DÚs le titre, Sodome et Gomorrhe, le lecteur est renvoyé à la Bible et par là mis en garde. Le temps des jeunes filles en fleurs est déjà loin derriÚre lui et le héros découvre des vices qui décuplent sa possessivité d'origine.

- 430 pages
- French
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LittératureSujet
Fiction historiqueChapitre troisiĂšme.
Tristesses de M. de Charlus. Son duel fictif. Les stations du « Transatlantique ». FatiguĂ© dâAlbertine, je veux rompre avec elle.
Je tombais de sommeil. Je fus montĂ© en ascenseur jusquâĂ mon Ă©tage non par le liftier, mais par le chasseur louche, qui engagea la conversation pour me raconter que sa sĆur Ă©tait toujours avec le Monsieur si riche, et quâune fois, comme elle avait envie de retourner chez elle au lieu de rester sĂ©rieuse, son Monsieur avait Ă©tĂ© trouver la mĂšre du chasseur louche et des autres enfants plus fortunĂ©s, laquelle avait ramenĂ© au plus vite lâinsensĂ©e chez son ami. « Vous savez, Monsieur, câest une grande dame que ma sĆur. Elle touche du piano, cause lâespagnol. Et vous ne le croiriez pas, pour la sĆur du simple employĂ© qui vous fait monter lâascenseur, elle ne se refuse rien ; Madame a sa femme de chambre Ă elle, je ne serais pas Ă©patĂ© quâelle ait un jour sa voiture. Elle est trĂšs jolie, si vous la voyiez, un peu trop fiĂšre, mais dame ! ça se comprend. Elle a beaucoup dâesprit. Elle ne quitte jamais un hĂŽtel sans se soulager dans une armoire, une commode, pour laisser un petit souvenir Ă la femme de chambre qui aura Ă nettoyer. Quelquefois mĂȘme, dans une voiture, elle fait ça, et aprĂšs avoir payĂ© sa course, se cache dans un coin, histoire de rire en voyant rouspĂ©ter le cocher qui a Ă relaver sa voiture. Mon pĂšre Ă©tait bien tombĂ© aussi en trouvant pour mon jeune frĂšre ce prince indien quâil avait connu autrefois. Naturellement, câest un autre genre. Mais la position est superbe. Sâil nây avait pas les voyages, ce serait le rĂȘve. Il nây a que moi jusquâici qui suis restĂ© sur le carreau. Mais on ne peut pas savoir. La chance est dans ma famille ; qui sait si je ne serai pas un jour prĂ©sident de la RĂ©publique ? Mais je vous fais babiller (je nâavais pas dit une seule parole et je commençais Ă mâendormir en Ă©coutant les siennes). Bonsoir, Monsieur. Oh ! merci, Monsieur. Si tout le monde avait aussi bon cĆur que vous il nây aurait plus de malheureux. Mais, comme dit ma sĆur, il faudra toujours quâil y en ait pour que, maintenant que je suis riche, je puisse un peu les emmerder. Passez-moi lâexpression. Bonne nuit, Monsieur. »
Peut-ĂȘtre chaque soir acceptons-nous le risque de vivre, en dormant, des souffrances que nous considĂ©rons comme nulles et non avenues parce quâelles seront ressenties au cours dâun sommeil que nous croyons sans conscience.
