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XXXVII
Un soir de printemps
Entre Margentine et Madeleine Ferron, il avait été convenu que Gillette ne serait mise au courant de ce qui se préparait que tout à fait au dernier moment.
La journée se passa donc pour la jeune fille dans une tranquillité relative.
Cependant, sur le soir, l’attitude nerveuse de Margentine commença à l’inquiéter.
– Qu’avez-vous donc, mère ? demanda-elle.
Margentine répondit par d’évasives paroles. Madeleine, qui toute la journée était restée enfermée dans sa chambre, se montra à ce moment.
Elle était plus pâle qu’à son ordinaire, et Gillette ne put s’empêcher de le lui dire.
– Chère enfant, dit Madeleine, ne vous inquiétez pas de moi !
Elle l’attira vers la fenêtre ouverte, et toutes deux s’accoudèrent un instant.
– Quel beau soir ! murmura Madeleine Ferron. Comme on voudrait pouvoir aimer librement et laisser battre son cœur... tandis que...
– Que voulez-vous dire, madame ?... Oh ! parlez... je sens que vous avez au fond du cœur, une immense amertume et je voudrais tant vous consoler !...
– Pauvre petite ! Vous oubliez vos chagrins qui sont réels pour essayer de consoler mes lubies... Croyez-moi mon enfant, je n’ai guère besoin d’être consolée... j’en ai fini avec les amertumes et les dégoûts de la vie... Vous, au contraire, si jeune, toute vibrante d’espoir et d’amour... ne rougissez pas ma fille... l’amour est une noble chose...
Elle ajouta avec un soupir étouffé :
– Le tout est d’être aimée !... Mais vous, vous l’êtes sûrement...
– Comment le savez-vous, madame ?
– Je le sais. Hélas ! j’ai trop l’expérience de ces choses pour pouvoir m’y tromper. Vous êtes aimée, n’en doutez pas...
À ce moment Margentine les appela.
On ferma la croisée et on se mit à table avec cette gaieté contrainte des personnes qui ont à se cacher quelque inquiétude.
Madeleine se pencha vers Margentine.
– Bientôt neuf heures, murmura-t-elle. Il est temps de la prévenir. Moi je vais voir si rien d’inquiétant ne se passe aux alentours.
Elle se leva, s’enveloppa d’une mante et sortit.
Gillette était demeurée rêveuse ; sa pensée était évidemment bien loin de ce pavillon où elle était enfermée.
Cette pensée s’envolait vers la petite maison du Trahoir d’où, par un soir de printemps, pareil à celui-ci, elle avait pour la première fois remarqué ce jeune homme qui la regardait d’un regard si tendre et si ardent à la fois.
– À quoi songes-tu ? demanda Margentine en souriant. Veux-tu que je le dise ? Tu songes à ton amoureux...
– Oui, mère, dit-elle simplement.
Et ses yeux se voilèrent.
– Il est bien loin, dit-elle avec un soupir. Il ne sait pas que je suis ici. Et qui sait s’il pense à moi !
– À quoi veux-tu qu’il pense ? fit naïvement Margentine. Mais tu dis qu’il est bien loin d’ici... Peut-être n’est-il pas aussi loin que tu le crois.
– Que dites-vous, mère ! s’écria Gillette en pâlissant.
Margentine lui prit les deux mains.
– Écoute, mon enfant, dit-elle... L’heure de te désoler est passée ; le moment est venu d’espérer... Que dirais-tu si je t’affirmais que Manfred est à Fontainebleau.
– Oh ! est-ce possible ?
– Que diras-tu si, étant entré dans le parc, il venait te chercher ?...
– Quand ? Oh ! dites-moi quand ?...
– Ce soir, ma fille, ce soir ! Dans deux heures, peut-être avant, il frappera à cette porte...
À ce moment un heurt se fit entendre à la porte. Gillette poussa un cri déchirant, bondit à la porte, tira violemment le verrou que Margentine avait poussé.
– C’est lui ! c’est lui ! cria-t-elle avant que Margentine eût pu faire un geste pour l’arrêter.
La porte ouverte, deux hommes entrèrent.
Gillette recula, cette fois avec un cri d’horreur.
Le premier de ces deux hommes, c’était le roi !...
Margentine, avec une sorte de hurlement sauvage, s’était jetée sur François Ier.
Mais au moment où elle allait l’atteindre, elle sentit à sa tête un coup violent ; il lui sembla que le sol s’effondrait, et elle tomba à la renverse, évanouie, perdant le sang par la blessure que Sansac venait de lui faire en lui assénant un terrible coup sur la nuque.
