PremiĂšre partie Autour de Mme SwannDans cette premiĂšre partie du roman, le narrateur parle de ses relations Ă Paris, entre autres celles eues avec M. de Norpois ou encore avec son idole littĂ©raire Bergotte. Il va Ă©galement pour la premiĂšre fois au théùtre oĂč il voit enfin l'actrice qu'il aime tant, la Berma, interprĂ©tant PhĂšdre de Racine. On y lit ses dĂ©ceptions incomprises par les autres vis-Ă -vis de sa premiĂšre vision théùtrale. Puis, il arrive Ă se faire introduire chez les Swann. Alors sont dĂ©crites ses relations avec Gilberte Swann et ses parents: Odette de CrĂ©cy et Charles Swann. Ce dernier le prend en amitiĂ©, est trĂšs agrĂ©able avec lui, tout comme sa femme qui lui demandera de venir la voir personnellement mĂȘme s'il n'a plus envie de rencontrer Gilberte, qu'il aime toujours, mais dont le sentiment Ă son Ă©gard - tout comme leur relation - va se dĂ©sagrĂ©ger peu Ă peu jusqu'au jour oĂč il partira pour le pays qui l'attire tant: Balbec.Seconde partie Noms de pays: Le paysLe Grand HĂŽtel de Cabourg qui inspira Proust pour l'hĂŽtelArrivĂ© dans la contrĂ©e dont il a tant voulu voir les cathĂ©drales, le narrateur s'installe avec sa grand-mĂšre et Françoise, leur employĂ©e, dans un hĂŽtel pour un certain temps. Au dĂ©but, sa vie est trĂšs solitaire, ne connaissant personne, il ne parle quasiment Ă personne hormis sa grand-mĂšre, bien qu'il en ait trĂšs envie. Mais, de relations en relations, frĂ©quentant Robert de Saint-Loup et le peintre Elstir entre autres (qui est l'artiste ami des Verdurin dont il est question dans Un amour de Swann: M. Biche), il finit par rĂ©ussir Ă se lier d'amitiĂ© avec les jeunes filles qu'il observait depuis longtemps: Albertine, AndrĂ©e, Rosemonde... Il tombe amoureux d'Albertine qu'il essaie de rendre jalouse en se rapprochant d'AndrĂ©e, mais tous ses efforts seront rĂ©duits Ă nĂ©ant lors d'une tentative de changement de relation vers la fin de l'ouvrage.

- 266 pages
- French
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LittératureSujet
Fiction historiqueDeuxiĂšme partie.
Cependant Mme Bontemps, qui avait dit cent fois quâelle ne voulait pas aller chez les Verdurin, ravie dâĂȘtre invitĂ©e aux mercredis, Ă©tait en train de calculer comment elle pourrait sây rendre le plus de fois possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait quâon nâen manquĂąt aucun ; dâautre part, elle Ă©tait de ces personnes peu recherchĂ©es, qui quand elles sont conviĂ©es Ă des « sĂ©ries » par une maĂźtresse de maison, ne vont pas chez elle, comme ceux qui savent toujours faire plaisir, quand ils ont un moment et le dĂ©sir de sortir ; elles, au contraire, se privent par exemple de la premiĂšre soirĂ©e et de la troisiĂšme, sâimaginant que leur absence sera remarquĂ©e, et se rĂ©servent pour la deuxiĂšme et la quatriĂšme ; Ă moins que, leurs informations leur ayant appris que la troisiĂšme sera particuliĂšrement brillante, elles ne suivent un ordre inverse, allĂ©guant que « malheureusement la derniĂšre fois elles nâĂ©taient pas libres ». Telle Mme Bontemps supputait combien il pouvait y avoir encore de mercredis avant PĂąques et de quelle façon elle arriverait Ă en avoir un de plus, sans pourtant paraĂźtre sâimposer. Elle comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait revenir, pour lui donner quelques indications. « Oh ! Mme Bontemps, je vois que vous vous levez, câest trĂšs mal de donner ainsi le signal de la fuite. Vous me devez une compensation pour nâĂȘtre pas venue jeudi dernier... Allons, rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de mĂȘme plus dâautre visite avant le dĂźner. Vraiment vous ne vous laissez pas tenter, ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de gĂąteaux : Vous savez que ce nâest pas mauvais du tout ces petites saletĂ©s-lĂ . Ăa ne paye pas de mine, mais goĂ»tez-en, vous mâen direz des nouvelles. â Au contraire, ça a lâair dĂ©licieux, rĂ©pondait Mme Cottard, chez vous, Odette, on nâest jamais Ă court de victuailles. Je nâai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus Ă©clectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je mâadresse souvent Ă Bourbonneux. Mais je reconnais quâils ne savent pas ce que câest quâune glace. Rebattet pour tout ce qui est glace bavaroise, ou sorbet, câest le grand art. Comme dirait mon mari, le nec plus ultra. â Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non ? â Je ne pourrai pas dĂźner, rĂ©pondait Mme Bontemps, mais je me rassieds un instant, vous savez, moi jâadore causer avec une femme intelligente comme vous. â Vous allez me trouver indiscrĂšte, Odette, mais jâaimerais savoir comment vous jugez le chapeau quâavait Mme Trombert. Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de mĂȘme nây a-t-il pas un peu dâexagĂ©ration ? Et Ă cĂŽtĂ© de celui avec lequel elle est venue lâautre jour chez moi, celui quâelle portait tantĂŽt Ă©tait microscopique. â Mais non, je ne suis pas intelligente, disait Odette, pensant que cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit tout ce quâon lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien. » Et elle insinuait quâelle avait, au commencement, beaucoup souffert dâavoir Ă©pousĂ© un homme comme Swann qui avait une vie de son cĂŽtĂ© et qui la trompait. Cependant le prince dâAgrigente ayant entendu les mots : « Je ne suis pas intelligente », trouvait de son devoir de protester, mais il nâavait pas dâesprit de rĂ©partie. « Taratata, sâĂ©criait Mme Bontemps, vous, pas intelligente ! â En effet je me disais : « Quâest-ce que jâentends ? » disait le prince en saisissant cette perche. Il faut que mes oreilles mâaient trompĂ©. â Mais non, je vous assure, disait Odette, je suis au fond une petite bourgeoise trĂšs choquable, pleine de prĂ©jugĂ©s, vivant dans son trou, surtout trĂšs ignorante. » Et pour demander des nouvelles du baron de Charlus : « Avez-vous vu cher baronet ? lui disait-elle. â Vous, ignorante, sâĂ©criait Mme Bontemps ! HĂ© bien alors quâest-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces femmes dâExcellences, qui ne savent parler que de chiffons !... Tenez, madame, pas plus tard quâil y a huit jours je mets sur Lohengrin la ministresse de lâInstruction publique. Elle me rĂ©pond : « Lohengrin ? Ah ! oui, la derniĂšre revue des Folies-BergĂšres, il paraĂźt que câest tordant. » HĂ© bien ! madame, quâest-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme ça, ça vous fait bouillir. Jâavais envie de la gifler. Parce que jâai mon petit caractĂšre vous savez. Voyons, monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je nâai pas raison ? â Ăcoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de rĂ©pondre un peu de travers quand on est interrogĂ©e ainsi de but en blanc, sans ĂȘtre prĂ©venue. Jâen sais quelque chose car Mme Verdurin a lâhabitude de nous mettre ainsi le couteau sur la gorge. â Ă propos de Mme Verdurin, demandait Mme Bontemps Ă Mme Cottard, savez-vous qui il y aura mercredi chez elle ?... Ah ! je me rappelle maintenant que nous avons acceptĂ© une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez pas dĂźner de mercredi en huit avec nous. Nous irions ensemble chez Mme Verdurin. Cela mâintimide dâentrer seule, je ne sais pas pourquoi cette grande femme mâa toujours fait peur. â Je vais vous le dire, rĂ©pondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin, câest son organe. Que voulez-vous ? tout le monde nâa pas un aussi joli organe que Mme Swann. Mais le temps de prendre langue, comme dit la Patronne, et la glace sera bientĂŽt rompue. Car dans le fond elle est trĂšs accueillante. Mais je comprends trĂšs bien votre sensation, ce nâest jamais agrĂ©able de se trouver la premiĂšre fois en pays perdu. â Vous pourriez aussi dĂźner avec nous, disait Mme Bontemps Ă Mme Swann. AprĂšs dĂźner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Verdurin ; et mĂȘme si ce devait avoir pour effet que la Patronne me fasse les gros yeux et ne mâinvite plus, une fois chez elle nous resterons toutes les trois Ă causer entre nous, je sens que câest ce qui mâamusera le plus. » Mais cette affirmation ne devait pas ĂȘtre trĂšs vĂ©ridique car Mme Bontemps demandait : « Qui pensez-vous quâil y aura de mercredi en huit ? Quâest-ce qui se passera ? Il nây aura pas trop de monde, au moins ? â Moi, je nâirai certainement pas, disait Odette. Nous ne ferons quâune petite apparition au mercredi final. Si cela vous est Ă©gal dâattendre jusque-lĂ ... » Mais Mme Bontemps ne semblait pas sĂ©duite par cette proposition dâajournement.
