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Marion Jones
Quelle variĂ©tĂ© infinie de beautĂ©s dans la nature ! Que dâespĂšces diffĂ©rentes dans la seule nature humaine ! La fleur et lâactivitĂ© de lâenfance, la fraĂźcheur et lâentier dĂ©veloppement de la jeunesse, la dignitĂ© de lâĂąge mĂ»r, la douceur de la femme, toutes variĂ©tĂ©s multiples, mais parfaites dans leur espĂšce.
Mais rien nâapproche de lâimage du ciel comme la beautĂ© du vieillard chrĂ©tien. Câest comme le charme de ces paisibles journĂ©es dâautomne, lorsque les fortes chaleurs dâĂ©tĂ© ont disparu, que la moisson est en sĂ»retĂ© dans la grange, et que le soleil rĂ©pand ses derniers feux sur les champs nivelĂ©s et les feuilles jaunissantes. Câest la beautĂ© plus sĂ©vĂšrement morale, plus rapprochĂ©e de lâĂąme que celle de toute autre Ă©poque de la vie. La fiction poĂ©tique ne sĂ©pare jamais le vieillard du chrĂ©tien ; câest quâil nây a aucune autre pĂ©riode de la vie oĂč les vertus du christianisme trouvent Ă se dĂ©velopper plus harmonieusement. Le vieillard qui a survĂ©cu aux orages des passions, qui a su rĂ©sister aux tentations, qui a transformĂ© les Ă©lans impĂ©tueux de la jeunesse en habitudes dâobĂ©issance et dâamour ; qui, aprĂšs avoir servi sa gĂ©nĂ©ration sous lâĂ©gide de Dieu, cherche alors un appui pour son corps et pour son Ăąme affaiblis dans celui quâil a fidĂšlement servi ; ce vieillard est peut-ĂȘtre lâimage la plus pure de la beautĂ© sanctifiĂ©e que lâon puisse rencontrer dans ce bas monde.
Des pensĂ©es Ă peu prĂšs semblables occupaient mon esprit un jour que je dĂ©tournais mes pas du cimetiĂšre de mon village, oĂč je mâĂ©tais arrĂȘtĂ© aprĂšs de longues annĂ©es dâabsence. CâĂ©tait un agrĂ©able endroit ; une pente douce de terre rejoignant un ruisseau qui brillait en courant Ă travers les cĂšdres et les genĂ©vriers, dominĂ©e de lâautre cĂŽtĂ© par une verte colline oĂč les maisons blanches du village se dĂ©roulaient comme un collier de perles.
Rien nâest plus pittoresque dans un paysage que ce contraste dâun cimetiĂšre⊠cette citĂ© du silence, comme la dĂ©nomment si poĂ©tiquement les Orientaux⊠placĂ© au milieu des richesses et des joies de la nature ; ses pierres blanches miroitant au soleil, souvenir permanent du dĂ©clin, dernier anneau de la chaĂźne qui unit le mort au vivant.
En traversant lentement les Ă©troites allĂ©es pour lire sur chaque monticule lâinscription funĂ©raire de lâĂ©poux laborieux et Ă©conome, de la femme soigneuse et rangĂ©e, de lâenfant moissonnĂ© dans sa fleur, tous en ayant fini avec les soucis et les joies de ce monde, je mâarrĂȘtai devant une simple pierre portant cette inscription : « Ă la mĂ©moire de Howard Dudley, dĂ©cĂ©dĂ© dans sa centiĂšme annĂ©e. » Jâavais jadis connu cet aimable vieillard ; tous les dimanches, dix minutes avant le service, sa haute stature un peu voĂ»tĂ©e pĂ©nĂ©trait dans lâĂ©glise couverte dâun habit noisette Ă larges basques et hauts parements, sur lâun desquels deux Ă©pingles Ă©taient toujours rĂ©guliĂšrement plantĂ©es, Lorsquâil Ă©tait assis, le bord supĂ©rieur de la stalle lui arrivait au menton, et sa tĂȘte argentĂ©e planait au dessus comme la lune sur lâhorizon. Sa tĂȘte vĂ©nĂ©rable eĂ»t servi de modĂšle pour un saint Jean⊠chauve sur le sommet et garnie seulement autour des tempes de quelques touffes argentĂ©es :
Mais seulement autour de ses tempes ridées,
Des cheveux argentés tombaient en ondulant :
Ainsi les blancs festons du givre étincelant
DĂ©corent un vieux chĂȘne aux branches dĂ©nudĂ©es.
Il Ă©tait dĂ©jĂ fort ĂągĂ©, et les lignes accentuĂ©es de son patient visage semblaient dire : « Et maintenant, Seigneur, pourquoi donc attendre ?⊠» Mais il vĂ©cut encore de longues annĂ©es, et jusquâau dernier moment il vint occuper sa stalle Ă lâĂ©glise.
