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Ă propos de ce livre
Raoul d'AndrĂ©sy jeta sa bicyclette, aprĂšs en avoir Ă©teint la lanterne, derriĂšre un talus rehaussĂ© de broussailles. Ă ce moment, trois heures sonnaient au clocher de BĂ©nouville. Dans l'ombre Ă©paisse de la nuit, il suivit le chemin de campagne qui desservait le domaine de la Haie d'Ătigues, et parvint ainsi aux murs de l'enceinte. Il attendit un peu. Des chevaux qui piaffent, des roues qui rĂ©sonnent sur le pavĂ© d'une cour, un bruit de grelots, les deux battants de la porte ouverts d'un coup⊠et un break passa. Ă peine Raoul eut-il le temps de percevoir des voix d'hommes et de distinguer le canon d'un fusil. DĂ©jĂ la voiture gagnait la grand-route et filait vers Ătretat. « Allons, se dit-il, la chasse aux guillemots est captivante, la roche oĂč on les massacre est lointaine⊠je vais enfin savoir ce que signifient cette partie de chasse improvisĂ©e et toutes ces allĂ©es et venues. »
Foire aux questions
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Informations
Sujet
LiteratureSujet
Historical FictionChapitre 1 â ArsĂšne Lupin a vingt ans
Chapitre 2 â JosĂ©phine Balsamo, nĂ©e en 1788âŠ
Chapitre 3 â Un tribunal dâInquisition
Chapitre 4 â La barque qui coule
Chapitre 5 â Une des sept branches
Chapitre 6 â Policiers et gendarmes
Chapitre 7 â Les dĂ©lices de Capoue
Chapitre 8 â Deux volontĂ©s
Chapitre 9 â La roche TarpĂ©ienne
Chapitre 10 â La main mutilĂ©e
Chapitre 11 â Le vieux phare
Chapitre 12 â DĂ©mence et gĂ©nie
Chapitre 13 â Le coffre-fort des moines
Chapitre 14 â « Lâinfernale crĂ©ature »
Ăpilogue
Chapitre 1 â ArsĂšne Lupin a vingt ans
Raoul dâAndrĂ©sy jeta sa bicyclette, aprĂšs en avoir Ă©teint la lanterne, derriĂšre un talus rehaussĂ© de broussailles. Ă ce moment, trois heures sonnaient au clocher de BĂ©nouville.
Dans lâombre Ă©paisse de la nuit, il suivit le chemin de campagne qui desservait le domaine de la Haie dâĂtigues, et parvint ainsi aux murs de lâenceinte. Il attendit un peu. Des chevaux qui piaffent, des roues qui rĂ©sonnent sur le pavĂ© dâune cour, un bruit de grelots, les deux battants de la porte ouverts dâun coup⊠et un break passa. Ă peine Raoul eut-il le temps de percevoir des voix dâhommes et de distinguer le canon dâun fusil. DĂ©jĂ la voiture gagnait la grand-route et filait vers Ătretat.
« Allons, se dit-il, la chasse aux guillemots est captivante, la roche oĂč on les massacre est lointaine⊠je vais enfin savoir ce que signifient cette partie de chasse improvisĂ©e et toutes ces allĂ©es et venues. »
Il longea par la gauche les murs du domaine, les contourna, et, aprĂšs le deuxiĂšme angle, sâarrĂȘta au quarantiĂšme pas. Il tenait deux clefs dans sa main. La premiĂšre ouvrit une petite porte basse, aprĂšs laquelle il monta un escalier taillĂ© au creux dâun vieux rempart, Ă moitiĂ© dĂ©moli, qui flanquait une des ailes du chĂąteau. La deuxiĂšme lui livra une entrĂ©e secrĂšte, au niveau du premier Ă©tage.
Il alluma sa lampe de poche, et, sans trop de prĂ©caution, car il savait que le personnel habitait de lâautre cĂŽtĂ©, et que Clarisse dâĂtigues, la fille unique du baron, demeurait au second, il suivit un couloir qui le conduisit dans un vaste cabinet de travail : câĂ©tait lĂ que, quelques semaines auparavant, Raoul avait demandĂ© au baron la main de sa fille, et lĂ quâil avait Ă©tĂ© accueilli par une explosion de colĂšre indignĂ©e dont il gardait un souvenir dĂ©sagrĂ©able.
