Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket est l'unique roman achevĂ© par Edgar Allan Poe. Il est publiĂ© en 1838 aux Ătats-Unis et en Angleterre. Charles Baudelaire en donne une premiĂšre traduction française en 1858.

- 303 pages
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Les aventures D'arthur Gordon Pym de Nantucket
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Historical FictionII. La cachette.
En toute histoire de simple dommage ou danger, nous ne pouvons tirer de conclusions certaines, pour ou contre, mĂȘme des donnĂ©es les plus simples. On supposera peut-ĂȘtre quâune catastrophe comme celle que je viens de raconter devait refroidir efficacement ma passion naissante pour la mer. Tout au contraire, je nâĂ©prouvai jamais un si ardent dĂ©sir de connaĂźtre les Ă©tranges aventures qui accidentent la vie dâun navigateur quâune semaine aprĂšs notre miraculeuse dĂ©livrance. Ce court espace de temps suffit amplement pour effacer de ma mĂ©moire les parties tĂ©nĂ©breuses, et pour amener en pleine lumiĂšre toutes les touches de couleur dĂ©licieusement excitantes, tout le cĂŽtĂ© pittoresque de notre pĂ©rilleux accident. Mes conversations avec Auguste devenaient de jour en jour plus frĂ©quentes et dâun intĂ©rĂȘt toujours croissant. Il avait une maniĂšre de raconter ses histoires de mer (je soupçonne maintenant que câĂ©taient, pour la moitiĂ© au moins, de pures imaginations) bien faite pour agir sur un tempĂ©rament enthousiaste comme le mien, sur une imagination quelque peu sombre, mais toujours ardente. Ce qui nâest pas moins Ă©trange, câest que câĂ©tait surtout en me peignant les plus terribles moments de souffrance et de dĂ©sespoir de la vie du marin, quâil rĂ©ussissait Ă enrĂŽler toutes mes facultĂ©s et tous mes sentiments au service de cette romanesque profession. Pour le cĂŽtĂ© brillant de la peinture, je nâavais quâune sympathie fort limitĂ©e. Toutes mes visions Ă©taient de naufrage et de famine, de mort ou de captivitĂ© parmi des tribus barbares, dâune existence de douleurs et de larmes, traĂźnĂ©e sur quelque rocher grisĂątre et dĂ©solĂ©, dans un ocĂ©an inaccessible et inconnu. De telles rĂȘveries, de tels dĂ©sirs, car cela montait jusquâau dĂ©sir, sont fort communs, on me lâa affirmĂ© depuis, parmi la trĂšs nombreuse classe des hommes mĂ©lancoliques ; mais, Ă lâĂ©poque dont je parle, je les regardais comme des Ă©chappĂ©es prophĂ©tiques dâune destinĂ©e Ă laquelle je me sentais, pour ainsi dire, vouĂ©. Auguste entrait parfaitement dans la situation de mon esprit. VĂ©ritablement il est probable que notre intimitĂ© avait eu pour rĂ©sultat un Ă©change dâune partie de nos caractĂšres.
Huit mois environ aprĂšs le dĂ©sastre de lâAriel, la maison Lloyd et Vredenburg (maison liĂ©e jusquâĂ un certain point avec celle de MM. Enderby, de Liverpool, je crois) imagina de rĂ©parer et dâĂ©quiper le brick le Grampus pour une pĂȘche Ă la baleine. CâĂ©tait une vieille carcasse Ă peine en Ă©tat de tenir la mer, mĂȘme aprĂšs quâon eĂ»t tout fait pour la rĂ©parer. Pourquoi fut-il choisi de prĂ©fĂ©rence Ă dâautres bons navires appartenant aux mĂȘmes propriĂ©taires, je ne sais trop â mais enfin cela fut ainsi. M. Barnard fut chargĂ© du commandement, et Auguste devait partir avec lui. Pendant quâon Ă©quipait le brick, il me pressait souvent avec instance de profiter de lâexcellente occasion qui sâoffrait pour satisfaire mon dĂ©sir de voyager. Il me trouvait certes fort disposĂ© Ă lâĂ©couter ; mais la chose nâĂ©tait pas si facile Ă arranger. Mon pĂšre ne sây opposait pas directement, mais ma mĂšre tombait dans des attaques de nerfs sitĂŽt quâil Ă©tait question du projet ; et, pire que tout, mon grand-pĂšre, de qui jâattendais beaucoup, jura quâil ne me laisserait pas un shilling si jâosais dĂ©sormais entamer ce sujet avec lui. Mais ces difficultĂ©s, loin dâabattre mon dĂ©sir, furent comme de lâhuile sur le feu. Je rĂ©solus de partir Ă tout hasard ; et, quand jâeus fait part de mon intention Ă Auguste, nous nous ingĂ©niĂąmes Ă trouver un plan pour la mettre Ă exĂ©cution. Cependant, je me gardai bien de souffler dĂ©sormais un mot du voyage Ă aucun de mes parents ; et, comme je mâoccupais ostensiblement de mes Ă©tudes ordinaires, on supposa que jâavais abandonnĂ© le projet. Souvent, depuis lors, jâai examinĂ© ma conduite dans cette occasion avec autant de surprise que de dĂ©plaisir. Cette profonde hypocrisie dont jâusai pour lâaccomplissement de mon projet, hypocrisie dont, pendant un si long espace de temps, furent pĂ©nĂ©trĂ©es toutes mes paroles et mes actions, je nâavais pu me la rendre supportable Ă moi-mĂȘme que grĂące Ă lâardente et Ă©trange espĂ©rance avec laquelle je contemplais la rĂ©alisation de mes rĂȘves de voyage si longuement caressĂ©s.
