Histoire de l'Empire romain
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Histoire de l'Empire romain

Res gestae: La période romaine de 353 à 378 ap. J.-C.

  1. 478 pages
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Histoire de l'Empire romain

Res gestae: La période romaine de 353 à 378 ap. J.-C.

À propos de ce livre

L'Ɠuvre principale de Ammien Marcellin, Histoire de l'Empire Romain (Res gestae), couvre la pĂ©riode de 96 Ă  378 ap. J.-C. Seule la partie correspondant aux annĂ©es 353 Ă  378 a Ă©tĂ© conservĂ©e. Heureusement, il s'agit de la partie la plus dĂ©taillĂ©e de l'Ɠuvre: elle comprend dix-huit des trente et un livres des Res Gestae originelles. La partie qui a survĂ©cu traite de la pĂ©riode oĂč commencĂšrent les grandes invasions, Ă©poque qu'il a lui-mĂȘme vĂ©cue comme militaire sous les rĂšgnes de Constance II et de Julien. Ammien Marcellin (330-395), fut l'un des plus importants historiens de l'AntiquitĂ© tardive. Quoique d'origine grecque il Ă©crivait en latin et a Ă©tĂ© le dernier grand historien Ă  utiliser cette langue. C'est aussi l'un des derniers auteurs paĂŻens d'importance. Contenu: Livres 14-16: La chute de Constantius Gallus. La nomination de Julien comme cĂ©sar en Gaule et ses premiers succĂšs. Livres 17-19: Julien consolide la frontiĂšre du Rhin. En Orient, Constance II doit se battre contre les Perses. Livres 20-22: Julien est proclamĂ© Auguste en Gaule. DĂ©veloppements jusqu'Ă  la mort de Constance II; Julien, seul empereur. Livres 23-25: ExpĂ©dition contre les Perses et mort de Julien. Court rĂšgne et mort de Jovien. Livre 26: Valentinien Ier et Valens se partagent l'empire. Livres 27-30: ExpĂ©ditions de Valentinien et mort de l'empereur; rĂšgne de Valens en Orient. Livre 31: Les Goths, en fuite devant les Huns s'installent dans l'Empire romain. Prise d'Andrinople.

