
- 227 pages
- French
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Le Gai Savoir
Ă propos de ce livre
Dans la preface de "Le Gai Savoir" Nietzsche contextualise son projet: de ses provenances toutes de soupçons et de souffrances morales, faisant explicitement référence à une certaine appréhension de la psychologie en tant que libératrice des affres de la maladie, à l'antiquité grecque qu'il affectionne particuliÚrement pour ce que les Grecs anciens auraient été, de son avis philologique, " superficiels... par profondeurs ! ", en passant par la conjecture que les personnes de sa trempe sont destinées à vivre une existence tragique, ressentie comme délivrance, par opposition " au troupeau ", qui se nourrirait de certitudes satisfaites.
Nietzsche introduit son ouvrage avec la citation suivante:
J'habite ma propre demeure,
Jamais je n'ai imité personne,
Et je me ris de tous les maĂźtres
Qui ne se moquent pas d'eux-mĂȘmes.
Ăcrit au-dessus de ma porte
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Informations
Le Gai Savoir
Traducteur: Henri Albert
e-artnow, 2019
Contact: [email protected]
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ISBN 978-80-268-9979-2
Table des matiĂšres
Avant-propos de la deuxiÚme édition (1887).
Plaisanterie, ruse et vengeance ,,Scherz, List und Racheâ
Livre Premier
Livre DeuxiĂšme
Livre TroisiĂšme
Livre QuatriĂšme
Livre CinquiĂšme
Appendice
Avant-propos de la deuxiÚme édition (1887).
Table des matiĂšres
1.
Ce livre aurait peut-ĂȘtre besoin dâautre chose que dâun avant-propos, car en fin de compte un doute continuerait Ă subsister malgrĂ© tout, savoir si lâon pourrait rendre sensible par des prĂ©faces, Ă quelquâun qui nâa pas vĂ©cu quelque chose dâanalogue, ce quâil y a dâaventure personnelle dans ce livre. Il semble ĂȘtre Ă©crit dans le langage dâun vent de dĂ©gel; on y trouve de la pĂ©tulance, de lâinquiĂ©tude, des contradictions et un temps dâavril, ce qui fait songer sans cesse au voisinage de lâhiver, tout autant quâĂ la victoire sur lâhiver, Ă la victoire qui arrive, qui doit arriver, qui est peut-ĂȘtre dĂ©jĂ arrivĂ©e⊠La reconnaissance rayonne sans cesse, comme si la chose la plus inattendue sâĂ©tait rĂ©alisĂ©e, câest la reconnaissance dâun convalescent, â car cette chose inattendue, ce fut la guĂ©rison. « Gai Savoir » : quâest-ce sinon les saturnales dâun esprit qui a rĂ©sistĂ© patiemment Ă une terrible et longue pression, patiemment, sĂ©vĂšrement, froidement, sans se soumettre, mais sans espoir, â et qui maintenant, tout Ă coup, est assailli par lâespoir, par lâespoir de guĂ©rison, par lâivresse de la guĂ©rison ? Quoi dâĂ©tonnant si beaucoup de choses dĂ©raisonnables et folles sont amenĂ©es au jour, beaucoup de tendresse malicieuse gaspillĂ©e pour des problĂšmes hĂ©rissĂ©s dâaiguillons qui nâont pas lâair de vouloir ĂȘtre caressĂ©s et attirĂ©s. Câest que ce livre tout entier nâest que fĂȘte aprĂšs les privations et les faiblesses, il est la jubilation des forces renaissantes, la nouvelle foi en demain et en aprĂšs-demain, le sentiment soudain et le pressentiment de lâavenir, des aventures prochaines et des mers nouvellement ouvertes, des buts permis de nouveau et auxquels il est de nouveau permis de croire. Et combien de choses avais-je derriĂšre moi !