Une glace lui renvoya sa pĂąle figure dâadolescent, plus pĂąle que dâhabitude. Cependant, entraĂźnĂ© aux Ă©motions, il restait maĂźtre de lui, et, froidement, il se mit Ă lâĆuvre.
Ce ne fut pas long. Lors de son entretien avec le baron, il avait remarquĂ© que son interlocuteur jetait parfois un coup dâĆil sur un grand bureau dâacajou dont le cylindre nâĂ©tait pas rabattu. Raoul connaissait tous les emplacements oĂč il est possible de pratiquer une cachette, et tous les mĂ©canismes que lâon fait jouer en pareil cas. Une minute aprĂšs, il dĂ©couvrait dans une fente une lettre Ă©crite sur du papier trĂšs fin et roulĂ© comme une cigarette. Aucune signature, aucune adresse.
Il Ă©tudia cette missive dont le texte lui parut dâabord trop banal pour quâon la dissimulĂąt avec tant de soin, et il put ainsi, grĂące Ă un travail minutieux, en sâaccrochant Ă certains mots plus significatifs, et en supprimant certaines phrases Ă©videmment destinĂ©es Ă remplir les vides, il put ainsi reconstituer ce qui suit :
Jâai retrouvĂ© Ă Rouen les traces de notre ennemie, et jâai fait insĂ©rer dans les journaux de la localitĂ© quâun paysan des environs dâĂtretat avait dĂ©terrĂ© dans sa prairie un vieux chandelier de cuivre Ă sept branches. Elle a aussitĂŽt tĂ©lĂ©graphiĂ© au voiturier dâĂtretat quâon lui envoie le douze, Ă trois heures de lâaprĂšs-midi, un coupĂ© en gare de FĂ©camp. Le matin de ce jour, le voiturier recevra, par mes soins, une autre dĂ©pĂȘche contremandant cet ordre. Ce sera donc votre coupĂ© Ă vous quâelle trouvera en gare de FĂ©camp et qui lâamĂšnera sous bonne escorte, parmi nous, au moment oĂč nous tiendrons notre assemblĂ©e.
Nous pourrons alors nous Ă©riger en tribunal et prononcer contre elle un verdict impitoyable. Aux Ă©poques oĂč la grandeur du but justifiait les moyens, le chĂątiment eĂ»t Ă©tĂ© immĂ©diat. Morte la bĂȘte, mort le venin. Choisissez la solution qui vous plaira, mais en vous rappelant les termes de notre dernier entretien, et en vous disant bien que la rĂ©ussite de nos entreprises, et que notre existence elle-mĂȘme, dĂ©pendent de cette crĂ©ature infernale. Soyez prudent. Organisez une partie de chasse qui dĂ©tourne les soupçons. Jâarriverai par le Havre, Ă quatre heures exactement, avec deux de nos amis. Ne dĂ©truisez pas cette lettre. Vous me la rendrez.
« LâexcĂšs de prĂ©caution est un dĂ©faut, pensa Raoul. Si le correspondant du baron ne sâĂ©tait pas dĂ©fiĂ©, le baron aurait brĂ»lĂ© ces lignes, et jâignorerais quâil y a projet dâenlĂšvement, projet de jugement illĂ©gal, et mĂȘme, Dieu me pardonne ! projet dâassassinat. Fichtre ! mon futur beau-pĂšre, si dĂ©vot quâil soit, me semble empĂȘtrĂ© dans des combinaisons peu catholiques. Ira-t-il jusquâau meurtre ? Tout cela est rudement grave et pourrait bien me donner barre sur lui. »
Raoul se frotta les mains. Lâaffaire lui plaisait et ne lâĂ©tonnait pas outre mesure, quelques dĂ©tails ayant Ă©veillĂ© son attention depuis plusieurs jours. Il rĂ©solut donc de retourner Ă son auberge, dây dormir, puis de sâen revenir Ă temps pour apprendre ce que complotaient le baron et ses invitĂ©s, et quelle Ă©tait cette « crĂ©ature infernale » dont on souhaitait la suppression.
