LA COMTESSE DE CAGLIOSTRO
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LA COMTESSE DE CAGLIOSTRO

ArsĂšne Lupin

  1. French
  2. ePUB (adaptée aux mobiles)
  3. Disponible sur iOS et Android
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LA COMTESSE DE CAGLIOSTRO

ArsĂšne Lupin

À propos de ce livre

Raoul d'AndrĂ©sy jeta sa bicyclette, aprĂšs en avoir Ă©teint la lanterne, derriĂšre un talus rehaussĂ© de broussailles. À ce moment, trois heures sonnaient au clocher de BĂ©nouville. Dans l'ombre Ă©paisse de la nuit, il suivit le chemin de campagne qui desservait le domaine de la Haie d'Étigues, et parvint ainsi aux murs de l'enceinte. Il attendit un peu. Des chevaux qui piaffent, des roues qui rĂ©sonnent sur le pavĂ© d'une cour, un bruit de grelots, les deux battants de la porte ouverts d'un coup
 et un break passa. À peine Raoul eut-il le temps de percevoir des voix d'hommes et de distinguer le canon d'un fusil. DĂ©jĂ  la voiture gagnait la grand-route et filait vers Étretat. « Allons, se dit-il, la chasse aux guillemots est captivante, la roche oĂč on les massacre est lointaine
 je vais enfin savoir ce que signifient cette partie de chasse improvisĂ©e et toutes ces allĂ©es et venues. »

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
idb
Année
2018
ISBN de l'eBook
9783964845535

Chapitre 1 – Arsùne Lupin a vingt ans
Chapitre 2 – JosĂ©phine Balsamo, nĂ©e en 1788

