CHAPITRE V
AprĂšs Ovide, il faut aller jusquâĂ Martial pour retrouver en quelque sorte la filiation interrompue des courtisanes de Rome ; pendant plus dâun demi-siĂšcle, la poĂ©sie fait silence sur leur compte, mais on peut prĂ©sumer quâelles nâattendirent pas Martial pour faire parler dâelles, et que, si les poĂštes Ă©rotiques nous manquent pour constater les faits et gestes de ces fameuses, la faute nâen est pas Ă un temps dâarrĂȘt dans les progrĂšs de la prostitution antique.
Loin de lĂ , les successeurs dâAuguste avaient pris sous leurs auspices la dĂ©moralisation de la sociĂ©tĂ© romaine, et ils offraient avec impudeur lâexemple de tous les raffinements de la dĂ©bauche. Les mĆurs publiques sâĂ©taient alors si profondĂ©ment altĂ©rĂ©es, que, parmi les poĂštes, on nâen eĂ»t pas trouvĂ© un qui se donnĂąt le ridicule de chanter lâĂ©popĂ©e de ses amours, comme lâavaient fait Tibulle, Properce et Ovide. De mĂȘme, on nâeĂ»t pas trouvĂ© une courtisane qui perdĂźt sa jeunesse Ă fournir des sujets dâĂ©lĂ©gies Ă un poĂšte amoureux et jaloux. La jalousie, comme lâamour, semblait passĂ©e de mode, et lâon vivait trop vite pour consacrer des annĂ©es entiĂšres Ă une seule passion, que la durĂ©e rendait presque respectable et qui participait, pour ainsi dire, du concubinage matrimonial.
Lorsque Marcus Valerius Martial, nĂ© Ă Bilbilis, en Espagne, vers lâan 43 de lâĂšre chrĂ©tienne, vint Ă Rome, Ă lâĂąge de dix-sept ans, pour y chercher fortune, il nâeut garde dâimiter les poĂštes de lâamour, qui avaient rencontrĂ© un MĂ©cĂšne au siĂšcle dâAuguste : il se fit, au contraire, le poĂšte complaisant des libertinages du rĂšgne de NĂ©ron et des empereurs qui se succĂ©dĂšrent si rapidement jusquâĂ Trajan. Martial dut ses succĂšs littĂ©raires Ă lâobscĂ©nitĂ© mĂȘme de ses Ă©pigrammes.
Il a lâair dâavoir pris pour modĂšles les honteuses Ă©pigrammes de Catulle, qui les avait Ă©crites, du moins, avec une sorte de grossiĂšre naĂŻvetĂ© ; Martial, au contraire, pour plaire aux dĂ©bauchĂ©s de la cour impĂ©riale, sâexerçait Ă renchĂ©rir, en fait de licence, sur les poĂ©sies les plus effrontĂ©es de son temps ; il y mettait mĂȘme une recherche monstrueuse de lubricitĂ©, et il ne jetait seulement pas le voile des expressions dĂ©centes sur des images immondes. Les applaudissements quâil recueillait de toutes parts Ă©taient son excuse et son encouragement ; chaque livre nouveau de ses Ă©pigrammes, demandĂ©, attendu avec impatience par tous les lecteurs qui savaient par cĆur les livres prĂ©cĂ©dents, se multipliait Ă lâinfini dans les mains des libraires, et les scribes, qui en prĂ©paraient des exemplaires richement ornĂ©s et reliĂ©s, ne pouvaient suffire Ă lâempressement des acheteurs.
