
- 276 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Cosmogonie
À propos de ce livre
Mourir à la toute-puissance immémoriale des images, pour renaître du plus profond de soi sous le soleil de la vérité.
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Informations
1
Dans la nuit tendrement étoilée, une brume épaisse se déplaçait lentement au-dessus de toutes les choses. Deux faisceaux de lumière blanche, provenant des phares de la D.S.Argo de Pierre Aporia, traversaient la brume, y découpant deux cônes qui se rejoignaient en une masse de lumière vaporeuse enveloppant le véhicule. Pierre Aporia, penché en avant, n’y voyait pas à trois mètres.
Nathalie Nathalicia à la belle chevelure blonde, assise à la place du mort, avait programmé le G.P.S. afin de se rendre sans difficulté au "Petit New York". Sur l’écran, l’espace-temps était un champ gravitationnel tissé d’une multitude de lignes. La trajectoire de la D.S.Argo se manifestait par la courbure de cet espace-temps quadridimensionnel. Dès qu’un endroit était atteint, il s’affichait en lettres rouges. La D.S.Argo venait déjà de traverser "Clitoral Hood", "Labia Majora" et "Labia Minora". Maintenant, elle se dirigeait en ligne droite, à 214 km/h, à travers la brume, vers le "Mons Veneris" où se dressait le "Petit New York".
Temps et Espace sont indissociables. Ensemble quadridimensionnel qui, petit à petit, s’éloigne de l’être… pour l’être… Telle était, ici, la destinée de Nathalie Nathalicia à la belle chevelure blonde, vêtue d’une minirobe vinyle à carreaux noir et blanc. Tel était, à l’arrière de l’automobile, le destin de deux femmes aux grands yeux, vêtue chacune d’une robe moulante en satin de soie, divisée d’une partie blanche à gauche et d’une partie noire à droite, pour la femme assise derrière Nathalie ; d’une partie noire à gauche et d’une partie blanche à droite pour la femme assise derrière Pierre Aporia, lequel ni plus jeune ni plus vieux, mais tout simplement et fatalement devenir. Dans le rétroviseur panoramique, il distinguait difficilement le visage aux grands yeux sombres des deux femmes. Mais il voyait bien l’empreinte des clavicules et des seins au travers de leurs robes ; et les auréoles de sueur dessous les bras, qui exhalaient dans la cabine des effluves animaux mêlés de musc blanc. Il les voyait arborer toutes les deux des gants du soir griffes, en velours noir, avec application de faux ongles en métal argenté. Et il sentait tous les atomes de leurs corps s’agiter les uns autour des autres, Jouissance Féminine qui, dans sa course à travers le Tout, propageait transformations et mélanges successifs en devenir de toutes les belles choses, comme Nathalie Nathalicia à la belle chevelure blonde, tout près de lui, chaudement près de lui, vivifiante Nathalie Nathalicia en train de sortir, de dessous son siège, des coupes de cristal, qu’elle tendait, une à une, à chacun des passagers, son visage cru empourpré par la joie, les yeux flamboyants de tout le désir qui veut le désir, et qui, toujours, immanent, imprime en tout ce mouvement perpétuel de la Jouissance Féminine, désir fondamental à l’ordonnance chaosmique du monde.
