Les aventures D'arthur Gordon Pym de Nantucket
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Les aventures D'arthur Gordon Pym de Nantucket

  1. 303 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Les aventures D'arthur Gordon Pym de Nantucket

À propos de ce livre

Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket est l'unique roman achevĂ© par Edgar Allan Poe. Il est publiĂ© en 1838 aux États-Unis et en Angleterre. Charles Baudelaire en donne une premiĂšre traduction française en 1858.

Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2020
Édition
1
ISBN de l'eBook
9782322085620

II. La cachette.

En toute histoire de simple dommage ou danger, nous ne pouvons tirer de conclusions certaines, pour ou contre, mĂȘme des donnĂ©es les plus simples. On supposera peut-ĂȘtre qu’une catastrophe comme celle que je viens de raconter devait refroidir efficacement ma passion naissante pour la mer. Tout au contraire, je n’éprouvai jamais un si ardent dĂ©sir de connaĂźtre les Ă©tranges aventures qui accidentent la vie d’un navigateur qu’une semaine aprĂšs notre miraculeuse dĂ©livrance. Ce court espace de temps suffit amplement pour effacer de ma mĂ©moire les parties tĂ©nĂ©breuses, et pour amener en pleine lumiĂšre toutes les touches de couleur dĂ©licieusement excitantes, tout le cĂŽtĂ© pittoresque de notre pĂ©rilleux accident. Mes conversations avec Auguste devenaient de jour en jour plus frĂ©quentes et d’un intĂ©rĂȘt toujours croissant. Il avait une maniĂšre de raconter ses histoires de mer (je soupçonne maintenant que c’étaient, pour la moitiĂ© au moins, de pures imaginations) bien faite pour agir sur un tempĂ©rament enthousiaste comme le mien, sur une imagination quelque peu sombre, mais toujours ardente. Ce qui n’est pas moins Ă©trange, c’est que c’était surtout en me peignant les plus terribles moments de souffrance et de dĂ©sespoir de la vie du marin, qu’il rĂ©ussissait Ă  enrĂŽler toutes mes facultĂ©s et tous mes sentiments au service de cette romanesque profession. Pour le cĂŽtĂ© brillant de la peinture, je n’avais qu’une sympathie fort limitĂ©e. Toutes mes visions Ă©taient de naufrage et de famine, de mort ou de captivitĂ© parmi des tribus barbares, d’une existence de douleurs et de larmes, traĂźnĂ©e sur quelque rocher grisĂątre et dĂ©solĂ©, dans un ocĂ©an inaccessible et inconnu. De telles rĂȘveries, de tels dĂ©sirs, car cela montait jusqu’au dĂ©sir, sont fort communs, on me l’a affirmĂ© depuis, parmi la trĂšs nombreuse classe des hommes mĂ©lancoliques ; mais, Ă  l’époque dont je parle, je les regardais comme des Ă©chappĂ©es prophĂ©tiques d’une destinĂ©e Ă  laquelle je me sentais, pour ainsi dire, vouĂ©. Auguste entrait parfaitement dans la situation de mon esprit. VĂ©ritablement il est probable que notre intimitĂ© avait eu pour rĂ©sultat un Ă©change d’une partie de nos caractĂšres.
