Pierre Léoutre
Marina Tsvetaïeva : pas de souci pour le poète…
Que dire en quelques lignes de Marina Tsvetaïeva, qui baigne dans l’exaltation de ses sentiments, toute vibrante de vie, ondine qui arrose de sa parole puissante ? « Figure importante fondamentale de la résistance au totalitarisme de la poésie russe, méconnue de son vivant par le grand public et l’intelligentsia, Marina Tsvetaïeva s'exila en 1922 à l'étranger, où elle poursuivit les épisodes de son œuvre poétique. Elle regagna la Russie en 1939. L'hostilité, la misère, la relégation, l’abandon après l’exécution de son mari, épreuves terribles auxquelles elle fut confrontée, la poussa au suicide en 1941. » (1)
J’ai découvert cette poétesse russe grâce à Marie-Andrée Ricau-Hernandez, la sémillante présidente de notre association « Dialoguer en Poésie » et aussi grâce à l’un de mes meilleurs amis, Thierry Jamin ; et je n’ai pas été déçu. Sa vie comme son œuvre constituent une véritable épopée humaine et littéraire. Le 20 août 2011, à La Cerisaie, Jean et Godeliève Lust ont lu plusieurs textes de cette poétesse russe attachante, après ce bref exposé biographique qui vise à mettre en lumière certains aspects de la vie et de l’œuvre en résonnance particulière des poèmes choisis ; mais voici tout d’abord en quelques mots la présentation de l’existence de notre amie Marina Tsvetaeva.
Marina Tsvetaïeva, née à Moscou sous Nicolas II, est l’un des poètes les plus étonnants de langue russe du XXe siècle, car pour elle l’écriture se confondait véritablement avec la vie. Son œuvre ne fut pas appréciée par Staline et le régime soviétique. Sa réhabilitation littéraire commence dans les années 1960, cinq ans après le rapport de déstalinisation du pays par Nikita Khrouchtchev au XXe Congrès du PCUS. La poésie amorale, absolue et idéaliste de Tsvetaïeva vient du plus profond de sa personnalité impétueuse, de son excentricité, son génie, et de son usage très précis de la langue, une maîtrise absolue du choix des mots. La plus grande partie de la poésie de Marina Tsvetaïeva prend ses racines dans son enfance troublée - éducation, tergiversations, oppositions avec les enfants du premier lit, père trop occupé et peu présent, vie aisée, nomenklatura, liberté, création, imaginaire -. Son père, Ivan Vladimirovitch Tsvetaïev, professeur d'histoire de l'art à l'université de Moscou, fonda le musée Alexandre III, l'actuel Musée des beaux-arts Pouchkine et l’inaugura en présence du tsar ! Sa mère, Maria Alexandrovna Meyn, fut une pianiste qui dut renoncer à une carrière de concertiste. Deuxième épouse d'Ivan Tsvetaïev, elle avait des ascendants polonais, ce qui permit à Marina Tsvetaïeva de s'identifier à Marina Mniszek, l'épouse du prétendant Dimitri du drame Boris Godounov d'Alexandre Pouchkine, dont s'est inspiré Modeste Moussorgski pour son opéra.
De son premier mariage avec Varvara Dmitrievna Ilovaiky, Ivan Tsvetaïev eut deux enfants, Valeria et Andrei. De Maria Meyn, il avait une deuxième fille, Anastasia, née en 1894 et Marina. Les disputes entre les quatre enfants étaient fréquentes. Les relations entre la mère de Marina et les enfants de Varvara étaient tendues. Ivan Tsvetaïev garda des contacts avec son ancienne belle-famille, et était trop occupé par son travail. La mère de Marina Tsvetaïeva aurait voulu qu'elle devint la pianiste qu'elle n'avait pas réussi à être, et désapprouva son penchant pour la poésie ; mais si elle ne l’encouraga pas, elle ne l’empêcha pas de suivre sa voie.
En 1902, Maria Meyn contracta la tuberculose, et on lui conseilla un changement de climat. La famille partit donc en voyage jusqu'à sa mort en 1906 à Taroussa. Elle séjourna à Nervi près de Naples ; là, loin des contraintes de la bourgeoisie moscovite, Marina Tsvetaïeva eut de grands moments de liberté. En 1904, Marina Tsvetaïeva fut envoyée dans un pensionnat à Lausanne. Pendant ses voyages, elle apprit l'italien, le français et l'allemand.
En 1909, elle suivit des cours d'histoire de la littérature à la Sorbonne à Paris, voyage critiqué par sa famille. Elle séjourna aussi, à plusieurs reprises, pendant les vacances d’été, dans un petit village de Vendée, avec son jeune fils (la Vendée fait partie de l’imaginaire russe : elle représente la lutte contre la Révolution et Marina Tsvetaïeva se voulait elle-même une «Vendéenne»). Pendant ce temps un changement majeur se produisait à l'intérieur de la poésie russe : le mouvement symboliste russe de Valéry Brioussov, admirateur de Verlaine, était en train de se répandre – en précurseur du mouvement d’art abstrait du suprématisme et du constructivisme, qui fut de 1917 à 1921 l'art officiel de la Révolution russe -, et il allait influencer la plupart de ses œuvres futures. Marina Tsvetaïeva n'était pas attirée par la théorie mais par le vécu, au plus près des ressentis, et par ce que des poètes tels que Alexandre Blok ou Andreï Biély écrivaient. Encore élève au gymnase lycée Brioukhonenko, elle publia à ses frais (ce qui démontre sa détermination, sa volonté à voir son œuvre connue) son premier recueil Album du soir, qui attira l'attention du poète et critique Maximilien Volochine. Volochine vint voir Marina Tsvetaïeva, et devint bientôt son ami et son mentor.
