Sodome et Gomorrhe
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Sodome et Gomorrhe

DeuxiĂšme partie

  1. 430 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Sodome et Gomorrhe

DeuxiĂšme partie

À propos de ce livre

DÚs le titre, Sodome et Gomorrhe, le lecteur est renvoyé à la Bible et par là mis en garde. Le temps des jeunes filles en fleurs est déjà loin derriÚre lui et le héros découvre des vices qui décuplent sa possessivité d'origine.

Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2020
Édition
1
ISBN de l'eBook
9782322192335

Chapitre troisiĂšme.

Tristesses de M. de Charlus. Son duel fictif. Les stations du « Transatlantique ». FatiguĂ© d’Albertine, je veux rompre avec elle.
Je tombais de sommeil. Je fus montĂ© en ascenseur jusqu’à mon Ă©tage non par le liftier, mais par le chasseur louche, qui engagea la conversation pour me raconter que sa sƓur Ă©tait toujours avec le Monsieur si riche, et qu’une fois, comme elle avait envie de retourner chez elle au lieu de rester sĂ©rieuse, son Monsieur avait Ă©tĂ© trouver la mĂšre du chasseur louche et des autres enfants plus fortunĂ©s, laquelle avait ramenĂ© au plus vite l’insensĂ©e chez son ami. « Vous savez, Monsieur, c’est une grande dame que ma sƓur. Elle touche du piano, cause l’espagnol. Et vous ne le croiriez pas, pour la sƓur du simple employĂ© qui vous fait monter l’ascenseur, elle ne se refuse rien ; Madame a sa femme de chambre Ă  elle, je ne serais pas Ă©patĂ© qu’elle ait un jour sa voiture. Elle est trĂšs jolie, si vous la voyiez, un peu trop fiĂšre, mais dame ! ça se comprend. Elle a beaucoup d’esprit. Elle ne quitte jamais un hĂŽtel sans se soulager dans une armoire, une commode, pour laisser un petit souvenir Ă  la femme de chambre qui aura Ă  nettoyer. Quelquefois mĂȘme, dans une voiture, elle fait ça, et aprĂšs avoir payĂ© sa course, se cache dans un coin, histoire de rire en voyant rouspĂ©ter le cocher qui a Ă  relaver sa voiture. Mon pĂšre Ă©tait bien tombĂ© aussi en trouvant pour mon jeune frĂšre ce prince indien qu’il avait connu autrefois. Naturellement, c’est un autre genre. Mais la position est superbe. S’il n’y avait pas les voyages, ce serait le rĂȘve. Il n’y a que moi jusqu’ici qui suis restĂ© sur le carreau. Mais on ne peut pas savoir. La chance est dans ma famille ; qui sait si je ne serai pas un jour prĂ©sident de la RĂ©publique ? Mais je vous fais babiller (je n’avais pas dit une seule parole et je commençais Ă  m’endormir en Ă©coutant les siennes). Bonsoir, Monsieur. Oh ! merci, Monsieur. Si tout le monde avait aussi bon cƓur que vous il n’y aurait plus de malheureux. Mais, comme dit ma sƓur, il faudra toujours qu’il y en ait pour que, maintenant que je suis riche, je puisse un peu les emmerder. Passez-moi l’expression. Bonne nuit, Monsieur. »
Peut-ĂȘtre chaque soir acceptons-nous le risque de vivre, en dormant, des souffrances que nous considĂ©rons comme nulles et non avenues parce qu’elles seront ressenties au cours d’un sommeil que nous croyons sans conscience.