⊠Cette espĂšce de dĂ©sert dâĂ©puisement, dâincrĂ©dulitĂ©, de congĂ©lation en pleine jeunesse, cette sĂ©nilitĂ© qui sâĂ©tait introduite dans la vie, alors que je nâavais quâen faire, cette tyrannie de la douleur, surpassĂ©e encore par la tyrannie de la fiertĂ© qui rejette les consĂ©quences de la douleur â et câest se consoler que de savoir accepter des consĂ©quences, â cet isolement radical pour se garer contre un mĂ©pris des hommes, un mĂ©pris devenu clairvoyant jusquâĂ la maladie, cette restriction par principe Ă tout ce que la connaissance a dâamer, dâĂąpre, de blessant, une restriction que prescrivait le dĂ©goĂ»t nĂ© peu Ă peu dâune imprudente diĂšte et dâune gĂąterie intellectuelles â on appelle cela du romantisme, â hĂ©las ! qui donc pourrait sentir tout cela avec moi ! Mais celui qui le pourrait compterait certainement en ma faveur plus quâun peu de folie, dâimpĂ©tuositĂ© et de « Gai Savoir », â il me compterait par exemple la poignĂ©e de chansons qui cette fois accompagneront le volume â des chansons oĂč un poĂšte se moque des poĂštes dâune façon difficilement pardonnable. HĂ©las ! ce nâest pas seulement sur les poĂštes et leurs « beaux sentiments lyriques » que ce ressuscitĂ© doit dĂ©verser sa mĂ©chancetĂ© : qui sait de quelle sorte est la victime quâil se cherche, quel monstre de sujet parodique le charmera dans peu de temps ? « Incipit tragoedia » â est-il dit Ă la fin de ce livre dâune simplicitĂ© inquiĂ©tante : que lâon soit sur ses gardes ! Quelque chose dâessentiellement malicieux et mĂ©chant se prĂ©pare : incipit parodia, cela ne laisse aucun douteâŠ
2.
â Mais laissons lĂ M. Nietzsche : que nous importe que M. Nietzsche ait recouvrĂ© la santĂ© ?⊠Un psychologue connaĂźt peu de questions aussi attrayantes que celles du rapport de la santĂ© avec la philosophie, et pour le cas oĂč il tomberait lui-mĂȘme malade, il apporterait Ă sa maladie toute sa curiositĂ© scientifique. Car, en admettant que lâon soit une personne, on a nĂ©cessairement aussi la philosophie de sa personne : mais il existe lĂ une diffĂ©rence sensible. Chez lâune ce sont les dĂ©fauts qui font les raisonnements philosophiques, chez lâautre les richesses et les forces. Le premier a besoin de sa philosophie, soit comme soutien, tranquillisation, mĂ©dicament, soit comme moyen de salut et dâĂ©dification, soit encore pour arriver Ă lâoubli de soi ; chez le second la philosophie nâest quâun bel objet de luxe, dans le meilleur des cas la voluptĂ© dâune reconnaissance triomphante qui finit par Ă©prouver le besoin de sâinscrire en majuscules cosmiques dans le ciel des idĂ©es. Mais dans lâautre cas, plus habituel, lorsque la dĂ©tresse se met Ă philosopher, comme chez tous les penseurs malades â et peut-ĂȘtre les penseurs malades dominent-ils dans lâhistoire de la philosophie â quâadviendra-t-il de la pensĂ©e elle-mĂȘme lorsquâelle sera mise sous la pression de la maladie ? Câest lĂ la question qui regarde le psychologue : et dans ce cas lâexpĂ©rience est possible. Tout comme le voyageur qui se propose de sâĂ©veiller Ă une heure dĂ©terminĂ©e, et qui sâabandonnera alors tranquillement au sommeil : nous autres philosophes, en admettant que nous tombions malades, nous nous rĂ©signons, pour un temps, corps et Ăąme, Ă la maladie â nous fermons en quelque sorte les yeux devant nous-mĂȘmes. Et comme le voyageur sait que quelque chose ne dort pas, que quelque chose compte les heures et ne manquera pas de le rĂ©veiller, de mĂȘme, nous