Elle commença à passer du temps à Koktebel, en Crimée, au bord de la mer Noire, dans la maison de Volochine qui recevait de nombreux artistes. Elle appréciait beaucoup la poésie d'Alexandre Blok et celle d'Anna Akhmatova, sans les avoir rencontrés. Elle rencontra Akhmatova seulement en 1940.
À Koktebel, Marina Tsvetaïeva fit la connaissance de Sergueï Efron, un élève officier à l'Académie militaire. Elle avait 19 ans, et lui 18, ils étaient encore bien jeunes et pas mûris par les expériences. Ils tombèrent instantanément amoureux et se marièrent en 1912, la même année où le grand projet de son père, le musée Alexandre III était inauguré en présence du tsar Nicolas II. L'amour de Marina Tsvetaïeva pour Efron ne l'empêcha pas d'avoir des relations sentimentales avec d'autres comme Ossip Mandelstam.
À peu près en même temps, elle tomba amoureuse de la poétesse Sophie Parnok, une liaison qu'elle évoqua dans le recueil L'Amie.
Marina Tsvetaïeva et son mari passèrent les étés en Crimée jusqu'à la Révolution. Ils eurent deux filles, Ariadna (ou Alia), née le 5 (18) septembre 1912, et Irina, née le 13 avril 1917. En 1914, Sergueï Efron s'engagea. En 1917, il était à Moscou. Marina Tsvetaïeva fut ainsi un témoin de la Révolution russe.
Après les évènements révolutionnaires, Efron rejoignit l'Armée blanche. Marina Tsvetaïeva retourna à Moscou ; elle y resta bloquée pendant cinq ans, alors qu’une terrible famine sévissait. Marina Tsvetaïeva paya un très lourd tribut à cette famine : seule avec ses filles à Moscou, elle se laissa convaincre d'envoyer Irina dans un orphelinat, où elle serait nourrie convenablement. Malheureusement, Irina y mourut de faim. Cette mort causa beaucoup de chagrin à Marina Tsvetaïeva. Dans une lettre, elle écrivit : « Dieu m'a punie ». À cette époque elle rencontra l'actrice Sophie Holliday. Cette rencontre est présentée dans L'histoire de Sonetchka. Poussant son esprit de contradiction à l'extrême, elle rédigea plusieurs textes à la gloire de l'armée blanche, dont Le camp des Cygnes.
Ilya Ehrenbourg partit en mission à l'étranger, et promit à Marina Tsvetaïeva de lui donner des nouvelles de Sergueï Efron. Boris Pasternak lui apporta la réponse : Efron était à Prague sain et sauf.
Ce fut le temps de l’exil : En mai 1922, Tsvetaïeva et Alia quittèrent l'Union soviétique et retrouvèrent Efron à Berlin, où elle publia Séparation, Poèmes à Blok, La Vierge-tsar.
En août 1922, la famille partit pour Prague. Sergueï Efron, étudiant à Prague, était incapable de faire vivre la famille. Ils habitaient dans la banlieue en dehors de Prague. Tsvetaïeva eut plusieurs liaisons amoureuses, collectionneuse au souffle passionné, en particulier avec Constantin Rodzévitch, à qui elle dédia Chevalier de Prague. Elle se retrouva enceinte d'un fils qu'ils nommèrent Georges, après qu'Efron eut refusé Boris, comme Pasternak, et que Tsvetaïeva appela Mour, comme le chat du conte d'Hoffmann. Alia fut vite reléguée au rôle d'aide de sa mère, et fut privée d’une partie de son enfance. Mour se révéla un enfant difficile.
En 1925, la famille s'installa à Paris pour quatorze années. Efron y contracta la tuberculose. Tsvetaïeva recevait une maigre pension de la Tchécoslovaquie. Elle chercha à gagner quelque argent en lectures et ventes de ses œuvres, la plupart en prose qui rapportait plus que la poésie. Les écrivains et poètes français l'ignoraient, les surréalistes en particulier, ce qui est injuste. Elle traduisit Pouchkine en français, un choix majeur qu’elle fit pour mettre cet écrivain à la portée d'un plus grand public.
Tsvetaïeva ne se sentait pas à l'aise dans le cercle des écrivains russes émigrés car son extrême sensibilité poétique ne pouvait être en harmonie avec les positions politiques tranchées, bien qu'elle eût défendu auparavant avec passion le mouvement « blanc ». Dans son article Marina Tsvètaïéva, à contre-morale (www.sympoesieum.org), Lysiane Rakotoson écrit que « Marina ne semble pas vouloir prendre part à l’agitation du siècle bien qu’elle est inévitablement une influence déterminante sur sa vie et sa création. Les privations, l’inconfort, l’absence de son mari, les critiques autant du côté « Rouge » que du côté « Blanc », tout cela la vouait à un isolement qui a compliqué la création tout en la rendant possible. C’est précisément la tension entre cette immense voix lyrique et la pression de l’histoire sur l’intime qui a fait naître ses plus grands poèmes. Car le poète est funambule, c’est sa condition, le poète n’est pas un être de confort :
« comme sur une corde fêlée
Je danse – petit danseur. » (Le ciel brûle, p.43)
Elle écrivit une lettre d'admiration à l'écrivain soviétique Vladimir Maïakovski - lié à Gogol par ses procédés poétiques et lui aussi suicidé, en 1930 -, trop près du régime, ce qui entraîna son exclusion du journal Les Dernières Nouvelles. Elle trouva du réconfort au...