En effet, ces soirs oĂč je rentrais tard de la RaspeliĂšre, jâavais trĂšs sommeil. Mais, dĂšs que les froids vinrent, je ne pouvais mâendormir tout de suite car le feu Ă©clairait comme si on eĂ»t allumĂ© une lampe. Seulement ce nâĂ©tait quâune flambĂ©e, et â comme une lampe aussi, comme le jour quand le soir tombe â sa trop vive lumiĂšre ne tardait pas Ă baisser ; et jâentrais dans le sommeil, lequel est comme un second appartement que nous aurions et oĂč, dĂ©laissant le nĂŽtre, nous serions allĂ© dormir. Il a des sonneries Ă lui, et nous y sommes quelquefois violemment rĂ©veillĂ©s par un bruit de timbre, parfaitement entendu de nos oreilles, quand pourtant personne nâa sonnĂ©. Il a ses domestiques, ses visiteurs particuliers qui viennent nous chercher pour sortir, de sorte que nous sommes prĂȘts Ă nous lever quand force nous est de constater, par notre presque immĂ©diate transmigration dans lâautre appartement, celui de la veille, que la chambre est vide, que personne nâest venu. La race qui lâhabite, comme celle des premiers humains, est androgyne. Un homme y apparaĂźt au bout dâun instant sous lâaspect dâune femme. Les choses y ont une aptitude Ă devenir des hommes, les hommes des amis et des ennemis. Le temps qui sâĂ©coule pour le dormeur, durant ces sommeils-lĂ , est absolument diffĂ©rent du temps dans lequel sâaccomplit la vie de lâhomme rĂ©veillĂ©. TantĂŽt son cours est beaucoup plus rapide, un quart dâheure semble une journĂ©e ; quelquefois beaucoup plus long, on croit nâavoir fait quâun lĂ©ger somme, on a dormi tout le jour. Alors, sur le char du sommeil, on descend dans des profondeurs oĂč le souvenir ne peut plus le rejoindre et en deçà desquelles lâesprit a Ă©tĂ© obligĂ© de rebrousser chemin.
Lâattelage du sommeil, semblable Ă celui du soleil, va dâun pas si Ă©gal, dans une atmosphĂšre oĂč ne peut plus lâarrĂȘter aucune rĂ©sistance, quâil faut quelque petit caillou aĂ©rolithique Ă©tranger Ă nous (dardĂ© de lâazur par quel Inconnu) pour atteindre le sommeil rĂ©gulier (qui sans cela nâaurait aucune raison de sâarrĂȘter et durerait dâun mouvement pareil jusque dans les siĂšcles des siĂšcles) et le faire, dâune brusque courbe, revenir vers le rĂ©el, brĂ»ler les Ă©tapes, traverser les rĂ©gions voisines de la vie â oĂč bientĂŽt le dormeur entendra, de celle-ci, les rumeurs presque vagues encore, mais dĂ©jĂ perceptibles, bien que dĂ©formĂ©es â et atterrir brusquement au rĂ©veil. Alors de ces sommeils profonds on sâĂ©veille dans une aurore, ne sachant qui on est, nâĂ©tant personne, neuf, prĂȘt Ă tout, le cerveau se trouvant vidĂ© de ce passĂ© qui Ă©tait la vie jusque-lĂ . Et peut-ĂȘtre est-ce plus beau encore quand lâatterrissage du rĂ©veil se fait brutalement et que nos pensĂ©es du sommeil, dĂ©robĂ©es par une chape dâoubli, nâont pas le temps de revenir progressivement avant que le sommeil ne cesse. Alors du noir orage quâil nous semble avoir traversĂ© (mais nous ne disons mĂȘme pas nous) nous sortons gisants, sans pensĂ©es, un « nous » qui serait sans contenu. Quel coup de marteau lâĂȘtre ou la chose qui est lĂ a-t-elle reçu pour tout ignorer, stupĂ©faite jusquâau moment oĂč la mĂ©moire accourue lui rend la conscience ou la personnalitĂ© ? Encore, pour ces deux genres de rĂ©veil, faut-il ne pas sâendormir, mĂȘme profondĂ©ment, sous la loi de lâhabitude. Car tout ce que lâhabitude enserre dans ses filets, elle le surveille, il faut lui Ă©chapper, prendre le sommeil au moment oĂč on croyait faire tout autre chose que dormir, prendre en un mot un sommeil qui ne demeure pas sous la tutelle de la prĂ©voyance, avec la compagnie, mĂȘme cachĂ©e, de la rĂ©flexion.