En regardant du coin de l’œil Pierre Aporia, Nathalie Nathalicia encerclait de l’index et du pouce le bouchon de liège d’une bouteille d’húbris. Et, d’un quart de tour, elle expulsa le bouchon en un plop ! gorgé de mousse. « Tout est dans la souplesse du poignet ! » se disait Nathalie Nathalicia à part elle. Sa longue main, toute trempée d’húbris, tenait la bouteille par le col, et Nathalie Nathalicia remplissait les coupes, tendues vers elle, des deux femmes ; ensuite, celle de Pierre Aporia ; et enfin, la sienne. Puis, d’une langue intrépide, elle lampait le goulot chatoyant ourlé d’une mousseline de gouttelettes mordorées. Tout soudain, des mèches blondes de sa belle chevelure vinrent flotter inopinément autour de son visage chafouin, mèches rebelles balayées par l’air qui s’engouffrait dans l’instant, par le toit ouvrant, à l’intérieur de la cabine – Pierre Aporia venant d’activer l’ouverture électronique du toit. Tout échevelée par les vagues successives du vent, Nathalie Nathalicia s’était soulevée de son siège pour balancer à l’extérieur la bouteille d’húbris. Lentement, celle-ci s’enfonçait à travers la brume dans un panache d’écume qui, en se sublimant en une libation liliale, se répandait sur la carrosserie noire de la D.S.Argo. Nathalie Nathalicia s’offrait à la violence du vent. Elle sentait la brume, chargée d’humidité, fouailler son visage et sa gorge. D’une voix montante de soprano, elle s’écriait :
— "Trinquons, trinquons avec la mort !"
Pierre Aporia levait sa coupe, tout en guignant la magnificence infinie de la croupe de Nathalie Nathalicia, harmonie géométrique violemment corsetée dans le vinyle à carreaux noir et blanc de la minirobe, ô juste quelques secondes d’éternité, avant que Nathalie Nathalicia ne se laissât choir au fond de son siège, grisée d’avoir fait cul sec ! L’œil fixe, la respiration bloquée, la tête basculée en arrière, une main crispée sur la cuisse droite, l’autre agrippée à la coupe vide, elle lâcha un rot bruyant, la bouche grande ouverte, les lèvres encore perlées d’húbris.
Dans le rétroviseur panoramique, Pierre Aporia voyait les deux femmes aux grands yeux porter leurs coupes mordorées à leurs petites lèvres ourlées en forme de pétales de coquelicot. Leurs longues chevelures étaient ceintes d’un bandeau de pourpre parcouru d’ondes azur, sinuosités régulières et insécables. En levant le coude, leurs seins droits bombaient sous le satin de soie, dessinant un segment hémisphérique qui diffusait une lumière platine très dure, rendant chaque sein comparable à une Lune gibbeuse – la trame de la soie, avec l’incidence de la lumière, formait comme des petits cratères entourés de zones sombres. En regardant l’empreinte laissée par leurs petites lèvres au bord du cristal, les deux femmes écoutaient le vent venir bourdonner à l’intérieur de leurs coupes vidées cul sec. Et elles rotèrent – l’une d’elles avait porté sa main devant sa bouche pour sentir son haleine minérale.
Par le toit ouvrant, d’où s’engouffrait en rafales successives un vent sauvage, Nathalie Nathalicia observait la brume qui formait une coupole. Elle se sentait ainsi comme enceinte dans un monde primitif. La chevelure serpentine, l’œil coruscant, Nathalie Nathalicia s’approchait doucement de Pierre Aporia, pour lui souffler son haleine réparatrice dans sa bouche entr’ouverte. Le tenant par la nuque, elle soufflait très fort… Et c’était comme s’il respirait à pleins poumons : un bien-être envahissait son plexus solaire. Le corps s’illimitait. La D.S.Argo fonçait à plus de 214 km/h. Enlacées par les tourbillons coquins du vent, en se tenant chacune par le cou, les trois femmes se soufflaient, à tour de rôle, cette haleine réparatrice dans leurs bouches. Entre chaque intense expiration, les deux femmes aux grands yeux s’exclamaient d’une voix rauque :
— Fucking good shock! Terriblement terrible!