En effet, ces soirs oĂč je rentrais tard de la RaspeliĂšre, j’avais trĂšs sommeil. Mais, dĂšs que les froids vinrent, je ne pouvais m’endormir tout de suite car le feu Ă©clairait comme si on eĂ»t allumĂ© une lampe. Seulement ce n’était qu’une flambĂ©e, et – comme une lampe aussi, comme le jour quand le soir tombe – sa trop vive lumiĂšre ne tardait pas Ă  baisser ; et j’entrais dans le sommeil, lequel est comme un second appartement que nous aurions et oĂč, dĂ©laissant le nĂŽtre, nous serions allĂ© dormir. Il a des sonneries Ă  lui, et nous y sommes quelquefois violemment rĂ©veillĂ©s par un bruit de timbre, parfaitement entendu de nos oreilles, quand pourtant personne n’a sonnĂ©. Il a ses domestiques, ses visiteurs particuliers qui viennent nous chercher pour sortir, de sorte que nous sommes prĂȘts Ă  nous lever quand force nous est de constater, par notre presque immĂ©diate transmigration dans l’autre appartement, celui de la veille, que la chambre est vide, que personne n’est venu. La race qui l’habite, comme celle des premiers humains, est androgyne. Un homme y apparaĂźt au bout d’un instant sous l’aspect d’une femme. Les choses y ont une aptitude Ă  devenir des hommes, les hommes des amis et des ennemis. Le temps qui s’écoule pour le dormeur, durant ces sommeils-lĂ , est absolument diffĂ©rent du temps dans lequel s’accomplit la vie de l’homme rĂ©veillĂ©. TantĂŽt son cours est beaucoup plus rapide, un quart d’heure semble une journĂ©e ; quelquefois beaucoup plus long, on croit n’avoir fait qu’un lĂ©ger somme, on a dormi tout le jour. Alors, sur le char du sommeil, on descend dans des profondeurs oĂč le souvenir ne peut plus le rejoindre et en deçà desquelles l’esprit a Ă©tĂ© obligĂ© de rebrousser chemin.
L’attelage du sommeil, semblable Ă  celui du soleil, va d’un pas si Ă©gal, dans une atmosphĂšre oĂč ne peut plus l’arrĂȘter aucune rĂ©sistance, qu’il faut quelque petit caillou aĂ©rolithique Ă©tranger Ă  nous (dardĂ© de l’azur par quel Inconnu) pour atteindre le sommeil rĂ©gulier (qui sans cela n’aurait aucune raison de s’arrĂȘter et durerait d’un mouvement pareil jusque dans les siĂšcles des siĂšcles) et le faire, d’une brusque courbe, revenir vers le rĂ©el, brĂ»ler les Ă©tapes, traverser les rĂ©gions voisines de la vie – oĂč bientĂŽt le dormeur entendra, de celle-ci, les rumeurs presque vagues encore, mais dĂ©jĂ  perceptibles, bien que dĂ©formĂ©es – et atterrir brusquement au rĂ©veil. Alors de ces sommeils profonds on s’éveille dans une aurore, ne sachant qui on est, n’étant personne, neuf, prĂȘt Ă  tout, le cerveau se trouvant vidĂ© de ce passĂ© qui Ă©tait la vie jusque-lĂ . Et peut-ĂȘtre est-ce plus beau encore quand l’atterrissage du rĂ©veil se fait brutalement et que nos pensĂ©es du sommeil, dĂ©robĂ©es par une chape d’oubli, n’ont pas le temps de revenir progressivement avant que le sommeil ne cesse. Alors du noir orage qu’il nous semble avoir traversĂ© (mais nous ne disons mĂȘme pas nous) nous sortons gisants, sans pensĂ©es, un « nous » qui serait sans contenu. Quel coup de marteau l’ĂȘtre ou la chose qui est lĂ  a-t-elle reçu pour tout ignorer, stupĂ©faite jusqu’au moment oĂč la mĂ©moire accourue lui rend la conscience ou la personnalitĂ© ? Encore, pour ces deux genres de rĂ©veil, faut-il ne pas s’endormir, mĂȘme profondĂ©ment, sous la loi de l’habitude. Car tout ce que l’habitude enserre dans ses filets, elle le surveille, il faut lui Ă©chapper, prendre le sommeil au moment oĂč on croyait faire tout autre chose que dormir, prendre en un mot un sommeil qui ne demeure pas sous la tutelle de la prĂ©voyance, avec la compagnie, mĂȘme cachĂ©e, de la rĂ©flexion.