Bien que les mĂ©rites spirituels dâun salon et son Ă©lĂ©gance soient gĂ©nĂ©ralement en rapports inverses plutĂŽt que directs, il faut croire, puisque Swann trouvait Mme Bontemps agrĂ©able, que toute dĂ©chĂ©ance acceptĂ©e a pour consĂ©quence de rendre les gens moins difficiles sur ceux avec qui ils sont rĂ©signĂ©s Ă se plaire, moins difficiles sur leur esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent, comme les peuples, voir leur culture et mĂȘme leur langage disparaĂźtre avec leur indĂ©pendance. Un des effets de cette indulgence est dâaggraver la tendance quâĂ partir dâun certain Ăąge on a Ă trouver agrĂ©ables les paroles qui sont un hommage Ă notre propre tour dâesprit, Ă nos penchants, un encouragement Ă nous y livrer ; cet Ăąge-lĂ est celui oĂč un grand artiste prĂ©fĂšre Ă la sociĂ©tĂ© de gĂ©nies originaux celle dâĂ©lĂšves qui nâont en commun avec lui que la lettre de sa doctrine et par qui il est encensĂ©, Ă©coutĂ© ; oĂč un homme ou une femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus intelligente dans une rĂ©union la personne peut-ĂȘtre infĂ©rieure, mais dont une phrase aura montrĂ© quâelle sait comprendre et approuver ce quâest une existence vouĂ©e Ă la galanterie, et aura ainsi chatouillĂ© agrĂ©ablement la tendance voluptueuse de lâamant ou de la maĂźtresse ; câĂ©tait lâĂąge aussi oĂč Swann, en tant quâil Ă©tait devenu le mari dâOdette, se plaisait Ă entendre dire Ă Mme Bontemps que câest ridicule de ne recevoir que des duchesses (concluant de lĂ , au contraire de ce quâil eĂ»t fait jadis chez les Verdurin, que câĂ©tait une bonne femme, trĂšs spirituelle et qui nâĂ©tait pas snob) et Ă lui raconter des histoires qui la faisaient « tordre », parce quâelle ne les connaissait pas et que dâailleurs elle « saisissait » vite, aimant Ă flatter et Ă sâamuser. « Alors le docteur ne raffole pas, comme vous, des fleurs, demandait Mme Swann Ă Mme Cottard. â Oh ! vous savez que mon mari est un sage ; il est modĂ©rĂ© en toutes choses. Si, pourtant, il a une passion. » LâĆil brillant de malveillance, de joie et de curiositĂ© : « Laquelle, madame ? » demandait Mme Bontemps. Avec simplicitĂ©, Mme Cottard rĂ©pondait : « La lecture. â Oh ! câest une passion de tout repos chez un mari ! sâĂ©criait Mme Bontemps en Ă©touffant un rire satanique. â Quand le docteur est dans un livre, vous savez ! â HĂ© bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup... â Mais si !... pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je reviendrai au premier jour frapper Ă votre porte. Ă propos de vue, vous a-t-on dit que lâhĂŽtel particulier que vient dâacheter Mme Verdurin sera Ă©clairĂ© Ă lâĂ©lectricitĂ© ? Je ne le tiens pas de ma petite police particuliĂšre, mais dâune autre source : câest lâĂ©lectricien lui-mĂȘme, MildĂ©, qui me lâa dit. Vous voyez que je cite mes auteurs ! Jusquâaux chambres qui auront leurs lampes Ă©lectriques avec un abat-jour