Il remit tout en ordre, mais, au lieu de partir, il sâassit devant un guĂ©ridon oĂč se trouvait une photographie de Clarisse, et, la mettant bien en face de lui, la contempla avec une tendresse profonde. Clarisse dâĂtigues, Ă peine plus jeune que lui !⊠Dix-huit ans ! Des lĂšvres voluptueuses⊠les yeux pleins de rĂȘve⊠un frais visage de blonde, rose et dĂ©licat, avec des cheveux pĂąles comme en ont les petites filles qui courent sur les routes du pays de Caux, et un air si doux, et tant de charme ! âŠ
Le regard de Raoul se faisait plus dur. Une pensĂ©e mauvaise quâil ne parvenait pas Ă dominer, envahissait le jeune homme. Clarisse Ă©tait seule, lĂ -haut, dans son appartement isolĂ©, et deux fois dĂ©jĂ , se servant des clefs quâelle-mĂȘme lui avait confiĂ©es, deux fois dĂ©jĂ , Ă lâheure du thĂ©, il lây avait rejointe. Alors qui le retenait aujourdâhui ? Aucun bruit ne pouvait parvenir jusquâaux domestiques. Le baron ne devait rentrer quâau cours de lâaprĂšs-midi. Pourquoi sâen aller ?
Raoul nâĂ©tait pas un Lovelace. Bien des sentiments de probitĂ© et de dĂ©licatesse sâopposaient en lui au dĂ©chaĂźnement dâinstincts et dâappĂ©tits dont il connaissait la violence excessive. Mais comment rĂ©sister Ă une pareille tentation ? Lâorgueil, le dĂ©sir, lâamour, le besoin impĂ©rieux de conquĂ©rir, le poussaient Ă lâaction. Sans plus sâattarder Ă de vains scrupules, il monta vivement les marches de lâescalier.
Devant la porte close, il hĂ©sita. Sâil lâavait franchie dĂ©jĂ , câĂ©tait en plein jour, comme un ami respectueux. Quelle signification, au contraire, prenait un pareil acte Ă cette heure de la nuit !
Débat de conscience qui dura peu. à petits coups, il frappa, tout en chuchotant :
â Clarisse⊠Clarisse⊠câest moi.
Au bout dâune minute, nâentendant rien, il allait frapper de nouveau et plus fort, quand la porte du boudoir fut entrebĂąillĂ©e, et la jeune fille apparut, une lampe Ă la main.
Il remarqua sa pĂąleur et son Ă©pouvante, et cela le bouleversa au point quâil recula, prĂȘt Ă partir.
â Ne mâen veux pas, Clarisse ⊠Je suis venu malgrĂ© moi⊠Tu nâas quâĂ dire un mot et je mâen vaisâŠ
Clarisse eĂ»t entendu ces paroles quâelle eĂ»t Ă©tĂ© sauvĂ©e. Elle aurait aisĂ©ment dominĂ© un adversaire qui acceptait dâavance la dĂ©faite. Mais elle ne pouvait ni entendre ni voir. Elle voulait sâindigner et ne faisait que balbutier des reproches indistincts. Elle voulait le chasser et son bras nâavait pas la force de faire un seul geste. Sa main qui tremblait dut poser la lampe. Elle tourna sur elle-mĂȘme et tomba, Ă©vanouieâŠ
Ils sâaimaient depuis trois mois, depuis le jour de leur rencontre dans le Midi oĂč Clarisse passait quelque temps chez une amie de pension.
Tout de suite, ils se sentirent unis par un lien qui fut, pour lui, la chose du monde la plus dĂ©licieuse, pour elle, le signe dâun esclavage quâelle chĂ©rissait de plus en plus. DĂšs le dĂ©but, Raoul lui sembla un ĂȘtre insaisissable, mystĂ©rieux, auquel, jamais, elle ne comprendrait rien. Il la dĂ©solait par certains accĂšs de lĂ©gĂšretĂ©, dâironie mĂ©chante et dâhumeur soucieuse. Mais Ă cĂŽtĂ© de cela, quelle sĂ©duction ! Quelle gaietĂ© ! Quels soubresauts dâenthousiasme et dâexaltation juvĂ©nile. Tous ses dĂ©fauts prenaient lâapparence de qualitĂ©s excessives et ses vices avaient un air de vertus qui sâignorent et qui vont sâĂ©panouir.