Huit mois environ aprĂšs le dĂ©sastre de l’Ariel, la maison Lloyd et Vredenburg (maison liĂ©e jusqu’à un certain point avec celle de MM. Enderby, de Liverpool, je crois) imagina de rĂ©parer et d’équiper le brick le Grampus pour une pĂȘche Ă  la baleine. C’était une vieille carcasse Ă  peine en Ă©tat de tenir la mer, mĂȘme aprĂšs qu’on eĂ»t tout fait pour la rĂ©parer. Pourquoi fut-il choisi de prĂ©fĂ©rence Ă  d’autres bons navires appartenant aux mĂȘmes propriĂ©taires, je ne sais trop – mais enfin cela fut ainsi. M. Barnard fut chargĂ© du commandement, et Auguste devait partir avec lui. Pendant qu’on Ă©quipait le brick, il me pressait souvent avec instance de profiter de l’excellente occasion qui s’offrait pour satisfaire mon dĂ©sir de voyager. Il me trouvait certes fort disposĂ© Ă  l’écouter ; mais la chose n’était pas si facile Ă  arranger. Mon pĂšre ne s’y opposait pas directement, mais ma mĂšre tombait dans des attaques de nerfs sitĂŽt qu’il Ă©tait question du projet ; et, pire que tout, mon grand-pĂšre, de qui j’attendais beaucoup, jura qu’il ne me laisserait pas un shilling si j’osais dĂ©sormais entamer ce sujet avec lui. Mais ces difficultĂ©s, loin d’abattre mon dĂ©sir, furent comme de l’huile sur le feu. Je rĂ©solus de partir Ă  tout hasard ; et, quand j’eus fait part de mon intention Ă  Auguste, nous nous ingĂ©niĂąmes Ă  trouver un plan pour la mettre Ă  exĂ©cution. Cependant, je me gardai bien de souffler dĂ©sormais un mot du voyage Ă  aucun de mes parents ; et, comme je m’occupais ostensiblement de mes Ă©tudes ordinaires, on supposa que j’avais abandonnĂ© le projet. Souvent, depuis lors, j’ai examinĂ© ma conduite dans cette occasion avec autant de surprise que de dĂ©plaisir. Cette profonde hypocrisie dont j’usai pour l’accomplissement de mon projet, hypocrisie dont, pendant un si long espace de temps, furent pĂ©nĂ©trĂ©es toutes mes paroles et mes actions, je n’avais pu me la rendre supportable Ă  moi-mĂȘme que grĂące Ă  l’ardente et Ă©trange espĂ©rance avec laquelle je contemplais la rĂ©alisation de mes rĂȘves de voyage si longuement caressĂ©s.
Pour l’accomplissement de mon stratagĂšme, j’étais nĂ©cessairement obligĂ© d’abandonner beaucoup de choses Ă  Auguste, employĂ© la plus grande partie de la journĂ©e Ă  bord du Grampus et s’occupant de divers arrangements pour son pĂšre dans la cabine et dans la cale ; mais le soir nous Ă©tions sĂ»rs de nous retrouver, et nous causions de nos espĂ©rances. AprĂšs un mois environ passĂ© de cette façon, sans avoir pu rencontrer un plan d’une rĂ©ussite vraisemblable, il me dit enfin qu’il avait pourvu Ă  tout.
J’avais un parent qui vivait Ă  New Bedford, un M. Ross, chez qui j’avais l’habitude de passer quelquefois deux ou trois semaines. Le brick devait mettre Ă  la voile vers le milieu de juin (juin 1827), et il fut convenu qu’un jour ou deux avant qu’il prĂźt la mer, mon pĂšre recevrait, comme d’habitude, un billet de M. Ross, le priant de m’envoyer vers lui pour passer une quinzaine avec Robert et Emmet, ses fils. Auguste se chargea de rĂ©diger ce billet et de le faire parvenir. Ayant donc feint de partir pour New Bedford, je devais rejoindre mon camarade, qui me prĂ©parerait une cachette Ă  bord du Grampus. Cette cachette, m’assura-t-il, serait installĂ©e d’une maniĂšre assez confortable pour y pouvoir rester quelques jours, durant lesquels je devais ne pas me montrer. Quand le brick aurait fait suffisamment de route pour qu’il ne pĂ»t pas ĂȘtre question de retour, alors, dit-il, je serais formellement installĂ© dans toutes les jouissances de la cabine ; et quant Ă  son pĂšre, il rirait de bon cƓur de ce joli tour. Nous rencontrerions bien assez de navires par lesquels je pourrais faire parvenir une lettre Ă  mes parents pour leur expliquer l’aventure.
Enfin, la mi-juin arriva, et tout Ă©tait suffisamment mĂ»ri. Le billet fut Ă©crit et envoyĂ©, et un lundi au matin je quittai la maison feignant de me rendre au paquebot de New Bedford. Cependant, j’allai tout droit Ă  Auguste, qui m’attendait au coin d’une rue. Il entrait dans notre plan primitif que je me tiendrais cachĂ© jusqu’à la brune, et qu’alors je me glisserais Ă  bord du brick ; mais, comme nous avions en notre faveur un brouillard Ă©pais, il fut convenu que je ne perdrais pas de temps Ă  me cacher. Auguste prit le chemin de l’embarcadĂšre, et je le suivis Ă  quelque distance, enveloppĂ© dans un gros caban de matelot qu’il avait apportĂ© avec lui, pour rendre ma personne difficilement reconnaissable. Juste comme nous tournions au second coin, aprĂšs avoir passĂ© le puits de M. Edmund, qui apparut, se tenant droit devant moi et me regardant en plein visage ? mon grand-pĂšre lui-mĂȘme, le vieux M. Peterson !