Cet accueil enthousiaste, accordĂ© Ă des vers licencieux, nâĂ©tait pas fait sans doute pour inviter Martial Ă changer de genre et de ton. Aussi, quand un censeur austĂšre lui conseillait de sâimposer quelque rĂ©serve dans les mots, sinon dans les idĂ©es, il nâacceptait pas plus un conseil quâun reproche, et il avait mille raisons toutes prĂȘtes pour dĂ©montrer Ă ses critiques, quâil avait bien fait de composer justement les vers malhonnĂȘtes quâon voulait retrancher de ses Ćuvres :
«Tu te plains, CornĂ©lius, disait-il Ă un de ses censeurs, que mes vers ne sont point assez sĂ©vĂšres et quâun magister ne les voudrait pas lire dans son Ă©cole ; mais ces opuscules ne peuvent plaire, comme les maris Ă leurs femmes, sâils nâont pas de mentule... Telle est la condition imposĂ©e aux poĂ©sies joyeuses : elles ne peuvent convenir, si elles ne chatouillent les sens. DĂ©pose donc ta sĂ©vĂ©ritĂ© et pardonne Ă mes badinages, Ă mes joyeusetĂ©s, je te prie. Renonce Ă chĂątier mes livres : rien nâest plus mĂ©prisable que Priape devenu prĂȘtre de CybĂšle. »
Martial avait pour lui les suffrages des empereurs et des libertins ; il se souciait peu de ceux des gens de goĂ»t, et il se contentait de la vogue irrĂ©sistible de ses Ă©pigrammes les plus orduriĂšres, qui, en passant par la bouche des courtisanes et des gitons, Ă©taient arrivĂ©es graduellement aux oreilles de la populace des carrefours. De lĂ cette renommĂ©e Ă©clatante que le poĂšte avait acquise avec des saletĂ©s, que nâexcusaient pas lâesprit et la malice quâil savait y jeter Ă pleines mains ; renommĂ©e qui faillit Ă©clipser celles de Virgile et dâHorace, et qui balança les triomphes satiriques de JuvĂ©nal.
En effet, toute la chronique scandaleuse de Rome Ă©tait dĂ©posĂ©e, pour ainsi dire, dans une multitude de petites piĂšces, faciles Ă retenir et Ă faire circuler; dans ces piĂšces de vers, le poĂšte avait gravĂ©, sous des pseudonymes transparents, les noms des personnages quâil tournait en ridicule ou quâil marquait au fer rouge. Il avait beau dĂ©clarer quâil nâabusait pas des noms vĂ©ritables et quâil respectait toujours les personnes dans ses plaisanteries ; on ne lui savait pas mauvais grĂ© des injures graves quâil se permettait Ă lâĂ©gard dâune foule de gens, que tout le monde reconnaissait dans des portraits, oĂč ils nâĂ©taient pas nommĂ©s, mais peints avec une hideuse vĂ©ritĂ©.
Il ne se hasardait pas, il est vrai, Ă diffamer des hommes honorables et Ă poursuivre de calomnies perfides la vie privĂ©e des citoyens. Les victimes ordinaires de ses sarcasmes Ă©taient toujours de mĂ©chants poĂštes, dâinsolentes courtisanes, de viles prostituĂ©es, des lĂ©nons criminels, des prodigues et des avares, des hommes tarĂ©s et des femmes perdues. Il parle donc souvent la langue des ignobles personnages quâil met en scĂšne et comme au pilori ; il a soin de prĂ©venir ses lecteurs quâils ne trouveront chez lui ni rĂ©serve ni pruderie dans lâexpression :
« Les Ă©pigrammes, dit-il, sont faites pour les habituĂ©s des Jeux Floraux. Que Caton nâentre donc pas dans notre théùtre, ou sâil y vient, quâil regarde ! » Martial frĂ©quentait certainement la mauvaise sociĂ©tĂ© quâil a dĂ©peinte avec des couleurs si florissantes ; il a laissĂ© voir, en deux ou trois passages, que ses mĆurs nâĂ©taient pas beaucoup plus rĂ©glĂ©es que celles quâil condamne chez les autres ; car il ne se bornait pas Ă promener ses amours parmi les courtisanes : il se livrait quelquefois Ă des dĂ©sordres que nâexcusait pas la corruption gĂ©nĂ©rale de son temps, et quâil sâest mĂȘme efforcĂ© de justifier pour rĂ©pondre aux amers reproches de sa femme Clodia Marcella.
Et pourtant, malgrĂ© ces habitudes de dĂ©bauche contre nature il affecte, dans plus dâune Ă©pigramme, de faire sonner bien haut lâhonnĂȘtetĂ©, la puretĂ© de sa vie. En jugeait-il si favorablement par la comparaison quâil faisait, Ă son avantage, de ses mĆurs privĂ©es avec celles de ses contemporains, surtout avec celles des empereurs Ă qui il dĂ©diait ses livres :
« Mes vers sont libres, dit-il à Domitien, mais ma vie est irréprochable81. »
Pour expliquer cette contradiction apparente, il suffit peut-ĂȘtre de dater les piĂšces oĂč Martial vante sa moralitĂ© et celles oĂč il en fait si bon marchĂ© : les premiĂšres appartiennent Ă sa jeunesse, les secondes Ă son Ăąge mĂ»r. On ne doit pas oublier que les onze premiers livres de son recueil reprĂ©sentent un intervalle de trente-cinq annĂ©es, quâil passa, presque sans interruption, Ă Rome.