DĂšs son retour en Normandie, elle eut la surprise dâapercevoir, un matin, la fine silhouette du jeune homme, perchĂ©e sur un mur, en face de ses fenĂȘtres. Il avait choisi une auberge, Ă quelques kilomĂštres de distance, et ainsi, presque chaque jour, sâen vint sur sa bicyclette la retrouver aux environs de la Haie dâĂtigues.
Orpheline de mĂšre, Clarisse, nâĂ©tait pas heureuse auprĂšs de son pĂšre, homme dur, sombre de caractĂšre, dĂ©vot Ă lâexcĂšs, entichĂ© de son titre, Ăąpre au gain, et que ses fermiers redoutaient comme un ennemi. Lorsque Raoul, qui nâavait mĂȘme pas Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©, eut lâaudace de lui demander la main de sa fille, le baron entra dans une telle fureur contre ce prĂ©tendant imberbe, sans situation et sans relations, quâil lâeĂ»t cravachĂ© si le jeune homme ne lâavait regardĂ© dâun petit air de dompteur qui maĂźtrise une bĂȘte fĂ©roce.
Câest Ă la suite de cette entrevue, et pour en effacer le souvenir dans lâesprit de Raoul, que Clarisse commit la faute de lui ouvrir, Ă deux reprises, la porte de son boudoir. Imprudence dangereuse et dont Raoul sâĂ©tait prĂ©valu avec toute la logique dâun amoureux.
Ce matin-lĂ , simulant une indisposition, elle se fit apporter le dĂ©jeuner de midi tandis que Raoul se cachait dans une piĂšce voisine, et aprĂšs le repas, ils restĂšrent longtemps serrĂ©s lâun contre lâautre devant la fenĂȘtre ouverte, unis par le souvenir de leurs baisers et par tout ce quâil y avait en eux de tendresse et, malgrĂ© la faute commise, dâingĂ©nuitĂ©.
Cependant Clarisse pleuraitâŠ
Des heures sâĂ©coulĂšrent. Un souffle frais qui montait de la mer et flottait sur le plateau leur caressait le visage. En face dâeux, au-delĂ dâun grand verger clos de murs, et parmi des plaines tout ensoleillĂ©es de colza, une dĂ©pression leur permettait de voir, Ă droite, la ligne blanche des hautes falaises jusquâĂ FĂ©camp ; Ă gauche, la baie dâĂtretat, la porte dâAval et la pointe de lâĂ©norme Aiguille.
Il lui dit doucement :
â Ne soyez pas triste, ma chĂšre bien-aimĂ©e. La vie est si belle Ă notre Ăąge, et elle le sera plus encore pour nous lorsque nous aurons aboli tous les obstacles. Ne pleurez pas.
Elle essuya ses larmes et tenta de sourire en le regardant. Il Ă©tait mince comme elle, mais large dâĂ©paules, Ă la fois Ă©lĂ©gant et solide dâaspect. Sa figure Ă©nergique offrait une bouche malicieuse et des yeux brillants de gaietĂ©. VĂȘtu dâune culotte courte et dâun veston qui sâouvrait sur un maillot de laine blanc, il avait un air de souplesse incroyable.
â Raoul, Raoul, dit-elle avec dĂ©tresse, en ce moment mĂȘme oĂč vous me regardez, vous ne pensez pas Ă moi ! Vous nây pensez pas aprĂšs ce qui vient de se passer entre nous ! Est-ce possible ! Ă quoi songez-vous, mon Raoul ?
Il dit en riant :
â Ă votre pĂšre.
â Ă mon pĂšre ?
â Oui, au baron dâĂtigues et Ă ses invitĂ©s. Comment des messieurs de leur Ăąge peuvent-ils perdre leur temps Ă massacrer sur une roche de pauvres oiseaux innocents ?
â Câest leur plaisir.
â En ĂȘtes-vous certaine ? Pour moi, je suis assez intriguĂ©. Tenez, nous ne serions pas en lâan de grĂące 1894 que je croirais plutĂŽt⊠Vous nâallez pas vous froisser ?
â Parlez, mon chĂ©ri.
â Eh bien, ils ont lâair de jouer aux conspirateurs ! Oui, câest comme je vous le dis, Clarisse⊠Marquis de Rolleville, Mathieu de la VaupaliĂšre, comte Oscar de Bennetot, Roux dâEstiers, etc., tous ces nobles seigneurs du pays de Caux sont en pleine conjuration.