qui tamisera la lumiĂšre. Câest Ă©videmment un luxe charmant. Dâailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, nâen fĂ»t-il plus au monde. Il y a la belle-sĆur dâune de mes amies qui a le tĂ©lĂ©phone posĂ© chez elle ! Elle peut faire une commande Ă un fournisseur sans sortir de son appartement ! Jâavoue que jâai platement intriguĂ© pour avoir la permission de venir un jour parler devant lâappareil. Cela me tente beaucoup, mais plutĂŽt chez une amie que chez moi. Il me semble que je nâaimerais pas avoir le tĂ©lĂ©phone Ă domicile. Le premier amusement passĂ©, cela doit ĂȘtre un vrai casse-tĂȘte. Allons, Odette, je me sauve, ne retenez plus Mme Bontemps puisquâelle se charge de moi, il faut absolument que je mâarrache, vous me faites faire du joli, je vais ĂȘtre rentrĂ©e aprĂšs mon mari ! »
Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant dâavoir goĂ»tĂ© Ă ces plaisirs de lâhiver, desquels les chrysanthĂšmes mâavaient semblĂ© ĂȘtre lâenveloppe Ă©clatante. Ces plaisirs nâĂ©taient pas venus et cependant Mme Swann nâavait pas lâair dâattendre encore quelque chose. Elle laissait les domestiques emporter le thĂ© comme elle aurait annoncĂ© : « On ferme ! » Et elle finissait par me dire : « Alors, vraiment, vous partez ? HĂ© bien, good bye ! » Je sentais que jâaurais pu rester sans rencontrer ces plaisirs inconnus, et que ma tristesse nâĂ©tait pas seule Ă mâavoir privĂ© dâeux. Ne se trouvaient-ils donc pas situĂ©s sur cette route battue des heures, qui mĂšnent toujours si vite Ă lâinstant du dĂ©part, mais plutĂŽt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi et par oĂč il eĂ»t fallu bifurquer ? Du moins le but de ma visite Ă©tait atteint, Gilberte saurait que jâĂ©tais venu chez ses parents quand elle nâĂ©tait pas lĂ , et que jây avais, comme nâavait cessĂ© de le rĂ©pĂ©ter Mme Cottard, fait dâemblĂ©e, de prime abord, la conquĂȘte de Mme Verdurin. « Il faut, mâavait dit la femme du docteur qui ne lâavait jamais vue faire « autant de frais », que vous ayez ensemble des atomes crochus. » Gilberte saurait que jâavais parlĂ© dâelle comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je nâavais pas cette incapacitĂ© de vivre sans que nous nous vissions que je croyais Ă la base de lâennui quâelle avait Ă©prouvĂ© ces derniers temps auprĂšs de moi. Jâavais dit Ă Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver avec Gilberte. Je lâavais dit comme si jâavais dĂ©cidĂ© pour toujours de ne plus la voir. Et la lettre que jâallais envoyer Ă Gilberte serait conçue dans le mĂȘme sens. Seulement Ă moi-mĂȘme pour me donner courage je ne me proposais quâun suprĂȘme et court effort de peu de jours. Je me disais : « Câest le dernier rendez-vous dâelle que je refuse, jâaccepterai le prochain. » Pour me rendre la sĂ©paration moins difficile Ă rĂ©aliser, je ne me la prĂ©sentais pas comme dĂ©finitive. Mais je sentais bien quâelle le serait.