Chapitre 3 – Un tribunal d’Inquisition
Chapitre 4 – La barque qui coule
Chapitre 5 – Une des sept branches
Chapitre 6 – Policiers et gendarmes
Chapitre 7 – Les dĂ©lices de Capoue
Chapitre 8 – Deux volontĂ©s
Chapitre 9 – La roche TarpĂ©ienne
Chapitre 10 – La main mutilĂ©e
Chapitre 11 – Le vieux phare
Chapitre 12 – DĂ©mence et gĂ©nie
Chapitre 13 – Le coffre-fort des moines
Chapitre 14 – « L’infernale crĂ©ature »
Épilogue
Chapitre 1 – Arsùne Lupin a vingt ans
Raoul d’AndrĂ©sy jeta sa bicyclette, aprĂšs en avoir Ă©teint la lanterne, derriĂšre un talus rehaussĂ© de broussailles. À ce moment, trois heures sonnaient au clocher de BĂ©nouville.
Dans l’ombre Ă©paisse de la nuit, il suivit le chemin de campagne qui desservait le domaine de la Haie d’Étigues, et parvint ainsi aux murs de l’enceinte. Il attendit un peu. Des chevaux qui piaffent, des roues qui rĂ©sonnent sur le pavĂ© d’une cour, un bruit de grelots, les deux battants de la porte ouverts d’un coup
 et un break passa. À peine Raoul eut-il le temps de percevoir des voix d’hommes et de distinguer le canon d’un fusil. DĂ©jĂ  la voiture gagnait la grand-route et filait vers Étretat.
« Allons, se dit-il, la chasse aux guillemots est captivante, la roche oĂč on les massacre est lointaine
 je vais enfin savoir ce que signifient cette partie de chasse improvisĂ©e et toutes ces allĂ©es et venues. »
Il longea par la gauche les murs du domaine, les contourna, et, aprĂšs le deuxiĂšme angle, s’arrĂȘta au quarantiĂšme pas. Il tenait deux clefs dans sa main. La premiĂšre ouvrit une petite porte basse, aprĂšs laquelle il monta un escalier taillĂ© au creux d’un vieux rempart, Ă  moitiĂ© dĂ©moli, qui flanquait une des ailes du chĂąteau. La deuxiĂšme lui livra une entrĂ©e secrĂšte, au niveau du premier Ă©tage.
Il alluma sa lampe de poche, et, sans trop de prĂ©caution, car il savait que le personnel habitait de l’autre cĂŽtĂ©, et que Clarisse d’Étigues, la fille unique du baron, demeurait au second, il suivit un couloir qui le conduisit dans un vaste cabinet de travail : c’était lĂ  que, quelques semaines auparavant, Raoul avait demandĂ© au baron la main de sa fille, et lĂ  qu’il avait Ă©tĂ© accueilli par une explosion de colĂšre indignĂ©e dont il gardait un souvenir dĂ©sagrĂ©able.
Une glace lui renvoya sa pĂąle figure d’adolescent, plus pĂąle que d’habitude. Cependant, entraĂźnĂ© aux Ă©motions, il restait maĂźtre de lui, et, froidement, il se mit Ă  l’Ɠuvre.
Ce ne fut pas long. Lors de son entretien avec le baron, il avait remarquĂ© que son interlocuteur jetait parfois un coup d’Ɠil sur un grand bureau d’acajou dont le cylindre n’était pas rabattu. Raoul connaissait tous les emplacements oĂč il est possible de pratiquer une cachette, et tous les mĂ©canismes que l’on fait jouer en pareil cas. Une minute aprĂšs, il dĂ©couvrait dans une fente une lettre Ă©crite sur du papier trĂšs fin et roulĂ© comme une cigarette. Aucune signature, aucune adresse.
Il Ă©tudia cette missive dont le texte lui parut d’abord trop banal pour qu’on la dissimulĂąt avec tant de soin, et il put ainsi, grĂące Ă  un travail minutieux, en s’accrochant Ă  certains mots plus significatifs, et en supprimant certaines phrases Ă©videmment destinĂ©es Ă  remplir les vides, il put ainsi reconstituer ce qui suit :
J’ai retrouvĂ© Ă  Rouen les traces de notre ennemie, et j’ai fait insĂ©rer dans les journaux de la localitĂ© qu’un paysan des environs d’Étretat avait dĂ©terrĂ© dans sa prairie un vieux chandelier de cuivre Ă  sept branches. Elle a aussitĂŽt tĂ©lĂ©graphiĂ© au voiturier d’Étretat qu’on lui envoie le douze, Ă  trois heures de l’aprĂšs-midi, un coupĂ© en gare de FĂ©camp. Le matin de ce jour, le voiturier recevra, par mes soins, une autre dĂ©pĂȘche contremandant cet ordre. Ce sera donc votre coupĂ© Ă  vous qu’elle trouvera en gare de FĂ©camp et qui l’amĂšnera sous bonne escorte, parmi nous, au moment oĂč nous tiendrons notre assemblĂ©e.
Nous pourrons alors nous Ă©riger en tribunal et prononcer contre elle un verdict impitoyable. Aux Ă©poques oĂč la grandeur du but justifiait les moyens, le chĂątiment eĂ»t Ă©tĂ© immĂ©diat. Morte la bĂȘte, mort le venin. Choisissez la solution qui vous plaira, mais en vous rappelant les termes de notre dernier entretien, et en vous disant bien que la rĂ©ussite de nos entreprises, et que notre existence elle-mĂȘme, dĂ©pendent de cette crĂ©ature infernale. Soyez prudent. Organisez une partie de chasse qui dĂ©tourne les soupçons. J’arriverai par le Havre, Ă  quatre heures exactement, avec deux de nos amis. Ne dĂ©truisez pas cette lettre. Vous me la rendrez.
« L’excĂšs de prĂ©caution est un dĂ©faut, pensa Raoul. Si le correspondant du baron ne s’était pas dĂ©fiĂ©, le baron aurait brĂ»lĂ© ces lignes, et j’ignorerais qu’il y a projet d’enlĂšvement, projet de jugement illĂ©gal, et mĂȘme, Dieu me pardonne ! projet d’assassinat. Fichtre ! mon futur beau-pĂšre, si dĂ©vot qu’il soit, me semble empĂȘtrĂ© dans des combinaisons peu catholiques. Ira-t-il jusqu’au meurtre ? Tout cela est rudement grave et pourrait bien me donner barre sur lui. »
Raoul se frotta les mains. L’affaire lui plaisait et ne l’étonnait pas outre mesure, quelques dĂ©tails ayant Ă©veillĂ© son attention depuis plusieurs jours. Il rĂ©solut donc de retourner Ă  son auberge, d’y dormir, puis de s’en revenir Ă  temps pour apprendre ce que complotaient le baron et ses invitĂ©s, et quelle Ă©tait cette « crĂ©ature infernale » dont on souhaitait la suppression.
Il remit tout en ordre, mais, au lieu de partir, il s’assit devant un guĂ©ridon oĂč se trouvait une photographie de Clarisse, et, la mettant bien en face de lui, la contempla avec une tendresse profonde. Clarisse d’Étigues, Ă  peine plus jeune que lui !
 Dix-huit ans ! Des lĂšvres voluptueuses
 les yeux pleins de rĂȘve
 un frais visage de blonde, rose et dĂ©licat, avec des cheveux pĂąles comme en ont les petites filles qui courent sur les routes du pays de Caux, et un air si doux, et tant de charme ! 