– Eh bien ! eh bien ! dit-il, aprùs une longue pause, Gordon ! Dieu me pardonne ! À qui ce paletot crasseux que vous avez sur le dos ?
– Monsieur ! rĂ©pliquai-je, prenant, aussi bien que je le pouvais, pour les besoins de la circonstance, un air de surprise offensĂ©e, et parlant sur le ton le plus rude qu’on puisse imaginer, monsieur ! vous faites erreur, que je crois ; mon nom, avant tout, n’a rien de commun avec Goddin, et je dĂ©sire pour vous que vous y voyiez un peu plus clair et que vous ne traitiez pas mon caban neuf de paletot crasseux, drĂŽle !
Je ne sais comment je me retins d’éclater de rire en voyant la maniĂšre bizarre dont le vieux gentleman reçut cette belle rebuffade. Il sauta en arriĂšre de deux ou trois pas, devint d’abord trĂšs pĂąle, et puis excessivement rouge, releva ses lunettes, puis, les rabaissant, fondit sur moi Ă  toute bride, en levant son parapluie. Cependant, il s’arrĂȘta tout court dans sa carriĂšre, comme frappĂ© soudainement d’un souvenir ; et alors il se dĂ©tourna et s’en alla clopinant tout le long de la rue, frĂ©missant toujours de rage et marmottant entre ses dents :
– Ça ne va pas ! des lunettes neuves ! j’aurais jurĂ© que c’était Gordon ; maudit propre Ă  rien de matelot du diable !
AprĂšs l’avoir Ă©chappĂ© belle, nous continuĂąmes notre route avec plus de prudence, et nous arrivĂąmes heureusement Ă  notre destination. Il n’y avait qu’un ou deux hommes Ă  bord, et ils Ă©taient occupĂ©s Ă  je ne sais quoi sur le gaillard d’avant. Le capitaine Barnard, nous le savions, avait affaire chez Lloyd et Vredenburg, et il y devait rester fort avant dans la soirĂ©e ; nous n’avions donc pas grand-chose Ă  craindre de son cĂŽtĂ©. Auguste monta le premier Ă  bord du navire, et je l’y suivis bien vite, sans avoir Ă©tĂ© remarquĂ© par les hommes qui travaillaient. Nous entrĂąmes tout de suite dans la chambre, et nous n’y trouvĂąmes personne. Elle Ă©tait installĂ©e de la maniĂšre la plus confortable, chose assez insolite Ă  bord d’un baleinier. Il y avait quatre excellentes cabines d’officier avec des cadres larges et commodes. Je remarquai aussi un vaste poĂȘle et un tapis trĂšs beau et trĂšs Ă©pais qui recouvrait le plancher de la chambre et des cabines d’officier. Le plafond Ă©tait bien Ă  une hauteur de sept pieds, et tout Ă©tait d’une apparence plus vaste et plus agrĂ©able que je ne l’avais espĂ©rĂ©. Auguste, toutefois, n’accorda que peu de temps Ă  ma curiositĂ© et insista sur la nĂ©cessitĂ© de me cacher le plus promptement possible. Il me conduisit dans sa propre cabine, qui Ă©tait Ă  tribord et tout prĂšs de la cloison Ă©tanche. En entrant, il tira la porte et la ferma au verrou. Il me sembla que je n’avais jamais vu une plus jolie petite chambre que celle oĂč je me trouvais alors. Elle Ă©tait longue de dix pieds environ, et n’avait qu’un seul cadre, qui, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, Ă©tait large et commode. Dans la partie de la cabine contiguĂ« Ă  la cloison Ă©tanche, il y avait un espace de quatre pieds carrĂ©s, contenant une table, une chaise et une rangĂ©e de rayons chargĂ©s de livres, principalement de livres de voyages et de navigation. Je vis dans cette chambre une foule d’autres petites commoditĂ©s, parmi lesquelles je ne dois pas oublier une espĂšce de garde-manger ou d’armoire aux rafraĂźchissements, dans laquelle Auguste me montra une collection choisie de friandises et de liqueurs.