Du moins, dans ces rĂ©veils tels que je viens de les dĂ©crire, et qui Ă©taient la plupart du temps les miens quand jâavais dĂźnĂ© la veille Ă la RaspeliĂšre, tout se passait comme sâil en Ă©tait ainsi, et je peux en tĂ©moigner, moi lâĂ©trange humain qui, en attendant que la mort le dĂ©livre, vis les volets clos, ne sais rien du monde, reste immobile comme un hibou et, comme celui-ci, ne vois un peu clair que dans les tĂ©nĂšbres. Tout se passe comme sâil en Ă©tait ainsi, mais peut-ĂȘtre seule une couche dâĂ©toupe a-t-elle empĂȘchĂ© le dormeur de percevoir le dialogue intĂ©rieur des souvenirs et le verbiage incessant du sommeil. Car (ce qui peut, du reste, sâexpliquer aussi bien dans le premier systĂšme, plus vaste, plus mystĂ©rieux, plus astral) au moment oĂč le rĂ©veil se produit, le dormeur entend une voix intĂ©rieure qui lui dit : « Viendrez-vous Ă ce dĂźner ce soir, cher ami ? comme ce serait agrĂ©able ! » et pense : « Oui, comme ce sera agrĂ©able, jâirai » ; puis, le rĂ©veil sâaccentuant, il se rappelle soudain : « Ma grandâmĂšre nâa plus que quelques semaines Ă vivre, assure le docteur. » Il sonne, il pleure Ă lâidĂ©e que ce ne sera pas, comme autrefois, sa grandâmĂšre, sa grandâmĂšre mourante, mais un indiffĂ©rent valet de chambre qui va venir, lui rĂ©pondre. Du reste, quand le sommeil lâemmenait si loin hors du monde habitĂ© par le souvenir et la pensĂ©e, Ă travers un Ă©ther oĂč il Ă©tait seul, plus que seul, nâayant mĂȘme pas ce compagnon oĂč lâon sâaperçoit soi-mĂȘme, il Ă©tait hors du temps et de ses mesures. DĂ©jĂ le valet de chambre entre, et il nâose lui demander lâheure, car il ignore sâil a dormi, combien dâheures il a dormi (il se demande si ce nâest pas combien de jours, tant il revient le corps rompu et lâesprit reposĂ©, le cĆur nostalgique, comme dâun voyage trop lointain pour nâavoir pas durĂ© longtemps).
Certes on peut prĂ©tendre quâil nây a quâun temps, pour la futile raison que câest en regardant la pendule quâon a constatĂ© nâĂȘtre quâun quart dâheure ce quâon avait cru une journĂ©e. Mais au moment oĂč on le constate, on est justement un homme Ă©veillĂ©, plongĂ© dans le temps des hommes Ă©veillĂ©s, on a dĂ©sertĂ© lâautre temps. Peut-ĂȘtre mĂȘme plus quâun autre temps : une autre vie. Les plaisirs quâon a dans le sommeil, on ne les fait pas figurer dans le compte des plaisirs Ă©prouvĂ©s au cours de lâexistence. Pour ne faire allusion quâau plus vulgairement sensuel de tous, qui de nous, au rĂ©veil, nâa ressenti quelque agacement dâavoir Ă©prouvĂ©, en dormant, un plaisir que, si lâon ne veut pas trop se fatiguer, on ne peut plus, une fois Ă©veillĂ©, renouveler indĂ©finiment ce jour-lĂ ? Câest comme du bien perdu. On a eu du plaisir dans une autre vie qui nâest pas la nĂŽtre. Souffrances et plaisirs du rĂȘve (qui gĂ©nĂ©ralement sâĂ©vanouissent bien vite au rĂ©veil), si nous les faisons figurer dans un budget, ce nâest pas dans celui de la vie courante.
