Jacques le Fataliste conte les aventures et les conversations de deux cavaliers, Jacques et son maßtre, alors que les deux hommes cheminent vers une destination inconnue. Jacques est un valet courageux, intelligent, généreux et a le sens de l'initiative.

- 355 pages
- French
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JACQUES LE FATALISTE
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Informations
LâĆuvre.
Comment sâĂ©taient-ils rencontrĂ©s ? Par hasard, comme tout le monde. Comment sâappelaient-ils ? Que vous importe ? DâoĂč venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. OĂč allaient-ils ? Est-ce que lâon sait oĂč lâon va ? Que disaient-ils ? Le maĂźtre ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas Ă©tait Ă©crit lĂ -haut.
LE MAĂTRE
Câest un grand mot que cela.
JACQUES
Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait dâun fusil avait son billet.
LE MAĂTRE
Et il avait raison⊠»
AprĂšs une courte pause, Jacques sâĂ©cria : « Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret !
LE MAĂTRE
Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela nâest pas chrĂ©tien.
JACQUES
Câest que, tandis que je mâenivre de son mauvais vin, jâoublie de mener nos chevaux Ă lâabreuvoir. Mon pĂšre sâen aperçoit ; il se fĂąche. Je hoche de la tĂȘte ; il prend un bĂąton et mâen frotte un peu durement les Ă©paules. Un rĂ©giment passait pour aller au camp devant Fontenoy ; de dĂ©pit je mâenrĂŽle. Nous arrivons ; la bataille se donne.
LE MAĂTRE
Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES
Vous lâavez devinĂ© ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenĂ©es par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaĂźnons dâune gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je nâaurais Ă©tĂ© amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAĂTRE
Tu as donc été amoureux ?
JACQUES
Si je lâai Ă©tĂ© !
LE MAĂTRE
Et cela par un coup de feu ?
JACQUES
Par un coup de feu.
LE MAĂTRE
Tu ne mâen as jamais dit un mot.
JACQUES
Je le crois bien.
LE MAĂTRE
Et pourquoi cela ?
JACQUES
Câest que cela ne pouvait ĂȘtre dit ni plus tĂŽt ni plus tard.
LE MAĂTRE
Et le moment dâapprendre ces amours est-il venu ?
JACQUES
Qui le sait ?
LE MAĂTRE
à tout hasard, commence toujours⊠»
Jacques commença lâhistoire de ses amours. CâĂ©tait lâaprĂšs-dĂźner : il faisait un temps lourd ; son maĂźtre sâendormit. La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilĂ fourvoyĂ©s. VoilĂ le maĂźtre dans une colĂšre terrible et tombant Ă grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant Ă chaque coup : « Celui-lĂ Ă©tait apparemment encore Ă©crit lĂ -haut⊠»
Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et quâil ne tiendrait quâĂ moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le rĂ©cit des amours de Jacques, en le sĂ©parant de son maĂźtre et en leur faisant courir Ă chacun tous les hasards quâil me plairait. Quâest-ce qui mâempĂȘcherait de marier le maĂźtre et de le faire cocu ? dâembarquer Jacques pour les Ăźles ? dây conduire son maĂźtre ? de les ramener tous les deux en France sur le mĂȘme vaisseau ? Quâil est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes lâun et lâautre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce dĂ©lai.
Lâaube du jour parut. Les voilĂ remontĂ©s sur leurs bĂȘtes et poursuivant leur chemin. Et oĂč allaient-ils ? VoilĂ la seconde fois que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous rĂ©ponds : Quâest-ce que cela vous fait ? Si jâentame le sujet de leur voyage, adieu les amours de Jacques⊠Ils allĂšrent quelque temps en silence. Lorsque chacun fut un peu remis de son chagrin, le maĂźtre dit Ă son valet : « Eh bien, Jacques, oĂč en Ă©tions-nous de tes amours ?
JACQUES
Nous en Ă©tions, je crois, Ă la dĂ©route de lâarmĂ©e ennemie. On se sauve, on est poursuivi, chacun pense Ă soi. Je reste sur le champ de bataille, enseveli sous le nombre des morts et des blessĂ©s, qui fut prodigieux. Le lendemain on me jeta, avec une douzaine dâautres, sur une charrette, pour ĂȘtre conduit Ă un de nos hĂŽpitaux. Ah ! Monsieur, je ne crois pas quâil y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.