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Informations

Éditeur
e-artnow
Année
2019
ISBN de l'eBook
9788027302376

1. Livre XIV

Table des matiĂšres

Chapitre I

Table des matiĂšres

I. On avait traversĂ© les hasards d’une lutte interminable, et l’abattement s’emparait des deux partis aprĂšs cette succession terrible d’efforts et de pĂ©rils. Mais les sons de la trompette n’avaient pas cessĂ©, les troupes n’étaient pas rentrĂ©es dans leurs cantonnements, que dĂ©jĂ  le courroux non dĂ©sarmĂ© de la fortune ouvrait Ă  l’État une sĂ©rie nouvelle de calamitĂ©s, par les forfaits du CĂ©sar Gallus. D’un excĂšs d’abaissement montĂ© bien jeune encore, et par un retour inespĂ©rĂ© du sort, au plus haut rang aprĂšs le rang suprĂȘme, ce prince franchit bientĂŽt les limites du pouvoir qui lui Ă©tait confiĂ©, et souilla toute son administration par des actes d’une cruautĂ© sauvage. L’éclat d’une parentĂ© avec la famille impĂ©riale, rehaussĂ© du nom de Constance, dont il venait d’ĂȘtre dĂ©corĂ©, exaltait au plus haut degrĂ© son arrogance, et il Ă©tait visible pour tous que la force seule lui manquait pour porter ses fureurs jusqu’à l’auteur mĂȘme de son Ă©lĂ©vation. Sa femme, par ses conseils, irritait encore ses fĂ©roces instincts. Fille de Constantin, qui l’avait, en premiĂšres noces, mariĂ©e au roi Annibalien, son neveu, elle Ă©tait dĂ©mesurĂ©ment enorgueillie d’appeler l’empereur rĂ©gnant son frĂšre. C’était MĂ©gĂšre incarnĂ©e : non moins altĂ©rĂ©e que son mari du sang humain, sans cesse elle excitait son penchant Ă  le rĂ©pandre. L’àge chez un tel couple ne fit que dĂ©velopper de plus en plus la science du mal. Il s’était organisĂ© une police tĂ©nĂ©breuse, composĂ©e des agents les plus perfidement habiles Ă  tout envenimer dans des rapports de complaisance ; et c’était par ces sourdes manƓuvres que les accusations de se livrer Ă  la magie ou de prĂ©tendre au trĂŽne allaient frapper les tĂȘtes les plus innocentes. La soudaine catastrophe de ClĂ©mace, personnage Ă©minent d’Alexandrie, marque surtout l’essor d’une tyrannie qui ne s’arrĂȘte plus aux crimes vulgaires. La belle-mĂšre de ce dernier, Ă©prise, dit-on, pour lui d’une vive passion, et n’ayant pu l’amener Ă  y rĂ©pondre, Ă©tait parvenue Ă  se glisser dans le palais par une entrĂ©e secrĂšte ; et lĂ , faisant briller aux yeux de la reine un collier du plus grand prix, avait obtenu qu’un ordre d’exĂ©cution fĂ»t dĂ©pĂȘchĂ© Ă  Honorat, comte d’Orient. L’ordre reçu, ClĂ©mace, Ă  qui l’on n’avait rien Ă  imputer, est mis Ă  mort avant d’avoir pu mĂȘme ouvrir la bouche.
AprĂšs cet acte inouĂŻ, symptĂŽme d’un arbitraire sans frein, chacun dut trembler pour d’autres victimes. En effet, sur l’ombre mĂȘme d’un soupçon, les arrĂȘts de mort, les confiscations se multipliĂšrent. Les infortunĂ©s qu’on arrachait Ă  leurs pĂ©nates, sans leur laisser que la plainte et les larmes, en Ă©taient rĂ©duits pour vivre Ă  errer, tendant la main ; et jusqu’aux simples prescriptions de l’ordre public devenaient les auxiliaires d’un pouvoir impitoyable, en fermant Ă  ces malheureux les portes des riches et des grands. On dĂ©daignait de s’entourer des plus ordinaires prĂ©cautions de la tyrannie. Pas un accusateur, mĂȘme d’office, ne fit entendre sa voix subornĂ©e, ne fĂ»t-ce que pour jeter sur cet amas d’énormitĂ©s une ombre de formes juridiques. Ce qu’une volontĂ© de fer avait dictĂ© Ă©tait tenu