Le 1er janvier me fut particuliĂšrement douloureux cette annĂ©e-lĂ . Tout lâest sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est malheureux. Mais si câest par exemple dâavoir perdu un ĂȘtre cher, la souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le passĂ©. Il sây ajoutait dans mon cas lâespoir informulĂ© que Gilberte, ayant voulu me laisser lâinitiative des premiers pas et constatant que je ne les avais pas faits, nâavait attendu que le prĂ©texte du 1er janvier pour mâĂ©crire : « Enfin, quây a-t-il ? je suis folle de vous, venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans vous voir. » DĂšs les derniers jours de lâannĂ©e cette lettre me parut probable. Elle ne lâĂ©tait peut-ĂȘtre pas, mais, pour que nous la croyions telle, le dĂ©sir, le besoin que nous en avons suffit. Le soldat est persuadĂ© quâun certain dĂ©lai indĂ©finiment prolongeable lui sera accordĂ© avant quâil soit tuĂ©, le voleur avant quâil soit pris, les hommes en gĂ©nĂ©ral avant quâils aient Ă mourir. Câest lĂ lâamulette qui prĂ©serve les individus â et parfois les peuples â non du danger mais de la peur du danger, en rĂ©alitĂ© de la croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de les braver sans quâil soit besoin dâĂȘtre brave. Une confiance de ce genre, et aussi peu fondĂ©e, soutient lâamoureux qui compte sur une rĂ©conciliation, sur une lettre. Pour que je nâeusse pas attendu celle-lĂ , il eĂ»t suffi que jâeusse cessĂ© de la souhaiter. Si indiffĂ©rent quâon sache que lâon est Ă celle quâon aime encore, on lui prĂȘte une sĂ©rie de pensĂ©es â fussent-elles dâindiffĂ©rence â une intention de les manifester, une complication de vie intĂ©rieure, oĂč lâon est lâobjet peut-ĂȘtre dâune antipathie, mais aussi dâune attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui se passait en Gilberte, il eĂ»t fallu que je pusse tout simplement anticiper dĂšs ce 1er janvier-lĂ ce que jâeusse ressenti celui dâune des annĂ©es suivantes, et oĂč lâattention, ou le silence, ou la tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent passĂ© Ă peu prĂšs inaperçus Ă mes yeux et oĂč je nâeusse pas songĂ©, pas mĂȘme pu songer Ă chercher la solution de problĂšmes qui auraient cessĂ© de se poser pour moi. Quand on aime, lâamour est trop grand pour pouvoir ĂȘtre contenu tout entier en nous ; il irradie vers la personne aimĂ©e, rencontre en elle une surface qui lâarrĂȘte, le force Ă revenir vers son point de dĂ©part ; et câest ce choc en retour de notre propre tendresse que nous appelons les sentiments de lâautre et qui nous charme plus quâĂ lâaller, parce que nous ne connaissons pas quâelle vient de nous. Le 1er janvier sonna toutes ses heures sans quâarrivĂąt cette lettre de Gilberte. Et comme jâen reçus quelques-unes de vĆux tardifs ou retardĂ©s par lâencombrement des courriers Ă ces dates-lĂ , le 3 et le 4 janvier, jâespĂ©rais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait Ă ce quâayant Ă©tĂ© moins sincĂšre que je ne lâavais cru quand jâavais renoncĂ© Ă Gilberte, jâavais gardĂ© cet espoir dâune lettre dâelle pour la nouvelle annĂ©e. Et le voyant Ă©puisĂ© avant que jâeusse eu le temps de me prĂ©cautionner dâun autre, je souffrais comme un malade qui a vidĂ© sa fiole de morphine sans en avoir sous la main une seconde. Mais peut-ĂȘtre en moi â et ces deux explications ne sâexcluent pas car un seul sentiment est quelquefois fait de contraires â lâespĂ©rance que jâavais de recevoir enfin une lettre, avait-elle rapprochĂ© de moi lâimage de Gilberte, recréé les Ă©motions que lâattente de me trouver prĂšs dâelle, sa vue, sa maniĂšre dâĂȘtre avec moi, me causaient autrefois. La possibilitĂ© immĂ©diate dâune rĂ©conciliation avait supprimĂ© cette chose de lâĂ©normitĂ© de laquelle nous ne nous rendons pas compte : la rĂ©signation. Les neurasthĂ©niques ne peuvent croire les gens qui leur assurent quâils seront Ă peu prĂšs calmĂ©s en restant au lit sans recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce rĂ©gime ne fera quâexaspĂ©rer leur nervositĂ©. De mĂȘme les amoureux, le considĂ©rant du sein dâun Ă©tat contraire, nâayant pas commencĂ© de lâexpĂ©rimenter, ne peuvent croire Ă la puissance bienfaisante du renoncement.