Il pressa avec ses doigts sur un certain endroit du tapis, dans un coin de l’espace dont j’ai parlĂ©, en faisant voir qu’une portion du parquet, de seize pouces carrĂ©s environ, avait Ă©tĂ© soigneusement dĂ©tachĂ©e et rajustĂ©e. Sous la pression, cette partie s’éleva suffisamment d’un cĂŽtĂ© pour livrer en dessous passage Ă  son doigt. De cette maniĂšre il agrandit l’ouverture de la trappe (Ă  laquelle le tapis restait fixĂ© par des pointes), et je vis qu’elle conduisait dans la cale d’arriĂšre. Il alluma immĂ©diatement une petite bougie Ă  l’aide d’une allumette phosphorique, et, plaçant la lumiĂšre dans une lanterne sourde, il descendit Ă  travers l’ouverture, me priant de le suivre. Je fis comme il disait, et alors il ramena la porte sur le trou au moyen d’un clou plantĂ© sur la face infĂ©rieure ; le tapis reprenait ainsi sa position primitive sur le plancher de la cabine, et toutes les traces de l’ouverture se trouvaient dissimulĂ©es.
La bougie jetait un rayon si faible que ce n’était qu’à grand-peine que je pouvais trouver ma route Ă  travers l’amas confus d’objets dont j’étais entourĂ©. Cependant, mes yeux s’accoutumĂšrent par degrĂ©s Ă  l’obscuritĂ©, et je m’avançai avec moins d’embarras, me tenant accrochĂ© aux basques de l’habit de mon camarade. Il me conduisit enfin, aprĂšs avoir rampĂ© et tournĂ© Ă  travers d’innombrables et Ă©troits passages, Ă  une caisse cerclĂ©e de fer semblable Ă  celle dont on se sert quelquefois pour emballer la faĂŻence de prix. Elle Ă©tait haute d’environ quatre pieds et longue de six bons pieds, mais excessivement Ă©troite. Deux vastes barriques d’huile vides Ă©taient posĂ©es au-dessus, et par-dessus celles-ci une Ă©norme quantitĂ© de paillassons empilĂ©s jusqu’au plafond. Tout autour et dans tous les sens, Ă©tait arrimĂ©, aussi serrĂ© que possible et jusqu’au plafond, un vĂ©ritable chaos de provisions de bord, avec un mĂ©lange hĂ©tĂ©rogĂšne de cages, de paniers, de barils et de balles, au point que c’était pour moi comme un miracle que nous eussions pu nous frayer un chemin jusqu’à la caisse en question. J’appris ensuite qu’Auguste avait disposĂ© Ă  dessein tout l’arrimage dans la cale, dans le but de me prĂ©parer une excellente cachette, sans avoir eu d’autre aide dans ce travail qu’un seul homme qui ne partait pas avec le brick.
Mon camarade me montra alors que l’une des parois de la caisse pouvait s’enlever Ă  volontĂ©. Il la fit glisser de cĂŽtĂ© et me montra l’intĂ©rieur, dont je me divertis beaucoup. Un matelas enlevĂ© Ă  l’un des cadres de la chambre recouvrait tout le fond, et elle contenait tous les genres de confort qui avaient pu ĂȘtre accumulĂ©s dans un si petit espace, me laissant toutefois une place suffisante pour me tenir Ă  ma guise, soit sur mon sĂ©ant, soit couchĂ© tout de mon long. Il y avait, entre autres choses, quelques livres, des plumes, de l’encre et du papier, trois couvertures, une grosse cruche pleine d’eau, un petit baril de biscuits, trois ou quatre Ă©normes saucissons de Bologne, un vaste jambon, une cuisse froide de mouton rĂŽti, et une demi-douzaine de cordiaux et de liqueurs. Je pris tout de suite possession de mon petit appartement avec un sentiment de satisfaction plus vaste, j’en suis certain, que jamais monarque n’en Ă©prouva en entrant dans un nouveau palais. Auguste m’indiqua alors le moyen de fixer le cĂŽtĂ© mobile de la caisse ; puis, rapprochant la bougie tout contre le pont, il me montra un bout de corde noire qui y Ă©tait attachĂ©. Cette corde, me dit-il, partait de ma cachette, serpentait Ă  travers tout l’arrimage, et aboutissait Ă  un clou fixĂ© dans le pont, juste au-dessous de la trappe qui conduisait dans sa cabine. Au moyen de cette corde, je pouvais facilement retrouver mon chemin sans qu’il me servĂźt de guide, au cas oĂč quelque accident imprĂ©vu rendrait ce voyage nĂ©cessaire. Il prit alors congĂ© de moi, me laissant la lanterne, avec une bonne provision de bougies et de phosphore, et me promettant de me rendre visite aussi souvent qu’il le pourrait faire sans attirer l’attention. Nous Ă©tions alors au 17 juin.