Jâai dit deux temps ; peut-ĂȘtre nây en a-t-il quâun seul, non que celui de lâhomme Ă©veillĂ© soit valable pour le dormeur, mais peut-ĂȘtre parce que lâautre vie, celle oĂč on dort, nâest pas â dans sa partie profonde â soumise Ă la catĂ©gorie du temps. Je me le figurais quand, aux lendemains des dĂźners Ă la RaspeliĂšre, je mâendormais si complĂštement. Voici pourquoi. Je commençais Ă me dĂ©sespĂ©rer, au rĂ©veil, en voyant quâaprĂšs que jâavais sonnĂ© dix fois, le valet de chambre nâĂ©tait pas venu. Ă la onziĂšme il entrait. Ce nâĂ©tait que la premiĂšre. Les dix autres nâĂ©taient que des Ă©bauches, dans mon sommeil qui durait encore, du coup de sonnette que je voulais. Mes mains gourdes nâavaient seulement pas bougĂ©. Or ces matins-lĂ (et câest ce qui me fait dire que le sommeil ignore peut-ĂȘtre la loi du temps), mon effort pour mâĂ©veiller consistait surtout en un effort pour faire entrer le bloc obscur, non dĂ©fini, du sommeil que je venais de vivre, aux cadres du temps. Ce nâest pas tĂąche facile ; le sommeil, qui ne sait si nous avons dormi deux heures ou deux jours, ne peut nous fournir aucun point de repĂšre. Et si nous nâen trouvons pas au dehors, ne parvenant pas Ă rentrer dans le temps, nous nous rendormons pour cinq minutes, qui nous semblent trois heures.
Jâai toujours dit â et expĂ©rimentĂ© â que le plus puissant des hypnotiques est le sommeil. AprĂšs avoir dormi profondĂ©ment deux heures, sâĂȘtre battu avec tant de gĂ©ants, et avoir nouĂ© pour toujours tant dâamitiĂ©s, il est bien plus difficile de sâĂ©veiller quâaprĂšs avoir pris plusieurs grammes de vĂ©ronal. Aussi, raisonnant de lâun Ă lâautre, je fus surpris dâapprendre par le philosophe norvĂ©gien, qui le tenait de M. Boutroux, « son Ă©minent collĂšgue â pardon, son confrĂšre », â ce que M. Bergson pensait des altĂ©rations particuliĂšres de la mĂ©moire dues aux hypnotiques. « Bien entendu, aurait dit M. Bergson Ă M. Boutroux, Ă en croire le philosophe norvĂ©gien, les hypnotiques pris de temps en temps, Ă doses modĂ©rĂ©es, nâont pas dâinfluence sur cette solide mĂ©moire de notre vie de tous les jours, si bien installĂ©e en nous. Mais il est dâautres mĂ©moires, plus hautes, plus instables aussi. Un de mes collĂšgues fait un cours dâhistoire ancienne. Il mâa dit que si, la veille, il avait pris un cachet pour dormir, il avait de la peine, pendant son cours, Ă retrouver les citations grecques dont il avait besoin. Le docteur qui lui avait recommandĂ© ces cachets lui assura quâils Ă©taient sans influence sur la mĂ©moire. « Câest peut-ĂȘtre que vous nâavez pas Ă faire de citations grecques », lui avait rĂ©pondu lâhistorien, non sans un orgueil moqueur. »
Je ne sais si cette conversation entre M. Bergson et M. Boutroux est exacte. Le philosophe norvĂ©gien, pourtant si profond et si clair, si passionnĂ©ment attentif, a pu mal comprendre. Personnellement mon expĂ©rience mâa donnĂ© des rĂ©sultats opposĂ©s.