LE MAĂTRE
Allons donc, Jacques, tu te moques.
JACQUES
Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas ! Il y a lĂ je ne sais combien dâos, de tendons, et bien dâautres choses quâils appellent je ne sais comment⊠»
Une espĂšce de paysan qui les suivait avec une fille quâil portait en croupe et qui les avait Ă©coutĂ©s, prit la parole et dit : « Monsieur a raison⊠»
On ne savait Ă qui ce monsieur Ă©tait adressĂ©, mais il fut mal pris par Jacques et par son maĂźtre ; et Jacques dit Ă cet interlocuteur indiscret : « De quoi te mĂȘles-tu ?
â Je me mĂȘle de mon mĂ©tier ; je suis chirurgien Ă votre service, et je vais vous dĂ©montrer⊠»
La femme quâil portait en croupe lui disait : « Monsieur le docteur, passons notre chemin et laissons ces messieurs qui nâaiment pas quâon leur dĂ©montre.
â Non, lui rĂ©pondit le chirurgien, je veux leur dĂ©montrer, et je leur dĂ©montrerai⊠»
Et, tout en se retournant pour dĂ©montrer, il pousse sa compagne, lui fait perdre lâĂ©quilibre et la jette Ă terre, un pied pris dans la basque de son habit et les cotillons renversĂ©s sur sa tĂȘte. Jacques descend, dĂ©gage le pied de cette pauvre crĂ©ature et lui rabaisse ses jupons. Je ne sais sâil commença par rabaisser les jupons ou par dĂ©gager le pied ; mais Ă juger de lâĂ©tat de cette femme par ses cris, elle sâĂ©tait griĂšvement blessĂ©e. Et le maĂźtre de Jacques disait au chirurgien : « VoilĂ ce que câest que de dĂ©montrer. »
Et le chirurgien : « VoilĂ ce que câest de ne vouloir pas quâon dĂ©montre !⊠»
Et Jacques Ă la femme tombĂ©e ou ramassĂ©e : « Consolez-vous, ma bonne, il nây a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon maĂźtre : câest quâil Ă©tait Ă©crit lĂ -haut quâaujourdâhui, sur ce chemin, Ă lâheure quâil est, M. le docteur serait un bavard, que mon maĂźtre et moi nous serions deux bourrus, que vous auriez une contusion Ă la tĂȘte et quâon vous verrait le cul⊠»
Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, sâil me prenait en fantaisie de vous dĂ©sespĂ©rer ! Je donnerais de lâimportance Ă cette femme ; jâen ferais la niĂšce dâun curĂ© du village voisin ; jâameuterais les paysans de ce village ; je me prĂ©parerais des combats et des amours ; car enfin cette paysanne Ă©tait belle sous le linge. Jacques et son maĂźtre sâen Ă©taient aperçus ; lâamour nâa pas toujours attendu une occasion aussi sĂ©duisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas amoureux une seconde fois ? Pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le rival et mĂȘme le rival prĂ©fĂ©rĂ© de son maĂźtre ? â Est-ce que le cas lui Ă©tait dĂ©jĂ arrivĂ© ? â Toujours des questions ! Vous ne voulez donc pas que Jacques continue le rĂ©cit de ses amours ? Une bonne fois pour toutes, expliquez-vous ; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir ? Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derriĂšre son conducteur, laissons-les aller et revenons Ă nos deux voyageurs. Cette fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit Ă son maĂźtre :
« VoilĂ le train du monde ; vous qui nâavez Ă©tĂ© blessĂ© de votre vie et qui ne savez ce que câest quâun coup de feu au genou, vous me soutenez, Ă moi qui ai eu le genou fracassĂ© et qui boite depuis vingt ansâŠ
LE MAĂTRE
Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que te voilĂ encore sur une charrette avec tes camarades, loin de lâhĂŽpital, loin de ta guĂ©rison et loin de devenir amoureux.
JACQUES
Quoi quâil vous plaise dâen penser, la douleur de mon genou Ă©tait excessive ; elle sâaccroissait encore par la duretĂ© de la voiture, par lâinĂ©galitĂ© des chemins, et Ă chaque cahot je poussais un cri aigu.
LE MAĂTRE
Parce quâil Ă©tait Ă©crit lĂ -haut que tu crierais ?
