JACQUES LE FATALISTE
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JACQUES LE FATALISTE

  1. 355 pages
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JACQUES LE FATALISTE

À propos de ce livre

Jacques le Fataliste conte les aventures et les conversations de deux cavaliers, Jacques et son maßtre, alors que les deux hommes cheminent vers une destination inconnue. Jacques est un valet courageux, intelligent, généreux et a le sens de l'initiative.

Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2020
Édition
1
ISBN de l'eBook
9782322183425

L’Ɠuvre.

Comment s’étaient-ils rencontrĂ©s ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’oĂč venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. OĂč allaient-ils ? Est-ce que l’on sait oĂč l’on va ? Que disaient-ils ? Le maĂźtre ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas Ă©tait Ă©crit lĂ -haut.
LE MAÎTRE
C’est un grand mot que cela.
JACQUES
Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet.
LE MAÎTRE
Et il avait raison
 »
AprĂšs une courte pause, Jacques s’écria : « Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret !
LE MAÎTRE
Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrĂ©tien.
JACQUES
C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de mener nos chevaux Ă  l’abreuvoir. Mon pĂšre s’en aperçoit ; il se fĂąche. Je hoche de la tĂȘte ; il prend un bĂąton et m’en frotte un peu durement les Ă©paules. Un rĂ©giment passait pour aller au camp devant Fontenoy ; de dĂ©pit je m’enrĂŽle. Nous arrivons ; la bataille se donne.
LE MAÎTRE
Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES
Vous l’avez devinĂ© ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenĂ©es par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaĂźnons d’une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais Ă©tĂ© amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE
Tu as donc été amoureux ?
JACQUES
Si je l’ai Ă©tĂ© !
LE MAÎTRE
Et cela par un coup de feu ?
JACQUES
Par un coup de feu.
LE MAÎTRE
Tu ne m’en as jamais dit un mot.
JACQUES
Je le crois bien.
LE MAÎTRE
Et pourquoi cela ?
JACQUES
C’est que cela ne pouvait ĂȘtre dit ni plus tĂŽt ni plus tard.
LE MAÎTRE
Et le moment d’apprendre ces amours est-il venu ?
JACQUES
Qui le sait ?
LE MAÎTRE
À tout hasard, commence toujours
 »
Jacques commença l’histoire de ses amours. C’était l’aprĂšs-dĂźner : il faisait un temps lourd ; son maĂźtre s’endormit. La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilĂ  fourvoyĂ©s. VoilĂ  le maĂźtre dans une colĂšre terrible et tombant Ă  grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant Ă  chaque coup : « Celui-lĂ  Ă©tait apparemment encore Ă©crit lĂ -haut
 »
Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le rĂ©cit des amours de Jacques, en le sĂ©parant de son maĂźtre et en leur faisant courir Ă  chacun tous les hasards qu’il me plairait. Qu’est-ce qui m’empĂȘcherait de marier le maĂźtre et de le faire cocu ? d’embarquer Jacques pour les Ăźles ? d’y conduire son maĂźtre ? de les ramener tous les deux en France sur le mĂȘme vaisseau ? Qu’il est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l’un et l’autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce dĂ©lai.
L’aube du jour parut. Les voilĂ  remontĂ©s sur leurs bĂȘtes et poursuivant leur chemin. Et oĂč allaient-ils ? VoilĂ  la seconde fois que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous rĂ©ponds : Qu’est-ce que cela vous fait ? Si j’entame le sujet de leur voyage, adieu les amours de Jacques
 Ils allĂšrent quelque temps en silence. Lorsque chacun fut un peu remis de son chagrin, le maĂźtre dit Ă  son valet : « Eh bien, Jacques, oĂč en Ă©tions-nous de tes amours ?