Les moments dâoubli qui suivent, le lendemain, lâingestion de certains narcotiques ont une ressemblance partielle seulement, mais troublante, avec lâoubli qui rĂšgne au cours dâune nuit de sommeil naturel et profond. Or, ce que jâoublie dans lâun et lâautre cas, ce nâest pas tel vers de Baudelaire qui me fatigue plutĂŽt, « ainsi quâun tympanon », ce nâest pas tel concept dâun des philosophes citĂ©s, câest la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme des choses vulgaires qui mâentourent â si je dors â et dont la non-perception fait de moi un fou ; câest, si je suis Ă©veillĂ© et sors Ă la suite dâun sommeil artificiel, non pas le systĂšme de Porphyre ou de Plotin, dont je puis discuter aussi bien quâun autre jour, mais la rĂ©ponse que jâai promis de donner Ă une invitation, au souvenir de laquelle sâest substituĂ© un pur blanc. LâidĂ©e Ă©levĂ©e est restĂ©e Ă sa place ; ce que lâhypnotique a mis hors dâusage câest le pouvoir dâagir dans les petites choses, dans tout ce qui demande de lâactivitĂ© pour ressaisir juste Ă temps, pour empoigner tel souvenir de la vie de tous les jours. MalgrĂ© tout ce quâon peut dire de la survie aprĂšs la destruction du cerveau, je remarque quâĂ chaque altĂ©ration du cerveau correspond un fragment de mort. Nous possĂ©dons tous nos souvenirs, sinon la facultĂ© de nous les rappeler, dit dâaprĂšs M. Bergson le grand philosophe norvĂ©gien, dont je nâai pas essayĂ©, pour ne pas ralentir encore, dâimiter le langage. Sinon la facultĂ© de se les rappeler. Mais quâest-ce quâun souvenir quâon ne se rappelle pas ? Ou bien, allons plus loin. Nous ne nous rappelons pas nos souvenirs des trente derniĂšres annĂ©es ; mais ils nous baignent tout entiers ; pourquoi alors sâarrĂȘter Ă trente annĂ©es, pourquoi ne pas prolonger jusquâau delĂ de la naissance cette vie antĂ©rieure ? Du moment que je ne connais pas toute une partie des souvenirs qui sont derriĂšre moi, du moment quâils me sont invisibles, que je nâai pas la facultĂ© de les appeler Ă moi, qui me dit que, dans cette masse inconnue de moi, il nây en a pas qui remontent Ă bien au delĂ de ma vie humaine ? Si je puis avoir en moi et autour de moi tant de souvenirs dont je ne me souviens pas, cet oubli (du moins oubli de fait puisque je nâai pas la facultĂ© de rien voir) peut porter sur une vie que jâai vĂ©cue dans le corps dâun autre homme, mĂȘme sur une autre planĂšte. Un mĂȘme oubli efface tout. Mais alors que signifie cette immortalitĂ© de lâĂąme dont le philosophe norvĂ©gien affirmait la rĂ©alitĂ© ? LâĂȘtre que je serai aprĂšs la mort nâa pas plus de raisons de se souvenir de lâhomme que je suis depuis ma naissance que ce dernier ne se souvient de ce que jâai Ă©tĂ© avant elle.
Le valet de chambre entrait. Je ne lui disais pas que jâavais sonnĂ© plusieurs fois, car je me rendais compte que je nâavais fait jusque-lĂ que le rĂȘve que je sonnais. JâĂ©tais effrayĂ© pourtant de penser que ce rĂȘve avait eu la nettetĂ© de la connaissance. La connaissance aurait-elle, rĂ©ciproquement, lâirrĂ©alitĂ© du rĂȘve ?
En revanche, je lui demandais qui avait tant sonnĂ© cette nuit. Il me disait : personne, et pouvait lâaffirmer, car le « tableau » des sonneries eĂ»t marquĂ©. Pourtant jâentendais les coups rĂ©pĂ©tĂ©s, presque furieux, qui vibraient encore dans mon oreille et devaient me rester perceptibles pendant plusieurs jours. Il est pourtant rare que le sommeil jette ainsi dans la vie Ă©veillĂ©e des souvenirs qui ne meurent pas avec lui. On peut compter ces aĂ©rolithes. Si câest une idĂ©e que le sommeil a forgĂ©e, elle se dissocie trĂšs vite en fragments tĂ©nus, irretrouvables. Mais, lĂ , le sommeil avait fabriquĂ© des sons. Plus matĂ©riels et plus simples, ils duraient davantage.
