Clair de Lune est une nouvelle de Guy de Maupassant publiĂ© en 1882, qui raconte la vie de l'abbĂ© Marignan, dont la profonde religion ne lui a jamais failli d'accepter sans doute les plans de Dieu et les enseignements de l'Ăglise, jusqu'au soir oĂč, sous la douce lumiĂšre de la lune, il rencontre finalement le vraix Esprit de Dieu

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Clair de lune
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Fiction historiqueLâenfant
On parlait, aprĂšs le dĂźner, dâun avortement qui venait dâavoir lieu
dans la commune. La baronne sâindignait : Ătait-ce possible
une chose pareille ! La fille, séduite par un garçon boucher,
avait jeté son enfant dans une marniÚre ! Quelle
horreur ! On avait mĂȘme prouvĂ© que le pauvre petit ĂȘtre
nâĂ©tait pas mort sur le coup.
Le médecin, qui dßnait au chùteau ce soir-là , donnait des détails
horribles dâun air tranquille, et il paraissait Ă©merveillĂ© du
courage de la misĂ©rable mĂšre, qui avait fait deux kilomĂštres Ă
pied, ayant accouché toute seule, pour assassiner son enfant. Il
répétait : « Elle est en fer, cette femme ! Et
quelle énergie sauvage il lui a fallu pour traverser le bois, la
nuit, avec son petit qui gémissait dans ses bras ! Je demeure
Ă©perdu devant de pareilles souffrances morales. Songez donc Ă
lâĂ©pouvante de cette Ăąme, au dĂ©chirement de ce cĆur ! Comme la
vie est odieuse et misĂ©rable ! DâinfĂąmes prĂ©jugĂ©s, oui,
madame, dâinfĂąmes prĂ©jugĂ©s, un faux honneur, plus abominable que le
crime, toute une accumulation de sentiments factices,
dâhonorabilitĂ© odieuse, de rĂ©voltante honnĂȘtetĂ© poussent Ă
lâassassinat, Ă lâinfanticide, de pauvres filles qui ont obĂ©i sans
résistance à la loi impérieuse de la vie. Quelle honte pour
lâhumanitĂ© dâavoir Ă©tabli une pareille morale et fait un crime de
lâembrassement libre de deux ĂȘtres ! »
La baronne Ă©tait devenue pĂąle dâindignation.
Elle répliqua : « Alors, docteur, vous mettez le vice
au-dessus de la vertu, la prostituĂ©e avant lâhonnĂȘte femme !
Celle qui sâabandonne Ă ses instincts honteux vous paraĂźt lâĂ©gale
de lâĂ©pouse irrĂ©prochable qui accomplit son devoir dans lâintĂ©gritĂ©
de sa conscience ! »
Le médecin, un vieux homme qui avait touché à bien des plaies, se
leva, et, dâune voix forte :
â Vous parlez, madame, de choses que vous ignorez, nâayant
point connu les invincibles passions. Laissez-moi vous dire une
aventure récente dont je fut témoin.
Oh ! madame, soyez toujours indulgente, et bonne, et
misĂ©ricordieuse ; vous ne savez pas ! Malheur Ă ceux Ă
qui la perfide nature a donné des sens inapaisables ! Les gens
calmes, nĂ©s sans instincts violents, vivent honnĂȘtes, par
nécessité. Le devoir est facile à ceux que ne torturent jamais les
désirs enragés. Je vois des petites bourgeoises au sang froid, aux
mĆurs rigides, dâun esprit moyen et dâun cĆur modĂ©rĂ©, pousser des
cris dâindignation quand elles apprennent les fautes des femmes
tombées.
Ah ! vous dormez tranquille dans un lit pacifique que ne
hantent point les rĂȘves Ă©perdus. Ceux qui vous entourent sont comme
vous, préservés par la sagesse instinctive de leurs sens. Vous
luttez Ă peine contre des apparences dâentraĂźnement. Seul, votre
esprit suit parfois des pensées malsaines, sans que tout votre
corps se soulĂšve rien quâĂ lâeffleurement de lâidĂ©e tentatrice.
Mais chez ceux-là que le hasard a faits passionnés, madame, les
sens sont invincibles. Pouvez-vous arrĂȘter le vent, pouvez-vous
arrĂȘter la mer dĂ©montĂ©e ? Pouvez-vous entraver les forces de
la nature ? Non. Les sens aussi sont des forces de la nature,
invincibles comme la mer et le vent. Ils soulĂšvent et entraĂźnent
lâhomme et le jettent Ă la voluptĂ© sans quâil puisse rĂ©sister Ă la
véhémence de son désir. Les femmes irréprochables sont les femmes
sans tempérament. Elles sont nombreuses. Je ne leur sais pas gré de
leur vertu, car elles nâont pas Ă lutter. Mais jamais,
entendez-vous, jamais une Messaline, une Catherine ne sera sage.
