L'ORME DU MAIL
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L'ORME DU MAIL

Histoire contemporaine

  1. 200 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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L'ORME DU MAIL

Histoire contemporaine

À propos de ce livre

L'Orme du mail est un roman de l'écrivain français Anatole France paru en 1897. Il forme le premier volet de la tétralogie l'Histoire contemporaine.

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Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2020
Édition
1
ISBN de l'eBook
9782322183517

CHAPITRE XIV

Quand M. Bergeret entra dans la boutique, le libraire Paillot, un crayon fichĂ© sur l’oreille, rassemblait les « retours ». Il empilait des volumes dont la couverture jaune, longtemps exposĂ©e au soleil, avait bruni et subi l’injure des mouches. C’étaient les exemplaires mĂ©prisĂ©s, qu’il renvoyait aux Ă©diteurs
 M. Bergeret reconnut dans les « retours » des ouvrages qu’il aimait. Il ne s’en affligea pas, ayant trop de goĂ»t pour souhaiter Ă  ses auteurs prĂ©fĂ©rĂ©s la faveur du vulgaire.
Il s’enfonça, comme il avait accoutumĂ©, dans le coin des bouquins, prit par habitude le XXXIIIe tome de l’Histoire gĂ©nĂ©rale des voyages. Le livre, reliĂ© en basane verte, s’ouvrit de lui-mĂȘme Ă  la page 212, et M. Bergeret lut une fois encore ces lignes fatales :
« ver un passage au nord. « C’est Ă  cet Ă©chec, dit-il, que nous devons d’avoir pu visiter de nouveau les Ăźles Sandwich
 »
Et M. Bergeret s’enfonça dans la mĂ©lancolie.
M. Mazure, archiviste du dĂ©partement, et M. de Terremondre, prĂ©sident de la SociĂ©tĂ© d’agriculture et d’archĂ©ologie, qui tous deux avaient leur chaise de paille dans le coin des bouquins, vinrent Ă  propos se rĂ©unir au maĂźtre de confĂ©rences. M. Mazure Ă©tait un palĂ©ographe de grand mĂ©rite. Mais ses mƓurs n’étaient point Ă©lĂ©gantes. Il avait Ă©pousĂ© la servante de l’archiviste, son prĂ©dĂ©cesseur, et se montrait dans la ville avec un chapeau de paille dĂ©foncĂ©. Il Ă©tait radical et publiait des documents sur l’histoire du chef-lieu pendant la RĂ©volution. Il invectivait volontiers les royalistes du dĂ©partement ; mais ayant demandĂ© les palmes acadĂ©miques et ne les ayant pas obtenues, il commençait d’invectiver ses amis politiques et particuliĂšrement M. le prĂ©fet Worms-Clavelin.
Injurieux par nature, l’habitude professionnelle de dĂ©couvrir des secrets le disposait Ă  la mĂ©disance et Ă  la calomnie. NĂ©anmoins, il Ă©tait d’un commerce agrĂ©able, surtout Ă  table oĂč il chantait des chansons Ă  boire.
– Vous savez, dit-il Ă  M. de Terremondre et Ă  M. Bergeret, que le prĂ©fet va voir des femmes dans la maison de Rondonneau jeune. On l’a surpris. L’abbĂ© Guitrel y frĂ©quente aussi. Et prĂ©cisĂ©ment la maison est dite, dans un cadastre de 1783, maison des deux satyres.
– Mais, dit M. de Terremondre, il n’y a pas de femmes de mauvaise vie dans la maison de Rondonneau jeune.
– On en fait venir, rĂ©pliqua l’archiviste Mazure.
– À propos, dit M. de Terremondre, j’ai appris, mon cher monsieur Bergeret, que vous scandalisez, sur le Mail, mon vieil ami Lantaigue par l’aveu cynique de votre immoralitĂ© politique et sociale. On dit que vous ne connaissez ni frein ni loi