JâĂ©tais Ă©tonnĂ© de lâheure relativement matinale que me disait le valet de chambre. Je nâen Ă©tais pas moins reposĂ©. Ce sont les sommeils lĂ©gers qui ont une longue durĂ©e, parce quâintermĂ©diaires entre la veille et le sommeil, gardant de la premiĂšre une notion un peu effacĂ©e mais permanente, il leur faut infiniment plus de temps pour nous reposer quâun sommeil profond, lequel peut ĂȘtre court. Je me sentais bien Ă mon aise pour une autre raison. Sâil suffit de se rappeler quâon sâest fatiguĂ© pour sentir pĂ©niblement sa fatigue, se dire : « Je me suis reposĂ© » suffit Ă crĂ©er le repos. Or jâavais rĂȘvĂ© que M. de Charlus avait cent dix ans et venait de donner une paire de claques Ă sa propre mĂšre ; de Mme Verdurin, quâelle avait achetĂ© cinq milliards un bouquet de violettes ; jâĂ©tais donc assurĂ© dâavoir dormi profondĂ©ment, rĂȘvĂ© Ă rebours de mes notions de la veille et de toutes les possibilitĂ©s de la vie courante ; cela suffisait pour que je me sentisse tout reposĂ©.
Jâaurais bien Ă©tonnĂ© ma mĂšre, qui ne pouvait comprendre lâassiduitĂ© de M. de Charlus chez les Verdurin, si je lui avais racontĂ© (prĂ©cisĂ©ment le jour oĂč avait Ă©tĂ© commandĂ©e la toque dâAlbertine, sans rien lui en dire et pour quâelle en eĂ»t la surprise) avec qui M. de Charlus Ă©tait venu dĂźner dans un salon au Grand-HĂŽtel de Balbec. LâinvitĂ© nâĂ©tait autre que le valet de pied dâune cousine des Cambremer. Ce valet de pied Ă©tait habillĂ© avec une grande Ă©lĂ©gance et, quand il traversa le hall avec le baron, il « fit homme du monde » aux yeux des touristes, comme aurait dit Saint-Loup. MĂȘme les jeunes chasseurs, les « lĂ©vites » qui descendaient en foule les degrĂ©s du temple Ă ce moment, parce que câĂ©tait celui de la relĂšve, ne firent pas attention aux deux arrivants, dont lâun, M. de Charlus, tenait, en baissant les yeux, Ă montrer quâil leur en accordait trĂšs peu. Il avait lâair de se frayer un passage au milieu dâeux. « ProspĂ©rez, cher espoir dâune nation sainte », dit-il en se rappelant des vers de Racine, citĂ©s dans un tout autre sens. « PlaĂźt-il ? » demanda le valet de pied, peu au courant des classiques. M. de Charlus ne lui rĂ©pondit pas, car il mettait un certain orgueil Ă ne pas tenir compte des questions et Ă marcher droit devant lui comme sâil nây avait pas eu dâautres clients de lâhĂŽtel et sâil nâexistait au monde que lui, baron de Charlus. Mais ayant continuĂ© les vers de Josabeth : « Venez, venez, mes filles », il se sentit dĂ©goĂ»tĂ© et nâajouta pas, comme elle : « il faut les appeler », car ces jeunes enfants nâavaient pas encore atteint lâĂąge oĂč le sexe est entiĂšrement formĂ© et qui plaisait Ă M. de Charlus.
