Clair de lune
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Clair de lune

  1. 163 pages
  2. French
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Clair de lune

À propos de ce livre

Clair de Lune est une nouvelle de Guy de Maupassant publiĂ© en 1882, qui raconte la vie de l'abbĂ© Marignan, dont la profonde religion ne lui a jamais failli d'accepter sans doute les plans de Dieu et les enseignements de l'Église, jusqu'au soir oĂč, sous la douce lumiĂšre de la lune, il rencontre finalement le vraix Esprit de Dieu

Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2018
Édition
1
ISBN de l'eBook
9782322156092

L’enfant

On parlait, aprĂšs le dĂźner, d’un avortement qui venait d’avoir lieu dans la commune. La baronne s’indignait : Était-ce possible une chose pareille ! La fille, sĂ©duite par un garçon boucher, avait jetĂ© son enfant dans une marniĂšre ! Quelle horreur ! On avait mĂȘme prouvĂ© que le pauvre petit ĂȘtre n’était pas mort sur le coup.
Le mĂ©decin, qui dĂźnait au chĂąteau ce soir-lĂ , donnait des dĂ©tails horribles d’un air tranquille, et il paraissait Ă©merveillĂ© du courage de la misĂ©rable mĂšre, qui avait fait deux kilomĂštres Ă  pied, ayant accouchĂ© toute seule, pour assassiner son enfant. Il rĂ©pĂ©tait : « Elle est en fer, cette femme ! Et quelle Ă©nergie sauvage il lui a fallu pour traverser le bois, la nuit, avec son petit qui gĂ©missait dans ses bras ! Je demeure Ă©perdu devant de pareilles souffrances morales. Songez donc Ă  l’épouvante de cette Ăąme, au dĂ©chirement de ce cƓur ! Comme la vie est odieuse et misĂ©rable ! D’infĂąmes prĂ©jugĂ©s, oui, madame, d’infĂąmes prĂ©jugĂ©s, un faux honneur, plus abominable que le crime, toute une accumulation de sentiments factices, d’honorabilitĂ© odieuse, de rĂ©voltante honnĂȘtetĂ© poussent Ă  l’assassinat, Ă  l’infanticide, de pauvres filles qui ont obĂ©i sans rĂ©sistance Ă  la loi impĂ©rieuse de la vie. Quelle honte pour l’humanitĂ© d’avoir Ă©tabli une pareille morale et fait un crime de l’embrassement libre de deux ĂȘtres ! »
La baronne Ă©tait devenue pĂąle d’indignation.
Elle rĂ©pliqua : « Alors, docteur, vous mettez le vice au-dessus de la vertu, la prostituĂ©e avant l’honnĂȘte femme ! Celle qui s’abandonne Ă  ses instincts honteux vous paraĂźt l’égale de l’épouse irrĂ©prochable qui accomplit son devoir dans l’intĂ©gritĂ© de sa conscience ! »
Le mĂ©decin, un vieux homme qui avait touchĂ© Ă  bien des plaies, se leva, et, d’une voix forte :
– Vous parlez, madame, de choses que vous ignorez, n’ayant point connu les invincibles passions. Laissez-moi vous dire une aventure rĂ©cente dont je fut tĂ©moin.
Oh ! madame, soyez toujours indulgente, et bonne, et misĂ©ricordieuse ; vous ne savez pas ! Malheur Ă  ceux Ă  qui la perfide nature a donnĂ© des sens inapaisables ! Les gens calmes, nĂ©s sans instincts violents, vivent honnĂȘtes, par nĂ©cessitĂ©. Le devoir est facile Ă  ceux que ne torturent jamais les dĂ©sirs enragĂ©s. Je vois des petites bourgeoises au sang froid, aux mƓurs rigides, d’un esprit moyen et d’un cƓur modĂ©rĂ©, pousser des cris d’indignation quand elles apprennent les fautes des femmes tombĂ©es.
Ah ! vous dormez tranquille dans un lit pacifique que ne hantent point les rĂȘves Ă©perdus. Ceux qui vous entourent sont comme vous, prĂ©servĂ©s par la sagesse instinctive de leurs sens. Vous luttez Ă  peine contre des apparences d’entraĂźnement. Seul, votre esprit suit parfois des pensĂ©es malsaines, sans que tout votre corps se soulĂšve rien qu’à l’effleurement de l’idĂ©e tentatrice.