– On se trompe, rĂ©pondit M. Bergeret.
– 
 que vous ĂȘtes indiffĂ©rent en matiĂšre de gouvernement.
– Non pas ! mais, Ă  vrai dire, je n’attache pas une importance excessive Ă  la forme de l’État. Les changements de rĂ©gime ne changent guĂšre la condition des personnes. Nous ne dĂ©pendons point des constitutions ni des chartes, mais des instincts et des mƓurs. Rien ne sert de changer le nom des nĂ©cessitĂ©s publiques. Et il n’y a que les imbĂ©ciles et les ambitieux pour faire des rĂ©volutions.
– VoilĂ  seulement dix ans, rĂ©pliqua M. Mazure, je me serais fait casser la tĂȘte pour la RĂ©publique. Aujourd’hui, je la verrais faire la culbute, que je rirais en me croisant les bras. Les vieux rĂ©publicains sont mĂ©prisĂ©s. On n’accorde de faveur qu’aux ralliĂ©s. Je ne dis pas cela pour vous, monsieur de Terremondre. Mais je suis dĂ©goĂ»tĂ©. J’en arrive Ă  penser comme M. Bergeret. Tous les gouvernements sont ingrats.
– Ils sont tous impuissants, dit M. Bergeret, et j’ai lĂ  dans ma poche un petit rĂ©cit que je voudrais bien vous lire. Je l’ai composĂ© sur une anecdote que mon pĂšre m’a plusieurs fois contĂ©e. On y voit que le pouvoir absolu est l’impuissance mĂȘme. Je voudrais avoir votre avis sur cette bagatelle. Si elle ne vous dĂ©plaĂźt pas, je l’enverrai Ă  la Revue de Paris.
M. de Terremondre et M. Mazure rapprochùrent leur chaise de celle de M. Bergeret qui tira de sa poche un cahier de papier et se mit à lire d’une voix faible mais claire :
« UN SUBSTITUT ».
« Les ministres Ă©taient rĂ©unis
 »
– Permettez-moi d’écouter, dit M. Paillot, libraire. J’attends LĂ©on qui ne revient pas. Quand il est en course, il ne revient plus. Il faut que je garde la boutique et que je rĂ©ponde aux clients. Mais j’entendrai au moins une partie de la lecture. J’aime Ă  m’instruire.
– Fort bien, Paillot, dit M. Bergeret.
Et il reprit :
« UN SUBSTITUT. »
Les ministres Ă©taient rĂ©unis en conseil, sous la prĂ©sidence de l’Empereur, dans un salon des Tuileries. NapolĂ©on III, silencieux, faisait des marques au crayon sur un plan de citĂ© ouvriĂšre. Son visage allongĂ© et blĂȘme semblait Ă©trange, dans sa douceur triste, parmi ces tĂȘtes carrĂ©es d’hommes pratiques et ces faces colorĂ©es d’hommes laborieux. Il souleva Ă  demi les paupiĂšres, promena autour de la table ovale son regard vague et doux, et demanda :
– Messieurs, il n’y a plus d’autre affaire sur le tapis ?
Sa voix sortait un peu Ă©touffĂ©e et sourde Ă  travers d’épaisses moustaches, et elle semblait venir de trĂšs loin.
À ce moment, le garde des Sceaux fit Ă  son collĂšgue de l’IntĂ©rieur un signe que celui-ci ne parut pas remarquer. – Le garde des Sceaux Ă©tait alors M. Delarbre, magistrat de naissance, qui avait montrĂ© dans de hautes fonctions judiciaires une souplesse dĂ©cente, interrompue çà et lĂ  brusquement par les raideurs d’une dignitĂ© professionnelle que rien ne faisait flĂ©chir. On disait que, devenu l’homme de l’ImpĂ©ratrice et des ultramontains, le jansĂ©nisme des grands avocats, ses ancĂȘtres, guindait parfois son Ăąme. Mais ceux qui l’approchaient le jugeaient seulement pointilleux, un peu fantasque, indiffĂ©rent aux grandes affaires que sa pensĂ©e n’embrassait point, et entĂȘtĂ© de vĂ©tilles auxquelles s’ajustait la petitesse de son esprit d’intrigue.