Dâailleurs, sâil avait Ă©crit au valet de pied de Mme de Chevregny, parce quâil ne doutait pas de sa docilitĂ©, il lâavait espĂ©rĂ© plus viril. Il le trouvait, Ă le voir, plus effĂ©minĂ© quâil nâeĂ»t voulu. Il lui dit quâil aurait cru avoir affaire Ă quelquâun dâautre, car il connaissait de vue un autre valet de pied de Mme de Chevregny, quâen effet il avait remarquĂ© sur la voiture. CâĂ©tait une espĂšce de paysan fort rustaud, tout lâopposĂ© de celui-ci, qui, estimant au contraire ses miĂšvreries autant de supĂ©rioritĂ©s et ne doutant pas que ce fussent ces qualitĂ©s dâhomme du monde qui eussent sĂ©duit M. de Charlus, ne comprit mĂȘme pas de qui le baron voulait parler. « Mais je nâai aucun camarade quâun que vous ne pouvez pas avoir reluquĂ©, il est affreux, il a lâair dâun gros paysan. » Et Ă lâidĂ©e que câĂ©tait peut-ĂȘtre ce rustre que le baron avait vu, il Ă©prouva une piqĂ»re dâamour-propre. Le baron la devina et, Ă©largissant son enquĂȘte : « Mais je nâai pas fait un vĆu spĂ©cial de ne connaĂźtre que des gens de Mme de Chevregny, dit-il. Est-ce que ici, ou Ă Paris puisque vous partez bientĂŽt, vous ne pourriez pas me prĂ©senter beaucoup de vos camarades dâune maison ou dâune autre ? â Oh ! non ! rĂ©pondit le valet de pied, je ne frĂ©quente personne de ma classe. Je ne leur parle que pour le service. Mais il y a quelquâun de trĂšs bien que je pourrai vous faire connaĂźtre. â Qui ? demanda le baron. â Le prince de Guermantes. » M. de Charlus fut dĂ©pitĂ© quâon ne lui offrĂźt quâun homme de cet Ăąge, et pour lequel, du reste, il nâavait pas besoin de la recommandation dâun valet de pied. Aussi dĂ©clina-t-il lâoffre dâun ton sec et, ne se laissant pas dĂ©courager par les prĂ©tentions mondaines du larbin, recommença Ă lui expliquer ce quâil voudrait, le genre, le type, soit un jockey, etc... Craignant que le notaire, qui passait Ă ce moment-lĂ , ne lâeĂ»t entendu, il crut fin de montrer quâil parlait de tout autre chose que de ce quâon aurait pu croire et dit avec insistance et Ă la cantonade, mais comme sâil ne faisait que continuer sa conversation : « Oui, malgrĂ© mon Ăąge jâai gardĂ© le goĂ»t de bibeloter, le goĂ»t des jolis bibelots, je fais des folies pour un vieux bronze, pour un lustre ancien. Jâadore le Beau. »
Mais pour faire comprendre au valet de pied le changement de sujet quâil avait exĂ©cutĂ© si rapidement, M. de Charlus pesait tellement sur chaque mot, et de plus, pour ĂȘtre entendu du notaire, il les criait tous si fort, que tout ce jeu de scĂšne eĂ»t suffi Ă dĂ©celer ce quâil cachait pour des oreilles plus averties que celles de lâofficier ministĂ©riel. Celui-ci ne se douta de rien, non plus quâaucun autre client de lâhĂŽtel, qui virent tous un Ă©lĂ©gant Ă©tranger dans le valet de pied si bien mis. En revanche, si les hommes du monde sây trompĂšrent et le prirent pour un AmĂ©ricain trĂšs chic, Ă peine parut-il devant les domestiques quâil fut devinĂ© par eux, comme un forçat reconnaĂźt un forçat, mĂȘme plus vite, flairĂ© Ă distance comme un animal par certains animaux. Les chefs de rang levĂšrent lâĆil. AimĂ© jeta un regard soupçonneux. Le sommelier, haussant les Ă©paules, dit derriĂšre sa main, parce quâil crut cela de la politesse, une phrase dĂ©sobligeante que tout le monde entendit.