Du moins, dans ces rĂ©veils tels que je viens de les dĂ©crire, et qui Ă©taient la plupart du temps les miens quand j’avais dĂźnĂ© la veille Ă  la RaspeliĂšre, tout se passait comme s’il en Ă©tait ainsi, et je peux en tĂ©moigner, moi l’étrange humain qui, en attendant que la mort le dĂ©livre, vis les volets clos, ne sais rien du monde, reste immobile comme un hibou et, comme celui-ci, ne vois un peu clair que dans les tĂ©nĂšbres. Tout se passe comme s’il en Ă©tait ainsi, mais peut-ĂȘtre seule une couche d’étoupe a-t-elle empĂȘchĂ© le dormeur de percevoir le dialogue intĂ©rieur des souvenirs et le verbiage incessant du sommeil. Car (ce qui peut, du reste, s’expliquer aussi bien dans le premier systĂšme, plus vaste, plus mystĂ©rieux, plus astral) au moment oĂč le rĂ©veil se produit, le dormeur entend une voix intĂ©rieure qui lui dit : « Viendrez-vous Ă  ce dĂźner ce soir, cher ami ? comme ce serait agrĂ©able ! » et pense : « Oui, comme ce sera agrĂ©able, j’irai » ; puis, le rĂ©veil s’accentuant, il se rappelle soudain : « Ma grand’mĂšre n’a plus que quelques semaines Ă  vivre, assure le docteur. » Il sonne, il pleure Ă  l’idĂ©e que ce ne sera pas, comme autrefois, sa grand’mĂšre, sa grand’mĂšre mourante, mais un indiffĂ©rent valet de chambre qui va venir, lui rĂ©pondre. Du reste, quand le sommeil l’emmenait si loin hors du monde habitĂ© par le souvenir et la pensĂ©e, Ă  travers un Ă©ther oĂč il Ă©tait seul, plus que seul, n’ayant mĂȘme pas ce compagnon oĂč l’on s’aperçoit soi-mĂȘme, il Ă©tait hors du temps et de ses mesures. DĂ©jĂ  le valet de chambre entre, et il n’ose lui demander l’heure, car il ignore s’il a dormi, combien d’heures il a dormi (il se demande si ce n’est pas combien de jours, tant il revient le corps rompu et l’esprit reposĂ©, le cƓur nostalgique, comme d’un voyage trop lointain pour n’avoir pas durĂ© longtemps).
Certes on peut prĂ©tendre qu’il n’y a qu’un temps, pour la futile raison que c’est en regardant la pendule qu’on a constatĂ© n’ĂȘtre qu’un quart d’heure ce qu’on avait cru une journĂ©e. Mais au moment oĂč on le constate, on est justement un homme Ă©veillĂ©, plongĂ© dans le temps des hommes Ă©veillĂ©s, on a dĂ©sertĂ© l’autre temps. Peut-ĂȘtre mĂȘme plus qu’un autre temps : une autre vie. Les plaisirs qu’on a dans le sommeil, on ne les fait pas figurer dans le compte des plaisirs Ă©prouvĂ©s au cours de l’existence. Pour ne faire allusion qu’au plus vulgairement sensuel de tous, qui de nous, au rĂ©veil, n’a ressenti quelque agacement d’avoir Ă©prouvĂ©, en dormant, un plaisir que, si l’on ne veut pas trop se fatiguer, on ne peut plus, une fois Ă©veillĂ©, renouveler indĂ©finiment ce jour-lĂ  ? C’est comme du bien perdu. On a eu du plaisir dans une autre vie qui n’est pas la nĂŽtre. Souffrances et plaisirs du rĂȘve (qui gĂ©nĂ©ralement s’évanouissent bien vite au rĂ©veil), si nous les faisons figurer dans un budget, ce n’est pas dans celui de la vie courante.