Elle ne le peut pas. Elle est créée pour la caresse furieuse !
Ses organes ne ressemblent point aux vĂŽtres, sa chair est
diffĂ©rente, plus vibrante, plus affolĂ©e au moindre contact dâune
autre chair ; et ses nerfs travaillent, la bouleversent et la
domptent alors que les vĂŽtres nâont rien ressenti. Essayez donc de
nourrir un épervier avec les petits grains ronds que vous donnez au
perroquet ! Ce sont deux oiseaux pourtant qui ont un gros bec
crochu. Mais leurs instincts sont différents.
Oh ! les sens ! Si vous saviez quelle puissance ils ont.
Les sens qui nous tiennent haletants pendant des nuits entiĂšres, la
peau chaude, le cĆur prĂ©cipitĂ©, lâesprit harcelĂ© de visions
affolantes ! Voyez-vous, madame, les gens à principes
inflexibles sont tout simplement des gens froids, désespérément
jaloux des autres, sans le savoir.
Ăcoutez-moi :
Celle que jâappellerai Mme HĂ©lĂšne avait des sens. Elle les avait
eus dĂšs sa petite enfance. Chez elle ils sâĂ©taient Ă©veillĂ©s alors
que la parole commence. Vous me direz que câĂ©tait une malade.
Pourquoi ? NâĂȘtes-vous pas plutĂŽt des affaiblis ? On me
consulta lorsquâelle avait douze ans. Je constatai quâelle Ă©tait
femme dĂ©jĂ et harcelĂ©e sans repos par des dĂ©sirs dâamour. Rien quâĂ
la voir on le sentait. Elle avait des lÚvres grasses, retournées,
ouvertes comme des fleurs, un cou fort, une peau chaude, un nez
large, un peu ouvert et palpitant, de grands yeux clairs dont le
regard allumait les hommes.
Qui donc aurait pu calmer le sang de cette bĂȘte ardente ? Elle
passait des nuits Ă pleurer sans cause. Elle souffrait Ă mourir de
rester sans mĂąle.
Ă quinze ans, enfin, on la maria. Deux ans plus tard, son mari
mourait poitrinaire. Elle lâavait Ă©puisĂ©. Un autre en dix-huit mois
eut le mĂȘme sort. Le troisiĂšme rĂ©sista trois ans, puis la quitta.
Il était temps.
Demeurée seule, elle voulut rester sage. Elle avait tous vos
prĂ©jugĂ©s. Un jour enfin elle mâappela, ayant des crises nerveuses
qui lâinquiĂ©taient. Je reconnus immĂ©diatement quâelle allait mourir
de son veuvage. Je le lui dis. CâĂ©tait une honnĂȘte femme,
madame ; malgrĂ© les tortures quâelle endurait, elle ne voulut
pas suivre mon conseil de prendre un amant.
Dans le pays on la disait folle. Elle sortait la nuit et faisait
des courses désordonnées pour affaiblir son corps révolté. Puis
elle tombait en des syncopes que suivaient des spasmes effrayants.
Elle vivait seule en son chĂąteau proche du chĂąteau de sa mĂšre et de
ceux de ses parents. Je lâallais voir de temps en temps ne sachant
que faire contre cette volonté acharnée de la nature ou contre sa
volonté à elle.
Or, un soir, vers huit heures, elle entra chez moi comme je
finissais de dßner. à peine fûmes-nous seuls, elle me dit :
â Je suis perdue. Je suis enceinte !
Je fis un soubresaut sur ma chaise.
â Vous dites ?
â Je suis enceinte.
â Vous ?
â Oui, moi.
Et brusquement, dâune voix saccadĂ©e, en me regardant bien en
face :
â Enceinte de mon jardinier, docteur. Jâai eu un commencement
dâĂ©vanouissement en me promenant dans le parc. Lâhomme, mâayant vue
tomber, est accouru et mâa prise en ses bras pour mâemporter.
Quâai-je fait ? Je ne sais plus ! Lâai-je Ă©treint,
embrassé ? Peut-ĂȘtre. Vous connaissez ma misĂšre et ma honte.