Mais chez ceux-lĂ  que le hasard a faits passionnĂ©s, madame, les sens sont invincibles. Pouvez-vous arrĂȘter le vent, pouvez-vous arrĂȘter la mer dĂ©montĂ©e ? Pouvez-vous entraver les forces de la nature ? Non. Les sens aussi sont des forces de la nature, invincibles comme la mer et le vent. Ils soulĂšvent et entraĂźnent l’homme et le jettent Ă  la voluptĂ© sans qu’il puisse rĂ©sister Ă  la vĂ©hĂ©mence de son dĂ©sir. Les femmes irrĂ©prochables sont les femmes sans tempĂ©rament. Elles sont nombreuses. Je ne leur sais pas grĂ© de leur vertu, car elles n’ont pas Ă  lutter. Mais jamais, entendez-vous, jamais une Messaline, une Catherine ne sera sage. Elle ne le peut pas. Elle est créée pour la caresse furieuse ! Ses organes ne ressemblent point aux vĂŽtres, sa chair est diffĂ©rente, plus vibrante, plus affolĂ©e au moindre contact d’une autre chair ; et ses nerfs travaillent, la bouleversent et la domptent alors que les vĂŽtres n’ont rien ressenti. Essayez donc de nourrir un Ă©pervier avec les petits grains ronds que vous donnez au perroquet ! Ce sont deux oiseaux pourtant qui ont un gros bec crochu. Mais leurs instincts sont diffĂ©rents.
Oh ! les sens ! Si vous saviez quelle puissance ils ont. Les sens qui nous tiennent haletants pendant des nuits entiĂšres, la peau chaude, le cƓur prĂ©cipitĂ©, l’esprit harcelĂ© de visions affolantes ! Voyez-vous, madame, les gens Ă  principes inflexibles sont tout simplement des gens froids, dĂ©sespĂ©rĂ©ment jaloux des autres, sans le savoir.
Écoutez-moi :
Celle que j’appellerai Mme HĂ©lĂšne avait des sens. Elle les avait eus dĂšs sa petite enfance. Chez elle ils s’étaient Ă©veillĂ©s alors que la parole commence. Vous me direz que c’était une malade. Pourquoi ? N’ĂȘtes-vous pas plutĂŽt des affaiblis ? On me consulta lorsqu’elle avait douze ans. Je constatai qu’elle Ă©tait femme dĂ©jĂ  et harcelĂ©e sans repos par des dĂ©sirs d’amour. Rien qu’à la voir on le sentait. Elle avait des lĂšvres grasses, retournĂ©es, ouvertes comme des fleurs, un cou fort, une peau chaude, un nez large, un peu ouvert et palpitant, de grands yeux clairs dont le regard allumait les hommes.
Qui donc aurait pu calmer le sang de cette bĂȘte ardente ? Elle passait des nuits Ă  pleurer sans cause. Elle souffrait Ă  mourir de rester sans mĂąle.
À quinze ans, enfin, on la maria. Deux ans plus tard, son mari mourait poitrinaire. Elle l’avait Ă©puisĂ©. Un autre en dix-huit mois eut le mĂȘme sort. Le troisiĂšme rĂ©sista trois ans, puis la quitta. Il Ă©tait temps.
DemeurĂ©e seule, elle voulut rester sage. Elle avait tous vos prĂ©jugĂ©s. Un jour enfin elle m’appela, ayant des crises nerveuses qui l’inquiĂ©taient. Je reconnus immĂ©diatement qu’elle allait mourir de son veuvage. Je le lui dis. C’était une honnĂȘte femme, madame ; malgrĂ© les tortures qu’elle endurait, elle ne voulut pas suivre mon conseil de prendre un amant.
Dans le pays on la disait folle. Elle sortait la nuit et faisait des courses désordonnées pour affaiblir son corps révolté. Puis elle tombait en des syncopes que suivaient des spasmes effrayants.
Elle vivait seule en son chĂąteau proche du chĂąteau de sa mĂšre et de ceux de ses parents. Je l’allais voir de temps en temps ne sachant que faire contre cette volontĂ© acharnĂ©e de la nature ou contre sa volontĂ© Ă  elle.
Or, un soir, vers huit heures, elle entra chez moi comme je finissais de dĂźner. À peine fĂ»mes-nous seuls, elle me dit :
– Je suis perdue. Je suis enceinte !
Je fis un soubresaut sur ma chaise.
– Vous dites ?
– Je suis enceinte.
– Vous ?
– Oui, moi.
Et brusquement, d’une voix saccadĂ©e, en me regardant bien en face :
– Enceinte de mon jardinier, docteur. J’ai eu un commencement d’évanouissement en me promenant dans le parc. L’homme, m’ayant vue tomber, est accouru et m’a prise en ses bras pour m’emporter. Qu’ai-je fait ? Je ne sais plus ! L’ai-je Ă©treint, embrassé ? Peut-ĂȘtre. Vous connaissez ma misĂšre et ma honte. Enfin il m’a possĂ©dĂ©e. Je suis coupable, car je me suis encore donnĂ©e le lendemain de la mĂȘme façon et d’autres fois encore. C’était fini. Je ne savais plus rĂ©sister !...