J’ai dit deux temps ; peut-ĂȘtre n’y en a-t-il qu’un seul, non que celui de l’homme Ă©veillĂ© soit valable pour le dormeur, mais peut-ĂȘtre parce que l’autre vie, celle oĂč on dort, n’est pas – dans sa partie profonde – soumise Ă  la catĂ©gorie du temps. Je me le figurais quand, aux lendemains des dĂźners Ă  la RaspeliĂšre, je m’endormais si complĂštement. Voici pourquoi. Je commençais Ă  me dĂ©sespĂ©rer, au rĂ©veil, en voyant qu’aprĂšs que j’avais sonnĂ© dix fois, le valet de chambre n’était pas venu. À la onziĂšme il entrait. Ce n’était que la premiĂšre. Les dix autres n’étaient que des Ă©bauches, dans mon sommeil qui durait encore, du coup de sonnette que je voulais. Mes mains gourdes n’avaient seulement pas bougĂ©. Or ces matins-lĂ  (et c’est ce qui me fait dire que le sommeil ignore peut-ĂȘtre la loi du temps), mon effort pour m’éveiller consistait surtout en un effort pour faire entrer le bloc obscur, non dĂ©fini, du sommeil que je venais de vivre, aux cadres du temps. Ce n’est pas tĂąche facile ; le sommeil, qui ne sait si nous avons dormi deux heures ou deux jours, ne peut nous fournir aucun point de repĂšre. Et si nous n’en trouvons pas au dehors, ne parvenant pas Ă  rentrer dans le temps, nous nous rendormons pour cinq minutes, qui nous semblent trois heures.
J’ai toujours dit – et expĂ©rimentĂ© – que le plus puissant des hypnotiques est le sommeil. AprĂšs avoir dormi profondĂ©ment deux heures, s’ĂȘtre battu avec tant de gĂ©ants, et avoir nouĂ© pour toujours tant d’amitiĂ©s, il est bien plus difficile de s’éveiller qu’aprĂšs avoir pris plusieurs grammes de vĂ©ronal. Aussi, raisonnant de l’un Ă  l’autre, je fus surpris d’apprendre par le philosophe norvĂ©gien, qui le tenait de M. Boutroux, « son Ă©minent collĂšgue – pardon, son confrĂšre », – ce que M. Bergson pensait des altĂ©rations particuliĂšres de la mĂ©moire dues aux hypnotiques. « Bien entendu, aurait dit M. Bergson Ă  M. Boutroux, Ă  en croire le philosophe norvĂ©gien, les hypnotiques pris de temps en temps, Ă  doses modĂ©rĂ©es, n’ont pas d’influence sur cette solide mĂ©moire de notre vie de tous les jours, si bien installĂ©e en nous. Mais il est d’autres mĂ©moires, plus hautes, plus instables aussi. Un de mes collĂšgues fait un cours d’histoire ancienne. Il m’a dit que si, la veille, il avait pris un cachet pour dormir, il avait de la peine, pendant son cours, Ă  retrouver les citations grecques dont il avait besoin. Le docteur qui lui avait recommandĂ© ces cachets lui assura qu’ils Ă©taient sans influence sur la mĂ©moire. « C’est peut-ĂȘtre que vous n’avez pas Ă  faire de citations grecques », lui avait rĂ©pondu l’historien, non sans un orgueil moqueur. »
Je ne sais si cette conversation entre M. Bergson et M. Boutroux est exacte. Le philosophe norvĂ©gien, pourtant si profond et si clair, si passionnĂ©ment attentif, a pu mal comprendre. Personnellement mon expĂ©rience m’a donnĂ© des rĂ©sultats opposĂ©s.