Pour lâaccomplissement de mon stratagĂšme, jâĂ©tais nĂ©cessairement obligĂ© dâabandonner beaucoup de choses Ă Auguste, employĂ© la plus grande partie de la journĂ©e Ă bord du Grampus et sâoccupant de divers arrangements pour son pĂšre dans la cabine et dans la cale ; mais le soir nous Ă©tions sĂ»rs de nous retrouver, et nous causions de nos espĂ©rances. AprĂšs un mois environ passĂ© de cette façon, sans avoir pu rencontrer un plan dâune rĂ©ussite vraisemblable, il me dit enfin quâil avait pourvu Ă tout.
Jâavais un parent qui vivait Ă New Bedford, un M. Ross, chez qui jâavais lâhabitude de passer quelquefois deux ou trois semaines. Le brick devait mettre Ă la voile vers le milieu de juin (juin 1827), et il fut convenu quâun jour ou deux avant quâil prĂźt la mer, mon pĂšre recevrait, comme dâhabitude, un billet de M. Ross, le priant de mâenvoyer vers lui pour passer une quinzaine avec Robert et Emmet, ses fils. Auguste se chargea de rĂ©diger ce billet et de le faire parvenir. Ayant donc feint de partir pour New Bedford, je devais rejoindre mon camarade, qui me prĂ©parerait une cachette Ă bord du Grampus. Cette cachette, mâassura-t-il, serait installĂ©e dâune maniĂšre assez confortable pour y pouvoir rester quelques jours, durant lesquels je devais ne pas me montrer. Quand le brick aurait fait suffisamment de route pour quâil ne pĂ»t pas ĂȘtre question de retour, alors, dit-il, je serais formellement installĂ© dans toutes les jouissances de la cabine ; et quant Ă son pĂšre, il rirait de bon cĆur de ce joli tour. Nous rencontrerions bien assez de navires par lesquels je pourrais faire parvenir une lettre Ă mes parents pour leur expliquer lâaventure.
Enfin, la mi-juin arriva, et tout Ă©tait suffisamment mĂ»ri. Le billet fut Ă©crit et envoyĂ©, et un lundi au matin je quittai la maison feignant de me rendre au paquebot de New Bedford. Cependant, jâallai tout droit Ă Auguste, qui mâattendait au coin dâune rue. Il entrait dans notre plan primitif que je me tiendrais cachĂ© jusquâĂ la brune, et quâalors je me glisserais Ă bord du brick ; mais, comme nous avions en notre faveur un brouillard Ă©pais, il fut convenu que je ne perdrais pas de temps Ă me cacher. Auguste prit le chemin de lâembarcadĂšre, et je le suivis Ă quelque distance, enveloppĂ© dans un gros caban de matelot quâil avait apportĂ© avec lui, pour rendre ma personne difficilement reconnaissable. Juste comme nous tournions au second coin, aprĂšs avoir passĂ© le puits de M. Edmund, qui apparut, se tenant droit devant moi et me regardant en plein visage ? mon grand-pĂšre lui-mĂȘme, le vieux M. Peterson !