Ă cause de la violence de mes battements de cĆur on me fit diminuer la cafĂ©ine, ils cessĂšrent. Alors je me demandai si ce nâĂ©tait pas un peu Ă elle quâĂ©tait due cette angoisse que jâavais Ă©prouvĂ©e quand je mâĂ©tais Ă peu prĂšs brouillĂ© avec Gilberte, et que jâavais attribuĂ©e chaque fois quâelle se renouvelait Ă la souffrance de ne plus voir mon amie, ou de risquer de ne la voir quâen proie Ă la mĂȘme mauvaise humeur. Mais si ce mĂ©dicament avait Ă©tĂ© Ă lâorigine des souffrances que mon imagination eĂ»t alors faussement interprĂ©tĂ©es (ce qui nâaurait rien dâextraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent pour cause chez les amants, lâhabitude physique de la femme avec qui ils vivent), câĂ©tait Ă la façon du philtre qui longtemps aprĂšs avoir Ă©tĂ© absorbĂ© continue Ă lier Tristan Ă Yseult. Car lâamĂ©lioration physique que la diminution de la cafĂ©ine amena presque immĂ©diatement chez moi nâarrĂȘta pas lâĂ©volution de chagrin que lâabsorption du toxique avait peut-ĂȘtre sinon créé, du moins su rendre plus aigu.
Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois déçues mes espĂ©rances dâune lettre pour le jour de lâan et la douleur supplĂ©mentaire qui avait accompagnĂ© leur dĂ©ception une fois calmĂ©e, ce fut mon chagrin dâavant « les FĂȘtes » qui recommença. Ce quâil y avait peut-ĂȘtre encore en lui de plus cruel, câest que jâen fusse moi-mĂȘme lâartisan inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule chose Ă laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, câest moi qui travaillais Ă les rendre impossibles en crĂ©ant peu Ă peu, par la sĂ©paration prolongĂ©e dâavec mon amie, non pas son indiffĂ©rence, mais ce qui reviendrait finalement au mĂȘme, la mienne. CâĂ©tait Ă un long et cruel suicide du moi qui en moi-mĂȘme aimait Gilberte que je mâacharnais avec continuitĂ©, avec la clairvoyance non seulement de ce que je faisais dans le prĂ©sent, mais de ce qui en rĂ©sulterait pour lâavenir ; je savais non pas seulement que dans un certain temps je nâaimerais plus Gilberte, mais encore quâelle-mĂȘme le regretterait, et que les tentatives quâelle ferait alors pour me voir seraient aussi vaines que celles dâaujourdâhui, non plus parce que je lâaimerais trop, mais parce que jâaimerais certainement une autre femme que je resterais Ă dĂ©sirer, Ă attendre, pendant des heures dont je nâoserais pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien. Et sans doute en ce moment mĂȘme, oĂč (puisque jâĂ©tais rĂ©solu Ă ne plus la voir, Ă moins dâune demande formelle dâexplications, dâune complĂšte dĂ©claration dâamour de sa part, lesquelles nâavaient plus aucune chance de venir) jâavais dĂ©jĂ perdu Gilberte, et lâaimais davantage, je sentais tout ce quâelle Ă©tait pour moi, mieux que lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, quand passant tous mes aprĂšs-midi avec elle, selon que je voulais, je croyais que rien ne menaçait notre amitiĂ©, sans doute en ce moment lâidĂ©e que jâĂ©prouverais un jour les mĂȘmes sentiments pour une autre mâĂ©tait odieuse, car cette idĂ©e mâenlevait, outre Gilberte, mon amour et ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, oĂč en pleurant jâessayais de saisir justement ce quâĂ©tait Gilberte, et desquels il me fallait reconnaĂźtre quâils ne lui appartenaient pas spĂ©cialement et