Enfin il mâa possĂ©dĂ©e. Je suis coupable, car je me suis encore
donnĂ©e le lendemain de la mĂȘme façon et dâautres fois encore.
CâĂ©tait fini. Je ne savais plus rĂ©sister !...
Elle eut dans la gorge un sanglot, puis reprit dâune voix
fiÚre :
â Je le payais, je prĂ©fĂ©rais cela Ă lâamant que vous me
conseilliez de prendre. Il mâa rendue grosse. Oh ! je me
confesse Ă vous sans rĂ©serve et sans hĂ©sitations. Jâai essayĂ© de me
faire avorter. Jâai pris des bains brĂ»lants, jâai montĂ© des chevaux
difficiles, jâai fait du trapĂšze, jâai bu des drogues, de
lâabsinthe, du safran, dâautres encore. Mais je nâai point rĂ©ussi.
Vous connaissez mon pĂšre, mes frĂšres ? Je suis perdue. Ma sĆur
est mariĂ©e Ă un honnĂȘte homme. Ma honte rejaillira sur eux. Et
songez Ă tous nos amis, Ă tous nos voisins, Ă notre nom..., Ă ma
mĂšre...
Elle se mit Ă sangloter. Je lui pris les mains et je lâinterrogeai.
Puis je lui donnai le conseil de faire un long voyage et dâaller
accoucher au loin.
Elle rĂ©pondait : « Oui... oui... oui... câest
cela... », sans avoir lâair dâĂ©couter.
Puis elle partit.
Jâallai la voir plusieurs fois. Elle devenait folle. LâidĂ©e de cet
enfant grandissant dans son ventre, de cette honte vivante lui
Ă©tait entrĂ©e dans lâĂąme comme une flĂšche aiguĂ«. Elle y pensait sans
repos, nâosait plus sortir le jour, ni voir personne de peur quâon
ne dĂ©couvrit son abominable secret. Chaque soir elle se dĂ©vĂȘtait
devant son armoire à glace et regardait son flanc déformé ;
puis elle se jetait par terre, une serviette dans la bouche pour
étouffer ses cris. Vingt fois par nuit elle se relevait, allumait
sa bougie et retournait devant le large miroir qui lui renvoyait
lâimage bosselĂ©e de son corps nu. Alors, Ă©perdue, elle se frappait
le ventre Ă coups de poing pour le tuer, cet ĂȘtre qui la perdait.
CâĂ©tait entre eux une lutte terrible. Mais il ne mourait pas ;
et sans cesse, il sâagitait comme sâil se fĂ»t dĂ©fendu. Elle se
roulait sur le parquet pour lâĂ©craser contre terre ; elle
essaya de dormir avec un poids sur le corps pour lâĂ©touffer. Elle
le haĂŻssait comme on hait lâennemi acharnĂ© qui menace votre vie.
AprĂšs ces luttes inutiles, ces impuissants efforts pour se
débarrasser de lui, elle se sauvait par les champs, courant
Ă©perdument, folle de malheur et dâĂ©pouvante.
On la ramassa un matin, les pieds dans un ruisseau, les yeux
Ă©garĂ©s ; on crut quâelle avait un accĂšs de dĂ©lire, mais on ne
sâaperçut de rien.
Une idĂ©e fixe la tenait. Ăter de son corps cet enfant maudit.
Or sa mÚre, un soir, lui dit en riant : « Comme tu
engraisses, HélÚne ; si tu étais mariée, je te croirais
enceinte. »
Elle dut recevoir un coup mortel de ces paroles. Elle partit
presque aussitĂŽt et rentra chez elle.
Que fit-elle ? Sans doute encore elle regarda longtemps son
ventre enflé ; sans doute, elle le frappa, le meurtrit, le
heurta aux angles des meubles comme elle faisait chaque soir. Puis
elle descendit, nu-pieds, Ă la cuisine, ouvrit lâarmoire et prit le
grand couteau qui sert Ă couper les viandes. Elle remonta, alluma
quatre bougies et sâassit, sur une chaise dâosier tressĂ©, devant sa
glace.
Alors, exaspérée de haine contre cet embryon inconnu et redoutable,
le voulant arracher et tuer enfin, le voulant tenir en ses mains,
Ă©trangler et jeter au loin, elle pressa la place oĂč remuait cette
larve et dâun seul coup de la lame aiguĂ« elle se fendit le ventre.