Les deux mains sur les bras dorĂ©s de son fauteuil, l’Empereur Ă©tait prĂȘt Ă  se lever. Delarbre, voyant que le ministre de l’IntĂ©rieur, le nez dans des dossiers, Ă©vitait son regard, prit le parti de l’interpeller :
– Excusez-moi, mon cher collĂšgue, de soulever une question qui, pour relever de votre dĂ©partement, n’en intĂ©resse pas moins le mien. Mais vous m’aviez vous-mĂȘme manifestĂ© l’intention de saisir le Conseil de la situation extrĂȘmement dĂ©licate créée Ă  un magistrat par le prĂ©fet d’un dĂ©partement de l’Ouest.
Le ministre de l’IntĂ©rieur souleva un peu ses larges Ă©paules et regarda Delarbre avec quelque impatience. Il avait cet air Ă  la fois jovial et bourru, propre aux grands remueurs d’hommes.
– Oh ! dit-il, ce sont des commĂ©rages, des cancans ridicules, des potins que je serais honteux de porter aux oreilles de l’Empereur, si mon collĂšgue de la Justice n’y croyait voir un intĂ©rĂȘt que, pour ma part, je ne parviens pas Ă  dĂ©couvrir.
Napoléon se remit à crayonner.
– Il s’agit du prĂ©fet de la Loire-InfĂ©rieure, poursuivit le ministre. Ce fonctionnaire a dans son dĂ©partement la rĂ©putation d’homme Ă  bonnes fortunes. Et cette lĂ©gende de vert-galant, qui s’est attachĂ©e Ă  son nom, jointe Ă  son amĂ©nitĂ© bien connue et Ă  son dĂ©vouement au RĂ©gime, n’a pas peu contribuĂ© Ă  la popularitĂ© dont il jouit dans les campagnes. Ses assiduitĂ©s auprĂšs de madame HĂ©reau, la femme du procureur gĂ©nĂ©ral, ont Ă©tĂ© remarquĂ©es et commentĂ©es. Je reconnais que M. le prĂ©fet PĂ©lisson a donnĂ© aliment Ă  la chronique scandaleuse de Nantes, et qu’on a tenu sur son compte des propos sĂ©vĂšres dans les cercles bourgeois du chef-lieu, notamment dans les salons frĂ©quentĂ©s par la magistrature. AssurĂ©ment l’attitude de M. le prĂ©fet PĂ©lisson Ă  l’égard de madame MĂ©reau, que sa situation devait protĂ©ger contre toute tentative Ă©quivoque, serait regrettable si elle se prolongeait. Mais les informations que j’ai recueillies me permettent d’affirmer que madame MĂ©reau n’a pas Ă©tĂ© positivement compromise et qu’aucun scandale n’est Ă  prĂ©voir. Il suffira d’un peu de prudence et d’attention pour que cette affaire n’ait pas de suites fĂącheuses.
Le ministre de l’IntĂ©rieur, ayant parlĂ© de la sorte, ferma son portefeuille et se renversa dans son fauteuil.
L’Empereur se taisait.
– Permettez, mon cher collĂšgue ! dit sĂšchement le garde des Sceaux, la femme du procureur gĂ©nĂ©ral prĂšs la cour de Nantes est la maĂźtresse du prĂ©fet de la Loire-InfĂ©rieure ; cette situation, connue dans tout le ressort, est de nature Ă  porter prĂ©judice au prestige de la magistrature. C’est sur cet Ă©tat de choses qu’il importe d’attirer l’attention de Sa MajestĂ©.
– Sans doute, reprit le ministre de l’IntĂ©rieur, – le regard tournĂ© vers les allĂ©gories du plafond, – sans doute, de tels faits sont regrettables ; pourtant il ne faut rien exagĂ©rer ; il est possible que le prĂ©fet de la Loire-InfĂ©rieure ait Ă©tĂ© un peu imprudent et madame MĂ©reau un peu lĂ©gĂšre, mais