pour lĂ©gal et pour juste, et l’exĂ©cution suivait de prĂšs la sentence. On imagina encore de ramasser des gens sans aveu, de condition trop vile pour attirer l’attention de personne ; et on les envoyait Ă  la dĂ©couverte dans chaque rue d’Antioche. Ces misĂ©rables allaient, venaient d’un air d’indiffĂ©rence, se mĂȘlant surtout aux groupes des gens de distinction, pĂ©nĂ©trant dans les maisons riches sous prĂ©texte d’obtenir une aumĂŽne. La tournĂ©e finie, chacun d’eux rentrant au palais par quelque porte dĂ©robĂ©e, y faisait rapport de ce qu’il avait entendu ou recueilli de la seconde main. Un concert remarquable existait entre ces relations, d’abord pour mentir ou amplifier du double, ensuite pour supprimer toute expression laudative que la terreur aurait pu arracher de quelques bouches. Plus d’une fois il arriva qu’un mot dit Ă  l’oreille, dans le secret de l’intimitĂ©, par un mari Ă  sa femme, mĂȘme sans tĂ©moin domestique, fut le lendemain su par CĂ©sar, qui semblait possĂ©der les facultĂ©s divinatoires des AmphiaraĂŒs et des Marcius d’autrefois. On en vint Ă  craindre d’avoir les murs mĂȘme pour confidents.
Cette fureur d’inquisition Ă©tait encore aiguillonnĂ©e par la reine, qui semblait pousser impatiemment la fortune de son mari vers le prĂ©cipice. Mieux inspirĂ©e, elle eĂ»t exercĂ© pour le faire rentrer dans les voies de la clĂ©mence et de la vĂ©ritĂ© ce don de persuasion que la nature a donnĂ© Ă  son sexe. Elle avait un beau modĂšle Ă  suivre dans la femme de l’empereur Maximin, cette princesse que l’histoire des deux Gordiens a montrĂ©e constamment occupĂ©e du soin d’adoucir son fĂ©roce Ă©poux.
On vit Gallus, en dernier lieu, ne pas reculer devant un moyen pĂ©rilleux autant qu’infĂąme, et dont Gallien, dit-on, avait fait jadis l’essai Ă  Rome, au grand dĂ©shonneur de son administration. C’était de parcourir sur le soir les carrefours et les tavernes avec un petit nombre de satellites qui cachaient des Ă©pĂ©es sous leurs robes, s’enquĂ©rant Ă  chacun en grec, langue dont l’usage lui Ă©tait familier, de ce qu’on pensait de CĂ©sar. VoilĂ  ce qu’il osa faire au milieu d’une ville ou l’éclairage de nuit rivalise avec la clartĂ© du jour. A la longue cependant l’incognito s’éventa. Gallus, voyant alors qu’il ne pouvait mettre le pied dehors sans ĂȘtre reconnu, ne se permit plus d’excursions qu’en plein jour, et seulement quand il se croyait appelĂ© par un intĂ©rĂȘt sĂ©rieux. Mais l’impression de dĂ©goĂ»t causĂ©e par une telle pratique n’en fut pas moins longtemps Ă  s’effacer.
Thalasse, alors prĂ©fet du prĂ©toire en assistance, esprit non moins intraitable que le prince, spĂ©culait en quelque sorte sur l’irritation de cette nature farouche, pour la pousser Ă  plus d’excĂšs. Au lieu de chercher Ă  ramener son maĂźtre par la douceur et la raison, comme l’ont parfois tentĂ© avec succĂšs ceux qui approchent les dĂ©positaires du pouvoir, il prenait, au moindre dissentiment, une attitude d’opposition et de contrĂŽle qui ne manquait pas de provoquer des accĂšs de rage. Thalasse Ă©crivait souvent Ă  l’empereur, exagĂ©rant encore le mal, et affectant, on ne sait dans quelle vue, de faire que Gallus sĂ»t qu’il agissait ainsi. Grand surcroĂźt d’exaspĂ©ration pour ce dernier, qui se prĂ©cipitait alors, Ă  tout hasard, contre l’obstacle, et ne s’arrĂ©tait, non plus qu’un torrent ; dans la voie de rĂ©volte oĂč il s’était lancĂ©.