â Eh bien ! eh bien ! dit-il, aprĂšs une longue pause, Gordon ! Dieu me pardonne ! Ă qui ce paletot crasseux que vous avez sur le dos ?
â Monsieur ! rĂ©pliquai-je, prenant, aussi bien que je le pouvais, pour les besoins de la circonstance, un air de surprise offensĂ©e, et parlant sur le ton le plus rude quâon puisse imaginer, monsieur ! vous faites erreur, que je crois ; mon nom, avant tout, nâa rien de commun avec Goddin, et je dĂ©sire pour vous que vous y voyiez un peu plus clair et que vous ne traitiez pas mon caban neuf de paletot crasseux, drĂŽle !
Je ne sais comment je me retins dâĂ©clater de rire en voyant la maniĂšre bizarre dont le vieux gentleman reçut cette belle rebuffade. Il sauta en arriĂšre de deux ou trois pas, devint dâabord trĂšs pĂąle, et puis excessivement rouge, releva ses lunettes, puis, les rabaissant, fondit sur moi Ă toute bride, en levant son parapluie. Cependant, il sâarrĂȘta tout court dans sa carriĂšre, comme frappĂ© soudainement dâun souvenir ; et alors il se dĂ©tourna et sâen alla clopinant tout le long de la rue, frĂ©missant toujours de rage et marmottant entre ses dents :
â Ăa ne va pas ! des lunettes neuves ! jâaurais jurĂ© que câĂ©tait Gordon ; maudit propre Ă rien de matelot du diable !
AprĂšs lâavoir Ă©chappĂ© belle, nous continuĂąmes notre route avec plus de prudence, et nous arrivĂąmes heureusement Ă notre destination. Il nây avait quâun ou deux hommes Ă bord, et ils Ă©taient occupĂ©s Ă je ne sais quoi sur le gaillard dâavant. Le capitaine Barnard, nous le savions, avait affaire chez Lloyd et Vredenburg, et il y devait rester fort avant dans la soirĂ©e ; nous nâavions donc pas grand-chose Ă craindre de son cĂŽtĂ©. Auguste monta le premier Ă bord du navire, et je lây suivis bien vite, sans avoir Ă©tĂ© remarquĂ© par les hommes qui travaillaient. Nous entrĂąmes tout de suite dans la chambre, et nous nây trouvĂąmes personne. Elle Ă©tait installĂ©e de la maniĂšre la plus confortable, chose assez insolite Ă bord dâun baleinier. Il y avait quatre excellentes cabines dâofficier avec des cadres larges et commodes. Je remarquai aussi un vaste poĂȘle et un tapis trĂšs beau et trĂšs Ă©pais qui recouvrait le plancher de la chambre et des cabines dâofficier. Le plafond Ă©tait bien Ă une hauteur de sept pieds, et tout Ă©tait dâune apparence plus vaste et plus agrĂ©able que je ne lâavais espĂ©rĂ©. Auguste, toutefois, nâaccorda que peu de temps Ă ma curiositĂ© et insista sur la nĂ©cessitĂ© de me cacher le plus promptement possible. Il me conduisit dans sa propre cabine, qui Ă©tait Ă tribord et tout prĂšs de la cloison Ă©tanche. En entrant, il tira la porte et la ferma au verrou. Il me sembla que je nâavais jamais vu une plus jolie petite chambre que celle oĂč je me trouvais alors. Elle Ă©tait longue de dix pieds environ, et nâavait quâun seul cadre, qui, comme je lâai dĂ©jĂ dit, Ă©tait large et commode. Dans la partie de la cabine contiguĂ« Ă la cloison Ă©tanche, il y avait un espace de quatre pieds carrĂ©s, contenant une table, une chaise et une rangĂ©e de rayons chargĂ©s de livres, principalement de livres de voyages et de navigation. Je vis dans cette chambre une foule dâautres petites commoditĂ©s, parmi lesquelles je ne dois pas oublier une espĂšce de garde-manger ou dâarmoire aux rafraĂźchissements, dans laquelle Auguste me montra une collection choisie de friandises et de liqueurs.
