ© licenciĂ©. Il avait fait alors de petits travaux, puis avait repris Ă son compte son travail initial de comptable. Il nâavait trouvĂ© Ă sâinstaller quâĂ AgadĂšs. Il pensait toujours revenir au Mali. Il proposait Ă Alou de lui rendre prochainement visite avec toute sa famille. LâaĂźnĂ© de ses enfants, le petit malien, avait Ă©crit une lettre dans un français de trĂšs bonne qualitĂ©, dans laquelle il lui disait son attachement au Mali, « mon pays ».
Au dĂ©but de lâannĂ©e 2002, Alou et Lucie ont vu un jour une femme dĂ©barquer chez eux avec deux jeunes enfants. CâĂ©tait la mĂȘme. Elle raconta : « Mon mari a Ă©tĂ© trĂšs malade lâannĂ©e derniĂšre. Nous lâavons soignĂ© comme nous avons pu, mais malgrĂ© nos efforts il est mort il y a trois mois. Avant de mourir il mâa dit : « Mon pays est le Mali. Câest pour cela que je tâavais envoyĂ©e chez Alou TraorĂ© Ă SĂ©gou, pour apprendre le bambara, afin que notre premier nĂ© naisse lĂ -bas et soit malien. Ici tu nâas plus de ressource possible. Tu ne pourras pas te remarier. Câest pourquoi tu dois aller au Mali, Ă SĂ©gou, chez Alou TraorĂ©. Tu lui diras qui tu es et quâil est mon frĂšre. Il tâaccueillera. » Jâai donc vendu tout ce que nous possĂ©dions, et avec lâargent de la vente de sa voiture jâai pu faire le voyage. Me voici. »
Dire quâon est le frĂšre de quelquâun, cela veut dire quâon doit tout partager avec lui, y compris sa veuve. Alou ne lâa pas fait. Jâen avais dĂ©jĂ trois, mâa-t-il dit. Mais il lui a trouvĂ© un logement et un petit travail avec lequel elle pouvait entretenir sa vie et celle de ses enfants. Elle se dĂ©brouillait toute seule. Elle cuisinait du riz Ă la mode du Niger, ce qui est trĂšs apprĂ©ciĂ© des NigĂ©riens demeurant Ă SĂ©gou. Enfin, un NigĂ©rien sâest Ă©pris dâelle et lâa mariĂ©e.
Cette histoire un peu longue et lâattention dâAlou pour cet homme, puis pour son Ă©pouse, ne sont pas un hasard dans sa vie.
Un jour, il mâa expliquĂ© : « Mon pĂšre Ă©tait nĂ© largement avant la fin du XIX° siĂšcle dans un village de brousse. Quand il Ă©tait tout petit il a Ă©tĂ© enlevĂ© par des bandits qui lâon revendu comme esclave dans une famille de SĂ©gou.
Le colonel Archinard, militaire français, a conquis la ville le 6 avril 1890. Son premier geste, le lendemain de cette victoire, fut de libĂ©rer tous les esclaves. Mon pĂšre est devenu libre. » Alou ne lâa pas oubliĂ©. Mais il nâa jamais pu retrouver son village dâorigine. Il en souffre beaucoup. En effet, un Africain vit avec ses ancĂȘtres. Sâil nâen a pas...
Table des matiĂšres
- Ă propos de lâauteur
- Epigraphe
- Sommaire
- Introduction
- Comment nous avons fait connaissance
- LâĂ©ducation sanitaire
- Alou Traoré et sa famille
- LâĂ©cole pour les enfants dĂ©munis
- Les enfants de la rue
- La Prison
- Les écoles professionnelles
- Impressions de voyage
- Conclusion
- Page de copyright