Chapitre II

Table des matiĂšres

II. D’autres calamitĂ©s affligeaient encore l’Orient Ă  cette Ă©poque. On commĂźt l’habitude inquiĂšte des Isauriens : tantĂŽt dans un Ă©tat de calme apparent, et tantĂŽt rĂ©pandant partout la dĂ©solation par leurs courses inopinĂ©es, quelques actes de dĂ©prĂ©dation tentĂ©s furtivement de loin en loin leur ayant rĂ©ussi, ils s’enhardirent par l’impunitĂ© jusqu’à se lancer dans une agression sĂ©rieuse. Ces hostilitĂ©s jusque-lĂ  n’avaient eu que leur turbulence pour cause. Cette fois, et avec une sorte de jactance, ils mettaient en avant le sentiment national, rĂ©voltĂ© par un outrage insigne. Des prisonniers isauriens (chose inouĂŻe !), avaient Ă©tĂ© livrĂ©s aux bĂȘtes dans l’amphithéùtre d’Iconium en Pisidie : « La faim, a dit CicĂ©ron, ramĂšne les animaux fĂ©roces oĂč ils ont une fois trouvĂ© pĂąture. » Des masses de ces barbares dĂ©sertent donc leurs rocs inaccessibles, et viennent, comme l’ouragan, s’abattre sur les cĂŽtes. CachĂ©s dans le fond des ravins ou de creux vallons, ils Ă©piaient l’arrivĂ©e des bĂątiments de commerce, attendant pour agir que la nuit fĂ»t venue. La lune, alors dans le croissant, ne leur prĂȘtait qu’assez de lumiĂšre pour observer, sans que leur prĂ©sence fut trahie. DĂ©s qu’ils supposaient les marins endormis, ils se hissaient des pieds et des mains le long des cĂąbles d’ancrage, escaladaient sans bruit les embarcations, et prenaient ainsi les Ă©quipages Ă  l’improviste. ExcitĂ©e par l’appĂąt du gain, leur fĂ©rocitĂ© n’accordait de quartier Ă  personne, et, le massacre terminĂ©, faisait, sans choisir, main basse sur tout le butin.
Ce brigandage toutefois n’eut pas un long succĂšs. On finit par dĂ©couvrir les cadavres de ceux qu’ils avaient tuĂ©s et dĂ©pouillĂ©s, et dĂšs lors nul ne voulut relĂącher. dans ces parages. Les navires Ă©vitaient la cĂŽte d’Isaurie comme jadis les sinistres rochers de Sciron, et rangeaient de concert le littoral opposĂ© de l’üle de Chypre. Cette dĂ©fiance se prolongeant, les Isauriens quittĂšrent la plage qui ne leur offrait plus d’occasion de capture, pour se jeter sur le territoire de leurs voisins de Lycaonie. LĂ , interceptant les routes par de fortes barricades, ils rançonnaient pour vivre tout ce qui passait, habitants ou voyageurs.
Il y eut alors un mouvement de colĂšre parmi les troupes romaines cantonnĂ©es dans les municipes nombreux du pays, ou dans les forts de la frontiĂšre. Mais l’invasion nĂ©anmoins ne laissait pas de s’étendre ; car dans les premiers engagements qui eurent lieu, soit avec le gros des barbares, soit avec leurs partis dĂ©tachĂ©s, les nĂŽtres, partout infĂ©rieurs en nombre, ne combattirent qu’avec dĂ©savantage des ennemis nĂ©s et nourris au milieu des montagnes, gravissant toutes leurs aspĂ©ritĂ©s avec la mĂȘme aisance que nous marchons en plaine, et qui tantĂŽt vous accablent de loin sous une grĂȘle de traits, tantĂŽt sĂšment l’épouvante par d’affreux hurlements. Souvent nos soldats, forcĂ©s pour les suivre d’escalader des pentes abruptes, en glissant et en s’accrochant aux ronces et aux broussailles des rochers, voyaient tout Ă  coup, aprĂšs avoir gagnĂ© quelque pic Ă©levĂ©, le terrain leur manquer pour se dĂ©velopper et manƓuvrer de pied ferme. Il fallait alors redescendre, au hasard d’ĂȘtre atteints par les quartiers de roches que l’ennemi, prĂ©sent sur tous les points, faisait rouler sur leurs tĂȘtes ; ou, s’il y avait nĂ©cessitĂ© de faire halte et de combattre, se rĂ©signer Ă  pĂ©rir sur place, Ă©crasĂ©s par la chute de ces blocs monstrueux.
Finalement, on eut recours Ă  une tactique mieux entendue : c’était d’éviter d’en venir aux mains tant que l’ennemi offrirait le combat sur les hauteurs, mais de tomber dessus, comme sur un vil troupeau, dĂšs qu’il se montrerait en rase campagne. Des partis d’Isauriens s’y risquĂšrent souvent, et furent chaque fois taillĂ©s en piĂšces avant qu’un seul homme eĂ»t pu se mouvoir, ou brandir l’un des deux ou trois javelots dont ce peuple marche ordinairement armĂ©.
Ces brigands commencĂšrent alors Ă  regarder comme dangereuse l’occupation de la Lycaonie ; car c’est gĂ©nĂ©ralement un pays de plaines, et plus d’une expĂ©rience leur avait dĂ©montrĂ© qu’ils ne pouvaient tenir contre nous en bataille rangĂ©e. Ils prennent donc des routes dĂ©tournĂ©es, et pĂ©nĂštrent en Pamphilie, contrĂ©e intacte depuis longtemps, mais que la crainte de l’invasion et de ses dĂ©sastres avait fait couvrir de postes militaires trĂšs rapprochĂ©s, et de fortes garnisons. Comptant sur la vigueur de leurs corps et l’agilitĂ© de leurs membres, ils s’étaient flattĂ©s de prĂ©venir, par une marche forcĂ©e, la nouvelle de leur irruption ; mais les sinuositĂ©s du chemin qu’ils s’étaient tracĂ©, et l’élĂ©vation des crĂȘtes Ă  franchir, leur prirent plus de temps qu’ils n’avaient pensĂ©. Et lorsque, surmontant ces premiers obstacles, ils arrivĂšrent aux escarpements da fleuve MĂ©las, dont le lit, profondĂ©ment encaissĂ©, forme une sorte de circonvallation