JACQUES
Nous en Ă©tions, je crois, Ă  la dĂ©route de l’armĂ©e ennemie. On se sauve, on est poursuivi, chacun pense Ă  soi. Je reste sur le champ de bataille, enseveli sous le nombre des morts et des blessĂ©s, qui fut prodigieux. Le lendemain on me jeta, avec une douzaine d’autres, sur une charrette, pour ĂȘtre conduit Ă  un de nos hĂŽpitaux. Ah ! Monsieur, je ne crois pas qu’il y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.
LE MAÎTRE
Allons donc, Jacques, tu te moques.
JACQUES
Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas ! Il y a lĂ  je ne sais combien d’os, de tendons, et bien d’autres choses qu’ils appellent je ne sais comment
 »
Une espĂšce de paysan qui les suivait avec une fille qu’il portait en croupe et qui les avait Ă©coutĂ©s, prit la parole et dit : « Monsieur a raison
 »
On ne savait Ă  qui ce monsieur Ă©tait adressĂ©, mais il fut mal pris par Jacques et par son maĂźtre ; et Jacques dit Ă  cet interlocuteur indiscret : « De quoi te mĂȘles-tu ?
– Je me mĂȘle de mon mĂ©tier ; je suis chirurgien Ă  votre service, et je vais vous dĂ©montrer
 »
La femme qu’il portait en croupe lui disait : « Monsieur le docteur, passons notre chemin et laissons ces messieurs qui n’aiment pas qu’on leur dĂ©montre.
– Non, lui rĂ©pondit le chirurgien, je veux leur dĂ©montrer, et je leur dĂ©montrerai
 »
Et, tout en se retournant pour dĂ©montrer, il pousse sa compagne, lui fait perdre l’équilibre et la jette Ă  terre, un pied pris dans la basque de son habit et les cotillons renversĂ©s sur sa tĂȘte. Jacques descend, dĂ©gage le pied de cette pauvre crĂ©ature et lui rabaisse ses jupons. Je ne sais s’il commença par rabaisser les jupons ou par dĂ©gager le pied ; mais Ă  juger de l’état de cette femme par ses cris, elle s’était griĂšvement blessĂ©e. Et le maĂźtre de Jacques disait au chirurgien : « VoilĂ  ce que c’est que de dĂ©montrer. »
Et le chirurgien : « VoilĂ  ce que c’est de ne vouloir pas qu’on dĂ©montre !
 »
Et Jacques Ă  la femme tombĂ©e ou ramassĂ©e : « Consolez-vous, ma bonne, il n’y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon maĂźtre : c’est qu’il Ă©tait Ă©crit lĂ -haut qu’aujourd’hui, sur ce chemin, Ă  l’heure qu’il est, M. le docteur serait un bavard, que mon maĂźtre et moi nous serions deux bourrus, que vous auriez une contusion Ă  la tĂȘte et qu’on vous verrait le cul
 »
Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s’il me prenait en fantaisie de vous dĂ©sespĂ©rer ! Je donnerais de l’importance Ă  cette femme ; j’en ferais la niĂšce d’un curĂ© du village voisin ; j’ameuterais les paysans de ce village ; je me prĂ©parerais des combats et des amours ; car enfin cette paysanne Ă©tait belle sous le linge. Jacques et son maĂźtre s’en Ă©taient aperçus ; l’amour n’a pas toujours attendu une occasion aussi sĂ©duisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas amoureux une seconde fois ? Pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le rival et mĂȘme le rival prĂ©fĂ©rĂ© de son maĂźtre ? – Est-ce que le cas lui Ă©tait dĂ©jĂ  arrivĂ© ? – Toujours des questions ! Vous ne voulez donc pas que Jacques continue le rĂ©cit de ses amours ? Une bonne fois pour toutes, expliquez-vous ; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir ? Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derriĂšre son conducteur, laissons-les aller et revenons Ă  nos deux voyageurs. Cette fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit Ă  son maĂźtre :
« VoilĂ  le train du monde ; vous qui n’avez Ă©tĂ© blessĂ© de votre vie et qui ne savez ce que c’est qu’un coup de feu au genou, vous me soutenez, Ă  moi qui ai eu le genou fracassĂ© et qui boite depuis vingt ans