Il pressa avec ses doigts sur un certain endroit du tapis, dans un coin de lâespace dont jâai parlĂ©, en faisant voir quâune portion du parquet, de seize pouces carrĂ©s environ, avait Ă©tĂ© soigneusement dĂ©tachĂ©e et rajustĂ©e. Sous la pression, cette partie sâĂ©leva suffisamment dâun cĂŽtĂ© pour livrer en dessous passage Ă son doigt. De cette maniĂšre il agrandit lâouverture de la trappe (Ă laquelle le tapis restait fixĂ© par des pointes), et je vis quâelle conduisait dans la cale dâarriĂšre. Il alluma immĂ©diatement une petite bougie Ă lâaide dâune allumette phosphorique, et, plaçant la lumiĂšre dans une lanterne sourde, il descendit Ă travers lâouverture, me priant de le suivre. Je fis comme il disait, et alors il ramena la porte sur le trou au moyen dâun clou plantĂ© sur la face infĂ©rieure ; le tapis reprenait ainsi sa position primitive sur le plancher de la cabine, et toutes les traces de lâouverture se trouvaient dissimulĂ©es.
La bougie jetait un rayon si faible que ce nâĂ©tait quâĂ grand-peine que je pouvais trouver ma route Ă travers lâamas confus dâobjets dont jâĂ©tais entourĂ©. Cependant, mes yeux sâaccoutumĂšrent par degrĂ©s Ă lâobscuritĂ©, et je mâavançai avec moins dâembarras, me tenant accrochĂ© aux basques de lâhabit de mon camarade. Il me conduisit enfin, aprĂšs avoir rampĂ© et tournĂ© Ă travers dâinnombrables et Ă©troits passages, Ă une caisse cerclĂ©e de fer semblable Ă celle dont on se sert quelquefois pour emballer la faĂŻence de prix. Elle Ă©tait haute dâenviron quatre pieds et longue de six bons pieds, mais excessivement Ă©troite. Deux vastes barriques dâhuile vides Ă©taient posĂ©es au-dessus, et par-dessus celles-ci une Ă©norme quantitĂ© de paillassons empilĂ©s jusquâau plafond. Tout autour et dans tous les sens, Ă©tait arrimĂ©, aussi serrĂ© que possible et jusquâau plafond, un vĂ©ritable chaos de provisions de bord, avec un mĂ©lange hĂ©tĂ©rogĂšne de cages, de paniers, de barils et de balles, au point que câĂ©tait pour moi comme un miracle que nous eussions pu nous frayer un chemin jusquâĂ la caisse en question. Jâappris ensuite quâAuguste avait disposĂ© Ă dessein tout lâarrimage dans la cale, dans le but de me prĂ©parer une excellente cachette, sans avoir eu dâautre aide dans ce travail quâun seul homme qui ne partait pas avec le brick.
Mon camarade me montra alors que lâune des parois de la caisse pouvait sâenlever Ă volontĂ©. Il la fit glisser de cĂŽtĂ© et me montra lâintĂ©rieur, dont je me divertis beaucoup. Un matelas enlevĂ© Ă lâun des cadres de la chambre recouvrait tout le fond, et elle contenait tous les genres de confort qui avaient pu ĂȘtre accumulĂ©s dans un si petit espace, me laissant toutefois une place suffisante pour me tenir Ă ma guise, soit sur mon sĂ©ant, soit couchĂ© tout de mon long. Il y avait, entre autres choses, quelques livres, des plumes, de lâencre et du papier, trois couvertures, une grosse cruche pleine dâeau, un petit baril de biscuits, trois ou quatre Ă©normes saucissons de Bologne, un vaste jambon, une cuisse froide de mouton rĂŽti, et une demi-douzaine de cordiaux et de liqueurs. Je pris tout de suite possession de mon petit appartement avec un sentiment de satisfaction plus vaste, jâen suis certain, que jamais monarque nâen Ă©prouva en entrant dans un nouveau palais. Auguste mâindiqua alors le moyen de fixer le cĂŽtĂ© mobile de la caisse ; puis, rapprochant la bougie tout contre le pont, il me montra un bout de corde noire qui y Ă©tait attachĂ©. Cette corde, me dit-il, partait de ma cachette, serpentait Ă travers tout lâarrimage, et aboutissait Ă un clou fixĂ© dans le pont, juste au-dessous de la trappe qui conduisait dans sa cabine. Au moyen de cette corde, je pouvais facilement retrouver mon chemin sans quâil me servĂźt de guide, au cas oĂč quelque accident imprĂ©vu rendrait ce voyage nĂ©cessaire. Il prit alors congĂ© de moi, me laissant la lanterne, avec une bonne provision de bougies et de phosphore, et me promettant de me rendre visite aussi souvent quâil le pourrait faire sans attirer lâattention. Nous Ă©tions alors au 17 juin.