Les moments d’oubli qui suivent, le lendemain, l’ingestion de certains narcotiques ont une ressemblance partielle seulement, mais troublante, avec l’oubli qui rĂšgne au cours d’une nuit de sommeil naturel et profond. Or, ce que j’oublie dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas tel vers de Baudelaire qui me fatigue plutĂŽt, « ainsi qu’un tympanon », ce n’est pas tel concept d’un des philosophes citĂ©s, c’est la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme des choses vulgaires qui m’entourent – si je dors – et dont la non-perception fait de moi un fou ; c’est, si je suis Ă©veillĂ© et sors Ă  la suite d’un sommeil artificiel, non pas le systĂšme de Porphyre ou de Plotin, dont je puis discuter aussi bien qu’un autre jour, mais la rĂ©ponse que j’ai promis de donner Ă  une invitation, au souvenir de laquelle s’est substituĂ© un pur blanc. L’idĂ©e Ă©levĂ©e est restĂ©e Ă  sa place ; ce que l’hypnotique a mis hors d’usage c’est le pouvoir d’agir dans les petites choses, dans tout ce qui demande de l’activitĂ© pour ressaisir juste Ă  temps, pour empoigner tel souvenir de la vie de tous les jours. MalgrĂ© tout ce qu’on peut dire de la survie aprĂšs la destruction du cerveau, je remarque qu’à chaque altĂ©ration du cerveau correspond un fragment de mort. Nous possĂ©dons tous nos souvenirs, sinon la facultĂ© de nous les rappeler, dit d’aprĂšs M. Bergson le grand philosophe norvĂ©gien, dont je n’ai pas essayĂ©, pour ne pas ralentir encore, d’imiter le langage. Sinon la facultĂ© de se les rappeler. Mais qu’est-ce qu’un souvenir qu’on ne se rappelle pas ? Ou bien, allons plus loin. Nous ne nous rappelons pas nos souvenirs des trente derniĂšres annĂ©es ; mais ils nous baignent tout entiers ; pourquoi alors s’arrĂȘter Ă  trente annĂ©es, pourquoi ne pas prolonger jusqu’au delĂ  de la naissance cette vie antĂ©rieure ? Du moment que je ne connais pas toute une partie des souvenirs qui sont derriĂšre moi, du moment qu’ils me sont invisibles, que je n’ai pas la facultĂ© de les appeler Ă  moi, qui me dit que, dans cette masse inconnue de moi, il n’y en a pas qui remontent Ă  bien au delĂ  de ma vie humaine ? Si je puis avoir en moi et autour de moi tant de souvenirs dont je ne me souviens pas, cet oubli (du moins oubli de fait puisque je n’ai pas la facultĂ© de rien voir) peut porter sur une vie que j’ai vĂ©cue dans le corps d’un autre homme, mĂȘme sur une autre planĂšte. Un mĂȘme oubli efface tout. Mais alors que signifie cette immortalitĂ© de l’ñme dont le philosophe norvĂ©gien affirmait la rĂ©alitĂ© ? L’ĂȘtre que je serai aprĂšs la mort n’a pas plus de raisons de se souvenir de l’homme que je suis depuis ma naissance que ce dernier ne se souvient de ce que j’ai Ă©tĂ© avant elle.
Le valet de chambre entrait. Je ne lui disais pas que j’avais sonnĂ© plusieurs fois, car je me rendais compte que je n’avais fait jusque-lĂ  que le rĂȘve que je sonnais. J’étais effrayĂ© pourtant de penser que ce rĂȘve avait eu la nettetĂ© de la connaissance. La connaissance aurait-elle, rĂ©ciproquement, l’irrĂ©alitĂ© du rĂȘve ?
En revanche, je lui demandais qui avait tant sonnĂ© cette nuit. Il me disait : personne, et pouvait l’affirmer, car le « tableau » des sonneries eĂ»t marquĂ©. Pourtant j’entendais les coups rĂ©pĂ©tĂ©s, presque furieux, qui vibraient encore dans mon oreille et devaient me rester perceptibles pendant plusieurs jours. Il est pourtant rare que le sommeil jette ainsi dans la vie Ă©veillĂ©e des souvenirs qui ne meurent pas avec lui. On peut compter ces aĂ©rolithes. Si c’est une idĂ©e que le sommeil a forgĂ©e, elle se dissocie trĂšs vite en fragments tĂ©nus, irretrouvables. Mais, lĂ , le sommeil avait fabriquĂ© des sons. Plus matĂ©riels et plus simples, ils duraient davantage.