Il Ă©tait connu de prĂšs comme de loin comme la personnification vivante de la paix et de la charitĂ©, toujours prĂȘt Ă cacher ou Ă excuser les fautes des autres. Tant quâil y avait doute dans un cas dĂ©clarĂ© de mauvaise action, il disait que le coupable nâavait pas eu de mauvaise intention⊠Mais quand le fait Ă©tait trop avĂ©rĂ© pour admettre cette excuse, il valait mieux Ă son avis faire le moins de bruit possible ; personne ne pouvait rĂ©pondre dâun moment de tentation.
Quelques pages du livre de sa vie feront plus clairement rassortir les traits saillants de son caractĂšre. Un certain rusĂ© propriĂ©taire terrien du nom de Jones, qui ne brillait pas par sa rĂ©putation dâhonnĂȘtetĂ©, avait vendu Ă M. Dudley un lot de terre dâassez forte valeur, et il en avait reçu lâargent ; mais sous divers prĂ©textes il avait diffĂ©rĂ© dâen remettre les titres de cession. Dans ces entrefaites il mourut, et le titre ne put se retrouver, tandis que par testament il lĂ©guait ce lot de terre Ă lâune de ses filles.
Le vieux M. Dudley dit que câĂ©tait extraordinaire ; quâil savait bien que Seth Jones avait la rĂ©putation dâaimer lâargent, mais quâil ne le croyait pas capable dâune telle action. Et il alla trouver le squire Abel pour lui exposer lâaffaire, afin dâen obtenir rĂ©paration sâil Ă©tait possible.
â Je nâaime pas le dire, mais vous savez, squire Abel, M. Jones Ă©tait, Ă©tait ce quâil Ă©tait, bien quâil soit mort aujourdâhui. Câest tout ce que le brave homme put trouver pour accuser un mort. Lorsquâil eut appris que le cas nâadmettait pas de rĂ©paration, il sâen consola en rĂ©flĂ©chissant que la terre Ă©tait passĂ©e en hĂ©ritage Ă deux pauvres filles. JâespĂšre que cela leur profitera. De Silence je nâai pas grandâchose Ă dire, mais Marion est une jolie petite fille. Et le vieillard sâen alla consolĂ©, disant que, puisquâil nây avait rien Ă rĂ©clamer, mieux valait ne rien dire de cette affaire.
Ces deux filles en question, Silence et Marion, Ă©taient la plus ĂągĂ©e et la plus jeune dâune nombreuse famille, rejetons des trois femmes de Seth Jones, dont il ne restait que ces deux filles. LâaĂźnĂ©e, Silence, Ă©tait une grande forte fille, Ă lâĆil noir, les traits durs approchant de la quarantaine, avec une grosse voix, bien rĂ©solue, et ce que lâIrlandais appellerait dâune maniĂšre dĂ©cente de sâen servir. Son nom Ă©tait un problĂšme pour tout le voisinage, car elle avait plus de facultĂ©s et de dispositions Ă faire du bruit quâaucune autre fille du village. Mademoiselle Silence Ă©tait une de ces personnes qui ne se sentent nullement disposĂ©es Ă cĂ©der la plus faible partie de leurs droits. Elle affrontait toutes les discussions, battait en brĂšche les oppositions, se dĂ©fendait avec courage, et faisait courir pour elle hommes, femmes et enfants comme aprĂšs une diligence. Bien quâelle fĂ»t la fille dâun homme riche, richement dotĂ©e pour sa part et bien proportionnĂ©e, elle possĂ©dait une rĂ©solution innĂ©e Ă lâindĂ©pendance et Ă la libertĂ© telle, quâon ne lui avait jamais connu quâun jeune homme qui se fĂ»t aventurĂ© Ă venir la demander en mariage ; mais il fut renvoyĂ© avec la promesse que sâil montrait de nouveau son visage autour de la maison, elle lĂącherait ses chiens sur lui.
Marion Jones diffĂ©rait de sa sĆur comme le convolvulus diffĂšre de la tige grossiĂšre qui le supporte. Ă lâĂ©poque oĂč nous nous reportons, câĂ©tait une fille modeste, rougissante et svelte, ĂągĂ©e de dix-huit ans, aussi timide et rĂ©servĂ©e que sa sĆur Ă©tait hardie et robuste. LâĂ©ducation de la pauvre Marion avait coĂ»tĂ© Ă miss Silence un monde de peines et dâennuis, et aprĂšs tout, disait-elle, la fille ne sera jamais quâune sotte, puisquâelle ne pouvait lâhabituer,...