LE MAÎTRE
Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que te voilĂ  encore sur une charrette avec tes camarades, loin de l’hĂŽpital, loin de ta guĂ©rison et loin de devenir amoureux.
JACQUES
Quoi qu’il vous plaise d’en penser, la douleur de mon genou Ă©tait excessive ; elle s’accroissait encore par la duretĂ© de la voiture, par l’inĂ©galitĂ© des chemins, et Ă  chaque cahot je poussais un cri aigu.
LE MAÎTRE
Parce qu’il Ă©tait Ă©crit lĂ -haut que tu crierais ?
JACQUES
AssurĂ©ment ! Je perdais tout mon sang, et j’étais un homme mort si notre charrette, la derniĂšre de la ligne, ne se fĂ»t arrĂȘtĂ©e devant une chaumiĂšre. LĂ , je demande Ă  descendre ; on me met Ă  terre. Une jeune femme, qui Ă©tait debout Ă  la porte de la chaumiĂšre, rentra chez elle et en sortit presque aussitĂŽt avec un verre et une bouteille de vin. J’en bus un ou deux coups Ă  la hĂąte. Les charrettes qui prĂ©cĂ©daient la nĂŽtre dĂ©filĂšrent. On se disposait Ă  me rejeter parmi mes camarades, lorsque, m’attachant fortement aux vĂȘtements de cette femme et Ă  tout ce qui Ă©tait autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que, mourir pour mourir, j’aimais mieux que ce fĂ»t Ă  l’endroit oĂč j’étais qu’à deux lieues plus loin. En achevant ces mots, je tombai en dĂ©faillance. Au sortir de cet Ă©tat, je me trouvai dĂ©shabillĂ© et couchĂ© dans un lit qui occupait un des coins de la chaumiĂšre, ayant autour de moi un paysan, le maĂźtre du lieu, sa femme, la mĂȘme qui m’avait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait trempĂ© le coin de son tablier dans du vinaigre et m’en frottait le nez et les tempes.
LE MAÎTRE
Ah ! malheureux ! ah ! coquin
 Infñme, je te vois arriver.
JACQUES
Mon maĂźtre, je crois que vous ne voyez rien.
LE MAÎTRE
N’est-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux ?
JACQUES
Et quand je serais devenu amoureux d’elle, qu’est-ce qu’il y aurait Ă  dire ? Est-ce qu’on est maĂźtre de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on l’est, est-on maĂźtre d’agir comme si on ne l’était pas ? Si cela eĂ»t Ă©tĂ© Ă©crit lĂ -haut, tout ce que vous vous disposez Ă  me dire, je me le serais dit ; je me serais souffletĂ© ; je me serais cognĂ© la tĂȘte contre le mur ; je me serais arrachĂ© les cheveux : il n’en aurait Ă©tĂ© ni plus ni moins, et mon bienfaiteur eĂ»t Ă©tĂ© cocu.
LE MAÎTRE
Mais en raisonnant à ta façon, il n’y a point de crime qu’on ne commüt sans remords.
JACQUES
Ce que vous m’objectez lĂ  m’a plus d’une fois chiffonnĂ© la cervelle ; mais avec tout cela, malgrĂ© que j’en aie, j’en reviens toujours au mot de mon capitaine : Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est Ă©crit lĂ -haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen d’effacer cette Ă©criture ? Puis-je n’ĂȘtre pas moi ? Et Ă©tant moi, puis-je faire autrement que moi ? Puis-je ĂȘtre moi en un autre ? Et depuis que je suis au monde, y a-t-il eu un seul instant oĂč cela n’ait Ă©tĂ© vrai ? PrĂȘchez tant qu’il vous plaira, vos raisons seront peut-ĂȘtre bonnes ; mais s’il est Ă©crit en moi ou lĂ -haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que j’y fasse ?
LE MAÎTRE
Je rĂȘve Ă  une chose : c’est si ton bienfaiteur eĂ»t Ă©tĂ© cocu parce qu’il Ă©tait Ă©crit lĂ -haut ; ou si cela Ă©tait Ă©crit lĂ -haut parce que tu ferais cocu ton bienfaiteur ?
JACQUES
Tous les deux Ă©taient Ă©crits l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre. Tout a Ă©tĂ© Ă©crit Ă  la fois. C’est comme un grand rouleau qu’on dĂ©ploie petit Ă  petit
 »
Vous concevez, lecteur, jusqu’oĂč je pourrais pousser cette conversation sur un sujet dont on a tant parlĂ©, tant Ă©crit depuis deux mille ans, sans en ĂȘtre d’un pas plus avancĂ©. Si vous me savez peu de grĂ© de ce que je vous dis, sachez m’en beaucoup de ce que je ne vous dis pas.
Tandis que nos deux thĂ©ologiens disputaient sans s’entendre, comme il peut arriver...

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