Vingt-quatre heures de la vie d'une femme
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Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

Une nouvelle de l'écrivain autrichien Stefan Zweig (texte intégral)

  1. 60 pages
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Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

Une nouvelle de l'écrivain autrichien Stefan Zweig (texte intégral)

À propos de ce livre

RÉSUMÉ: "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" de Stefan Zweig est une nouvelle captivante qui explore les profondeurs des Ă©motions humaines. L'histoire se dĂ©roule dans une pension de la Riviera, oĂč une femme d'un Ăąge mĂ»r, Mrs. C., partage une expĂ©rience bouleversante de sa vie avec un narrateur. Cette confession intime rĂ©vĂšle comment, en l'espace de vingt-quatre heures, elle a vĂ©cu une passion intense et incontrĂŽlable pour un jeune joueur compulsif qu'elle a rencontrĂ© par hasard dans un casino. Zweig, avec sa maĂźtrise inĂ©galĂ©e de la psychologie, plonge le lecteur dans les mĂ©andres des dĂ©sirs humains, des impulsions irrationnelles et des consĂ©quences morales de nos choix. À travers une narration riche et dĂ©taillĂ©e, l'auteur autrichien nous fait rĂ©flĂ©chir sur les forces invisibles qui gouvernent nos vies et sur la fragilitĂ© de la condition humaine. Cette oeuvre, bien que brĂšve, est un exemple parfait de la capacitĂ© de Zweig Ă  capturer des moments fugaces mais dĂ©terminants, montrant comment une seule journĂ©e peut transformer une vie entiĂšre. Par son style Ă©lĂ©gant et son analyse pĂ©nĂ©trante des Ă©motions, "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" reste une lecture incontournable pour ceux qui s'intĂ©ressent Ă  la complexitĂ© des relations humaines.L'AUTEUR: Stefan Zweig, nĂ© le 28 novembre 1881 Ă  Vienne, est une figure majeure de la littĂ©rature autrichienne du XXe siĂšcle. Issu d'une famille juive aisĂ©e, il reçoit une Ă©ducation raffinĂ©e, s'immergeant trĂšs tĂŽt dans le monde des lettres. Zweig Ă©tudie la philosophie Ă  l'universitĂ© de Vienne et commence sa carriĂšre littĂ©raire avec des poĂšmes, avant de se tourner vers la prose. Ses oeuvres, souvent centrĂ©es sur les thĂšmes de la psychologie et des relations humaines, lui valent une reconnaissance internationale. Pendant l'entre-deux-guerres, Zweig devient l'un des Ă©crivains les plus traduits au monde. Toutefois, la montĂ©e du nazisme l'oblige Ă  fuir l'Autriche en 1934. AprĂšs des sĂ©jours en Angleterre et aux États-Unis, il s'installe au BrĂ©sil, oĂč il continue Ă  Ă©crire. Parmi ses oeuvres les plus cĂ©lĂšbres figurent "Le Joueur d'Ă©checs", "Marie-Antoinette" et bien sĂ»r "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme". Zweig, profondĂ©ment affectĂ© par la guerre et l'exil, met fin Ă  ses jours en 1942. Son hĂ©ritage littĂ©raire perdure, et il est aujourd'hui cĂ©lĂ©brĂ© pour sa capacitĂ© Ă  sonder l'Ăąme humaine avec une finesse inĂ©galĂ©e.

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Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2019
Imprimer l'ISBN
9782322126781
ISBN de l'eBook
9782322129522