autour de la contrĂ©e, la peur s’empara d’eux, d’autant plus qu’il Ă©tait nuit close ; et il fallut faire halte jusqu’au jour. Ils avaient comptĂ© passer le fleuve sans coup fĂ©rir, puis tout surprendre et ravager Ă  l’autre bord. Mais il leur restait Ă  subir de rudes Ă©preuves, et en pure perte. Au lever du jour, ils voient devant eux des rives ardues, un canal Ă©troit mais profond, qu’il faut renoncer Ă  franchir Ă  la nage. Tandis qu’ils cherchent Ă  se procurer des barques de pĂȘcheurs, ou fabriquent Ă  la hĂ te des radeaux en joignant ensemble des troncs d’arbres, les lĂ©gions, qui hivernaient dans les environs de Sida, se portent en un clin d’Ɠil sur la rive opposĂ©e, y plantent rĂ©solument leurs aigles, et, improvisant un rempart de leurs boucliers habilement joints, n’eurent plus qu’à tailler en piĂšces tout ce qui se hasarda sur les radeaux, ou tenta le passage Ă  l’aide des troncs d’arbres creusĂ©s. Les Isauriens, aprĂšs s’ĂȘtre Ă©puisĂ©s en efforts inutiles, cĂ©dĂšrent Ă  la crainte autant qu’à la force ; et, marchant Ă  l’aventure, arrivĂšrent Ă  Laranda, oĂč ils passĂšrent quelque temps Ă  se ravitailler et Ă  se refaire. Revenus enfin de leur effroi, ils allaient tomber sur les riches bourgades des environs, quand l’approche fortuite d’un dĂ©tachement de cavalerie, dont ils n’osĂšrent soutenir le choc dans une plaine, les contraignit de faire retraite. Tout en se repliant nĂ©anmoins, ils ne laissĂšrent pas de convoquer l’arriĂšre-ban de leur jeunesse en Ă©tat de porter les armes.
La faim, dont ils Ă©prouvaient de nouveau les extrĂ©mitĂ©s, les amĂšne ensuite devant une ville nommĂ©e PalĂ©a, voisine de la mer, et ceinte de fortes murailles : c’est encore aujourd’hui le magasin central des subsistances du corps d’occupation de l’Isaurie. Ils furent arrĂȘtĂ©s devant cette forteresse trois jours et autant de nuits. Mais comme la place est sur un plateau qu’on ne peut escalader qu’à dĂ©couvert, et que ni les travaux de mine ni aucun autre moyen de guerre n’était pour eux praticable, ils levĂšrent le siĂšge, la douleur dans l’ñme, mais poussĂ©s par la nĂ©cessitĂ© Ă  tenter ailleurs quelque grand coup. Cet Ă©chec avait redoublĂ© leur rage, aiguillonnĂ©e dĂ©jĂ  par le dĂ©sespoir et la faim. BientĂŽt toute cette masse, grossie des nouvelles recrues, s’élance avec une impĂ©tuositĂ© irrĂ©sistible pour saccager la ville mĂ©tropole de SĂ©leucie. Le comte Castrice occupait alors cette place avec trois lĂ©gions de vĂ©tĂ©rans aguerris. Au signal de leurs chefs, avertis Ă  propos de l’approche des Isauriens, les troupes, aussitĂŽt sur pied, font en avant un mouvement rapide, et, passant Ă  la course le pont du fleuve Calicadne, dont les profondes eaux baignent le pied des tours qui protĂšgent la ville, vont se ranger en bataille sur l’autre bord. DĂ©fenses furent faites nĂ©anmoins d’escarmoucher et de sortir des rangs ; car tout Ă©tait Ă  redouter de l’aveugle furie de ces bandes, supĂ©rieures en nombre, et toujours prĂȘtes Ă  se jeter, au mĂ©pris de la vie, jusque sur la pointe de nos armes. Toutefois le son lointain des clairons et l’aspect d’une force rĂ©guliĂšre refroidirent un peu l’ardeur des barbares. Ils font halte, puis s’ébranlent de nouveau, mais cette fois d’un pas mesurĂ©, et brandissant de loin leurs glaives d’un air de menace. Les nĂŽtres, pleins de rĂ©solution, voulaient marcher Ă  l’ennemi enseignes dĂ©ployĂ©es, et frappaient de leurs piques sur leurs boucliers ; moyen d’excitation toujours efficacement employĂ© chez les soldats, et qui dĂ©jĂ  produisait l’effet opposĂ© chez leurs adversaires. Mais les chefs arrĂȘtĂšrent cet Ă©lan : ils avaient rĂ©flĂ©chi sur l’inconsĂ©quence de s’engager Ă  dĂ©couvert, quand on avait derriĂšre soi l’abri de fortes murailles. On fait donc rentrer les troupes, qui sont distribuĂ©es sur les terrasses et postĂ©es aux crĂ©neaux avec provision de toute espĂšce de projectiles, afin d’accabler, sous une grĂȘle de pierres et de traits, tout ce qui se montrerait Ă  portĂ©e. Les assiĂ©gĂ©s, cependant, avaient un grave sujet d’inquiĂ©tude. L’abondance rĂ©gnait chez les Isauriens, qui avaient pu s’emparer des bateaux de l’approvisionnement des grains ; tandis qu’au dedans des murs, les ressources ordinaires s’épuisant par la consommation de chaque jour, on se voyait menacĂ© prochainement de toutes les horreurs de la famine.
Le bruit de ces Ă©vĂ©nements se rĂ©pandit, et dĂ©pĂȘches sur dĂ©pĂȘches en portĂšrent les dĂ©tails Ă  la connaissance de Gallus. Le prince s’en Ă©mut ; et comme le gĂ©nĂ©ral de la cavalerie Ă©tait occupĂ© au loin, il enjoignit Ă  NĂ©bride, comte d’Orient, de rassembler des forces de tous cĂŽtĂ©s, pour dĂ©gager Ă  tout prix une possession si importante et par la grandeur de la ville et par les avantages de sa situation. A cette nouvelle, les Isauriens dĂ©campent ; puis, sans rien tenter de plus qui soit digne de remarque, ils se dispersent, suivant leur tactique ordinaire, et regagnent leurs monts inaccessibles.