JACQUES
AssurĂ©ment ! Je perdais tout mon sang, et jâĂ©tais un homme mort si notre charrette, la derniĂšre de la ligne, ne se fĂ»t arrĂȘtĂ©e devant une chaumiĂšre. LĂ , je demande Ă descendre ; on me met Ă terre. Une jeune femme, qui Ă©tait debout Ă la porte de la chaumiĂšre, rentra chez elle et en sortit presque aussitĂŽt avec un verre et une bouteille de vin. Jâen bus un ou deux coups Ă la hĂąte. Les charrettes qui prĂ©cĂ©daient la nĂŽtre dĂ©filĂšrent. On se disposait Ă me rejeter parmi mes camarades, lorsque, mâattachant fortement aux vĂȘtements de cette femme et Ă tout ce qui Ă©tait autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que, mourir pour mourir, jâaimais mieux que ce fĂ»t Ă lâendroit oĂč jâĂ©tais quâĂ deux lieues plus loin. En achevant ces mots, je tombai en dĂ©faillance. Au sortir de cet Ă©tat, je me trouvai dĂ©shabillĂ© et couchĂ© dans un lit qui occupait un des coins de la chaumiĂšre, ayant autour de moi un paysan, le maĂźtre du lieu, sa femme, la mĂȘme qui mâavait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait trempĂ© le coin de son tablier dans du vinaigre et mâen frottait le nez et les tempes.
LE MAĂTRE
Ah ! malheureux ! ah ! coquin⊠Infùme, je te vois arriver.
JACQUES
Mon maĂźtre, je crois que vous ne voyez rien.
LE MAĂTRE
Nâest-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux ?
JACQUES
Et quand je serais devenu amoureux dâelle, quâest-ce quâil y aurait Ă dire ? Est-ce quâon est maĂźtre de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on lâest, est-on maĂźtre dâagir comme si on ne lâĂ©tait pas ? Si cela eĂ»t Ă©tĂ© Ă©crit lĂ -haut, tout ce que vous vous disposez Ă me dire, je me le serais dit ; je me serais souffletĂ© ; je me serais cognĂ© la tĂȘte contre le mur ; je me serais arrachĂ© les cheveux : il nâen aurait Ă©tĂ© ni plus ni moins, et mon bienfaiteur eĂ»t Ă©tĂ© cocu.
LE MAĂTRE
Mais en raisonnant Ă ta façon, il nây a point de crime quâon ne commĂźt sans remords.
JACQUES
Ce que vous mâobjectez lĂ mâa plus dâune fois chiffonnĂ© la cervelle ; mais avec tout cela, malgrĂ© que jâen aie, jâen reviens toujours au mot de mon capitaine : Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est Ă©crit lĂ -haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen dâeffacer cette Ă©criture ? Puis-je nâĂȘtre pas moi ? Et Ă©tant moi, puis-je faire autrement que moi ? Puis-je ĂȘtre moi en un autre ? Et depuis que je suis au monde, y a-t-il eu un seul instant oĂč cela nâait Ă©tĂ© vrai ? PrĂȘchez tant quâil vous plaira, vos raisons seront peut-ĂȘtre bonnes ; mais sâil est Ă©crit en moi ou lĂ -haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que jây fasse ?
LE MAĂTRE
Je rĂȘve Ă une chose : câest si ton bienfaiteur eĂ»t Ă©tĂ© cocu parce quâil Ă©tait Ă©crit lĂ -haut ; ou si cela Ă©tait Ă©crit lĂ -haut parce que tu ferais cocu ton bienfaiteur ?
JACQUES
Tous les deux Ă©taient Ă©crits lâun Ă cĂŽtĂ© de lâautre. Tout a Ă©tĂ© Ă©crit Ă la fois. Câest comme un grand rouleau quâon dĂ©ploie petit Ă petit⊠»
Vous concevez, lecteur, jusquâoĂč je pourrais pousser cette conversation sur un sujet dont on a tant parlĂ©, tant Ă©crit depuis deux mille ans, sans en ĂȘtre dâun pas plus avancĂ©. Si vous me savez peu de grĂ© de ce que je vous dis, sachez mâen beaucoup de ce que je ne vous dis pas.
Tandis que nos deux thĂ©ologiens disputaient sans sâentendre, comme il peut arriver...
Table des matiĂšres
- JACQUES LE FATALISTE
- LâĆuvre.
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