Je restai dans ma cachette trois jours et trois nuits (autant, du moins, que je pus le deviner) sans en sortir, exceptĂ© deux fois, pour Ă©tirer mes membres Ă  mon aise en me tenant debout entre deux cages, juste en face de l’ouverture. Durant tout ce temps, je n’eus aucune nouvelle d’Auguste ; mais cela ne me causa pas grande inquiĂ©tude, car je savais que le brick allait prendre la mer d’un moment Ă  l’autre, et, dans toute cette agitation, mon ami ne devait pas trouver facilement l’occasion de descendre me voir. Enfin j’entendis la trappe s’ouvrir et se fermer, et il m’appela alors d’une voix sourde, me demandant si tout allait bien pour moi, et si j’avais besoin de quelque chose.
– De rien, rĂ©pondis-je ; je suis aussi bien que je puis ĂȘtre. Quand le brick met-il Ă  la voile ?
– Il lĂšvera l’ancre dans moins d’une demi-heure, me rĂ©pondit-il ; j’étais venu pour vous le faire savoir, et je craignais que vous ne fussiez inquiet de mon absence. Je n’aurai pas la chance de redescendre avant quelque temps, peut-ĂȘtre bien avant trois ou quatre bons jours. Tout va bien lĂ -haut. AprĂšs que je serai remontĂ© et que j’aurai fermĂ© la trappe, glissez-vous en suivant le filin jusqu’à l’endroit du clou. Vous y trouverez ma montre ; elle peut vous ĂȘtre utile, car vous n’avez pas la lumiĂšre du jour pour apprĂ©cier le temps. Je parie que vous ne pourriez pas dire depuis combien de temps vous ĂȘtes enterrĂ© ici : il n’y a que trois jours ; nous sommes aujourd’hui le 20 du mois. Je porterais bien la montre jusqu’à votre caisse ; mais je crains qu’on n’ait besoin de moi.
Et puis il remonta.
Une heure environ aprĂšs son dĂ©part, je sentis distinctement le brick se mettre en marche, et je me fĂ©licitai de commencer un voyage pour de bon. Tout plein de cette idĂ©e, je rĂ©solus de me tenir en joie et d’attendre tranquillement la suite des Ă©vĂ©nements, jusqu’à ce qu’il me fĂ»t permis d’échanger mon Ă©troite caisse pour les commoditĂ©s plus vastes, mais Ă  peine plus recherchĂ©es, de la cabine. Mon premier soin fut d’aller chercher la montre. Je laissai la bougie allumĂ©e, et je m’avançai Ă  tĂątons dans les tĂ©nĂšbres, tout en suivant la corde Ă  travers ses dĂ©tours, tellement compliquĂ©s que je m’apercevais quelquefois que, malgrĂ© tout mon travail et tout le chemin parcouru, j’étais ramenĂ© Ă  un ou deux pieds d’une position prĂ©cĂ©dente. À la longue cependant, j’atteignis le clou, et, m’assurant l’objet d’un si long voyage, je m’en revins heureusement. J’examinai alors les livres dont Auguste m’avait pourvu avec une si charmante sollicitude, et je choisis l’ExpĂ©dition de Lewis et Clarke Ă  l’embouchure de la Columbia. Je m’en amusai pendant quelque temps, et puis, sentant mes yeux s’assoupir, j’éteignis soigneusement la bougie, et je tombai bientĂŽt dans un profond sommeil.
En m’éveillant, je me sentis l’esprit singuliĂšrement brouillĂ©, et il s’écoula quelque temps avant que je pusse me rappeler les diverses circonstances de ma situation. Peu Ă  peu, toutefois, je me souvins de tout. Je fis de la lumiĂšre et je regardai la montre ; mais elle s’était arrĂȘtĂ©e ; je n’avais donc aucun moyen d’apprĂ©cier combien de temps avait durĂ© mon sommeil. Mes membres Ă©taient brisĂ©s par des crampes, et je fus obligĂ©, pour les soulager, de me tenir debout entre les cages. Comme je me sentis alors pris d’une faim presque dĂ©vorante, je pensai au mouton froid dont j’avais mangĂ© un morceau avant de m’endormir et que j’avais trouvĂ© excellent. Mais quel fut mon Ă©tonnement en dĂ©couvrant qu’il Ă©tait dans un Ă©tat de complĂšte putrĂ©faction ! Cette circonstance me causa une grande inquiĂ©tude ; car, rapprochant ceci du dĂ©sordre d’esprit que j’avais senti en m’éveillant, je commençai Ă  croire que j’avais dĂ» dormir pendant une pĂ©riode de temps tout Ă  fait insolite. L’atmosphĂšre Ă©paisse de la cale y Ă©tait peut-ĂȘtre bien pour quelque chose, et pouvait, Ă  la longue, amener les plus dĂ©plorables rĂ©sultats. Ma tĂȘte me faisait excessivement souffrir ; il me semblait que je ne pouvais tirer ma respiration qu’avec difficultĂ©, et enfin j’étais comme oppressĂ© par une foule de sensations mĂ©lancoliques. Cependant je n’osais pas me hasarder Ă  ouvrir la trappe ou Ă  tenter quelque autre moyen qui aurait pu causer du trouble, et, ayant simplement remontĂ© la montre, je fis mon possible pour me rĂ©signer.