J’étais Ă©tonnĂ© de l’heure relativement matinale que me disait le valet de chambre. Je n’en Ă©tais pas moins reposĂ©. Ce sont les sommeils lĂ©gers qui ont une longue durĂ©e, parce qu’intermĂ©diaires entre la veille et le sommeil, gardant de la premiĂšre une notion un peu effacĂ©e mais permanente, il leur faut infiniment plus de temps pour nous reposer qu’un sommeil profond, lequel peut ĂȘtre court. Je me sentais bien Ă  mon aise pour une autre raison. S’il suffit de se rappeler qu’on s’est fatiguĂ© pour sentir pĂ©niblement sa fatigue, se dire : « Je me suis reposĂ© » suffit Ă  crĂ©er le repos. Or j’avais rĂȘvĂ© que M. de Charlus avait cent dix ans et venait de donner une paire de claques Ă  sa propre mĂšre ; de Mme Verdurin, qu’elle avait achetĂ© cinq milliards un bouquet de violettes ; j’étais donc assurĂ© d’avoir dormi profondĂ©ment, rĂȘvĂ© Ă  rebours de mes notions de la veille et de toutes les possibilitĂ©s de la vie courante ; cela suffisait pour que je me sentisse tout reposĂ©.
J’aurais bien Ă©tonnĂ© ma mĂšre, qui ne pouvait comprendre l’assiduitĂ© de M. de Charlus chez les Verdurin, si je lui avais racontĂ© (prĂ©cisĂ©ment le jour oĂč avait Ă©tĂ© commandĂ©e la toque d’Albertine, sans rien lui en dire et pour qu’elle en eĂ»t la surprise) avec qui M. de Charlus Ă©tait venu dĂźner dans un salon au Grand-HĂŽtel de Balbec. L’invitĂ© n’était autre que le valet de pied d’une cousine des Cambremer. Ce valet de pied Ă©tait habillĂ© avec une grande Ă©lĂ©gance et, quand il traversa le hall avec le baron, il « fit homme du monde » aux yeux des touristes, comme aurait dit Saint-Loup. MĂȘme les jeunes chasseurs, les « lĂ©vites » qui descendaient en foule les degrĂ©s du temple Ă  ce moment, parce que c’était celui de la relĂšve, ne firent pas attention aux deux arrivants, dont l’un, M. de Charlus, tenait, en baissant les yeux, Ă  montrer qu’il leur en accordait trĂšs peu. Il avait l’air de se frayer un passage au milieu d’eux. « ProspĂ©rez, cher espoir d’une nation sainte », dit-il en se rappelant des vers de Racine, citĂ©s dans un tout autre sens. « PlaĂźt-il ? » demanda le valet de pied, peu au courant des classiques. M. de Charlus ne lui rĂ©pondit pas, car il mettait un certain orgueil Ă  ne pas tenir compte des questions et Ă  marcher droit devant lui comme s’il n’y avait pas eu d’autres clients de l’hĂŽtel et s’il n’existait au monde que lui, baron de Charlus. Mais ayant continuĂ© les vers de Josabeth : « Venez, venez, mes filles », il se sentit dĂ©goĂ»tĂ© et n’ajouta pas, comme elle : « il faut les appeler », car ces jeunes enfants n’avaient pas encore atteint l’ñge oĂč le sexe est entiĂšrement formĂ© et qui plaisait Ă  M. de Charlus.