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

Dans la petite pension de la Riviera oĂč je me trouvais alors (dix ans avant la guerre[1]), avait Ă©clatĂ© Ă  notre table une violente discussion qui brusquement menaça de tourner en altercation furieuse et fut mĂȘme accompagnĂ©e de paroles haineuses et injurieuses. La plupart des gens n’ont qu’une imagination Ă©moussĂ©e. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un coin aigu en plein cerveau, n’arrive guĂšre Ă  les Ă©mouvoir ; mais si devant leurs yeux, Ă  portĂ©e immĂ©diate de leur sensibilitĂ©, se produit quelque chose, mĂȘme de peu d’importance, aussitĂŽt bouillonne en eux une passion dĂ©mesurĂ©e. Alors ils compensent, dans une certaine mesure, leur indiffĂ©rence coutumiĂšre par une vĂ©hĂ©mence dĂ©placĂ©e et exagĂ©rĂ©e.
Ainsi en fut-il cette fois-lĂ  dans notre sociĂ©tĂ© de commensaux tout Ă  fait bourgeois, qui d’habitude se livraient paisiblement Ă  de small talks[2] et Ă  de petites plaisanteries sans profondeur, et qui le plus souvent, aussitĂŽt aprĂšs le repas, se dispersaient : le couple conjugal des Allemands pour excursionner et faire de la photo, le Danois rondelet pour pratiquer l’art monotone de la pĂȘche, la dame anglaise distinguĂ©e pour retourner Ă  ses livres, les Ă©poux italiens pour faire des escapades Ă  Monte-Carlo, et moi pour paresser sur une chaise du jardin ou pour travailler. Mais cette fois-ci, nous restĂąmes tous accrochĂ©s les uns aux autres dans cette discussion acharnĂ©e ; et si l’un de nous se levait brusquement, ce n’était pas comme d’habitude pour prendre poliment congĂ©, mais dans un accĂšs de brĂ»lante irritation qui, comme je l’ai dĂ©jĂ  indiquĂ©, revĂȘtait des formes presque furieuses.
Il est vrai que l’évĂ©nement qui avait excitĂ© Ă  tel point notre petite sociĂ©tĂ© Ă©tait assez singulier. La pension dans laquelle nous habitions tous les sept, se prĂ©sentait bien de l’extĂ©rieur sous l’aspect d’une villa sĂ©parĂ©e (ah ! comme Ă©tait merveilleuse la vue qu’on avait des fenĂȘtres sur le littoral festonnĂ© de rochers), mais en rĂ©alitĂ©, ce n’était qu’une dĂ©pendance, moins chĂšre, du grand Palace HĂŽtel et directement reliĂ©e avec lui par le jardin, de sorte que nous, les pensionnaires d’à cĂŽtĂ©, nous vivions malgrĂ© tout en relations continuelles avec les clients du Palace. Or, la veille, cet hĂŽtel avait eu Ă  enregistrer un parfait scandale.
En effet, au train de midi, exactement de midi vingt (je dois indiquer l’heure avec prĂ©cision parce que c’est important, aussi bien pour cet Ă©pisode que pour le sujet de notre conversation si animĂ©e), un jeune Français Ă©tait arrivĂ© et avait louĂ© une chambre donnant sur la mer : cela seul annonçait dĂ©jĂ  une certaine aisance pĂ©cuniaire. Il se faisait agrĂ©ablement remarquer, non seulement par son Ă©lĂ©gance discrĂšte, mais surtout par sa beautĂ© trĂšs grande et tout Ă  fait sympathique : au milieu d’un visage Ă©troit de jeune fille, une moustache blonde et soyeuse caressait ses lĂšvres, d’une chaude sensualitĂ© ; audessus de son front trĂšs blanc bouclaient des cheveux bruns et ondulĂ©s ; chaque regard de ses yeux doux Ă©tait une caresse ; tout dans sa personne Ă©tait tendre, flatteur, aimable, sans cependant rien d’artificiel ni de maniĂ©rĂ©. De loin, Ă  vrai dire, il rappelait d’abord un peu ces figures de cire de couleur rose et Ă  la pose recherchĂ©e qui, une Ă©lĂ©gante canne Ă  la main, dans les vitrines des grands magasins de mode, incarnent l’idĂ©al de la beautĂ© masculine. Mais dĂšs qu’on le regardait de plus prĂšs, toute impression de fatuitĂ© disparaissait, car ici (fait si rare !) l’amabilitĂ© Ă©tait chose naturelle et faisait corps avec l’individu. Quand il passait, il saluait tout le monde d’une façon Ă  la fois modeste et cordiale, et c’était un vrai plaisir de voir comment Ă  chaque occasion sa grĂące toujours prĂȘte se manifestait en toute libertĂ©.