Le regard de Raoul se faisait plus dur. Une pensĂ©e mauvaise qu’il ne parvenait pas Ă  dominer, envahissait le jeune homme. Clarisse Ă©tait seule, lĂ -haut, dans son appartement isolĂ©, et deux fois dĂ©jĂ , se servant des clefs qu’elle-mĂȘme lui avait confiĂ©es, deux fois dĂ©jĂ , Ă  l’heure du thĂ©, il l’y avait rejointe. Alors qui le retenait aujourd’hui ? Aucun bruit ne pouvait parvenir jusqu’aux domestiques. Le baron ne devait rentrer qu’au cours de l’aprĂšs-midi. Pourquoi s’en aller ?
Raoul n’était pas un Lovelace. Bien des sentiments de probitĂ© et de dĂ©licatesse s’opposaient en lui au dĂ©chaĂźnement d’instincts et d’appĂ©tits dont il connaissait la violence excessive. Mais comment rĂ©sister Ă  une pareille tentation ? L’orgueil, le dĂ©sir, l’amour, le besoin impĂ©rieux de conquĂ©rir, le poussaient Ă  l’action. Sans plus s’attarder Ă  de vains scrupules, il monta vivement les marches de l’escalier.
Devant la porte close, il hĂ©sita. S’il l’avait franchie dĂ©jĂ , c’était en plein jour, comme un ami respectueux. Quelle signification, au contraire, prenait un pareil acte Ă  cette heure de la nuit !
DĂ©bat de conscience qui dura peu. À petits coups, il frappa, tout en chuchotant :
– Clarisse
 Clarisse
 c’est moi.
Au bout d’une minute, n’entendant rien, il allait frapper de nouveau et plus fort, quand la porte du boudoir fut entrebĂąillĂ©e, et la jeune fille apparut, une lampe Ă  la main.
Il remarqua sa pĂąleur et son Ă©pouvante, et cela le bouleversa au point qu’il recula, prĂȘt Ă  partir.
– Ne m’en veux pas, Clarisse 
 Je suis venu malgrĂ© moi
 Tu n’as qu’à dire un mot et je m’en vais

Clarisse eĂ»t entendu ces paroles qu’elle eĂ»t Ă©tĂ© sauvĂ©e. Elle aurait aisĂ©ment dominĂ© un adversaire qui acceptait d’avance la dĂ©faite. Mais elle ne pouvait ni entendre ni voir. Elle voulait s’indigner et ne faisait que balbutier des reproches indistincts. Elle voulait le chasser et son bras n’avait pas la force de faire un seul geste. Sa main qui tremblait dut poser la lampe. Elle tourna sur elle-mĂȘme et tomba, Ă©vanouie