aussi, nous savons que le moment dĂ©cisif nous trouvera Ă©veillĂ©s, â quâalors quelque chose sortira de son repaire et surprendra lâesprit en flagrant dĂ©lit, je veux dire en train de faiblir, ou bien de rĂ©trograder, de se rĂ©signer, ou de sâendurcir, ou bien encore de sâĂ©paissir, ou quelles que soient les maladies de lâesprit qui, pendant les jours de santĂ©, ont contre elles la fiertĂ© de lâesprit (car ce dicton demeure vrai : « lâesprit fier, le paon, le cheval sont les trois animaux les plus fiers de la terre » â). AprĂšs une pareille interrogation de soi, une pareille tentation, on apprend Ă jeter un regard plus subtil vers tout ce qui a Ă©tĂ© jusquâĂ prĂ©sent philosophie ; on devine mieux quâauparavant quels sont les dĂ©tours involontaires, les rues dĂ©tournĂ©es, les reposoirs, les places ensoleillĂ©es de lâidĂ©e oĂč les penseurs souffrants, prĂ©cisĂ©ment parce quâils souffrent, sont conduits et transportĂ©s ; on sait maintenant oĂč le corps malade et ses besoins poussent et attirent lâesprit â vers le soleil, le silence, la douceur, la patience, le remĂšde, le cordial, sous quelque forme que ce soit. Toute philosophie qui place la paix plus haut que la guerre, toute Ă©thique avec une conception nĂ©gative de lâidĂ©e de bonheur, toute mĂ©taphysique et physique qui connaĂźt un final, un Ă©tat dĂ©finitif dâune espĂšce quelconque, toute aspiration, surtout esthĂ©tique ou religieuse, Ă un Ă -cĂŽtĂ©, un au-delĂ , un en-dehors, un au-dessus autorisent Ă sâinformer si ce ne fut pas la maladie qui a inspirĂ© le philosophe. Lâinconscient dĂ©guisement des besoins physiologiques sous le manteau de lâobjectif, de lâidĂ©al, de lâidĂ©e pure va si loin que lâon pourrait sâen effrayer, â et je me suis assez souvent demandĂ© si, dâune façon gĂ©nĂ©rale, la philosophie nâa pas Ă©tĂ© jusquâĂ prĂ©sent surtout une interprĂ©tation du corps, et un malentendu du corps. DerriĂšre les plus hautes Ă©valuations qui guidĂšrent jusquâĂ prĂ©sent lâhistoire de la pensĂ©e se cachent des malentendus de conformation physique, soit dâindividus, soit de castes, soit de races tout entiĂšres. On peut considĂ©rer toujours en premiĂšre ligne toutes ces audacieuses folies de la mĂ©taphysique, surtout pour ce qui en est de la rĂ©ponse Ă la question de la valeur de la vie, comme des symptĂŽmes de constitutions physiques dĂ©terminĂ©es ; et si de telles affirmations ou de telles nĂ©gations de la vie nâont, dans leur ensemble, pas la moindre importance au point de vue scientifique, elles nâen donnent pas moins Ă lâhistorien et au psychologue de prĂ©cieux indices, Ă©tant des symptĂŽmes du corps, de sa rĂ©ussite ou de sa non-rĂ©ussite, de sa plĂ©nitude, de sa puissance, de sa souverainetĂ© dans lâhistoire, ou bien alors de ses arrĂȘts, de ses fatigues, de ses appauvrissements, de son pressentiment de la fin, de sa volontĂ© de la fin. Jâattends toujours encore quâun mĂ©decin philosophe, au sens exceptionnel du mot, â un de ceux qui poursuivent le problĂšme de la santĂ© gĂ©nĂ©rale du peuple, de lâĂ©poque, de la race, de lâhumanitĂ© â ait une fois le courage de pousser Ă sa consĂ©quence extrĂȘme ce que je ne fais que soupçonner et de hasarder, cette idĂ©e : « Chez tous les philosophes, il ne sâest, jusquâĂ prĂ©sent, nullement agi de « vĂ©ritĂ© », mais dâautre chose, disons de santĂ©, dâavenir, de croissance, de puissance, de vie⊠»
3.