Le ministre envoya le reste de sa pensée aux figures mythologiques qui flottaient dans le ciel peint. Il y eut un moment de silence, pendant lequel on entendit le piaillement impudent des moineaux perchés dans les arbres du jardin et sur les corniches du chùteau.
M. Delarbre mordillait ses lĂšvres minces, et tirait ses favoris austĂšres, pourtant coquets. Il reprit :
– Excusez-moi d’insister : les rapports secrets que j’ai reçus ne laissent aucun doute sur la nature des relations qu’entretiennent l’un avec l’autre M. PĂ©lisson et madame MĂ©reau. Ces relations Ă©taient dĂ©jĂ  Ă©tablies il y a deux ans. En effet, au mois de septembre 18**, M. le prĂ©fet de la Loire-InfĂ©rieure fit inviter M. le procureur gĂ©nĂ©ral Ă  chasser chez le comte de Morainville, dĂ©putĂ© de la troisiĂšme circonscription du dĂ©partement, et, en l’absence du magistrat, il s’introduisit dans la chambre de madame MĂ©reau. Il Ă©tait entrĂ© par le potager. Le jardinier vit le lendemain des traces d’escalade et avertit la justice. On fit des recherches ; on arrĂȘta mĂȘme un vagabond qui, n’ayant pu Ă©tablir son innocence, fit quelques mois de prison prĂ©ventive. Il Ă©tait, d’ailleurs, trĂšs mal notĂ© et peu intĂ©ressant. Aujourd’hui encore, M. le procureur gĂ©nĂ©ral persiste, Ă  la tĂȘte d’une minime fraction de l’opinion publique, Ă  le croire coupable de bris de clĂŽture et d’effraction. La situation n’en est pas moins fĂącheuse et prĂ©judiciable, je le rĂ©pĂšte, au prestige de la magistrature.
Le ministre de l’IntĂ©rieur jeta sur la discussion, selon sa coutume, de ces phrases massives qui la ferment et la tiennent close sous leur poids. Il avait, dit-il, ses prĂ©fets dans la main ; il saurait bien amener M. PĂ©lisson Ă  une apprĂ©ciation juste des choses, sans prendre aucune mesure rigoureuse contre un fonctionnaire intelligent et zĂ©lĂ© qui avait rĂ©ussi dans son dĂ©partement, et qui Ă©tait prĂ©cieux « au point de vue de la situation Ă©lectorale ». Personne ne pouvait se dire plus intĂ©ressĂ© que le ministre de l’IntĂ©rieur Ă  maintenir la bonne harmonie entre l’autoritĂ© dĂ©partementale et le pouvoir judiciaire.
Cependant l’Empereur gardait cet air de rĂȘve dont s’enveloppait ordinairement son silence. Il songeait, sans doute, Ă  des choses passĂ©es, car il dit tout Ă  coup :
– Ce pauvre M. PĂ©lisson, j’ai connu son pĂšre. Il s’appelait Anacharsis PĂ©lisson. Il Ă©tait fils d’un rĂ©publicain de 1792 ; rĂ©publicain lui-mĂȘme, il Ă©crivait dans les journaux de l’opposition sous le gouvernement de Juillet. Durant ma captivitĂ© au fort de Ham, il m’adressa une lettre amicale. Vous ne pouvez vous imaginer la joie que procure Ă  un prisonnier le moindre tĂ©moignage de sympathie. Depuis, nous avons suivi des ...

Table des matiĂšres

  1. L’ORME DU MAIL
  2. CHAPITRE I
  3. CHAPITRE II
  4. CHAPITRE III
  5. CHAPITRE IV
  6. CHAPITRE V
  7. CHAPITRE VI
  8. CHAPITRE VII
  9. CHAPITRE VIII
  10. CHAPITRE IX
  11. CHAPITRE X
  12. CHAPITRE XI
  13. CHAPITRE XII
  14. CHAPITRE XIII
  15. CHAPITRE XIV
  16. CHAPITRE XV
  17. CHAPITRE XVI
  18. CHAPITRE XVII
  19. Page de copyright

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