Elle eut dans la gorge un sanglot, puis reprit d’une voix fiùre :
– Je le payais, je prĂ©fĂ©rais cela Ă  l’amant que vous me conseilliez de prendre. Il m’a rendue grosse. Oh ! je me confesse Ă  vous sans rĂ©serve et sans hĂ©sitations. J’ai essayĂ© de me faire avorter. J’ai pris des bains brĂ»lants, j’ai montĂ© des chevaux difficiles, j’ai fait du trapĂšze, j’ai bu des drogues, de l’absinthe, du safran, d’autres encore. Mais je n’ai point rĂ©ussi. Vous connaissez mon pĂšre, mes frĂšres ? Je suis perdue. Ma sƓur est mariĂ©e Ă  un honnĂȘte homme. Ma honte rejaillira sur eux. Et songez Ă  tous nos amis, Ă  tous nos voisins, Ă  notre nom..., Ă  ma mĂšre...
Elle se mit à sangloter. Je lui pris les mains et je l’interrogeai. Puis je lui donnai le conseil de faire un long voyage et d’aller accoucher au loin.
Elle rĂ©pondait : « Oui... oui... oui... c’est cela... », sans avoir l’air d’écouter.
Puis elle partit.
J’allai la voir plusieurs fois. Elle devenait folle. L’idĂ©e de cet enfant grandissant dans son ventre, de cette honte vivante lui Ă©tait entrĂ©e dans l’ñme comme une flĂšche aiguĂ«. Elle y pensait sans repos, n’osait plus sortir le jour, ni voir personne de peur qu’on ne dĂ©couvrit son abominable secret. Chaque soir elle se dĂ©vĂȘtait devant son armoire Ă  glace et regardait son flanc dĂ©formé ; puis elle se jetait par terre, une serviette dans la bouche pour Ă©touffer ses cris. Vingt fois par nuit elle se relevait, allumait sa bougie et retournait devant le large miroir qui lui renvoyait l’image bosselĂ©e de son corps nu. Alors, Ă©perdue, elle se frappait le ventre Ă  coups de poing pour le tuer, cet ĂȘtre qui la perdait. C’était entre eux une lutte terrible. Mais il ne mourait pas ; et sans cesse, il s’agitait comme s’il se fĂ»t dĂ©fendu. Elle se roulait sur le parquet pour l’écraser contre terre ; elle essaya de dormir avec un poids sur le corps pour l’étouffer. Elle le haĂŻssait comme on hait l’ennemi acharnĂ© qui menace votre vie.
AprĂšs ces luttes inutiles, ces impuissants efforts pour se dĂ©barrasser de lui, elle se sauvait par les champs, courant Ă©perdument, folle de malheur et d’épouvante.
On la ramassa un matin, les pieds dans un ruisseau, les yeux Ă©garĂ©s ; on crut qu’elle avait un accĂšs de dĂ©lire, mais on ne s’aperçut de rien.
Une idĂ©e fixe la tenait. Ôter de son corps cet enfant maudit.
Or sa mÚre, un soir, lui dit en riant : « Comme tu engraisses, HélÚne ; si tu étais mariée, je te croirais enceinte. »
Elle dut recevoir un coup mortel de ces paroles. Elle partit presque aussitĂŽt et rentra chez elle.
Que fit-elle ? Sans doute encore elle regarda longtemps son ventre enflé ; sans doute, elle le frappa, le meurtrit, le heurta aux angles des meubles comme elle faisait chaque soir. Puis elle descendit, nu-pieds, Ă  la cuisine, ouvrit l’armoire et prit le grand couteau qui sert Ă  couper les viandes. Elle remonta, alluma quatre bougies et s’assit, sur une chaise d’osier tressĂ©, devant sa glace.
Alors, exaspĂ©rĂ©e de haine contre cet embryon inconnu et redoutable, le voulant arracher et tuer enfin, le voulant tenir en ses mains, Ă©trangler et jeter au loin, elle pressa la place oĂč remuait cette larve et d’un seul coup de la lame aiguĂ« elle se fendit le ventre.
Oh ! elle opĂ©ra, certes, trĂšs vite et trĂšs bien, car elle le saisit, cet ennemi qu’elle n’avait pu encore atteindre. Elle le prit par une jambe, l’arracha d’elle et le voulut lancer dans la cendre du foyer. Mais il tenait par des liens qu’elle n’avait pu trancher, et, avant qu’elle eĂ»t compris peut-ĂȘtre ce qui lui restait Ă  faire pour se sĂ©parer de lui, elle tomba inanimĂ©e sur l’enfant noyĂ© dans un flot de sang.
Fut-elle bien coupable, madame ?
Le médecin se tut et attendit. La baronne ne répondit pas.