seraient, tĂŽt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte â câĂ©tait du moins alors ma maniĂšre de penser â quâon est toujours dĂ©tachĂ© des ĂȘtres ; quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas leur nom, pourra dans lâavenir renaĂźtre, aurait pu, mĂȘme dans le passĂ©, naĂźtre pour une autre et non pour celle-lĂ . Et dans le temps oĂč lâon nâaime pas, si lâon prend philosophiquement son parti de ce quâil y a de contradictoire dans lâamour, câest que cet amour dont on parle Ă son aise, on ne lâĂ©prouve pas alors, donc on ne le connaĂźt pas, la connaissance en ces matiĂšres Ă©tant intermittente et ne survivant pas Ă la prĂ©sence effective du sentiment. Cet avenir oĂč je nâaimerais plus Gilberte et que ma souffrance mâaidait Ă deviner sans que mon imagination pĂ»t encore se le reprĂ©senter clairement, certes il eĂ»t Ă©tĂ© temps encore dâavertir Gilberte quâil se formerait peu Ă peu, que sa venue Ă©tait sinon imminente, du moins inĂ©luctable, si elle-mĂȘme, Gilberte, ne venait pas Ă mon aide et ne dĂ©truisait pas dans son germe ma future indiffĂ©rence. Combien de fois ne fus-je pas sur le point dâĂ©crire, ou dâaller dire Ă Gilberte : « Prenez garde, jâen ai pris la rĂ©solution, la dĂ©marche que je fais est une dĂ©marche suprĂȘme. Je vous vois pour la derniĂšre fois. BientĂŽt je ne vous aimerai plus. » Ă quoi bon ? De quel droit eussĂ©-je reprochĂ© Ă Gilberte une indiffĂ©rence que, sans me croire coupable pour cela, je manifestais Ă tout ce qui nâĂ©tait pas elle ? La derniĂšre fois ! Ă moi, cela me paraissait quelque chose dâimmense, parce que jâaimais Gilberte. Ă elle cela lui eĂ»t fait sans doute autant dâimpression que ces lettres oĂč des amis demandent Ă nous faire une visite avant de sâexpatrier, visite que, comme aux ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce que nous avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque jour est Ă©lastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rĂ©trĂ©cissent et lâhabitude le remplit.
Dâailleurs, jâaurais eu beau parler Ă Gilberte, elle ne mâaurait pas entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont nos oreilles, notre esprit qui Ă©coutent. Mes paroles ne seraient parvenues Ă Gilberte que dĂ©viĂ©es, comme si elles avaient eu Ă traverser le rideau mouvant dâune cataracte avant dâarriver Ă mon amie, mĂ©connaissables, rendant un son ridicule, nâayant plus aucune espĂšce de sens. La vĂ©ritĂ© quâon met dans les mots ne se fraye pas son chemin directement, nâest pas douĂ©e dâune Ă©vidence irrĂ©sistible. Il faut quâassez de temps passe pour quâune vĂ©ritĂ© de mĂȘme ordre ait pu se former en eux. Alors lâadversaire politique qui, malgrĂ© tous les raisonnements et toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine opposĂ©e pour un traĂźtre, partage lui-mĂȘme la conviction dĂ©testĂ©e Ă laquelle celui qui cherchait inutilement Ă la rĂ©pandre ne tient plus. Alors, le chef-dâĆuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut semblait montrer en soi les preuves de son excellence et nâoffrait Ă ceux qui Ă©coutaient quâune image insane ou mĂ©diocre, sera par eux proclamĂ© chef-dâĆuvre trop tard pour que lâauteur puisse lâapprendre. Pareillement en amour les barriĂšres, ...
Table des matiĂšres
- A l'ombre des jeunes filles en fleurs
- DeuxiĂšme partie.
- Page de copyright
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