Martial, Ă vingt-cinq ans, pouvait vivre chastement, tout en caressant dans ses vers la sensualitĂ© de ses protecteurs. Ă cinquante ans, il Ă©tait devenu libertin, Ă force dâĂȘtre tĂ©moin du libertinage de ses amis, et on remarque, en effet, que, dans les derniers livres de ses Ă©pigrammes, il ne sâavise plus de prĂ©tendre Ă la rĂ©putation de chastetĂ© que ses Ă©crits licencieux lui avaient fait perdre depuis longtemps.
Câest dans le onziĂšme livre quâil a eu lâimpudeur dâinsĂ©rer lâabominable Ă©pigramme adressĂ©e Ă sa femme, qui lâavait surpris avec son mignon et qui eĂ»t voulu se sacrifier elle-mĂȘme pour le dĂ©shabituer de ces goĂ»ts infĂąmes : « Combien de fois Junon a-t-elle fait le mĂȘme reproche Ă Jupiter ! » rĂ©pliquait Martial en riant, et il sâautorisait de lâexemple des dieux et des hĂ©ros pour persister dans ses coupables habitudes et pour repousser les maussades complaisances de sa femme :
Parce tuis igitur dare mascula nomina rebus ;
Teque puta cunnos, uxor, habere duos.
Le poĂšte, il est vrai, ne se faisait pas illusion sur le caractĂšre de son recueil, et il savait bien pour quels lecteurs il composait des poĂ©sies toujours libres et souvent obscĂšnes. « Aucune page de mon livre nâest chaste, dit-il avec franchise ; aussi, ce sont les jeunes gens qui me lisent ; ce sont les filles de mĆurs faciles, câest le vieillard qui lutine sa maĂźtresse. » Il se compare alors Ă son Ă©mule Cosconius, qui faisait comme lui des Ă©pigrammes, mais si chastes quâon nây voyait jamais un nuage impudique82 ; il le loue de cette chastetĂ©, mais il lui dĂ©clare que des Ă©crits si pudibonds ne peuvent ĂȘtre destinĂ©s quâĂ des enfants et Ă des vierges.
Il ne se pique donc pas dâimiter Cosconius, et il se moque des vĂ©nĂ©rables matrones qui lisaient ses ouvrages en cachette, et qui lâaccusaient de nâavoir pas Ă©crit pour les femmes honnĂȘtes : « Jâai Ă©crit pour moi, leur dit-il sans rĂ©ticence. Le gymnase, les thermes, le stade, sont de ce cĂŽtĂ© : retirez-vous donc ! Nous nous dĂ©shabillons : prenez garde de voir des hommes nus ! Ici, couronnĂ©e de roses, aprĂšs avoir bu, Terpsichore abdique la pudeur, et, dans son ivresse, ne sait plus ce quâelle dit : elle nomme sans dĂ©tour et franchement ce que VĂ©nus triomphante reçoit dans son temple au mois dâaoĂ»t, ce que le villageois place en sentinelle au milieu de son jardin, ce que la chaste vierge ne regarde quâen mettant la main devant ses yeux. »
On est averti, par cette Ă©pigramme, que les vers de Martial ne cherchaient pas des matrones pour lectrices ordinaires, et quâil fallait, pour se plaire Ă ce dĂ©vergondage dâidĂ©es et dâexpressions, avoir vĂ©cu de la vie des libertins et de leurs aimables complices. Le recueil complet du poĂšte des comessations figurait dans la bibliothĂšque de tous les voluptueux, et, comme il Ă©tait dâun format qui permettait de le tenir tout entier dans la main, on le lisait partout., aux bains, en litiĂšre, Ă table, au lit.