Oh ! elle opéra, certes, trÚs vite et trÚs bien, car elle le
saisit, cet ennemi quâelle nâavait pu encore atteindre. Elle le
prit par une jambe, lâarracha dâelle et le voulut lancer dans la
cendre du foyer. Mais il tenait par des liens quâelle nâavait pu
trancher, et, avant quâelle eĂ»t compris peut-ĂȘtre ce qui lui
restait à faire pour se séparer de lui, elle tomba inanimée sur
lâenfant noyĂ© dans un flot de sang.
Fut-elle bien coupable, madame ?
Le médecin se tut et attendit. La baronne ne répondit pas.
En voyage
Sainte-AgnĂšs, 6 mai.
Ma chĂšre amie,
Vous mâavez demandĂ© de vous Ă©crire souvent et de vous raconter surtout des choses que jâaurai vues. Vous mâavez aussi priĂ© de fouiller dans mes souvenirs de voyages pour y retrouver ces courtes anecdotes qui, apprises dâun paysan quâon a rencontrĂ©, dâun hĂŽtelier, dâun inconnu qui passait, laissent dans la mĂ©moire comme une marque sur un pays. Avec un paysage brossĂ© en quelques lignes, et une petite histoire dite en quelques phrases, on peut donner, croyez-vous, le vrai caractĂšre dâun pays, le faire vivant, visible, dramatique. Jâessayerai, selon votre dĂ©sir. Je vous enverrai donc, de temps en temps, des lettres oĂč je ne parlerai ni de vous ni de moi, mais seulement de lâhorizon et des hommes qui sây meuvent. Et je commence.
Le printemps est une Ă©poque oĂč il faut, me semble-t-il, boire et manger du paysage. Câest la saison des frissons, comme lâautomne est la saison des pensĂ©es. Au printemps la campagne Ă©meut la chair, Ă lâautomne elle pĂ©nĂštre lâesprit.
Jâai voulu, cette annĂ©e, respirer de la fleur dâoranger et je suis parti pour le Midi, Ă lâheure oĂč tout le monde en revient. Jâai franchi Monaco, la ville des pĂšlerins, rivale de la Mecque et de JĂ©rusalem, sans laisser dâor dans la poche dâautrui ; et jâai gravi la haute montagne sous un plafond de citronniers, dâorangers et dâoliviers.
Avez-vous jamais dormi, mon amie, dans un champ dâorangers fleuris ? Lâair quâon respire dĂ©licieusement est une quintessence de parfums. Cette senteur violente et douce, savoureuse comme une friandise, semble se mĂȘler Ă nous, nous imprĂšgne, nous enivre, nous alanguit, nous verse une torpeur somnolente et rĂȘvante. On dirait un opium prĂ©parĂ© par la main des fĂ©es et non par celle des pharmaciens.
Câest ici le pays des ravins. Les croupes de la montagne sont tailladĂ©es, Ă©chancrĂ©es partout, et dans ces replis sinueux poussent de vraies forĂȘts de citronniers. De place en place, quand le val rapide sâarrĂȘte Ă une espĂšce de marche, les hommes ont maçonnĂ© un rĂ©servoir qui retient lâeau des orages. Ce sont de grands trous aux murailles lisses, oĂč rien de saillant ne sâoffre Ă la main de celui qui tomberait lĂ .
Jâallais lentement par un des vallons montagneux, regardant Ă travers les feuillages les fruits brillants restĂ©s aux branches. La gorge enserrĂ©e rendait plus pĂ©nĂ©trantes les senteurs lourdes des fleurs ; lâair, lĂ -dedans, en semblait Ă©paissi. Une lassitude me prit et je cherchai Ă mâasseoir. Quelques gouttes dâeau glissaient dans lâherbe ; je crus quâune source Ă©tait voisine, et je gravis un peu plus haut pour la trouver. Mais jâarrivai sur les bords dâun de ces grands et profonds rĂ©servoirs.
Je mâassis Ă la turque, les jambes croisĂ©es, et je restai rĂȘvassant devant ce trou, qui paraissait rempli dâencre tant le liquide...
Table des matiĂšres
- Pages de titre
- Clair de lune
- Un coup dâĂtat
- Le loup
- Lâenfant
- Conte de Noël
- La reine Hortense
- Le pardon
- La légende du Mont-Saint-Michel
- Une veuve
- Mademoiselle Cocotte
- Les bijoux
- Apparition
- La porte
- Le pĂšre
- Moiron
- Nos lettres
- La nuit
- Lâenfant - 1
- En voyage
- Le bûcher
- Page de copyright
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