Si une dame se rendait au vestiaire, il s’empressait d’aller lui chercher son manteau ; il avait pour chaque enfant un regard amical ou un mot de plaisanterie ; il Ă©tait Ă  la fois sociable et discret ; bref, il paraissait un de ces ĂȘtres privilĂ©giĂ©s, Ă  qui le sentiment d’ĂȘtre agrĂ©able aux autres par un visage souriant et un charme juvĂ©nile donne une grĂące nouvelle. Sa prĂ©sence Ă©tait comme un bienfait pour les hĂŽtes du Palace, la plupart ĂągĂ©s et de santĂ© prĂ©caire ; et grĂące Ă  une dĂ©marche triomphante de jeunesse, Ă  une allure vive et alerte, Ă  cette fraĂźcheur qu’un naturel charmant donne si superbement Ă  certains hommes, il avait conquis sans rĂ©sistance la sympathie de tous. Deux heures aprĂšs son arrivĂ©e, il jouait dĂ©jĂ  au tennis avec les deux filles du gros et cossu industriel lyonnais, Annette, ĂągĂ©e de douze ans, et Blanche qui en avait treize ; et leur mĂšre, la fine, dĂ©licate et trĂšs rĂ©servĂ©e Mme Henriette, regardait en souriant doucement, avec quelle coquetterie inconsciente les deux fillettes toutes novices flirtaient avec le jeune Ă©tranger. Le soir, il nous regarda pendant une heure jouer aux Ă©checs, en nous racontant entre-temps quelques gentilles anecdotes, sans nous dĂ©ranger du tout ; il se promena Ă  plusieurs reprises, assez longtemps, sur la terrasse avec Mme Henriette, dont le mari comme toujours jouait aux dominos avec un ami d’affaires ; trĂšs tard encore, je le trouvai en conversation suspecte d’intimitĂ© avec la secrĂ©taire de l’hĂŽtel, dans l’ombre du bureau.
Le lendemain matin, il accompagna Ă  la pĂȘche mon partenaire danois, montrant en cette matiĂšre des connaissances Ă©tonnantes ; ensuite, il s’entretint longuement de politique avec le fabricant de Lyon, ce en quoi Ă©galement il se rĂ©vĂ©la un causeur agrĂ©able, car on entendait le large rire du gros homme couvrir le bruit de la mer. AprĂšs le dĂ©jeuner (il est absolument nĂ©cessaire pour l’intelligence de la situation que je rapporte avec exactitude toutes ces phases de son emploi du temps), il passa encore une heure avec Mme Henriette, Ă  prendre le cafĂ© tous deux seuls dans le jardin ; il rejoua au tennis avec ses filles et conversa dans le hall avec les Ă©poux allemands. À six heures, en allant poster une lettre, je le trouvai Ă  la gare. Il vint au-devant de moi avec empressement et me raconta qu’il Ă©tait obligĂ© de s’excuser, car on l’avait subitement rappelĂ©, mais qu’il reviendrait dans deux jours.
Effectivement, le soir, il ne se trouvait pas dans la salle Ă  manger, mais c’était simplement sa personne qui manquait, car Ă  toutes les tables on parlait uniquement de lui et l’on vantait son caractĂšre agrĂ©able et gai.
Pendant la nuit, il pouvait ĂȘtre onze heures, j’étais assis dans ma chambre en train de finir la lecture d’un livre, lorsque j’entendis tout Ă  coup par la fenĂȘtre ouverte, des cris et des appels inquiets dans le jardin, qui tĂ©moignaient d’une agitation certaine dans l’hĂŽtel d’à cĂŽtĂ©. PlutĂŽt par inquiĂ©tude que par curiositĂ©, je descendis aussitĂŽt, et en cinquante pas je m’y rendis, pour trouver les clients et le personnel dans un Ă©tat de grand trouble et d’émotion. Mme Henriette, dont le mari, avec sa ponctualitĂ© coutumiĂšre, jouait aux dominos avec son ami de Namur, n’était pas rentrĂ©e de la promenade qu’elle faisait tous les soirs sur le front de mer, et l’on craignait un accident. Comme un taureau, cet homme corpulent, d’habitude si pesant, se prĂ©cipitait continuellement vers le littoral, et quand sa voix altĂ©rĂ©e par l’émotion criait dans la nuit : « Henriette ! Henriette ! », ce son avait quelque chose d’aussi terrifiant et de primitif que le cri d’une bĂȘte gigantesque, frappĂ©e Ă  mort. Les serveurs et les boys se dĂ©menaient, montant et descendant les escaliers ; on rĂ©veilla tous les clients et l’on tĂ©lĂ©phona Ă  la gendarmerie. Mais au milieu de ce tumulte, le gros homme, son gilet dĂ©boutonnĂ©, titubait et marchait pesamment en sanglotant et en criant sans cesse dans la nuit, d’une maniĂšre tout Ă  fait insensĂ©e, un seul nom : « Henriette ! Henriette ! » Sur ces entrefaites, les enfants s’étaient rĂ©veillĂ©es lĂ -haut et en chemises de nuit elles appelaient leur mĂšre par la fenĂȘtre ; alors le pĂšre courut Ă  elles pour les tranquilliser.