Chapitre III

Table des matiĂšres

III. Les choses en Ă©taient lĂ  du cĂŽtĂ© de l’Isaurie. Le roi de Perse alors se trouvait engagĂ© de sa personne dans une guerre de frontiĂšres avec des peuplades belliqueuses qui tour Ă  tour, suivant le caprice du moment, sont pour lui des voisins hostiles ou des auxiliaires contre nous. Mais l’un de ses grands officiers, nommĂ© NohodarĂšs, avait mission de harasser la MĂ©sopotamie, et surveillait nos mouvements avec une inquiĂšte vigilance, Ă©piant le moment propice pour une irruption. NobodarĂšs, qui savait que cette contrĂ©e, constamment exposĂ©e aux insultes, Ă©tait gardĂ©e dans toutes les directions par des postes et des ouvrages de dĂ©fense, crut devoir faire un circuit sur la gauche, et alla s’embusquer sur la lisiĂšre de l’OsdroĂšne ; manƓuvre dont il est peu d’exemples, et qui, si elle eĂ»t rĂ©ussi, aurait eu les effets de la foudre. On va pouvoir en juger.
A peu de distance de l’Euphrate, en MĂ©sopotamie, on trouve BatnĂ©, fondĂ©e autrefois par les MacĂ©doniens, aujourd’hui ville municipale. C’est la rĂ©sidence d’un grand nombre de riches nĂ©gociants, et le centre d’un commerce trĂšs actif, tant en produits de l’Inde et de la SĂ©rique, qu’en denrĂ©es de toute provenance qui affluent sur ce marchĂ© par terre et par mer, et chaque annĂ©e, dans les premiers jours de septembre, y attirent en foule des trafiquants de tous degrĂ©s. C’étaient prĂ©cisĂ©ment ces jours d’encombrement et de tumulte que NohodarĂšs avait marquĂ©s pour un coup de main. Il attendait le moment, cachĂ© parmi les hautes herbes des rives solitaires de l’Aboras ; mais sa prĂ©sence nous fut rĂ©vĂ©lĂ©e par quelques-uns des siens que la crainte d’un chĂątiment avait fait dĂ©serter. DĂšs lors il abandonna son embuscade sans oser frapper un seul coup, et parut s’endormir dans une complĂšte inaction.