Elle fit la moue.
â Vous dites des bĂȘtises, mon chĂ©ri.
â Mais vous mâĂ©coutez si joliment, rĂ©pondit Raoul, convaincu quâelle nâĂ©tait au courant de rien. Vous avez une façon si drĂŽle dâattendre que je vous dise des choses graves !âŠ
â Des choses dâamour, Raoul.
Il lui saisit la tĂȘte ardemment.
â Toute ma vie nâest quâamour pour toi, ma bien-aimĂ©e. Si jâai dâautres soucis et dâautres ambitions, câest pour faire ta conquĂȘte ; Clarisse, suppose ceci : ton pĂšre, conspirateur, est arrĂȘtĂ© et condamnĂ© Ă mort, et tout Ă coup, moi, je le sauve. AprĂšs cela, comment ne me donnerait-il pas la main de sa fille ?
â Il cĂ©dera un jour ou lâautre, mon chĂ©ri.
â Jamais ! aucune fortune⊠aucun appuiâŠ
â Vous avez votre nom⊠Raoul dâAndrĂ©sy.
â MĂȘme pas !
â Comment cela ?
â DâAndrĂ©sy, câĂ©tait le nom de ma mĂšre, quâelle a repris quand elle fut veuve, et sur lâordre de sa famille que son mariage avait indignĂ©e.
â Pourquoi ? dit Clarisse, quelque peu Ă©tourdie par ces aveux inattendus.
â Pourquoi ? Parce que mon pĂšre nâĂ©tait quâun roturier, pauvre comme Job⊠un simple professeur⊠et professeur de quoi ? De gymnastique, dâescrime et de boxe !
â Alors comment vous appelez-vous ?
â Oh ! dâun nom bien vulgaire, ma pauvre Clarisse.
â Quel nom ?
â ArsĂšne Lupin.
â ArsĂšne Lupin ?
â Oui, ce nâest guĂšre reluisant, et mieux valait changer, nâest-ce pas ?
Clarisse semblait atterrĂ©e. Quâil sâappelĂąt dâune façon ou de lâautre, cela ne signifiait rien. Mais la particule, aux yeux du baron, câĂ©tait la premiĂšre qualitĂ© dâun gendreâŠ
Elle balbutia cependant :
â Vous nâauriez pas dĂ» renier votre pĂšre. Il nây a aucune honte Ă ĂȘtre professeur.
â Aucune honte, dit-il, en riant de plus belle, dâun rire qui faisait mal Ă Clarisse, et je jure que jâai rudement profitĂ© des leçons de boxe et de gymnastique, quâil mâa donnĂ©es quand jâĂ©tais encore au biberon ! Mais, nâest-ce pas ? ma mĂšre a peut-ĂȘtre eu dâautres raisons de le renier, lâexcellent homme, et ceci ne regarde personne.
Il lâembrassa avec une violence soudaine, puis se mit Ă danser et Ă pirouetter sur lui-mĂȘme. Et, revenant vers elle :
â Mais ris donc, petite fille, sâĂ©cria-t-il. Tout cela est trĂšs drĂŽle. Ris donc. ArsĂšne Lupin ou Raoul dâAndrĂ©sy, quâimporte ! Lâessentiel, câest de rĂ©ussir. Et je rĂ©ussirai. LĂ -dessus, vois-tu, aucun doute. Pas une somnambule qui ne mâait prĂ©dit un grand avenir et une rĂ©putation universelle. Raoul dâAndrĂ©sy sera gĂ©nĂ©ral, ou ministre, ou ambassadeur⊠à moins que ce ne soit ArsĂšne Lupin. Câest une chose rĂ©glĂ©e devant le destin, convenue, signĂ©e de part et dâautre. Je suis prĂȘt. Muscles dâacier et cerveau numĂ©ro un ! Tiens, veux-tu que je marche sur les mains ? ou que je te porte Ă bout de bras ? Aimes-tu mieux que je prenne ta montre sans que tu tâen aperçoives ? ou bien que je te rĂ©cite par cĆur HomĂšre en grec et Milton en anglais ? Mon Dieu, que la vie est belle ! Raoul dâAndrĂ©sy⊠ArsĂšne Lupin⊠les deux faces de la statue ! Quelle est celle quâilluminera la gloire, soleil des vivants ?