Puis se passa quelque chose de si effrayant qu’il est Ă  peine possible de le raconter, parce que la nature violemment tendue, dans les moments de crise exceptionnelle, donne souvent Ă  l’attitude de l’homme une expression tellement tragique que ni l’image, ni la parole ne peuvent la reproduire avec cette puissance de la foudre qui est en elle. Soudain, le lourd et gros bonhomme descendit les marches de l’escalier en les faisant grincer, et avec un visage tout changĂ©, plein de lassitude et pourtant fĂ©roce ; il tenait une lettre Ă  la main : « Rappelez tout le monde ! » dit-il d’une voix tout juste intelligible au chef du personnel. « Rappelez tout le monde ; c’est inutile, ma femme m’a abandonnĂ©. »
Il y avait de la tenue dans cet homme frappĂ© Ă  mort, une tenue faite de tension surhumaine devant tous ces gens qui l’entouraient, qui se pressaient curieusement autour de lui pour le regarder et qui, brusquement, s’écartĂšrent pleins de confusion, de honte et d’effroi. Il lui resta juste assez de force pour passer devant nous en chancelant, sans regarder personne, et pour Ă©teindre la lumiĂšre dans le salon de lecture ; puis on entendit son corps lourd et massif s’écrouler d’un seul coup dans un fauteuil, et l’on perçut un sanglot sauvage et animal, comme seul peut en avoir un homme qui n’a encore jamais pleurĂ©. Cette douleur Ă©lĂ©mentaire agit sur chacun de nous, mĂȘme le moins sensible, avec une violence stupĂ©fiante. Aucun des garçons de l’hĂŽtel, aucun des clients venus lĂ  par curiositĂ© n’osait risquer un sourire, ou mĂȘme un mot de commisĂ©ration. Muets, l’un aprĂšs l’autre, comme ayant honte de cette foudroyante explosion du sentiment, nous regagnĂąmes doucement nos chambres, et tout seul dans la piĂšce obscure oĂč il Ă©tait, ce morceau d’humanitĂ© Ă©crasĂ©e palpitait et sanglotait, archi-seul avec lui-mĂȘme dans la maison oĂč lentement s’éteignaient les lumiĂšres, oĂč il n’y avait plus que des murmures, des chuchotements, des bruits faibles et mourants.
On comprendra qu’un Ă©vĂ©nement si foudroyant arrivĂ© sous nos yeux Ă©tait de nature Ă  Ă©mouvoir puissamment des gens accoutumĂ©s Ă  l’ennui et Ă  des passetemps insouciants. Mais la discussion qui ensuite Ă©clata Ă  notre table avec tant de vĂ©hĂ©mence et qui faillit mĂȘme dĂ©gĂ©nĂ©rer en voies de fait, bien qu’ayant pour point de dĂ©part cet incident surprenant, Ă©tait en elle-mĂȘme plutĂŽt une question de principes qui s’affrontent et une opposition colĂ©reuse de conceptions diffĂ©rentes de la vie. En effet, par suite de l’indiscrĂ©tion d’une femme de chambre qui avait lu cette lettre (le mari effondrĂ© sur lui-mĂȘme, dans sa colĂšre impuissante, l’avait jetĂ©e toute chiffonnĂ©e n’importe oĂč sur le parquet), on eut vite appris que Mme Henriette n’était pas partie seule, mais d’accord avec le jeune Français (pour qui la sympathie de la plupart commença dĂšs lors Ă  diminuer rapidement). AprĂšs tout, au premier coup d’Ɠil, on aurait parfaitement compris que cette petite madame Bovary Ă©changeĂąt son Ă©poux rondelet et provincial pour un joli jeune homme distinguĂ©. Mais ce qui Ă©tonnait toute la maison, c’était que ni le fabricant, ni ses filles, ni mĂȘme Mme Henriette n’avaient jamais vu auparavant ce Lovelace[3] ; et que, par consĂ©quent, une conversation nocturne de deux heures sur la terrasse et une heure de cafĂ© pris en commun dans le jardin puissent avoir suffi pour amener une femme irrĂ©prochable, d’environ trente-trois ans, Ă  abandonner du jour au lendemain son mari et ses deux enfants, pour suivre Ă  l’aventure un jeune Ă©lĂ©gant qui lui Ă©tait totalement Ă©tranger.