Ils s’aimaient depuis trois mois, depuis le jour de leur rencontre dans le Midi oĂč Clarisse passait quelque temps chez une amie de pension.
Tout de suite, ils se sentirent unis par un lien qui fut, pour lui, la chose du monde la plus dĂ©licieuse, pour elle, le signe d’un esclavage qu’elle chĂ©rissait de plus en plus. DĂšs le dĂ©but, Raoul lui sembla un ĂȘtre insaisissable, mystĂ©rieux, auquel, jamais, elle ne comprendrait rien. Il la dĂ©solait par certains accĂšs de lĂ©gĂšretĂ©, d’ironie mĂ©chante et d’humeur soucieuse. Mais Ă  cĂŽtĂ© de cela, quelle sĂ©duction ! Quelle gaietĂ© ! Quels soubresauts d’enthousiasme et d’exaltation juvĂ©nile. Tous ses dĂ©fauts prenaient l’apparence de qualitĂ©s excessives et ses vices avaient un air de vertus qui s’ignorent et qui vont s’épanouir.
DĂšs son retour en Normandie, elle eut la surprise d’apercevoir, un matin, la fine silhouette du jeune homme, perchĂ©e sur un mur, en face de ses fenĂȘtres. Il avait choisi une auberge, Ă  quelques kilomĂštres de distance, et ainsi, presque chaque jour, s’en vint sur sa bicyclette la retrouver aux environs de la Haie d’Étigues.
Orpheline de mĂšre, Clarisse, n’était pas heureuse auprĂšs de son pĂšre, homme dur, sombre de caractĂšre, dĂ©vot Ă  l’excĂšs, entichĂ© de son titre, Ăąpre au gain, et que ses fermiers redoutaient comme un ennemi. Lorsque Raoul, qui n’avait mĂȘme pas Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©, eut l’audace de lui demander la main de sa fille, le baron entra dans une telle fureur contre ce prĂ©tendant imberbe, sans situation et sans relations, qu’il l’eĂ»t cravachĂ© si le jeune homme ne l’avait regardĂ© d’un petit air de dompteur qui maĂźtrise une bĂȘte fĂ©roce.
C’est Ă  la suite de cette entrevue, et pour en effacer le souvenir dans l’esprit de Raoul, que Clarisse commit la faute de lui ouvrir, Ă  deux reprises, la porte de son boudoir. Imprudence dangereuse et dont Raoul s’était prĂ©valu avec toute la logique d’un amoureux.
Ce matin-lĂ , simulant une indisposition, elle se fit apporter le dĂ©jeuner de midi tandis que Raoul se cachait dans une piĂšce voisine, et aprĂšs le repas, ils restĂšrent longtemps serrĂ©s l’un contre l’autre devant la fenĂȘtre ouverte, unis par le souvenir de leurs baisers et par tout ce qu’il y avait en eux de tendresse et, malgrĂ© la faute commise, d’ingĂ©nuitĂ©.
Cependant Clarisse pleurait

Des heures s’écoulĂšrent. Un souffle frais qui montait de la mer et flottait sur le plateau leur caressait le visage. En face d’eux, au-delĂ  d’un grand verger clos de murs, et parmi des plaines tout ensoleillĂ©es de colza, une dĂ©pression leur permettait de voir, Ă  droite, la ligne blanche des hautes falaises jusqu’à FĂ©camp ; Ă  gauche, la baie d’Étretat, la porte d’Aval et la pointe de l’énorme Aiguille.
Il lui dit doucement :
– Ne soyez pas triste, ma chĂšre bien-aimĂ©e. La vie est si belle Ă  notre Ăąge, et elle le sera plus encore pour nous lorsque nous aurons aboli tous les obstacles. Ne pleurez pas.
Elle essuya ses larmes et tenta de sourire en le regardant. Il Ă©tait mince comme elle, mais large d’épaules, Ă  la fois Ă©lĂ©gant et solide d’aspect. Sa figure Ă©nergique offrait une bouche malicieuse et des yeux brillants de gaietĂ©. VĂȘtu d’une culotte courte et d’un veston qui s’ouvrait sur un maillot de laine blanc, il avait un air de souplesse incroyable.
– Raoul, Raoul, dit-elle avec dĂ©tresse, en ce moment mĂȘme oĂč vous me regardez, vous ne pensez pas Ă  moi ! Vous n’y pensez pas aprĂšs ce qui vient de se passer entre nous ! Est-ce possible ! À quoi songez-vous, mon Raoul ?
Il dit en riant :
– À votre pùre.
– À mon pùre ?
– Oui, au baron d’Étigues et Ă  ses invitĂ©s. Comment des messieurs de leur Ăąge peuvent-ils perdre leur temps Ă  massacrer sur une roche de pauvres oiseaux innocents ?
– C’est leur plaisir.
– En ĂȘtes-vous certaine ? Pour moi, je suis assez intriguĂ©. Tenez, nous ne serions pas en l’an de grĂące 1894 que je croirais plutĂŽt
 Vous n’allez pas vous froisser ?
– Parlez, mon chĂ©ri.
– Eh bien, ils ont l’air de jouer aux conspirateurs ! Oui, c’est comme je vous le dis, Clarisse
 Marquis de Rolleville, Mathieu de la Vaupaliùre, comte Oscar de Bennetot, Roux d’Estiers, etc., tous ces nobles seigneurs du pays de Caux sont en pleine conjuration.
Elle fit la moue.
– Vous dites des bĂȘtises, mon chĂ©ri.
– Mais vous m’écoutez si joliment, rĂ©pondit Raoul, convaincu qu’elle n’était au courant de rien. Vous avez une façon si drĂŽle d’attendre que je vous dise des choses graves !