La brume se dégageait, peu à peu, du Boulevard du Crépuscule. Les cinq tours du "Petit New York", voluptueusement dressées parmi des barres d’immeubles à loyer très modéré, se découpaient sur le ciel tendrement piqueté d’étoiles. Pierre Aporia observait plus particulièrement la tour où il avait passé le dernier cycle de son enfance (après l’explosion de l’immeuble originaire). Sa chambre, au deuxième étage, était allumée. Mais le papier peint aux motifs pourpres et blancs mouchetés de vert, que sa mère avait choisi et fait coller sur les murs et le plafond, avait changé pour une vive peinture blanche. Et, à la fenêtre, venait d’apparaître un petit garçon. Même teinte de cheveux bruns que lui naguère. Pierre Aporia se souvenait en avoir passé du temps à cette fenêtre, qui donnait plein sud. Poste idéal (il comparait sa chambre à un vaisseau spatial) pour regarder les nuages, s’étonnant de leurs formes d’animaux, de monstres et de créatures anthropomorphes géantes ; pour observer la Lune et les planètes avec une lunette de sa conception (une loupe clouée sur un tasseau à une bonne distance d’un objectif de projecteur de diapositives) ; pour attendre, longtemps, trop longtemps, du retour du travail sa mère… Il lui ressouvint ce matin d’automne, à six heures, l’avoir regardée, avec bienveillance, s’éloigner sur un mini-vélo blanc pour se rendre à l’usine textile au fond de la vallée : c’était la première fois de sa vie que sa mère allait travailler au-dehors de la maison. Il était un peu inquiet pour elle ; et ce changement augurait pour lui une prise en charge de la maison, de ses sœurs et de lui-même. Cela lui avait déjà été explicitement demandé lors du départ définitif de son père : « Tu es le seul homme de la maison, tu es donc le chef de famille maintenant. Tu dois veiller sur tes sœurs et ta mère », lui avait dit sa grand-mère maternelle, et sur un ton autoritaire qui ne lui laissait aucune échappatoire. « Sois studieux, car c’est maintenant que ton avenir se dessine. Et sois aussi un fils attentif aux soucis de sa maman. Sois gentil avec tes sœurs, qui sont petites encore et fais en sorte qu’elles deviennent obéissantes. », lui avait écrit son grand-père maternel, sur un papier à lettres à en-tête du Ministère des Affaires Culturelles. Pierre n’avait que dix ans. Ainsi, à son insu, par la force des choses de famille, il était devenu ce qu’il appellerait plus tard un enfant-père. Et il lui aura fallu, à cet enfant-père, déployer beaucoup de moyens et de ruses pour se re-créer une enfance, secrète, un petit monde, une île déserte, un rempart d’imaginaire contre la violence et la folie qui sourdaient au sein de sa famille. Amor Fati ! Ainsi, cette large fenêtre à bascule (ornée d’un rideau jaune d’or), laissait généreusement la lumière venir éclairer les décors et les maquettes de ses films, illuminant sa chambre transformée en studio de cinématographie. Il lui donnerait même un nom à ce studio : "Scotchlood" ("Scotch", car il utilisait des kilomètres de ruban adhésif pour construire les décors ; "Lood", pour faire comme "Hollywood").
Le regard de l’enfant à la fenêtre croisa celui de Pierre Aporia, lequel, gêné, baissa les yeux. Alors, il découvrit, avec stupeur, que le bac à sable, situé au pied de la tour, avait été transformé en parking. Que les bancs, où les mères s’asseyaient pour converser pendant que les enfants jouaient, avaient disparu. Mais, peut-être que les enfants ne jouaient plus dehors, parce que hypnotisés dedans par les écrans. D’ailleurs, même la "Côte de Velours" avait été rasée. Cette petite forêt, avec ses grottes et ses mystères, à quelques mètres de la tour, l’enfant-père y avait tourné des films, expérimenté des fusées, entrepris des expéditions dignes des explorateurs de la jungle. Cette petite forêt – sa forêt – était maintenant transformée en cellules d’habitation de béton. Ô fragiles souvenirs…
Par contre, le Collège était toujours là. Avec son architecture minimaliste en forme de T, sa pendule solaire sculptée dans de l’acier à l’entrée, et la ligne blanche devant le portail, ligne à avoir franchie pour être considéré dans l’établissement, ou en dehors de celui-ci afin, par exemple, de pouvoir fumer – ce qui était le signe d’être grand. Au fond du Collège, encore dans la brume, Pierre Aporia distinguait la cour autrefois attribuée aux classes de Transition. Il avait aimé s’y aventurer dans cette cour, le cœur battant, car en ce lieu, les mecs avaient l’allure voyou ; et les filles, toutes les filles, avec leurs maquillages, leurs blouses (roses ou beiges selon la semaine) ouvertes sur leurs jupes courtes, leurs jeans moulants, avec l’air sciemment dévergondé (vulgaire selon le qu’en-dira-t-on), le regard hautain, le port de tête altier, toutes ces filles-là avaient une fraîcheur, un naturel, une maturité, un quelque chose d’exceptionnel, donc de fascinant et de totalement différent des autre filles de la cour des classes traditionnelles. Ces filles-là étaient telles des femmes. Et auprès d’elles, Pierre était comme un explorateur face à un inconnu. Et ses copains lui disaient, sur un ton qui dissimulait mal leur ignorance, qu’elles avaient vu le loup !… Mais, quel loup ?