â On devine que je ne voudrais pas prendre congĂ© avec ingratitude de cette Ă©poque de malaise profond, dont lâavantage persiste pour moi aujourdâhui encore : tout comme jâai trĂšs bien conscience des avantages que me procure, en gĂ©nĂ©ral, ma santĂ© chancelante, sur tous les gens Ă lâesprit trapu. Un philosophe qui a parcouru le chemin Ă travers plusieurs santĂ©s, et qui le parcourt encore, a aussi traversĂ© tout autant de philosophies : car il ne peut faire autrement que de transposer chaque fois son Ă©tat dans la forme lointaine la plus spirituelle, ââ cet art de la transfiguration câest prĂ©cisĂ©ment la philosophie. Nous ne sommes pas libres, nous autres philosophes, de sĂ©parer le corps de lâĂąme, comme fait le peuple, et nous sommes moins libres encore de sĂ©parer lâĂąme de lâesprit. Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, nous ne sommes pas des appareils objectifs et enregistreurs avec des entrailles en rĂ©frigĂ©ration, â il faut sans cesse que nous enfantions nos pensĂ©es dans la douleur et que, maternellement, nous leur donnions ce que nous avons en nous de sang, de cĆur, dâardeur, de joie, de passion, de tourment, de conscience, de fatalitĂ©. La vie consiste, pour nous, Ă transformer sans cesse tout ce que nous sommes, en clartĂ© et en flamme, et aussi tout ce qui nous touche. Nous ne pouvons faire autrement. Et pour ce qui en est de la maladie, ne serions-nous pas tentĂ©s de demander si, dâune façon gĂ©nĂ©rale, nous pouvons nous en passer ? La grande douleur seule est la derniĂšre libĂ©ratrice de lâesprit, câest elle qui enseigne le grand soupçon, qui fait de chaque U un X, un X vrai et vĂ©ritable, câest-Ă -dire lâavant-derniĂšre lettre avant la derniĂšre⊠Seule la grande douleur, cette longue et lente douleur qui prend son temps, oĂč nous nous consumons en quelque sorte comme brĂ»lĂ©s au bois vert, nous contraint, nous autres philosophes, Ă descendre dans nos derniĂšres profondeurs et Ă nous dĂ©barrasser de tout bien-ĂȘtre, de toute demi-teinte, de toute douceur, de tout moyen terme, oĂč nous avions peut-ĂȘtre mis prĂ©cĂ©demment notre humanitĂ©. Je doute fort quâune pareille douleur rende « meilleur » ; â mais je sais quâelle nous rend plus profonds. Soit donc que nous apprenions Ă lui opposer notre fiertĂ©, notre moquerie, notre force de volontĂ© et que nous fassions comme le peau rouge qui, quoique horriblement torturĂ©, sâindemnise de son bourreau par la mĂ©chancetĂ© de sa langue, soit que nous nous retirions, devant la douleur, dans le nĂ©ant oriental â on lâappelle Nirvana, â dans la rĂ©signation muette, rigide et sourde, dans lâoubli et lâeffacement de soi : toujours on revient comme un autre homme de ces dangereux exercices dans la domination de soi, avec quelques points dâinterrogation en plus, avant tout avec la volontĂ© dâinterroger dorĂ©navant plus quâil nâa Ă©tĂ© interrogĂ© jusquâĂ prĂ©sent, avec plus de profondeur, de sĂ©vĂ©ritĂ©, de duretĂ©, de mĂ©chancetĂ© et de silence. Câen est fait de la confiance en la vie : la vie elle-mĂȘme est devenue un problĂšme. â Mais que lâon ne sâimagine pas que tout ceci vous a nĂ©cessairement rendu misanthrope ! Lâamour de la vie est mĂȘme possible encore, â si ce nâest que lâon aime autrement. Notre amour est comme lâamour pour une femme sur qui nous avons des soupçons⊠Cependant le charme de tout ce qui est problĂ©matique, la joie causĂ©e par lâX sont trop grands, chez ces hommes plus spiritualisĂ©s et plus intellectuels, pour que ce plaisir ne passe pas toujours de nouveau comme une flamme claire sur toutes les misĂšres de ce qui est problĂ©matique, sur tous les dangers de lâincertitude, mĂȘme sur la jalousie de lâamoureux. Nous connaissons un bonheur nouveauâŠ
4.
Que je nâoublie pas, pour finir, de dire lâessentiel : on revient rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© de pareils abĂźmes, de pareilles maladies graves, et aussi de la mala...
Table des matiĂšres
- Le Gai Savoir
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