Je restai dans ma cachette trois jours et trois nuits (autant, du moins, que je pus le deviner) sans en sortir, exceptĂ© deux fois, pour Ă©tirer mes membres Ă mon aise en me tenant debout entre deux cages, juste en face de lâouverture. Durant tout ce temps, je nâeus aucune nouvelle dâAuguste ; mais cela ne me causa pas grande inquiĂ©tude, car je savais que le brick allait prendre la mer dâun moment Ă lâautre, et, dans toute cette agitation, mon ami ne devait pas trouver facilement lâoccasion de descendre me voir. Enfin jâentendis la trappe sâouvrir et se fermer, et il mâappela alors dâune voix sourde, me demandant si tout allait bien pour moi, et si jâavais besoin de quelque chose.
â De rien, rĂ©pondis-je ; je suis aussi bien que je puis ĂȘtre. Quand le brick met-il Ă la voile ?
â Il lĂšvera lâancre dans moins dâune demi-heure, me rĂ©pondit-il ; jâĂ©tais venu pour vous le faire savoir, et je craignais que vous ne fussiez inquiet de mon absence. Je nâaurai pas la chance de redescendre avant quelque temps, peut-ĂȘtre bien avant trois ou quatre bons jours. Tout va bien lĂ -haut. AprĂšs que je serai remontĂ© et que jâaurai fermĂ© la trappe, glissez-vous en suivant le filin jusquâĂ lâendroit du clou. Vous y trouverez ma montre ; elle peut vous ĂȘtre utile, car vous nâavez pas la lumiĂšre du jour pour apprĂ©cier le temps. Je parie que vous ne pourriez pas dire depuis combien de temps vous ĂȘtes enterrĂ© ici : il nây a que trois jours ; nous sommes aujourdâhui le 20 du mois. Je porterais bien la montre jusquâĂ votre caisse ; mais je crains quâon nâait besoin de moi.
Et puis il remonta.
Une heure environ aprĂšs son dĂ©part, je sentis distinctement le brick se mettre en marche, et je me fĂ©licitai de commencer un voyage pour de bon. Tout plein de cette idĂ©e, je rĂ©solus de me tenir en joie et dâattendre tranquillement la suite des Ă©vĂ©nements, jusquâĂ ce quâil me fĂ»t permis dâĂ©changer mon Ă©troite caisse pour les commoditĂ©s plus vastes, mais Ă peine plus recherchĂ©es, de la cabine. Mon premier soin fut dâaller chercher la montre. Je laissai la bougie allumĂ©e, et je mâavançai Ă tĂątons dans les tĂ©nĂšbres, tout en suivant la corde Ă travers ses dĂ©tours, tellement compliquĂ©s que je mâapercevais quelquefois que, malgrĂ© tout mon travail et tout le chemin parcouru, jâĂ©tais ramenĂ© Ă un ou deux pieds dâune position prĂ©cĂ©dente. Ă la longue cependant, jâatteignis le clou, et, mâassurant lâobjet dâun si long voyage, je mâen revins heureusement. Jâexaminai alors les livres dont Auguste mâavait pourvu avec une si charmante sollicitude, et je choisis lâExpĂ©dition de Lewis et Clarke Ă lâembouchure de la Columbia. Je mâen amusai pendant quelque temps, et puis, sentant mes yeux sâassoupir, jâĂ©teignis soigneusement la bougie, et je tombai bientĂŽt dans un profond sommeil.
En mâĂ©veillant, je me sentis lâesprit singuliĂšrement brouillĂ©, et il sâĂ©coula quelque temps avant que je pusse me rappeler les diverses circonstances de ma situation. Peu Ă peu, toutefois, je me souvins de tout. Je fis de la lumiĂšre et je regardai la montre ; mais elle sâĂ©tait arrĂȘtĂ©e ; je nâavais donc aucun moyen dâapprĂ©cier combien de temps avait durĂ© mon sommeil. Mes membres Ă©taient brisĂ©s par des crampes, et je fus obligĂ©, pour les soulager, de me tenir debout entre les cages. Comme je me sentis alors pris dâune faim presque dĂ©vorante, je pensai au mouton froid dont jâavais mangĂ© un morceau avant de mâendormir et que jâavais trouvĂ© excellent. Mais quel fut mon Ă©tonnement en dĂ©couvrant quâil Ă©tait dans un Ă©tat de complĂšte putrĂ©faction ! Cette circonstance me causa une grande inquiĂ©tude ; car, rapprochant ceci du dĂ©sordre dâesprit que jâavais senti en mâĂ©veillant, je commençai Ă croire que jâavais dĂ» dormir pendant une pĂ©riode de temps tout Ă fait insolite. LâatmosphĂšre Ă©paisse de la cale y Ă©tait peut-ĂȘtre bien pour quelque chose, et pouvait, Ă la longue, amener les plus dĂ©plorables rĂ©sultats. Ma tĂȘte me faisait excessivement souffrir ; il me semblait que je ne pouvais tirer ma respiration quâavec difficultĂ©, et enfin jâĂ©tais comme oppressĂ© par une foule de sensations mĂ©lancoliques. Cependant je nâosais pas me hasarder Ă ouvrir la trappe ou Ă tenter quelque autre moyen qui aurait pu causer du trouble, et, ayant simplement remontĂ© la montre, je fis mon possible pour me rĂ©signer.