Pendant le long espace de vingt-quatre insupportables heures, personne ne vint Ă  mon secours, et je ne pouvais m’empĂȘcher d’accuser Auguste de la plus grossiĂšre indiffĂ©rence. Ce qui m’alarmait principalement, c’était que l’eau de ma cruche Ă©tait rĂ©duite Ă  presque une demi-pinte, et que je souffrais beaucoup de la soif, ayant copieusement mangĂ© du saucisson de Bologne aprĂšs la perte de mon mouton. Je devins excessivement inquiet, et je ne pris plus aucun intĂ©rĂȘt Ă  mes livres. J’étais dominĂ© aussi par un dĂ©sir Ă©tonnant de sommeil, et je tremblais Ă  l’idĂ©e de m’y abandonner, de peur qu’il n’existĂąt dans l’air renfermĂ© de la cale quelque influence pernicieuse, comme celle du charbon en ignition. Cependant, le roulis du brick me prouvait que nous Ă©tions en plein ocĂ©an, et un bruit sourd, un ronflement, qui arrivait Ă  mes oreilles comme d’une immense distance, me convainquait que la brise qui soufflait n’était pas une brise ordinaire. Je ne pouvais imaginer aucune raison pour expliquer l’absence d’Auguste. Nous Ă©tions certainement assez avancĂ©s dans la route pour me permettre de monter sur le pont. Il pouvait lui ĂȘtre arrivĂ© quelque accident ; mais je n’en conjecturai aucun qui m’expliquĂąt comment il me laissait si longtemps prisonnier, sauf qu’il fĂ»t mort subitement ou qu’il fĂ»t tombĂ© par-dessus bord ; et m’appesantir sur une pareille idĂ©e, quelques secondes seulement, Ă©tait pour moi chose insupportable. Il Ă©tait encore possible que nous eussions Ă©tĂ© battus par les vents debout, et que nous fussions encore Ă  proximitĂ© de Nantucket. Mais je fus bientĂŽt obligĂ© de renoncer Ă  cette idĂ©e ; car, si tel eĂ»t Ă©tĂ© le cas, le brick aurait souvent virĂ© de bord, et j’étais parfaitement convaincu, d’aprĂšs son inclinaison continuelle sur bĂąbord, qu’il avait fait route tout le temps avec une brise faite Ă  tribord. D’ailleurs, en accordant que nous fussions t...

Table des matiĂšres

  1. LES AVENTURES D’ARTHUR GORDON PYM DE NANTUCKET
  2. Préface
  3. I. Aventuriers précoces.
  4. II. La cachette.
  5. III. Tigre enragé.
  6. IV. Révolte et massacre.
  7. V. La lettre de sang.
  8. VI. Lueur d’espoir.
  9. VII. Plan de délivrance.
  10. VIII. Le revenant.
  11. IX. La pĂȘche aux vivres.
  12. X. Le brick mystérieux.
  13. XI. La bouteille de porto.
  14. XII. La courte paille.
  15. XIII. Enfin !
  16. XIV. Albatros et pingouins.
  17. XV. Les Ăźles introuvables.
  18. XVI. Explorations vers le pĂŽle.
  19. XVII. Terre !
  20. XVIII. Hommes nouveaux.
  21. XIX. Klock-Klock.
  22. XX. Enterrés vivants !
  23. XXI. Cataclysme artificiel.
  24. XXII. Tekeli-li !
  25. XXIII. Le labyrinthe.
  26. XXIV. L’évasion.
  27. XXV. Le géant blanc.
  28. XXVI. Conjectures.
  29. Page de copyright

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