Le libraire, qui le vendait Ă trĂšs bas prix, se nommait Secundus, affranchi du docte Lucensis, et demeurait derriĂšre le temple de la Paix et le marchĂ© de Pallas ; ce libraire vendait aussi tous les livres lubriques, ceux de Catulle, de Pedo, de Marsus, de Getulicus, qui nâĂ©taient pas moins recherchĂ©s par les jeunes et les vieux dĂ©bauchĂ©s, mais que les courtisanes affectaient de ne pas estimer autant que les Ă©lĂ©gies de Tibulle, de Properce et dâOvide. Dans tous les temps, les femmes, mĂȘme les plus dĂ©pravĂ©es, ont Ă©tĂ© sensibles Ă la peinture de lâamour tendre et dĂ©licat.
Martial offrait pourtant Ă ses lecteurs un intĂ©rĂȘt dâĂ -propos, que nul poĂšte nâavait su donner Ă ses vers : câĂ©tait, pour ainsi dire, une galerie de portraits, si ressemblants que les modĂšles nâavaient quâĂ se montrer pour ĂȘtre aussitĂŽt reconnus, et si malicieusement touchĂ©s que le vice ou le ridicule de lâoriginal passait en proverbe avec le nom que le poĂšte avait attachĂ© Ă lâĂ©pigramme.
Nous allons, parmi ces portraits, rarement flatteurs, choisir ceux des courtisanes que Martial sâest amusĂ© Ă peindre, souvent Ă plusieurs reprises et Ă des Ă©poques diffĂ©rentes, comme pour mieux juger des changements que lâĂąge et le sort apportaient dans lâexistence ou dans la personne de ces crĂ©atures ; nous laisserons de cĂŽte, avec dĂ©goĂ»t, la plupart des portraits de cinĆdes et de gitons, que la prostitution romaine plaçait sur le mĂȘme pied que les femmes de plaisir, et que Martial ne sâest pas fait scrupule de mettre en regard de celles-ci dans sa collection Ă©rotique et sotadique.
Voici Lesbie ; ce nâest pas celle de Catulle ; elle nâa point de moineau apprivoisĂ© dont elle pleure la mort, mais elle a des amants et tout le monde le sait, parce quâelle ouvre ses fenĂȘtres et ses rideaux, quand elle est avec eux ; elle aime la publicitĂ© ; les plaisirs secrets sont pour elle sans saveur83 ; aussi, sa porte nâest-elle jamais fermĂ©e ni gardĂ©e, lorsquâelle sâabandonne Ă sa lubricitĂ© ; elle voudrait que tout Rome eĂ»t les yeux sur elle en ce moment-lĂ , et elle ne se trouble ni ne se dĂ©range, si quelquâun entre, car le tĂ©moin de son libertinage lui procure plus de jouissance que ne fait son amant ; elle nâa pas de plus grand bonheur que dâĂȘtre prise sur le fait84.
« Prends au moins des leçons de pudeur de ChionĂ© et dâHĂ©lide ! » lui crie Martial indignĂ©. ChionĂ© et HĂ©lide Ă©taient les louves errantes, qui cachaient leurs infamies Ă lâombre des tombeaux. Cette Lesbie, en vieillissant, arriva au dernier degrĂ© de la prostitution, et se voua plus particuliĂšrement aux turpitudes de lâart fellatoire (liv. II, Ă©pigr. 50). Elle Ă©tait devenue laide, et elle sâĂ©tonnait, en dĂ©pit des avertissements de son miroir, que ses amants dâautrefois nâeussent pas conservĂ© pour elle leurs dĂ©sirs et leur ardeur. Elle gourmandait, Ă ce sujet, la paresse glacĂ©e de Martial, qui finit par lui dire, pour excuser son impuissance obstinĂ©e :
«Ton visage est ton plus cruel ennemi85. » Longtemps aprĂšs, rĂ©duite Ă des souvenirs qui se rĂ©veillaient chez elle au milieu de son abandon, Lesbie se rappelait avec orgueil les nombreux adorateurs quâelle avait eus ; elle les faisait comparaĂźtre, avec leurs noms, leurs qualitĂ©s, leurs caractĂšres et leurs figures, devant lâarĂ©opage des vieilles entremetteuses, qui lâĂ©coutaient en ricanant. « Je nâai jamais accordĂ© mes faveurs gratis ! » disait-elle fiĂšrement86, et, pendant quâelle parlait ainsi du passĂ©, les portefaix, quâelle soudoyait maintenant Ă tour de rĂŽle, se battaien...