Le jour vint, où l’une de ces filles très mauvais genre, la copine d’un copain, une grande blonde pulpeuse, lui fit la bise. Ému à en perdre le souffle, il avait touché ses joues, comme si quelque chose de divin venait d’y être déposé. Et chaque matin, à l’entrée du Collège, de l’autre côté de la ligne blanche, ce côté où l’on était libre, quand il l’apercevait, appuyée sur la barrière en train de tirer sur sa cigarette (qu’elle tenait à l’intérieur de sa longue et fine main, repliée comme un coquillage), son cœur battait d’impatience qu’elle vînt lui claquer sur ses joues pubères quatre bises, lesquelles, parfois, lui laissaient de petites traces de rouge à lèvres, traces qu’il se refusait de retirer, les arborant même avec fierté, bien conscient de l’ambiguïté que cela levait dans le regard des autres.
Quelques années plus tard, au deuxième sous-sol de la tour, dans des exhalaisons d’humidité rance et de pisse, auto-enfermés elle et lui dans la cave pour se soustraire à un jeu puéril de cache-cache, cette fille mauvais genre à la chevelure parfumée de tabac blond, en quittant la bouche de Pierre, avait halé toute la moiteur de l’obscurité jusqu’au rameau de chair. Et sous la jupe blanche, agressivement courte, une des mains de Pierre, les doigts gelés par la crainte, s’était glissée dans la culotte mouillée vers le sillon velu et fendu. Cette chair de velours lui paraissait tout à la fois si dure, si liquide et si chaude, qu’il en fut saisi d’effroi. Et elle riait aux éclats – un rire vulgaire, aux tonalités rauques, trivialité mutine qu’il recherchera toute sa vie, car synonyme, pour lui, de vérité nue. Elle gémissait « oui ! c’est bon ça ! » tout en lui couvrant son visage de brûlants baisers carnivores. Puis, d’une main, elle tenait son briquet à alcool allumé, pour voir, dans la lueur flavescente, « sa petite gueule intelligente ! »
— Ô ma Rome ! s’écriait Pierre Aporia en descendant de la D.S.Argo, toute recouverte de gouttelettes iridescentes. Nathalie Nathalicia à la belle chevelure blonde, dont les boucles indisciplinées jouaient avec le vent, ouvrait la portière arrière pour laisser descendre les deux femmes aux grands yeux. Elle leur disait :
— Allons ! Dévoilons nos parures interdites ! Débarrassons-nous de ces beaux vêtements qui contrôlent nos chairs et contaminent nos esprits !
Avec des mouvements lents, les deux femmes déboutonnaient le haut de leurs robes noir et bl...
Table des matières
- Indication
- Epigraphe
- Sommaire
- Début du texte
- PARTY-GIRLS ONE
- PARTY-GIRLS TWO
- MARE TRANQUILLITATIS
- PARTY-GIRLS THREE
- SOURCES
- Du même auteur
- Page de copyright
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