– Des choses d’amour, Raoul.
Il lui saisit la tĂȘte ardemment.
– Toute ma vie n’est qu’amour pour toi, ma bien-aimĂ©e. Si j’ai d’autres soucis et d’autres ambitions, c’est pour faire ta conquĂȘte ; Clarisse, suppose ceci : ton pĂšre, conspirateur, est arrĂȘtĂ© et condamnĂ© Ă  mort, et tout Ă  coup, moi, je le sauve. AprĂšs cela, comment ne me donnerait-il pas la main de sa fille ?
– Il cĂ©dera un jour ou l’autre, mon chĂ©ri.
– Jamais ! aucune fortune
 aucun appui

– Vous avez votre nom
 Raoul d’AndrĂ©sy.
– MĂȘme pas !
– Comment cela ?
– D’AndrĂ©sy, c’était le nom de ma mĂšre, qu’elle a repris quand elle fut veuve, et sur l’ordre de sa famille que son mariage avait indignĂ©e.
– Pourquoi ? dit Clarisse, quelque peu Ă©tourdie par ces aveux inattendus.
– Pourquoi ? Parce que mon pĂšre n’était qu’un roturier, pauvre comme Job
 un simple professeur
 et professeur de quoi ? De gymnastique, d’escrime et de boxe !
– Alors comment vous appelez-vous ?
– Oh ! d’un nom bien vulgaire, ma pauvre Clarisse.
– Quel nom ?
– Arsùne Lupin.
– Arsùne Lupin ?
– Oui, ce n’est guùre reluisant, et mieux valait changer, n’est-ce pas ?
Clarisse semblait atterrĂ©e. Qu’il s’appelĂąt d’une façon ou de l’autre, cela ne signifiait rien. Mais la particule, aux yeux du baron, c’était la premiĂšre qualitĂ© d’un gendre