– Mère ! à moi, mère !...
Gillette voulut crier encore, voulut se débattre...
Mais un bâillon étouffa sa voix, et deux bras vigoureux la saisirent, la réduisirent à l’impuissance, l’emportèrent...
*
Madeleine Ferron était sortie pour inspecter les environs.
Elle s’écarta assez loin, sonda les bouquets d’arbres, examina les coins sombres, tout cela, dans la direction de la petite porte, – c’est-à-dire dans une direction presque opposée à celle du château.
– Tout va bien, murmura-t-elle enfin ; la rencontre de la nuit dernière n’est qu’un accident ; on ne se méfie de rien ; dans deux heures, Gillette sera sauve, et le roi François m’appartient dès lors... Un peu de patience, Majesté, nous mourrons ensemble !
Convaincue que tout était paisible et que rien n’empêcherait la fuite préparée, Madeleine revint au pavillon.
Elle vit la porte ouverte.
– Un malheur est arrivé ! se dit-elle.
En deux bonds, elle fut à l’intérieur et vit Margentine évanouie, étendue à terre. Gillette avait disparu.
Un terrible blasphème monta aux lèvres de Madeleine. En toute hâte, elle se mit à bassiner d’eau fraîche les tempes de Margentine.
– Ma fille ! put-elle murmurer.
– Que s’est-il passé ? interrogea Madeleine.
– Le roi ! répondit Margentine.
– Il l’a enlevée ?
– Oui !
Devant cette catastrophe imprévue, Madeleine Ferron garda cet étrange sang-froid qu’elle avait en toutes circonstances depuis la nuit tragique où son mari l’avait entraînée au gibet de Montfaucon.
Elle se releva lentement et calcula :
– Il est neuf heures et demie. Ils doivent venir à onze. Mais il faut compter avec l’impatience de l’amour et de l’affection paternelle réunies en Manfred et en Fleurial. Dans une demi-heure, ils seront au rendez-vous...
Tout en monologuant ainsi, elle préparait une compresse composée de vin sucré et d’huile.
Elle l’appliqua sur la blessure et posa un bandage avec une adresse qu’un chirurgien eût admirée.
Cette fois, Margentine revint tout à fait à la vie.
– Ce ne sera rien, dit Madeleine... Eh bien ! où courez-vous ? ajouta-t-elle en se plaçant devant la pauvre mère qui se jetait vers la porte.
– Laissez-moi passer ! gronda Margentine.
– Jamais ! Vous vous feriez tuer inutilement.
– Laissez-moi passer, ou c’est vous que je vais tuer !
– Me tuer ! s’écria Madeleine. Ah ! vous ne savez pas le service que vous me rendriez-là ! Mais il ne s’agit pas de moi. Je vous empêche de faire une folie qui vous perdrait, vous et votre fille... Voulez-vous perdre Gillette ? Qu’allez-vous faire ? Vous heurter à des hommes armés qui vous saisiront et vous jetteront dans un cachot... Et vous aurez donné l’éveil au ravisseur ; vous aurez hâté la perte de votre enfant... Voulez-vous m’écouter ? Voulez-vous sauver Gillette ?
Ces paroles prononcées avec force firent impression sur l’esprit de Margentine.
– Écoutez-moi, dit-elle en revenant à Margentine, avez-vous confiance en moi ?
– Oui ! car j’ai compris la haine que vous avez au cœur, et j’ai compris aussi que pour satisfaire cette haine, vous devez sauver mon enfant.
– Vous avez raison, dit froidement Madeleine. Ma haine contre François vous répond du zèle que je mettrai à sauver votre fille, et je n’ai pas besoin d’invoquer l’affection qu’elle commençait à m’inspirer...
– Pardonnez-moi ! dit Margentine en se jetant dans les bras de Madeleine, la douleur me rend injuste. Parlez.
– Il est temps que je me sépare de vous, murmura Madeleine, car vous auriez fini, à vous deux, par me réconcilier avec la vie... et il eût été trop tard... N’en parlons plus... Vous savez que le rendez-vous avec Manfred est pour onze heures... Vous sentez-vous la force de marcher jusqu’à la petite porte ?
– Jusqu’à Paris, s’il le faut !
– Nous allons sortir toutes les deux et nous rendre au point de rendez-vous. Je me charge d’ouvrir la porte dérobée. Vous sortire...