Chapitre IV

Table des matiĂšres

[14,4] IV. D’un autre cĂŽtĂ©, les Sarrasins, que je ne nous souhaite ni pour amis ni pour ennemis, se montraient soudain, tantĂŽt sur un point tantĂŽt sur un autre, dĂ©prĂ©dateurs rapides de tout ce qui se trouvait sur leur chemin, et pareils au milan ravisseur, qui fond sur sa proie d’aussi haut qu’il la dĂ©couvre ; Ă©galement prompt Ă  disparaĂźtre, soit qu’il ait pu la saisir, ou qu’il ait manquĂ© son coup. J’ai dĂ©jĂ  parlĂ© des habitudes de ce peuple en traçant l’histoire de l’empereur Marc-AurĂšle et de quelques-uns des rĂšgnes suivants : j’en dirai encore deux mots. RĂ©pandue sur une rĂ©gion qui s’étend depuis l’Assyrie jusqu’aux cataractes du Nil et aux confins du pays des Blemmyes, cette race a mĂȘme physionomie partout. Tous sont guerriers d’instinct, vont Ă  demi nus, n’ayant pour tout vĂȘtement qu’une courte casaque bigarrĂ©e, et changent continuellement de place, en paix comme en guerre, Ă  l’aide de leurs coursiers agiles et de leurs maigres chameaux. Pas une main chez eux ne touche la charrue, ne cultive une plante, ne demande la subsistance de l’homme Ă  la terre. Tout ce peuple erre indĂ©finiment dans de vastes solitudes, sans foyer, sans assiette fixe, et sans loi. Aucun ciel, aucun sol n’a de quoi l’arrĂȘter longtemps. L’émigration est sa vie lĂ , l’union de l’homme et de la femme n’est qu’un contrat de louage : pour toute forme matrimoniale, l’épouse, fiancĂ©e Ă  prix fait et Ă  temps, apporte, en maniĂšre de dot, une lance et une tente Ă  son mari, se tenant prĂȘte, le terme expirĂ©, Ă  le quitter au moindre signe. On ne saurait dire avec quelle fureur, dans cette nation, les deux sexes s’abandonnent Ă  l’amour. L’existence y est si mobile, qu’une femme se marie en un lieu, accouche dans un autre, et Ă©lĂšve ses enfants loin de lĂ , sans avoir, un moment, pris domicile. Ils se nourrissent universellement de venaison, de lait que leurs bestiaux fournissent en abondance, de plusieurs sortes d’herbes, dont leur sol offre une grande variĂ©tĂ©, et, quand ils peuvent, d’oiseaux pris au piĂšge. Presque tous ceux que nous avons vus ignoraient l’usage du pain et du vin. C’est assez parler de cette nation dangereuse ; reprenons notre rĂ©cit.

Chapitre V

Table des matiĂšres

V. Durant ces agitations de l’Orient, Constance, qui avait fixĂ© sa rĂ©sidence d’hiver Ă  Arles, y cĂ©lĂ©brait fastueusement, par la pompe des jeux du Cirque et des reprĂ©sentations théùtrales, la trentiĂšme annĂ©e de son rĂšgne, accomplie le 6 des ides d’octobre (10 octobre). Un penchant Ă  la tyrannie, de plus en plus prononcĂ©, lui faisait accueillir toute accusation, quelque chimĂ©rique ou douteuse qu’elle fĂ»t, comme positive et dĂ©montrĂ©e. Le comte GĂ©ronce entre autres, qui avait Ă©tĂ© du parti de Magnence, fut d’abord livrĂ© Ă  la torture, puis envoyĂ© en exil. Comme le plus lĂ©ger attouchement rĂ©volte la sensibilitĂ© dans une partie malade, de mĂȘme, pour cet esprit pusillanime et bornĂ©, le moindre bruit se traduisait en attentat, en complot formĂ© contre sa vie. Ce qu’il fit de victimes par peur suffit Ă  transformer sa victoire en cal...

Table des matiĂšres

  1. Histoire de l’Empire romain
  2. Table des matiĂšres
  3. 1. Livre XIV
  4. 2. Livre XV
  5. 4. Livre XVII
  6. 5. Livre XVIII
  7. 6. Livre XIX
  8. 7. Livre XX
  9. 8. Livre XXI
  10. 9. Livre XXII
  11. 10. Livre XXIII
  12. 11. Livre XXIV
  13. 12. Livre XXV
  14. 13. Livre XXVI
  15. 14. Livre XXVII
  16. 15. Livre XXVIII
  17. 16. Livre XXIX
  18. 17. Livre XXX
  19. 18. Livre XXXI

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