Pendant le long espace de vingt-quatre insupportables heures, personne ne vint Ă mon secours, et je ne pouvais mâempĂȘcher dâaccuser Auguste de la plus grossiĂšre indiffĂ©rence. Ce qui mâalarmait principalement, câĂ©tait que lâeau de ma cruche Ă©tait rĂ©duite Ă presque une demi-pinte, et que je souffrais beaucoup de la soif, ayant copieusement mangĂ© du saucisson de Bologne aprĂšs la perte de mon mouton. Je devins excessivement inquiet, et je ne pris plus aucun intĂ©rĂȘt Ă mes livres. JâĂ©tais dominĂ© aussi par un dĂ©sir Ă©tonnant de sommeil, et je tremblais Ă lâidĂ©e de mây abandonner, de peur quâil nâexistĂąt dans lâair renfermĂ© de la cale quelque influence pernicieuse, comme celle du charbon en ignition. Cependant, le roulis du brick me prouvait que nous Ă©tions en plein ocĂ©an, et un bruit sourd, un ronflement, qui arrivait Ă mes oreilles comme dâune immense distance, me convainquait que la brise qui soufflait nâĂ©tait pas une brise ordinaire. Je ne pouvais imaginer aucune raison pour expliquer lâabsence dâAuguste. Nous Ă©tions certainement assez avancĂ©s dans la route pour me permettre de monter sur le pont. Il pouvait lui ĂȘtre arrivĂ© quelque accident ; mais je nâen conjecturai aucun qui mâexpliquĂąt comment il me laissait si longtemps prisonnier, sauf quâil fĂ»t mort subitement ou quâil fĂ»t tombĂ© par-dessus bord ; et mâappesantir sur une pareille idĂ©e, quelques secondes seulement, Ă©tait pour moi chose insupportable. Il Ă©tait encore possible que nous eussions Ă©tĂ© battus par les vents debout, et que nous fussions encore Ă proximitĂ© de Nantucket. Mais je fus bientĂŽt obligĂ© de renoncer Ă cette idĂ©e ; car, si tel eĂ»t Ă©tĂ© le cas, le brick aurait souvent virĂ© de bord, et jâĂ©tais parfaitement convaincu, dâaprĂšs son inclinaison continuelle sur bĂąbord, quâil avait fait route tout le temps avec une brise faite Ă tribord. Dâailleurs, en accordant que nous fussions t...
Table des matiĂšres
- LES AVENTURES DâARTHUR GORDON PYM DE NANTUCKET
- Préface
- I. Aventuriers précoces.
- II. La cachette.
- III. Tigre enragé.
- IV. Révolte et massacre.
- V. La lettre de sang.
- VI. Lueur dâespoir.
- VII. Plan de délivrance.
- VIII. Le revenant.
- IX. La pĂȘche aux vivres.
- X. Le brick mystérieux.
- XI. La bouteille de porto.
- XII. La courte paille.
- XIII. Enfin !
- XIV. Albatros et pingouins.
- XV. Les Ăźles introuvables.
- XVI. Explorations vers le pĂŽle.
- XVII. Terre !
- XVIII. Hommes nouveaux.
- XIX. Klock-Klock.
- XX. Enterrés vivants !
- XXI. Cataclysme artificiel.
- XXII. Tekeli-li !
- XXIII. Le labyrinthe.
- XXIV. LâĂ©vasion.
- XXV. Le géant blanc.
- XXVI. Conjectures.
- Page de copyright
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