Il sâarrĂȘta net. Son allĂ©gresse semblait tout Ă coup le gĂȘner. Il contempla silencieusement la petite piĂšce tranquille dont il troublait la sĂ©rĂ©nitĂ©, comme il avait troublĂ© la paix et la pure conscience de la jeune fille, et, par un de ces revirements imprĂ©vus qui Ă©taient le charme de sa nature, il sâagenouilla devant Clarisse et lui dit gravement :
â Pardonnez-moi. En venant ici, jâai mal agi ⊠Ce nâest pas de ma faute⊠Jâai de la peine Ă trouver mon Ă©quilibre⊠Le bien, le mal, lâun et lâautre mâattirent. Il faut mâaider, Clarisse, Ă choisir ma route, et il faut me pardonner si je me trompe.
Elle lui saisit la tĂȘte entre ses mains et, dâun ton de passion :
â Je nâai rien Ă te pardonner, mon chĂ©ri. Je suis heureuse. Tu me feras beaucoup souffrir, jâen suis sĂ»re, et jâaccepte dâavance et avec joie toutes ces douleurs qui me viendront de toi. Tiens, prends ma photographie. Et fais en sorte de nâavoir jamais Ă rougir quand tu la regarderas. Pour moi, je serai toujours telle que je suis aujourdâhui, ton amante et ton Ă©pouse. Je tâaime, Raoul !
Elle lui baisa le front. Déjà il riait et il dit, en se relevant :
â Tu mâas armĂ© chevalier. Me voici dĂ©sormais invincible et prĂȘt Ă foudroyer mes ennemis. Paraissez, Navarrois !⊠Jâentre en scĂšne !
Le plan de Raoul, â laissons dans lâombre le nom dâArsĂšne Lupin puisque, Ă cette Ă©poque, ignorant sa destinĂ©e, lui-mĂȘme le tenait en quelque mĂ©pris â le plan de Raoul Ă©tait fort simple. Parmi les arbres du verger, Ă gauche du chĂąteau, et sâappuyant contre le mur dâenceinte dont elle formait jadis lâun des bastions, il y avait une tour tronquĂ©e, trĂšs basse, recouverte dâun toit et qui disparaissait sous des vagues de lierre. Or, Raoul ne doutait point que la rĂ©union de quatre heures nâeĂ»t lieu dans la grande salle intĂ©rieure oĂč le baron recevait ses fermiers. Et Raoul avait remarquĂ© quâune ouverture, ancienne fenĂȘtre ou prise dâair, donnait sur la campagne.
Escalade facile pour un garçon aussi adroit ! Sortant du chĂąteau et rampant sous le lierre, il se hissa, grĂące aux Ă©normes racines, jusquâĂ lâouverture pratiquĂ©e dans lâĂ©paisse muraille, et qui Ă©tait assez profonde pour quâil pĂ»t sây Ă©tendre tout de son long. Ainsi, placĂ© Ă cinq mĂštres du sol, la tĂȘte masquĂ©e par du feuillage, il ne pouvait ĂȘtre vu, et voyait toute la salle, grande piĂšce meublĂ©e dâune vingtaine de chaises, dâune table et dâun large banc dâĂ©glise.
Quarante minutes plus tard, le baron y pĂ©nĂ©trait avec un de ses amis, Raoul ne sâĂ©tait pas trompĂ© dans ses prĂ©visions.
Le baron Godefroy dâĂtigues avait la musculature dâun lutteur de foire et un visage couleur de brique, quâentourait un collier de barbe rousse, et oĂč le regard avait de lâacuitĂ© et de lâĂ©nergie. Son compagnon, qui Ă©tait un cousin et que Raoul connaissait de vue, Oscar de Bennetot, donnait cette mĂȘme impression de hobereau normand, mais avec plus de vulgaritĂ© et de lourdeur. Ă ce moment tous deux semblaient trĂšs agitĂ©s.
â Vite, prononça le baron. La VaupaliĂšre, Rolleville et dâAuppegard vont nous rejoindre. Ă quatre heures, ce sera Beaumagnan qui viendra avec le prince dâArcole et de Brie par le verger dont jâai ouvert la grand-porte⊠et puis⊠et puis⊠ce...
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