Elle balbutia cependant :
– Vous n’auriez pas dĂ» renier votre pĂšre. Il n’y a aucune honte Ă  ĂȘtre professeur.
– Aucune honte, dit-il, en riant de plus belle, d’un rire qui faisait mal Ă  Clarisse, et je jure que j’ai rudement profitĂ© des leçons de boxe et de gymnastique, qu’il m’a donnĂ©es quand j’étais encore au biberon ! Mais, n’est-ce pas ? ma mĂšre a peut-ĂȘtre eu d’autres raisons de le renier, l’excellent homme, et ceci ne regarde personne.
Il l’embrassa avec une violence soudaine, puis se mit Ă  danser et Ă  pirouetter sur lui-mĂȘme. Et, revenant vers elle :
– Mais ris donc, petite fille, s’écria-t-il. Tout cela est trĂšs drĂŽle. Ris donc. ArsĂšne Lupin ou Raoul d’AndrĂ©sy, qu’importe ! L’essentiel, c’est de rĂ©ussir. Et je rĂ©ussirai. LĂ -dessus, vois-tu, aucun doute. Pas une somnambule qui ne m’ait prĂ©dit un grand avenir et une rĂ©putation universelle. Raoul d’AndrĂ©sy sera gĂ©nĂ©ral, ou ministre, ou ambassadeur
 Ă  moins que ce ne soit ArsĂšne Lupin. C’est une chose rĂ©glĂ©e devant le destin, convenue, signĂ©e de part et d’autre. Je suis prĂȘt. Muscles d’acier et cerveau numĂ©ro un ! Tiens, veux-tu que je marche sur les mains ? ou que je te porte Ă  bout de bras ? Aimes-tu mieux que je prenne ta montre sans que tu t’en aperçoives ? ou bien que je te rĂ©cite par cƓur HomĂšre en grec et Milton en anglais ? Mon Dieu, que la vie est belle ! Raoul d’AndrĂ©sy
 ArsĂšne Lupin
 les deux faces de la statue ! Quelle est celle qu’illuminera la gloire, soleil des vivants ?
Il s’arrĂȘta net. Son allĂ©gresse semblait tout Ă  coup le gĂȘner. Il contempla silencieusement la petite piĂšce tranquille dont il troublait la sĂ©rĂ©nitĂ©, comme il avait troublĂ© la paix et la pure conscience de la jeune fille, et, par un de ces revirements imprĂ©vus qui Ă©taient le charme de sa nature, il s’agenouilla devant Clarisse et lui dit gravement :
– Pardonnez-moi. En venant ici, j’ai mal agi 
 Ce n’est pas de ma faute
 J’ai de la peine Ă  trouver mon Ă©quilibre
 Le bien, le mal, l’un et l’autre m’attirent. Il faut m’aider, Clarisse, Ă  choisir ma route, et il faut me pardonner si je me trompe.
Elle lui saisit la tĂȘte entre ses mains et, d’un ton de passion :
– Je n’ai rien Ă  te pardonner, mon chĂ©ri. Je suis heureuse. Tu me feras beaucoup souffrir, j’en suis sĂ»re, et j’accepte d’avance et avec joie toutes ces douleurs qui me viendront de toi. Tiens, prends ma photographie. Et fais en sorte de n’avoir jamais Ă  rougir quand tu la regarderas. Pour moi, je serai toujours telle que je suis aujourd’hui, ton amante et ton Ă©pouse. Je t’aime, Raoul !
Elle lui baisa le front. Déjà il riait et il dit, en se relevant :
– Tu m’as armĂ© chevalier. Me voici dĂ©sormais invincible et prĂȘt Ă  foudroyer mes ennemis. Paraissez, Navarrois !
 J’entre en scĂšne !
Le plan de Raoul, – laissons dans l’ombre le nom d’ArsĂšne Lupin puisque, Ă  cette Ă©poque, ignorant sa destinĂ©e, lui-mĂȘme le tenait en quelque mĂ©pris – le plan de Raoul Ă©tait fort simple. Parmi les arbres du verger, Ă  gauche du chĂąteau, et s’appuyant contre le mur d’enceinte dont elle formait jadis l’un des bastions, il y avait une tour tronquĂ©e, trĂšs basse, recouverte d’un toit et qui disparaissait sous des vagues de lierre. Or, Raoul ne doutait point que la rĂ©union de quatre heures n’eĂ»t lieu dans la grande salle intĂ©rieure oĂč le baron recevait ses fermiers. Et Raoul avait remarquĂ© qu’une ouverture, ancienne fenĂȘtre ou prise d’air, donnait sur la campagne.
Escalade facile pour un garçon aussi adroit ! Sortant du chĂąteau et rampant sous le lierre, il se hissa, grĂące aux Ă©normes racines, jusqu’à l’ouverture pratiquĂ©e dans l’épaisse muraille, et qui Ă©tait assez profonde pour qu’il pĂ»t s’y Ă©tendre tout de son long. Ainsi, placĂ© Ă  cinq mĂštres du sol, la tĂȘte masquĂ©e par du feuillage, il ne pouvait ĂȘtre vu, et voyait toute la salle, grande piĂšce meublĂ©e d’une vingtaine de chaises, d’une table et d’un large banc d’église.
Quarante minutes plus tard, le baron y pĂ©nĂ©trait avec un de ses amis, Raoul ne s’était pas trompĂ© dans ses prĂ©visions.
Le baron Godefroy d’Étigues avait la musculature d’un lutteur de foire et un visage couleur de brique, qu’entourait un collier de barbe rousse, et oĂč le regard avait de l’acuitĂ© et de l’énergie. Son compagnon, qui Ă©tait un cousin et que Raoul connaissait de vue, Oscar de Bennetot, donnait cette mĂȘme impression de hobereau normand, mais avec plus de vulgaritĂ© et de lourdeur. À ce moment tous deux semblaient trĂšs agitĂ©s.
– Vite, prononça le baron. La Vaupaliùre, Rolleville et d’Auppegard vont nous rejoindre. À quatre heures, ce sera Beaumagnan qui viendra avec le prince d’Arcole et de Brie par le verger dont j’ai ouvert la grand-porte
 et puis
 et puis
 ce...

Table des matiĂšres

  1. LA COMTESSE DE CAGLIOSTRO