Et mĂȘme notre vieille Françoise, dont la vue baissait et qui passait Ă ce moment-lĂ au pied de lâescalier pour aller dĂźner « aux courriers », leva la tĂȘte, reconnut un domestique lĂ oĂč des convives de lâhĂŽtel ne le soupçonnaient pas â comme la vieille nourrice EuryclĂ©e reconnaĂźt Ulysse bien avant les prĂ©tendants assis au festin â et, voyant marcher familiĂšrement avec lui M. de Charlus, eut une expression accablĂ©e, comme si tout dâun coup des mĂ©chancetĂ©s quâelle avait entendu dire et nâavait pas crues eussent acquis Ă ses yeux une navrante vraisemblance. Elle ne me parla jamais, ni Ă personne, de cet incident, mais il dut faire faire Ă son cerveau un travail considĂ©rable, car plus tard, chaque fois quâĂ Paris elle eut lâoccasion de voir Jupien, quâelle avait jusque-lĂ tant aimĂ©, elle eut toujours avec lui de la politesse, mais qui avait refroidi et Ă©tait toujours additionnĂ©e dâune forte dose de rĂ©serve. Ce mĂȘme incident amena au contraire quelquâun dâautre Ă me faire une confidence ; ce fut AimĂ©. Quand jâavais croisĂ© M. de Charlus, celui-ci, qui nâavait pas cru me rencontrer, me cria, en levant la main : « bonsoir », avec lâindiffĂ©rence, apparente du moins, dâun grand seigneur qui se croit tout permis et qui trouve plus habile dâavoir lâair de ne pas se cacher. Or AimĂ©, qui, Ă ce moment, lâobservait dâun Ćil mĂ©fiant et qui vit que je saluais le compagnon de celui en qui il Ă©tait certain de voir un domestique, me demanda le soir mĂȘme qui câĂ©tait.
Car depuis quelque temps AimĂ© aimait Ă causer ou plutĂŽt, comme il disait, sans doute pour marquer le caractĂšre selon lui philosophique de ces causeries, à « discuter » avec moi. Et comme je lui disais souvent que jâĂ©tais gĂȘnĂ© quâil restĂąt debout prĂšs de moi pendant que je dĂźnais au lieu quâil pĂ»t sâasseoir et partager mon repas, il dĂ©clarait quâil nâavait jamais vu un client ayant « le raisonnement aussi juste ». Il causait en ce moment avec deux garçons. Ils mâavaient saluĂ©, je ne savais pas pourquoi ; leurs visages mâĂ©taient inconnus, bien que dans leur conversation rĂ©sonnĂąt une rumeur qui ne me semblait pas nouvelle. AimĂ© les morigĂ©nait tous deux Ă cause de leurs fiançailles, quâil dĂ©sapprouvait. Il me prit Ă tĂ©moin, je dis que je ne pouvais avoir dâopinion, ne les connaissant pas. Ils me rappelĂšrent leur nom, quâils mâavaient souvent servi Ă Rivebelle. Mais lâun avait laissĂ© pousser sa moustache, lâautre lâavait rasĂ©e et sâĂ©tait fait tondre ; et Ă cause de cela, bien que ce fĂ»t leur tĂȘte dâautrefois qui Ă©tait posĂ©e sur leurs Ă©paules (et non une autre, comme dans les restaurations fautives de Notre-Dame), elle mâĂ©tait restĂ©e aussi invisible que ces objets qui Ă©chappent aux perquisitions les plus minutieuses, et qui traĂźnent simplement aux yeux de tous, lesquels ne les remarquent pas, sur une cheminĂ©e. DĂšs que je sus leur nom, je reconnus exactement la musique incertaine de leur voix parce que je revis leur ancien visage qui la dĂ©terminait. « Ils veulent se marier et ils ne savent seulement pas lâanglais ! » me dit AimĂ©, qui ne songeait pas que jâĂ©tais peu au courant de la profession hĂŽteliĂšre et comprenais mal que, si on ne sait pas les langues Ă©trangĂšres, on ne peut pas compter sur une situation.
Moi qui croyais quâil saurait aisĂ©ment que le nouveau dĂźneur Ă©tait M. de Charlus, et me figurais mĂȘme quâil devait se le rappeler, lâayant servi dans la salle Ă manger quand le baron Ă©tait venu, pendant mon premier sĂ©jour Ă Balbec, voir Mme de Villeparisis, je lui dis son nom. Or non seulement AimĂ© ne se rappelait pas le baron de Charlus, mais ce nom parut lui produire une im...
Table des matiĂšres
- Sodome et Gomorrhe
- DeuxiĂšme partie (Suite).
- Chapitre troisiĂšme.
- Chapitre quatriĂšme.
- Page de copyright
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