En voyage

Sainte-AgnĂšs, 6 mai.
Ma chĂšre amie,
Vous m’avez demandĂ© de vous Ă©crire souvent et de vous raconter surtout des choses que j’aurai vues. Vous m’avez aussi priĂ© de fouiller dans mes souvenirs de voyages pour y retrouver ces courtes anecdotes qui, apprises d’un paysan qu’on a rencontrĂ©, d’un hĂŽtelier, d’un inconnu qui passait, laissent dans la mĂ©moire comme une marque sur un pays. Avec un paysage brossĂ© en quelques lignes, et une petite histoire dite en quelques phrases, on peut donner, croyez-vous, le vrai caractĂšre d’un pays, le faire vivant, visible, dramatique. J’essayerai, selon votre dĂ©sir. Je vous enverrai donc, de temps en temps, des lettres oĂč je ne parlerai ni de vous ni de moi, mais seulement de l’horizon et des hommes qui s’y meuvent. Et je commence.
Le printemps est une Ă©poque oĂč il faut, me semble-t-il, boire et manger du paysage. C’est la saison des frissons, comme l’automne est la saison des pensĂ©es. Au printemps la campagne Ă©meut la chair, Ă  l’automne elle pĂ©nĂštre l’esprit.
J’ai voulu, cette annĂ©e, respirer de la fleur d’oranger et je suis parti pour le Midi, Ă  l’heure oĂč tout le monde en revient. J’ai franchi Monaco, la ville des pĂšlerins, rivale de la Mecque et de JĂ©rusalem, sans laisser d’or dans la poche d’autrui ; et j’ai gravi la haute montagne sous un plafond de citronniers, d’orangers et d’oliviers.
Avez-vous jamais dormi, mon amie, dans un champ d’orangers fleuris ? L’air qu’on respire dĂ©licieusement est une quintessence de parfums. Cette senteur violente et douce, savoureuse comme une friandise, semble se mĂȘler Ă  nous, nous imprĂšgne, nous enivre, nous alanguit, nous verse une torpeur somnolente et rĂȘvante. On dirait un opium prĂ©parĂ© par la main des fĂ©es et non par celle des pharmaciens.
C’est ici le pays des ravins. Les croupes de la montagne sont tailladĂ©es, Ă©chancrĂ©es partout, et dans ces replis sinueux poussent de vraies forĂȘts de citronniers. De place en place, quand le val rapide s’arrĂȘte Ă  une espĂšce de marche, les hommes ont maçonnĂ© un rĂ©servoir qui retient l’eau des orages. Ce sont de grands trous aux murailles lisses, oĂč rien de saillant ne s’offre Ă  la main de celui qui tomberait lĂ .
J’allais lentement par un des vallons montagneux, regardant Ă  travers les feuillages les fruits brillants restĂ©s aux branches. La gorge enserrĂ©e rendait plus pĂ©nĂ©trantes les senteurs lourdes des fleurs ; l’air, lĂ -dedans, en semblait Ă©paissi. Une lassitude me prit et je cherchai Ă  m’asseoir. Quelques gouttes d’eau glissaient dans l’herbe ; je crus qu’une source Ă©tait voisine, et je gravis un peu plus haut pour la trouver. Mais j’arrivai sur les bords d’un de ces grands et profonds rĂ©servoirs.
Je m’assis Ă  la turque, les jambes croisĂ©es, et je restai rĂȘvassant devant ce trou, qui paraissait rempli d’encre tant le liquide...

Table des matiĂšres

  1. Pages de titre
  2. Clair de lune
  3. Un coup d’État
  4. Le loup
  5. L’enfant
  6. Conte de Noël
  7. La reine Hortense
  8. Le pardon
  9. La légende du Mont-Saint-Michel
  10. Une veuve
  11. Mademoiselle Cocotte
  12. Les bijoux
  13. Apparition
  14. La porte
  15. Le pĂšre
  16. Moiron
  17. Nos lettres
  18. La nuit
  19. L’enfant - 1
  20. En voyage
  21. Le bûcher
  22. Page de copyright

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