Notre table Ă©tait unanime Ă  ne voir dans ce fait, incontestable en apparence, qu’une tromperie perfide et une manƓuvre astucieuse du couple amoureux : il Ă©tait Ă©vident que Mme Henriette entretenait depuis trĂšs longtemps des rapports secrets avec le jeune homme et que ce charmeur de rats[4] n’était venu ici que pour fixer les derniers dĂ©tails de la fuite, car – ainsi raisonnait-on –, il Ă©tait absolument impossible qu’une honnĂȘte femme, aprĂšs simplement deux heures de connaissance, filĂąt ainsi au premier coup de pipeau. Voici que je m’amusai Ă  ĂȘtre d’un autre avis ; et je soutins Ă©nergiquement la possibilitĂ©, et mĂȘme la probabilitĂ© d’un Ă©vĂ©nement de ce genre, de la part d’une femme qu’une union faite de longues annĂ©es de dĂ©ceptions et d’ennui avait intĂ©rieurement prĂ©parĂ©e Ă  devenir la proie de tout homme audacieux. Par suite de mon opposition inattendue, la discussion devint vite gĂ©nĂ©rale, et ce qui surtout la rendit passionnĂ©e, ce fut que les deux couples d’époux, aussi bien l’allemand que l’italien, refusĂšrent avec un mĂ©pris vĂ©ritablement offensant d’admettre l’existence du coup de foudre[5], oĂč ils ne voyaient qu’une folie et une fade imagination romanesque.
Bref, il est ici sans intĂ©rĂȘt de remĂącher dans tous ses dĂ©tails le cours orageux de cette dispute entre la soupe et le pudding ; seuls des professionnels de la table d’hĂŽte[6] sont spirituels, et les arguments auxquels on recourt dans la chaleur d’une discussion que le hasard soulĂšve entre convives sont le plus souvent sans originalitĂ©, parce que, pour ainsi dire, ramassĂ©s hĂątivement avec la main gauche. Il serait Ă©galement difficile d’expliquer pourquoi notre discussion prit si vite des formes blessantes ; je crois que l’irritation vint de ce que, malgrĂ© eux, les deux maris prĂ©tendirent que leurs propres femmes Ă©chappaient Ă  la possibilitĂ© de tels risques et de telles chutes. Malheureusement, ils ne trouvĂšrent rien de meilleur Ă  m’objecter que seul pouvait parler ainsi quelqu’un qui juge l’ñme fĂ©minine d’aprĂšs les conquĂȘtes fortuites et trop faciles d’un cĂ©libataire. Cela commença Ă  m’irriter, et lorsque ensuite la dame allemande assaisonna cette leçon d’une moutarde sentencieuse, en disant qu’il y avait d’une part, des femmes dignes de ce nom, et d’autre part, des « natures de gourgandine », et que, selon elle, Mme Henriette devait ĂȘtre de celles-ci, je perdis tout Ă  fait patience ; Ă  mon tour je devins agressif. Je dĂ©clarai que cette nĂ©gation du fait incontestable qu’une femme, Ă  maintes heures de sa vie, peut ĂȘtre livrĂ©e Ă  des puissances mystĂ©rieuses plus fortes que sa volontĂ© et que son intelligence, dissimulait seulement la peur de notre propre instinct, la peur du dĂ©monisme de notre nature et que beaucoup de personnes semblaient prendre plaisir Ă  se croire plus fortes, plus morales et plus pures que les gens « faciles Ă  sĂ©duire ».
Pour ma part, je trouvais plus honnĂȘte qu’une femme suivĂźt librement et passionnĂ©ment son instinct, au lieu, comme c’est gĂ©nĂ©ralement le cas, de tromper son mari en fermant les yeux quand elle est dans ses bras. Ainsi m’exprimai-je Ă  peu prĂšs ; et dans la conversation devenue crĂ©pitante, plus les autres attaquaient la pauvre Mme Henriette, plus je la dĂ©fendais avec chaleur (Ă  vrai dire, bien au-delĂ  de ma conviction intime !). Cette ardeur parut une provocation aux deux couples d’époux ; et, quatuor peu harmonieux, ils me tombĂšrent dessus en bloc avec tant d’acharnement que le vieux Danois, qui Ă©tait assis, l’air jovial et le chronomĂštre Ă  la main comme l’arbitre dans un match de football, Ă©tait obligĂ© de temps en temps de frapper sur la table du revers osseux de ses doigts, en guise d’avertissement, disant : « Gentlemen, please ».
Mais cela ne faisait d’effet que pour un moment. Par trois fois dĂ©jĂ , l’un des deux messieurs s’était dressĂ© violemment, le visage cramoisi, et sa femme avait eu beaucoup de peine Ă  l’apaiser – bref, une douzaine de minutes encore, et notre discussion aurait fini par des coups, si soudain Mrs C
 n’avait pas par des paroles lĂ©nitives calmĂ©, comme avec de l’huile balsamique, les vagues Ă©cumantes de la conversation.
Mrs C
 , la vieille dame anglaise aux...

Table des matiĂšres

  1. Introduction
  2. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme
  3. Page de copyright

Foire aux questions

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