D’ailleurs, s’il avait Ă©crit au valet de pied de Mme de Chevregny, parce qu’il ne doutait pas de sa docilitĂ©, il l’avait espĂ©rĂ© plus viril. Il le trouvait, Ă  le voir, plus effĂ©minĂ© qu’il n’eĂ»t voulu. Il lui dit qu’il aurait cru avoir affaire Ă  quelqu’un d’autre, car il connaissait de vue un autre valet de pied de Mme de Chevregny, qu’en effet il avait remarquĂ© sur la voiture. C’était une espĂšce de paysan fort rustaud, tout l’opposĂ© de celui-ci, qui, estimant au contraire ses miĂšvreries autant de supĂ©rioritĂ©s et ne doutant pas que ce fussent ces qualitĂ©s d’homme du monde qui eussent sĂ©duit M. de Charlus, ne comprit mĂȘme pas de qui le baron voulait parler. « Mais je n’ai aucun camarade qu’un que vous ne pouvez pas avoir reluquĂ©, il est affreux, il a l’air d’un gros paysan. » Et Ă  l’idĂ©e que c’était peut-ĂȘtre ce rustre que le baron avait vu, il Ă©prouva une piqĂ»re d’amour-propre. Le baron la devina et, Ă©largissant son enquĂȘte : « Mais je n’ai pas fait un vƓu spĂ©cial de ne connaĂźtre que des gens de Mme de Chevregny, dit-il. Est-ce que ici, ou Ă  Paris puisque vous partez bientĂŽt, vous ne pourriez pas me prĂ©senter beaucoup de vos camarades d’une maison ou d’une autre ? – Oh ! non ! rĂ©pondit le valet de pied, je ne frĂ©quente personne de ma classe. Je ne leur parle que pour le service. Mais il y a quelqu’un de trĂšs bien que je pourrai vous faire connaĂźtre. – Qui ? demanda le baron. – Le prince de Guermantes. » M. de Charlus fut dĂ©pitĂ© qu’on ne lui offrĂźt qu’un homme de cet Ăąge, et pour lequel, du reste, il n’avait pas besoin de la recommandation d’un valet de pied. Aussi dĂ©clina-t-il l’offre d’un ton sec et, ne se laissant pas dĂ©courager par les prĂ©tentions mondaines du larbin, recommença Ă  lui expliquer ce qu’il voudrait, le genre, le type, soit un jockey, etc... Craignant que le notaire, qui passait Ă  ce moment-lĂ , ne l’eĂ»t entendu, il crut fin de montrer qu’il parlait de tout autre chose que de ce qu’on aurait pu croire et dit avec insistance et Ă  la cantonade, mais comme s’il ne faisait que continuer sa conversation : « Oui, malgrĂ© mon Ăąge j’ai gardĂ© le goĂ»t de bibeloter, le goĂ»t des jolis bibelots, je fais des folies pour un vieux bronze, pour un lustre ancien. J’adore le Beau. »
Mais pour faire comprendre au valet de pied le changement de sujet qu’il avait exĂ©cutĂ© si rapidement, M. de Charlus pesait tellement sur chaque mot, et de plus, pour ĂȘtre entendu du notaire, il les criait tous si fort, que tout ce jeu de scĂšne eĂ»t suffi Ă  dĂ©celer ce qu’il cachait pour des oreilles plus averties que celles de l’officier ministĂ©riel. Celui-ci ne se douta de rien, non plus qu’aucun autre client de l’hĂŽtel, qui virent tous un Ă©lĂ©gant Ă©tranger dans le valet de pied si bien mis. En revanche, si les hommes du monde s’y trompĂšrent et le prirent pour un AmĂ©ricain trĂšs chic, Ă  peine parut-il devant les domestiques qu’il fut devinĂ© par eux, comme un forçat reconnaĂźt un forçat, mĂȘme plus vite, flairĂ© Ă  distance comme un animal par certains animaux. Les chefs de rang levĂšrent l’Ɠil. AimĂ© jeta un regard soupçonneux. Le sommelier, haussant les Ă©paules, dit derriĂšre sa main, parce qu’il crut cela de la politesse, une phrase dĂ©sobligeante que tout le monde entendit.
Et mĂȘme notre vieille Françoise, dont la vue baissait et qui passait Ă  ce moment-lĂ  au pied de l’escalier pour aller dĂźner « aux courriers », leva la tĂȘte, reconnut un domestique lĂ  oĂč des convives de l’hĂŽtel ne le soupçonnaient pas – comme la vieille nourrice EuryclĂ©e reconnaĂźt Ulysse bien avant les prĂ©tendants assis au festin – et, voyant marcher familiĂšrement avec lui M. de Charlus, eut une expression accablĂ©e, comme si tout d’un coup des mĂ©chancetĂ©s qu’elle avait entendu dire et n’avait pas crues eussent acquis Ă  ses yeux une navrante vraisemblance. Elle ne me parla jamais, ni Ă  personne, de cet incident, mais il dut faire faire Ă  son cerveau un travail considĂ©rable, car plus tard, chaque fois qu’à Paris elle eut l’occasion de voir Jupien, qu’elle avait jusque-lĂ  tant aimĂ©, elle eut toujours avec lui de la politesse, mais qui avait refroidi et Ă©tait toujours additionnĂ©e d’une forte dose de rĂ©serve. Ce mĂȘme incident amena au contraire quelqu’un d’autre Ă  me faire une confidence ; ce fut AimĂ©. Quand j’avais croisĂ© M. de Charlus, celui-ci, qui n’avait pas cru me rencontrer, me cria, en levant la main : « bonsoir », avec l’indiffĂ©rence, apparente du moins, d’un grand seigneur qui se croit tout permis et qui trouve plus habile d’avoir l’air de ne pas se cacher. Or AimĂ©, qui, Ă  ce moment, l’observait d’un Ɠil mĂ©fiant et qui vit que je saluais le compagnon de celui en qui il Ă©tait certain de voir un domestique, me demanda le soir mĂȘme qui c’était.
Car depuis quelque temps AimĂ© aimait Ă  causer ou plutĂŽt, comme il disait, sans doute pour marquer le caractĂšre selon lui philosophique de ces causeries, Ă  « discuter » avec moi. Et comme je lui disais souvent que j’étais gĂȘnĂ© qu’il restĂąt debout prĂšs de moi pendant que je dĂźnais au lieu qu’il pĂ»t s’asseoir et partager mon repas, il dĂ©clarait qu’il n’avait jamais vu un client ayant « le raisonnement aussi juste ». Il causait en ce moment avec deux garçons. Ils m’avaient saluĂ©, je ne savais pas pourquoi ; leurs visages m’étaient inconnus, bien que dans leur conversation rĂ©sonnĂąt une rumeur qui ne me semblait pas nouvelle. AimĂ© les morigĂ©nait tous deux Ă  cause de leurs fiançailles, qu’il dĂ©sapprouvait. Il me prit Ă  tĂ©moin, je dis que je ne pouvais avoir d’opinion, ne les connaissant pas. Ils me rappelĂšrent leur nom, qu’ils m’avaient souvent servi Ă  Rivebelle. Mais l’un avait laissĂ© pousser sa moustache, l’autre l’avait rasĂ©e et s’était fait tondre ; et Ă  cause de cela, bien que ce fĂ»t leur tĂȘte d’autrefois qui Ă©tait posĂ©e sur leurs Ă©paules (et non une autre, comme dans les restaurations fautives de Notre-Dame), elle m’était restĂ©e aussi invisible que ces objets qui Ă©chappent aux perquisitions les plus minutieuses, et qui traĂźnent simplement aux yeux de tous, lesquels ne les remarquent pas, sur une cheminĂ©e. DĂšs que je sus leur nom, je reconnus exactement la musique incertaine de leur voix parce que je revis leur ancien visage qui la dĂ©terminait. « Ils veulent se marier et ils ne savent seulement pas l’anglais ! » me dit AimĂ©, qui ne songeait pas que j’étais peu au courant de la profession hĂŽteliĂšre et comprenais mal que, si on ne sait pas les langues Ă©trangĂšres, on ne peut pas compter sur une situation.
Moi qui croyais qu’il saurait aisĂ©ment que le nouveau dĂźneur Ă©tait M. de Charlus, et me figurais mĂȘme qu’il devait se le rappeler, l’ayant servi dans la salle Ă  manger quand le baron Ă©tait venu, pendant mon premier sĂ©jour Ă  Balbec, voir Mme de Villeparisis, je lui dis son nom. Or non seulement AimĂ© ne se rappelait pas le baron de Charlus, mais ce nom parut lui produire une im...

Table des matiĂšres

  1. Sodome et Gomorrhe
  2. DeuxiĂšme partie (Suite).
  3. Chapitre troisiĂšme.
  4. Chapitre quatriĂšme.
  5. Page de copyright

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Les deux formules sont disponibles avec des cycles de facturation mensuels, semestriels ou annuels.
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